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Full text of "Annuaire club alpin français 1891"

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ANN U AIRE 



CLUB ALPIN FRANCAIS 



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ANNUAIRE 



DU 



CLUB ALPIN 

FRANCAIS 



DIX-HUITIEME ANNEE 
1891 



PARIS 

AU Sl£GE SOCIAL DU CLUB ALPIN FRANQAIS 

30, RUE DU BAC, 30 

ET A LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 

79, BOULEVARD S A I * T - G E R M A I N , 79 

1892 



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TABLE MfiTHODIQUE 



Pages. 

Table m£thodique v 



COURSES ET ASCENSIONS 

N I. Autour de Modane : la chatne frontiers franco-ita- 
lienne entre le mont Thabor et le Mont-Cenis (Du 
col du Lautaret a Modane par le mont Thabor; ten- 
tative d y ascension a I'Aiguille de Scolette, 3,500- 
3,505 met. ; la Pointe de Bellecombe., 2,760-2,756 mil.; 
premiere traverse' e de la Pointe de I'tichelle, 3,432 
met.), par M. Henri Ferrand 3 

^ II. Premiere ascension feminine de I'Aiguille me>idio- 

nale d'Arves, par M lle Mary Pai lion 50 

^ III. Courses sans guide (Profession de foi ; des conditions 
pour voyager sans guide; de la preparation des 
courses, etc.; iquipement d& Valpiniste; Pic de la 
Pyr amide, Grandes-Rousses ; traverste du glacier du 
Mont-de-Lans; col du Clot des Cavales), par M. Ed- 
mond Hitzel 87 

^ IV. L'histoire du Mont-Rose avant 1855, par M. Pierre 

Puiseux 117 

>~V. Le Weisshorn, 4,512 met. (16 aout 1890), par M. Th. 

Camus 166 

^ VI. Le Matto et I'Argentera, par M.Valentin de Gorloff. 175 

"^ VII. Ascensions, par M. le comte Henry Russell . . . 185 



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VIII TABLE DES MATIKRES. 

Pages. 
V VIII. Sous terre : quatrifcme campagne (Abimes et eaux 

souterraines du Causse de Gramat; sources rive- 

raines de la Bordogne et Causse de Martel; le Tindoul 

de la Veyssifre, Aveyron), par M. E.-A. Martel . 203 
\ IX. L'aven de Remefjadou et le canon de la Beaume, 

par M. A. Janet . 2i2 

\X. En Ardenne : la valine du Viroin, par M. Paul Col- 

linet 255 

^Xl. En Corse : fragments du journal d'un touriste (fe- 

vrier et mars 1891), par M. Edouard Rochat . . 265 
^XU. Majorque et Monserrat, par M. Georges Bartoli. . 281 
VvjII. La Sardaigne miniere, par M. L. De Launay . . . 312 
^ XIV. Sparte et les gorges du Taygete, par M me Aline 

Martel 351 

\XV. Au pays des Ksour (Sud Tunisien), par M. l'abbe 

Bauron 380 

VXVI. En ballon libre, par M. G. Gaupillat 403 



SCIENCES ET ARTS 



Les travaux de M. Eiffel au Mont-Blanc, parM. Charles 
Durier 425 

Application de la methode expe>imentale au r61e 
possible des gaz souterrains dans Thistoire des 
montagnes volcaniques, par M. A. Daubree . . . 457 

Les variations pe'riodiques des glaciers francais,par 
le prince Roland Bonaparte 482 

Meteorologie et glaciers, par M. Lourde-Rocheblave. 520 

La photographic en voyage ; conference faile le 17 d6- 
cembre 1891 devant la Section de Paris du Club 
Alpin Francois, par M. A. Davanne 536 

Apercii de la structure g^ologique des Pyr6n6es, 
par MM. Emmanuel de Margerie et Fr. Schrader. 537 

Le mouvement des glaciers : une tentative de men- 
suration en 1772, par M. le D r L. Le Pileur . . . 620 

Releveshypsometriques resultant d'observations fai- 
tes au barometre par des membres du Club Alpin 
Francais et calcul6es par le lieutenant-colonel du 
g6nie Prudent 623 



\i 



"^ III. 


^IV. 


^v. 


Vl. 


"VII. 


■N VIII. 



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TABLE DES MATURES. IX 

MISCELLANIES 

Pages. 

N I. Ascension du Viso par l'are'te Est, par M. ]'abb6 

J. Favrichon 627 

x II. Du Val de Bagnes a la Tarentaise, par M. Charles 

Bioche 629 

CHRONIQUE OU CLUB ALPIN FRAN(AIS 

x Direction Centrale : Rapport annuel 639 

Liste des membres de la Direction Centrale et des bureaux 
des Sections 6'*9 



CARTES ET PLANS 

Carte du massif du Mont-Rose, dressSe et dessinee par 
Marius Chesneau 128 

Coupe verticale de l'abime de la Crousate, dressde par 
E.-A. Martel 207 

Coupe verticale de Tabime de la Berrie, dressee par E.-A. 
Martel 219 

Coupe du plateau de la Berrie, dressSe par E.-A. Martel. 220 

Carte de la region du canon de la Beaume, dessinee par 
Marius Chesneau 243 

Carte de la Sardaigne miniere, dessinee par Marius Chcs- 
neau 323 

Diagramme de la courbe baromStrique suivie par le bal- 
lon monte par G. Gaupillat et E.-A. Martel 407 

Plan du sommet du* Mont-Blanc, dresse par X. Imtcld . . 439 

Carte geologique des Pyrenees, dressee par Emm. de Mar- 
gerie et F. Schrader (hors texte). 

Carte schematiquc figurant Failure des principales lignes 
de dislocation des Pyrenees, dressee par Emm. de Mar- 
ge ric (hors texte). 



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X TABLE DES MATURES. 

ILLUSTRATIONS ET FIGURES 

Pages. 

1 . Massif du mont Thabor, vue prise de la Pointe de 

Frejus, dessin de F. Schrader, d'apres une photo- 
graphic de M. H. Ferrand 13 

2. Aiguille de Scolette ou Pierre-Menue, vue prise de 

l'ar£te Nord-Ouest, dessin de Slom, d'apres une 
photographie de M. H. Ferrand 23 

3. Vue de la Pointe de l'Echelle, face Sud-Ouest, prise 

du bourrelet de moraines en avant du glacier de 
rfichelle, dessin de Slom, d'apres une photogra- 
phie de M. H. Ferrand 35 

4. Vue de 1'Aiguille Doran, prise du bourrelet de mo- 

raines en avant du glacier de l'Echelle, dessin de 
Slom, d'apres une photographie de M. H. Ferrand. 39 

5. Les Aiguilles d'Arves, vues du col de Jean- Jean, 

dessin de Boudier, d'apres une photographie de 

M. Piaget 65 

6. La Pyramide de Vincent, vue de 1'Unlerlicht, repro- 

duction d'une photographie deM. V. Sella. ... 123 

7. Le Mont-Rose, vu du Pizzo Bianco, dessin de Bou- 

dier, d'apres une photographie de M. Donkin. . 129 

8. Le Mont-Rose, vu du plateau superieur du Lysjoch, 

reproduction d'une photographie de M. V. Sella. 141 

9. Le Mont-Rose, vu du Gornergrat, dessin de F. Schra- 

der, d'apres une photographie 155 

10. Le Weisshorn, vu du glacier du Mont-Rose, dessin 

de F. Schrader, d'apres une photographie . ... 171 

11. L'Argenlera, dessin de Taylor, d'apres une photo- 

graphie 179 

12. Orifice du Tindoul de la Veyssiere, dessin de G. 

Vuillier, d'apres une photographie de M. Gau- 
pillat 231 

13. Tindoul de la Veyssiere : fond du grand puits et 

e'chelle de descente, dessin de G. Vuillier, d'apres 
une photographie de M. Gaupiilat 234 

14. Tindoul dela Veyssiere : arcade d'entree de la gale- 

rie inte'rieure, dessin de G. Vuillier, d'apres une 
photographie de M. Gaupiilat 237 



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TABLE DES MATURES. XI 

Pages. 

15. Falaise Sud du canon de la Beaume, dessin de Tay- 

lor, d'apres une pholographie de M. Janet. . . . 247 

16. Vue du canon de la Beaume, prise pres de Chave- 

lourle,dessinde Taylor, d'apres une photographie 

de M.Janet 251 

1 7 . Chateau de Haute-Roche, dessin de Boudier, d'apres 

une photographie de M. Era. Laroche 259 

18. Vue de Bonifacio, dessin de G. Vuillier, d'apres une 

photographie 273 

19. Falaise a l*Est de Bonifacio, dessin de G. Vuillier, 

d'apres une photographie 275 

20. Much, dessin de Slom, d'apres une photographie de 

M. J. Bompard 291 

21. Face Est du Puig Mayor, dessin de Slom, d'apres 

une photographie de M. J. Bompard 294 

22. Monastere de Monserrat, dessin de Taylor, d'apres 

une photographie 307 

23. Vue de la mine de Malfldano, dessin de Taylor, 

d'apres une photographie 333 

24. Un Sarde, dessin de G. Vuillier, d'apres une photo- 

graphie 339 

25. Jeune femme de Sennori, dessin de G. Vuillier, 

d'apres une photographie 343 

26. Portail de l'6glise de San Gavino, dessin de 

G. Vuillier, d'apres une photographie 347 

27. Mislra, dessin de Boudier, d'apres une photogra- 

phie 359 

28. Gorges du Taygele, dessin de G. Vuillier, d'apres 

une photographie 369 

29. Douiret, dessin de Boudier, d'apres une photogra- 

phie de M. le lieutenant Douraerc 387 

30. Le Ksar de Medenine, dessin de Boudier, d'apres 

une photographie de M. le lieutenant Doumerc. 391 
3 J . Le chateau de Pierrefonds, vu de la nacelle du 
ballon, a 2,400 metres, dessin de G. Vuillier, 
d'apres une photographie de M. Gaupillat. ... 41 1 

32. Vue du Mont-Blanc, prise du Br6vent, avec Indi- 

cation des routes d'ascension 429 

33. Croquisde lacabane mont6e a l'entre'e de la galerie 

da Mont-Blanc, dessin de X. Imfeld 433 

34. Prolil du sommet du Mont-Blanc et de 1'ariHe sous- 

fflaciaire, direction Nord-Sud, d'apres M. Imfeld. 448 



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XI? TABLE DES MATURES. 

Pages. 

33. Crevasse qui existait il y a quelqties annees au 
sonimet du Mont-Blanc, d'apres un croquis de 
M. Imfeld 431 

36. Profil du sommet du Mont-Blanc, direction Ouest- 

Est, monlrant les crevasses existant en 1882, 
d'apres un croquis de M. H. Duhamel 453 

37. Profil du sommet du Mont-Blanc, direction Nord- 

Sud, montrant les crevasses existant en i882, 
d'apres un croquis de M. H. Duhamel 454 

38. Premiere esquisse d'un panorama du Mont-Blanc, 

etabli par J. Vallot, d'apres les photographies de 
X. Imfeld et J. Vallot, et dessind par F. Schrader 
(hors texte). 

39 a 44. Six figures illustrant l'article de M. Daubrce sur 

le R6le g^ologique des gaz sou terrains. . . 460 a 471 

43. Glacier des Grands-Couloirs, dessin de V. Huot, 
d'apres une photographic du prince Roland Bona- 
parte 488 

46. Lac glace du Portillon d'Oo, dessin de V. Huot, 

d'apres une photographie du prince Roland Bo- 
naparte oil 

47. Glacier Nord du Vignemale, dessin de V. Huot, 

d'apres une photographie du prince Roland Bo- 
naparte 517 

48. Pli du con tre fort Nord-Ouest du Ger, d'apres un 

croquis de M. Ltetard 604 

49. Coupe a travers la zone du Mont-Perdu 607 

50 a 53. Six fragments de panoramas des Pyrenees, dessi- 

n6s par F. Schrader, d'apres ses leves a I'oro- 
graphe (hors texte). 



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COURSES ET ASCENSIONS 



AXKCAIBB 1>B !»!• 



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AUTOUR DE MODANE 

LA GHAINE FRONTlfeRE FR AN C O-IT A LIEN N E 

ENTRE 

LE MONT THABOR ET LE MONT-CENIS 

(Par M. H. Ferrand) 

DU COL DU LAUTARET A MODANE PAR LE MONT THABOR. — TENTA- 
TIVE d' ascension a l' Aiguille de Scolette (3,500-3,505 met.) . 
— La Pointe de Bellecombe (2,760-2,756 m£t.). — Pre- 
miere TRAVERS&E DK LA POINTE DE L'ticHELLE (3,432 MfcT.). 

A la fin de mon prScddent article 1 , je signalais dans la 
chalne fronttere franco- italienne deux districts peu par- 
courus par les alpinisies francais, et je comptais bien en 
faire Tobjet d'une etude raisonnSe pendant T6t6 de 1891, 
Malheureusement — mais tr&s agrSablement — je consa- 
crai k assister au Congr&s de Tarentaise Tunique belle 
p£riode du mois d'aoflt, ei quand, les amis envois, je 
voulus reprendre mes explorations, la pluie, la tempGte, 
la neige fratche me chass^rent de Bourg-Saint-Maurice et 
me forcerent a r6int6grer mes foyers. Le massif du Ruitor 
est remis k Tann^e 1892, et je ne puis, comme je le pen- 
sais, terminer ici la s&rie de ces etudes orographiques. Je 
me contenterai done d'esquisser aujourd'hui mes recon- 



I. Annuaire du Club Alpin Francois, 1890, p. 



103. 



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4 COURSES ET ASCENSIONS. 

naissances dans le massif qui s^pare le mont Thabor du 
col du Mont-Cenis, auquel j'avais heureusement consacrd 
la premiere semaine d'aout. 

OROGRAPHIE DU MASSIF 

Parmi les tranches que Ton peut plus ou moins arbi- 
trairement d^couper dans la chaine fronttere, il en est peu 
qui soientplus nettement d£tach6es que ce massif auquel 
il me paralt bien difficile de donner un nom caract6ris6. 

La coupure du col du Mont-Cenis, prolongSe par la val- 
ine de la Novalaise, Tisole au Nord du reste de la chaine, 
comme au Sud-Ouest les profondes entailles de la combe 
de la Grande-Montagne et du vallon de MSlezet r^unies 
par le col de la Vall6e-Etroite, tandis que la vallee de 
TArc au Nord-Ouest et celle de la Dora Riparia au Sud- 
Est limitent Texpansion de ses contreforts. 

Dans ce quadrilatere irr^gulier, la ligne de falte d£crit 
une courbe capricieuse dont la convexity est tourn6e du 
c6t6 de lltalie. Mais pour r^tablir l'^quilibre elle en d6ta- 
che un chalnon important dont le point de suture se trouve 
au Mont-Balme ou Punta Sommeiller (3,334-3,321 mtH.) 1 , 
et qui enserre le grand vallon de Rochemolles. Sa con- 
cavity franchise se laisse p6n6trer par le profond vallon 
d'Etiache, et son affluent presqueaussi important le vallon 
d'Ambin. 

En allant du Sud-Ouest au Nord-Est, les cimes et cols 
de la chaine frontiere sont : apr&s le col de la Vall6e- 
Etroite (2,445-2,441 m&t.), la Cime de la Pianette ou Cima 
della Gran Bagna (3,149-3,070 met.), le col Gran Bagna 
(3,000 met. environ), la Cima de la Gran Somma (3,100 m£t. 
environ), le col de la Roue ou della Rh6 (2,564-2,566 met.), 

1. Quand deux cotes d'altitude sont reliees par un trait d'union, la 
premiere est celie de l'fitat-major francais, la 89Conde celle de l'fitat- 
major italien. 



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AUTOUR DB MODANE. 5 

la Roche d'Argentier ou PuntaNera (3,145-3,040 m6t.), un 
reaflemetit sans nom (2,950-2, S120 m<H.), le col dc Fr6jus 
(i,55l-2,5i8 met.), la Pointe de Fr<§jus (2,944-2,906 met.), 
le col de VObservatoire (2,900 m6t. environ), une pointe 
sans nom (3,061-3,017 m6l.), la cime du Grand- Vallon ou 
Punta Bagna (3,134-3,128 m6t.), une cime sans nom sur 
la carte franchise et k laquelle les Italiens appliquent le 
nomdeCima del Gran Vallone (3,158-3,191 m6t.), encore 
un renllement sans nom en frangais, la Cima Gardiora 
(3,091 met.), le col de Pelouse (2,802-2,796 mfct.), l'Aiguille 
de Scolette ou Pierre-Menue (3,500-3,505 m<H.), une de- 
pression innomee (3,161 m6t.), le Signal de Pierre-Minieu 
(3,255-3,243 met.), la Punta San Michele (3,209 m<H.), le 
col d'Etache ou d'Etiache (2,814-2,787 met.), toute une 
ar£te sans nom sur les cartes frangaises, le Gros-Peyron 
(3,050-3,048 m<H.), les Rochers-Cornus (3,127 m6t.), le col 
della Rognosa (3,108 m<H.), la Rognosa d'Etache ou 
d'foiache (3,389-3,385 mfct.), le col d'Ambin ou Colle Som- 
meiller (sans cote franQaise-2,962 mfct.), le Mont-Balme ou 
Punla Sommeiller (3,334-3,321 mht.), le Mont-Ambin 
(3,251-3,270 met.), le col d'Ambin (2,854 mfct.), la Pointe de 
Ferrandou mont Nibld (3,374-3,364 mfct.), le col de Roche- 
molle ou deir Agnello (3,194 m&t.), le Signal d'Ambin ou 
Roche d'Ambin (3,381-3,337 mfct.), l'Aiguille de Savine, 
Punta del Gran Vallone ou Tre Denti d'Ambin (3,382-3,343 
mfct.),le col Clapier (2,491-2472 mfet.), le Signal de Ctery 
ou Cima Ciusalet (3,320-3,313 met.), le col des lacs Giaset 
oucol Giaset (2,704 mfct.), la Pointe Droset ou Monte Ma- 
lamot (2,942-2,913 mfct.), le col du Petit Mont-Cenis (2,201- 
2,184 mfet.), la Pointe de Bellecombe (2,760-2756 m£t.), le 
coldeBellecombe (2,520 m^t. environ), un monticule 2,645 
mfct., le col della Bella, de Mont-Froid ou des Arcbettes 
(2,520mfct. environ), un autre monticule 2,714 mfct., le col 
deSollifcres ou col Solteres (2,647-2,635 mfct.), le Signal du 
Mont-Cenis ou Punta Clairy (3,170-3,165 m£t.), le col dell^ 



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6 COURSES ET ASCENSIONS. 

Beccia (2,716 met.), la cime de THaroz ou Mont-Froid 
(2,893-2,882 met.), et un dernier contrefort 2,601-2,596 met. 
avant le grand col du Mont-Cenis (2,091-2,084 met.). 

II est k peine besoin de dire que toutes ces pointes, tous 
ces renflements n'ont pas la m£me importance orogra- 
phique, et se decomposent en un certain nombre de petits 
groupes correspondant k des chainons secondaires. 

Tout d'abord un premier groupe est forme' de la Cime 
de la Pianette ou della Gran Bagna et de la Cima della 
Gran Somma, qui, sans importance sur le versant frangais 
ou elles ne font que s6parer le col de la Valiee-fitroite du 
col de la Roue, projettent en Italie, entre les deux valines 
du m£me nom, la longue et strange chaine des Trois-Rois 
pr6sentant les cimes de la Roche-Bernaude (3,229 met.), 
de la Punta Baldassare (3,162 met.), de la Punta Mel- 
chiorre (2,939 met.) et de la Pointe Gaspard (2,692 met.), 
et finissant au-dessus de Bardonneche. 

Du col de la Roue au col de Pelouse, les cimes qui se 
succedent avec une altitude sensiblement egale et une 
allure absolument identique, grosses croupes herbeuses 
couronnees d'une dechirure schisteuse, a pentes douces 
du cdte du Nord et a escarpements plus abrupts sur le 
versant meridional, entourent en Italie le profond vallon 
de Fr&jus qui aboutit k Bardonneche, et projettent en France 
autour d'insignifiants vallons, dont celui du Charmaix est 
le plus marque, des contreforts dont le plus important est 
celui de la Belle- Plinier (3,091 met.), qui part de la Cime du 
Grand-Vallon, se subdivisant ensuite pour aboutir d'un c6t£ 
au Mont-Rond (2,680 met.) et de Tautre au remarquable 
Signal de la Norma (2,926 met.) au-dessus de Modane. 

Le groupe de Scolette, le plus important en hauteur du 
massif, n'est sur le versant meridional que Tun des c6tes, 
et le plus abrupt, du bassin de Rochemolles, tandis qu'il 
s'epanouit au Nord entre les profondes tranchees du Grand- 
Vallon venant du col de Pelouse, et de la combe de Bra- 



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AUTOUR DE MODANE. 7 

mans el de son affluent le vallon d'Etache ou d'Etiache 
descendant du col de ce nom. L' Aiguille de Scolette elle- 
mtoe, pyramide quadrangulaire, n'a qu'un prolongement 
insignifiant qui limite la combe du Fond, mais le second 
Signal de Pierre-Minieu ou Punta San Michele,au fond du 
glacier de Pierre-Minieu, est le point de suture du chalnon 
saillantquiporte le Signal de Longe-C6te (3,108 mM.) au- 
dessus de Bramans, le col de Bramanette, et le Signal de ce 
nom (2,931 mM.). 

Le groupe suivant, celui d'fitache ou d'fitiache, est cer- 
tainement le premier au point de vue du rdle orographi- 
que, conlirmant ainsi cette r£gle ordinaire que les noeuds 
principaux. du syst£me alpin n'en sont pas les points les 
plus61ev£s. Sur Tar&te, il est compris entre les cols d'fita- 
che ou d'Etiache et d'Ambin, et porte sur son flanc Nord les 
glaciers d'Etiache et d'Ambin. Entre eux part de la Ro- 
gnosa (3,389-3,385 met.) une crfcte trfes marquee qui s'avance 
en France jusqu'au Planais, courant entre les valines d'Etia- 
che et d'Ambin et dont les points principaux sont le 
Grand-Cordonnier(3,050m6t.) 1 , le Petit-Vallon (3,237m6t.) 
et la Roche d'Etiache (3,093 m6t.). Au Sud, le Mont-Balme 
ou Punta Sommeiller (3,334-3,321 met.) projette une puis- 
sante chaine qui s^pare le vallon de Rochemolles du vallon 
de Galambra qui tombe h Exilles. Cette chaine, dont le 
premier anneau est le Pic des Fourneaux (3,160 met.), 
se subdivise k son tour autour du vallon de Valfroide, 
affluentde celui de Rochemolles. Un chalnon septentrional, 
entre le haut vallon de Rochemolles et celui de Valfroide, 
prtsente la Punta Valfroide (3,051 m6t.) et la T6te Pierre- 
Muret (3,031 met.), tandis que Tautre chalnon, apr6s le col 
Galambra et les glaciers de Fourneaux et du Vallonet, se 
releve aux Rocs Peirons (3,169 met.), au mont Vallonet 

I. Rivista mensile, 1890, vol. IX, p. 361. — L. Vaccaronb, Statistique 
<le$ premieres ascensions dans Us Alpes Occidentales, 3« Edition, 
p. xit, n« 45. 



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8 COURSES ET ASCENSIONS. 

(3,222 met.), etvient finir au-dessus de la Dora Riparia par 
la crSte des monts Seguret-Argentiera (2,909 met.), Vin- 
Vert (2,711 met.) et Jafleran (2,785 mfct.). 

Entre le col d'Ambin et le col Clapier vient le groupe 
d'Ambin, dans lequel la Pointe de Ferrand ou mont Nibl£ 
projette en Italie l'^peron de la Punta Clopaca (2,808 mdt.) 
et de la Cima del Vallone (2,436 met.), courant entre le 
vallon de Galambra et celui de la Clarke, tandis que l'Ai- 
guille de Savineou Trois-Dents d'Ambin se plonge auNord 
par le Grand- Vallon (3,123 met.), entre le vallon d'Ambin 
et celui moins important de Savine. 

La direction normale de la chaine de partage des eaux 
et de la frontifcre relierait directement le groupe d'Ambin 
au Rochemelon ; mais elle se trouve ici d6vi6e et comme 
enfonc6e par la valine de la iNovalaise et le plateau du 
Mont-Cenis. Aussi, apres le col Clapier, fait-elle un coude 
tr6s brusque, un angle de moins de 90° pour allonger jus- 
qu'au coldu Petit Mont-Cenis le groupe de Savine qui, sans 
importance hydrographique,supporte au flanc oriental de 
la Cima Ciusalet le glacier de Bard appuy£ contre la Cima 
di Bard (3,150 met.), court eperon italien du deuxifcme Si- 
gnal de C16ry (3,285 m£t.). De l'autre c6t6 du petit vallon 
des lacs Giaset, la Pointe Droset ou Monte Malamot projette 
au d6but du plateau du Mont-Cenis la Cime Pattacreuse 
(2,580 m6t.) et la Corna Rossa (2,700 met.). 

Le dernier groupe et le moins important du massif est 
celui du Mont-Cenis, qui se d^veloppe au Nord par la 
Pointe Cugne (3,008 met.) et la Grande-Turra (2,808 met), 
et commence k dessiner dans son axe un angle inverse de 
celui que nous signalions au col Clapier. 

Comme on le voit par cette rapide et seche nomencla- 
ture, ce massif renferme peu de glaciers, et encore sont-ils 
tous tres petits. C'est qu'il est en g6n6ral extrGmement es- 
carp£ dans sa partie supSrieure : ses pics, formes de bancs 
de gneiss et de schistes chloriteux relevSs presquo vertica- 



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AUTOUR DE MODANE. 9 

lement, se dressent brusquement de ses valions et de ses 
plateaux gazonngs; ses aretes, r6duites pour ainsi dire &la 
ligne idSale, plongent tout de suite k de grandes profon- 
deurs. Cette constitution lui donne un aspect strange, mais 
triste et d6sol6, quasi lunaire, peu fait pour y amener le vi- 
siteur, et en l'examinant on s'explique bien vite qu'il n'ait 
pu, au point de vue de l'agr^ment, soutenir la comparai- 
son avec ses majestueux voisins, et qu'il ait 6t6 si rarement 
foul£ par les touristes francais. 



LE MONT THABOR (3,182-3,177 met.) 

PAR LES COLS DU LAUTARET, DU GALIBIBR 
DBS ROCHILLES ET DES MUANDES 

EntrelaRocheduGrand-Galibier(3,242met.),quidomine 
si bien le col du Lautaret, et la cime du mont Thabor, 
s'Gtend une complication de crates, un enchevfctrement de 
plissements dont je ne m'dtais jamais bien rendu compte. 
On n'y trouve aucun pic sp^cialement saillant qui puisse 
permettre une vue d'ensemble, et je pensai que le meil- 
leur moyen de reconnaltre cette partie de la chalne 6tait 
de la parcourir d'un bout k I'autre en la traversant par ses 
cols k plusieurs reprises. La longueur du trajet m'inspirait 
bien sur la possibility de Taccomplir quelques doutes vive- 
ment accentu^s par Roderon, mais enfin je me disais 
qu'aux approches de la nuit on pourrait toujours descendre 
giter en quelque chalet, et je r^solus d'adopter cet itin^raire 
bizarre pour aborder en 4891 mon champ d'exploration des 
environs de Modane. 

Le 4 aotit, j'avais quittG Grenoble par le nouveau et ra- 
tionnel service qui, partant k 5 h. du matin, fait parcourir 
de jour toutes les gorges de FOisans, et, apres un coup 
d'oeil toujours 6merveill6 k ces d6fil6s de la Romanche, 
aprfcs avoir en passant pris au Freney mes deux braves 



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40 COURSES ET ASCENSIONS. 

guides, Christophe et Pierre Roderon, j'etais arrive k 5 h. 
du soir au Lautaret, dans l'hospice restaur^ et renouvelG, 
tenu par Bonnabel. 

Lamaison que j'avais trouv^e si malpropre en 4884 est 
maintenant £legamment et confortablement meubl^e; le 
service y est tres convenablement fait et les prix fort mo- 
d£rds. Aussi pendant la belle saison est-elle devenue une 
veritable station estivale, et se trouve-t-elle encombr£e de 
voyageurs pour qui la (lore renommee du Lautaret n'est 
pas toujours le but determinant ! Par une heureuse creation 
de la Section de Paris de la Society des touristes du Dau- 
phin£, on y trouve une bibliothfcque alpine assez bien 
garnie et que des voyageurs de passage ont enrichie, par 
reconnaissance sans doute, de nombreux romans. 

Qu'ils furent les bienvenus, ces chers volumes, pendant 
la journ^e du 5 aoui, oil la pluie, les brouillards, les rafales 
ne nous laiss&rent pas mettre le pied hors de l'hospice ! 

Le soir cependant, le temps avait paru se relever, et le 
6, 4 4 h. du matin, nous partions, encore bien inquiets, et 
presque r£sign6s a descendre k Saint-Michel-de-Maurienne, 
et k y prendre le train pour Modane. Les brouillards 
flottent, se dissipent et se reforment, pendant que nous 
d^coupons les prairies mouilldes par un sentier qui nous 
6vite quelques lacets de la grande route, et leurs £claircies 
fugitives nous permettent k peine de deviner la combe de 
la Roche-Noire, si fertile pour les botanistes. A 4 h. 50 min., 
aux chalets de la Mandette, nous rejoignons la route du 
Galibier, et tantot par les zigzags de la route, tantdt par 
d'heureuses speculations nous nous £levons dans la combe 
herbeuse que les nuages nous d^couvrent peu k peu. Voici 
des baraquements, un chantier, et nous arrivons a Tentr^e 
du tunnel qui, pendant la mince ar&te de la montagne, 
dispense maintenant de s'&ever jusqu'au veritable col. Le 
baromSlre, qui marquait 590"™, 5 au Lautaret, marque 
ici 537 mm , 5, soit une difference d'altitude de 480 m£t., 



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AITOUR DE MODANE. 11 

qui, ajout£s aux 2,060 met. da Lautaret, mettent le tunnel 
k 2,540 met. environ. 11 est vrai que nous sommes dans le 
brouillard, et que la temperature est tr6s basse, k peine 
2*au-dessus de z6ro. 

Le tunnel du Galibier mesure environ 300 m£t. de lon- 
gueur. Nous en sortons U h. par une veritable porte, 
placGe pour att^nuer le courant d'air, et nous nous trou- 
vons tout de suite dans une atmosphere plus chaude et 
plus pure. D'un renflement atteint & 6 h. 20 min. et cote 
2,433 m6t., je prends une photographie des imposants es- 
carpements de la Roche du Grand-Galibier. Nous nous trou- 
vons ici sur une sorte de col qui rattache k la chaine prin- 
cipale TSperon de la Roche Olvera, et nous en pouvons 
descendre a volonte a droite dans le vallon principal de 
Valloire, ou a gauche dans un de ses affluents, le vallon 
des Losettes, auquel aboutit le passage rarement pratique 
du col de GolSon. L'un et Tautre de ces deux itin^raires 
nous meneraient & Valloire, mais nous pr^ferons prendre 
a droite et prolonger aux flancs de la Roche Olvera 
(2,654 mdt.) les lacets de la route carrossable, esp^rant 
jeter de \k un coup d'ceil instructif sur le col des Rochilles, 
noire deuxieme objectif. Nous passons k 6 h. 45 min. aux 
granges du Grand-Galibier, oil cesse lecaractere rocailleux 
de la haute montagne, et ou commencent les gras p&tu- 
rages de Valloire. A 7 h. nous sommes au fond de la val- 
ine, au pont du torrent de Valloire dit pont de TAchate 
(B=594 mm ,5; environ 2,000 met. d'altitude), et, au milieu 
d'un troupeau bondissant de jeunes g£nisses, nous proc6- 
dons k la premiere collation, k la jonction de notre vallon 
etdu vallon principal. 

Le temps semble de plus en plus se mettre au beau, les 
brouillards se localisent sur les hautes cimes, et bien loin 
de descendre k Saint-Michel, nous allons nous mettre en 
devoir de prendre le chemin — si chemin il y a — du 
mont Thabor. 



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12 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le vallon qui de noire pont remonte au Sud-Est, le 
plus marqu6 de ceux dont la reunion forme la vallee de 
Valloire, est une grande combe de p&turages qui se dirige 
vers le col facile de la Ponsonnifcre. Partis H h., nous 
£tions k 8 h. 20 min. aux chalets des Mottes, oil il faut 
quitter le vallon principal pour monterk gauche (Est-Nord- 
E*l) par de rapides lacets jusqu'k Touverture d'un enton- 
noir qui vient des Rochilles. A 8 h. 35 min., nous passons 
au chalet de la Par6, et vingt minutes plus tard h une sorte 
de faux col, appel6 par la carte col de la Par£, qui donne 
accfcs dans un cirque supSrieur entourG au Nord et au Sud 
de murailles d£chiquet£es. La muraille du Nord, partie 
sup^rieure de la chaine de la S6taz qui s^pare la valine de 
Valloire de son principal affluent le vallon de laPlagnetta, 
porte encore sur la carte de Tfitat-major ce nom g£n£rique 
de Rochers de la Grande-Par6 que nous retrouvons pour 
la cinquieme fois dans les montagnes de Savoie avec de 
ldgeres variantes d'orthographe. On traverse ce cirque, qui 
a toutes les apparences et m£me le fond vaseux d'un an- 
cien lac, puis les murailles se soudent Tune k Tautre par 
une sorte d'arfcte herbeuse assez peu accentu^e qui forme 
la ligne de partage des eaux. C'est le col des Rochilles, 
auquel nous parvenons k 9 h. 10 min. Le barometre y 
marque 562 mill., soil 400 met. environ de plus qu'au 
Lautaret, e'est-a-dire 2,460 met., insignifiante difference 
avec les 2,451 m6t. de la carte. 

De r autre cote, h l'Est de cette arfcte, ici un peu plus 
saillante, se trouve un nouveau cirque allonge, un peu 
analogue au precedent, oil dorment deux lacs, dits lac du 
Gros-Ban et lac Rond, qui sont les sources de la Clarke. Le 
sentier les contourne sur leur rive gauche, et passe ainsi 
k l'origine d'une depression gazonntfe qui remonte au Nord 
et aboutit au col de la Plagnetta (2,728 met.). Cette coupure, 
qui fait communiquer le cirque des Rochilles avec le vallon 
de la Plagnetta, affluent de la valine de Valloire,. est ou 



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AUTOUR DE MODANE. 15 

?erte sur la ligne de partage des eaux entre le noeud de la 

chaine de la S6taz et TAiguille-Noire (2,892 m^t.), dontun 

wmtrefort vient presque se souder k une barre morainique 

s^coulant de la Come des Blanchets (3,022 mfct.) au Sud, 

pour termer l'orifice oriental de notre cirque 1 . 

k§ b. 30 min., nous sommes & cette sorte de porte, et 

tvos regards plongent dans la valine de N6vache, ou tout 

aumoins dans sapartie supGrieure, qui s'Gpanouit ici entre 

les renflements arrondis de la chaine frontiere et les escar- 

pements abrupts et d6chiquet£s de 1'arGte de la Come des 

Blanchets au Pic de la Mouliniere*. En face de nous, de 

Vautre c6t6 de cette sorte de cirque et h une assez grande 

distance, nous voyons s'ouvrir dans la chaine frontifcre le 

large col des Muandes ou de Laval, vers lequel il nous faut 

nous diriger. Cette portion sup^rieure de la valine de 



1. La carte de l'fitat-major, en ce point un peu confuse, semble 
mettrc a cet e^ranglement la ligne de partage des eaux. II y a en cffet 
ici un ressaut plus acccntu£ qu'au veritable col, mais l'dcoulement des 
dcax lacs qui sont sur le plateau s'echappe a l'Est, et, bondissant en 
rapides lc long de ce ressaut, vient former en bas le lac do la Claree. 
II faat done reporter a l'Ouest des lacs la ligne do partage des eaux, 
i* vraie situation du col et la limite des departements (Savoie et 
Hautes-Alpcs). 

L'anciennc carte sarde, feuillc de Bardonncche, ne donnc pas 
d'ecoulcment aux deux lacs du Gros-Ban et Rond. EUe donne a la 
"pie do partage des eaux lc nom de col de la Pare ou de Bonnenuit, 
ct place lc mot de col des Rochilles et la frontiere des Etats a ce 
ressaut qui donne surle lac do la Claree. Je ne sais si jadis la moraine 
rccouvrait micux l'dcoulement des lacs et pouvait permettre cette 
confusion, mais aujourd'hui l'^coulemcnt est a ciel ouvcrt et la ligne 
dc partage des eaux indiscutablc. Mes observations sur ce point sont 
c nuerement d'accord avec celles de deux collogues qui ont aussi ex- 
plore cette annee cette region, lc Rev. W. A. B. Coolidgc et M. le 
professeur Kilian. 

2. Dans cette arete, le R6v. "W. A. B. Coolidge avait rcconnu un 
pic special bien determine qui en etait le point culminant et qui n'est 
pas figure sur les cartes. IX en a fait la premiere ascension le i er sep- 
tcmbrc 1891 ct l'a baptise Pic des Ccrces, a cause de sa proximite du 
lac de ce nom. M. Coolidge lui donne une altitude approximative'de 
3,180 met. 



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16 COURSES ET ASCENSIONS. 

NSvache se trouve bossuSe d'innombrable plissements. Le 
plus simple eftt 6t6 pour nous de suivre le sentier qui 
descend de terrasses en terrasses, accompagnant le cours 
initial de la Clarke jusqu'k sa rencontre avec le torrent de 
Bruno, dont nous aurions remonte le cours par le chemin 
ordinairement pratique de Ngvache au mont Thabor. Mais 
cette jonction me semble s'op&rer bien bas, il faudrait 
beaucoup descendre pour beaucoup remonter, et j'ai 
d'ailleurs une arri£re-pens6e & regard du col de la Made- 
leine qui nous ram£nerait sur le versant de Valmeinier : 
quittant done le sentier, nous nous mettons en devoir de 
d^couper horizontalement, ou h peu pr&s, le versant meri- 
dional de TAiguille-Noire. II nous etit et£ difficile de suivre 
plus mauvaise inspiration. A chaque instant, e'est un 
chalnon rocailleux k escalader ; la descente dans la combe 
suivante n'est pas toujours possible en droite ligne; alors 
il faut remonter ou redescendre le chalnon jusqu'k un pas- 
sage praticable, et la manoeuvre recommence quelques 
instants aprfcs. Une combe plus marquee remonte au col 
de TAiguille-Noire, mais ce col, qui ramfcnerait encore 
dans le \&llon de la Plagnetta, ne peut nous £tre d'aucune 
utility. Le chainon qui le suit nous oblige a descendre tr6s 
bas, et nous comprenons alors toute l'etendue de la faute 
que nous avons commise en quittant le chemin. A 11 h. 
seulement, nous passons pres des ruines de la cabane de 
Pascalon, et de Ik nous pourrions remonter au col de la 
Madeleine, mais nous sommes maintenant trop bas pour 
aller chercher de nouvelles aventures; une trace nous 
permet de decouper plus facilement les prairies rocail- 
leuses, eth midi 15 min. nous arrivons au col des Muandes. 
Le barom&tre y marque 537 mm ,75, avec une temperature 
de 10°, ce qui nous fait environ 2,810 met. Le brouillard 
qui, jusqu'a present, nous a toujours cache les sommets, 
s'6carte un peu et nous permet d'apercevoir d'instants en 
instants la cime et la chapelle du mont Thabor. 



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AUTOUR DE MODANE. 17 

Au col mAme se trouve plac6e une borne frontifcre por- 
tant (Tun c6t6 la croix de Savoie et de l'autre c6t6 la fleur 
de lys de France avec la date 1823. Sous nos pieds com- 
mence le vallon italien de la Grande-Tempftte, affluent de 
la Vall6e-Etroite, et k quelques metres en dessous de 1'arGte, 
assis sur les rocailles, nous procGdons k la seconde colla- 
tion. Remis en marche k 1 h. 15 min., nous suivons une 
sorte de trace, interrompue gk et Ik par des plaques de 
n6v6s, et apres 6tre descendus de quelques metres en Italie 
dans le vallon de la Grande-Temp&te, nous remontons 
par deslacets pierreux au col de Valmeinier (2,856 met.), 
que nous atteignons k 2 heures. 

Notre sentier repasse ici la fronttere pour venir sur le 

versant fran^ais se souder k celui qui monte de Saint- 

Michel-de-Maurienne par le vallon de Valmeinier. Un grand 

lacetdans des rocailles faciles nous am6ne a 3 h. 10 min. 

&un nouveau col de la chatne de partage des eaux, vers la 

cote 3,093 met. de la carte italienne ; de nouveau en Italie, 

nous dScoupons de grandes pentes qui se d^versent dans 

le vallon del Desinare, autre affluent de la Vall^e-^troite, 

et k 3 h. 25 min. nous sommes sur la croupe du fThabor, 

* une sorte de plateau pratique dans l'arGte italienne qui 

rftinit le sommet du mont Thabor au Roc de Serru ou 

Rocs Sauvours (B = 524 mill. ; T = 10°). 

Jusqu'i present, nous n'avons jamais 6t£ enveloppSs par 
les brouillards, et nous les avons vus se relever, reculer 
en quelque sorte continuellement devant nous. Espgrant 
Ru'ilen sera de m£me, nousmontons klachapelie, autour 
de laquelle on voit tourbillonner les vapeurs, mais en y 
arr 'vant k 3 h. 40 min. nous sommes ensevelis dans un 
nua £e opaque, et nous avons beau pousser jusqu'a la pyra- 
m »de (3,182 m6t.) et prolonger notre attente, lavue ne s'y 
^tendgufcre plus loin que la longueur du bras. Force nous 
es t de redescendre k notre plateau oil, d6barrass6 enfin 
" e ce voile importun, je puis dresser Tappareil et essay er 

AK5CAIRB DB 1891. 2 



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18 COURSES ET ASCENSIONS. 

de prendre quelques vues entrecoup^es de brouillards 1 . 

L/heure tardive m'est rappel6e par les ombres qui enva- 
hissent le champ de l'objectif, et k 4 h. 50 min. nous quittons 
& pas presses la croupe du Thabor. Nous suivons l'ar£te jus- 
qu'au col de Serru,puis, tournant a gauche, nous nous en- 
fongons dans des « casses » invraisemblables, en serrant tou- 
jours au plus pres les flancsde notre montagne el en nous 
eflbrQant de conserver une hauteur suffisante pour n'avoir 
pas k remonter. A 6 h. 20 min., nous parvenons au col de 
la Vall£e-Etroite, ou le barometre marque 563 mm ,50, soit 
avec la correction 2,430 met. (2,445-2,441 m6t.); puis, ren- 
tes en France, nous nous h&tons sur le bon chemin qui 
s'y trace. Apres une descente assez accentu^e, un long 
trajet horizontal dans de belles prairies nous amene hi h. 
aux chalets de la Losa, pour le moment deserts, ou la 
descente recommence dans un d6fil6 sauvage. A Tissue du 
d6fil£ (7 h. 10 min.), nous passons devant les ruines d'an- 
ciens b&timents de mines, — le Lavoir, — et, franchissant 
un fort ruisseau, nous rejoignons k 1 h. 20 min. le chemin 
du col de la Roue. Des lors, c'est par une route presque 
carrossable, mais au milieu de Tobscurite grandissante, 
que nous parcourons le vallon de la Grande-Montagne. II 
esl nuit noire quand k 8 h. 20 min. nous arrivons k la can- 
tine du Charmaix, et c'est k la lueur de la lanterne de 
Roderon que s'acheve la descente, qui prend fin k 9 h.30 min. 
k la porte de l'Hotel International. 

L'excursion 6tait terming, et nous avions pass6 huit cols 
et fait une ascension dans la journ£e. C'6tait \k un trajet 
bizarre, mais bien int^ressant, et qui, sans les brouil- 
lards, m'aurait fourni de nombreux et importants rensei- 

1. J'ai notamment regretto do n'avoir pu photographier dc pres lc pic 
escarpe du Thabor (3,205 met.), dont la deuxieme ascension connue 
(premiere ascension franchise) a e*te faite le 2 scptcmbre 1891 par le 
lieutenant du genie Rene Godefroid. La photographic reproduite p. 13 
a eHc prise par moi de la Pointo dc Frejus, en 1884. 



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AUTOUR DE MODANE. 19 

piemenls sur cette partie si tourment<§e de la chaine fron- 
Uere. 

INDEX 

Delhospico du Lautaret au tunnel du Galibicr. . 2 h. — 

Du tunnel du Galibicr au pont de l'Achate. ... 1 It. — 

Du pont de l'Achate au col de la Pare — 55 min. 

Du col de la Pare au col des Rochillcs — 15 min. 

Du col des Rochillcs au col des Muandes ... 3 h. — 

Du col des Muandes au col de Valine in ier. ... — 45 min. 

Du col de Valmcinicr au Signal du Thabor ... 1 h. 40 miiK 

Du Signal du Thabor au col dc la Vallcc-fitroitc. 1 h. 45 min. 
Du col de la Vallee-Etroitc a Notre-Damc du 

Charmaix 2 h. — 

Dc Notre-Damc du Charmaix a Modanc (Hotel 

International) 1 h. 10 min. 



Total 14 h. 30 min. 

TENTATIVE DASCENSION A L'AIGUILLE DE SCOLETTE 
0U PIERRE-HEMUE (3,:>00-3,o0o met.) 

De Modane ou nous Gtions ainsi parvenus , mon pre- 
mier objectif 6tait r Aiguille de Scolette, le point cul- 
minant du massif, celui auquel s'arrfctaient mes con- 
naissances acquises dans les ascensions de la Pointe de 
Fr^jus 1 et de la Norma, promenades faites au cours de 
mes campagnes prScddentes, en 1884 et en 1889, et qui 
meservirait a determiner la suite k donner k ma campa- 
gne. Malheureusement, quoique bien decide par avance k 
cette ascension, je n'avais pas 6tudi6 les r£cits que mes 
devanciers italiens — aucun touriste fran^ais ne l'ayant 
encore abord^e k ma connaissance — avaient consacrSs k 
cette montagne, et je dus un regrettable <5chec k Tid^e 
feusse que je nY^tais faite de. ieur chemin d'accfes. Du bco 



*• C'est du sommet de la Pointe dc Frejus (2,944 met.) que j'avais 
"it un intcrcssant panorama du massif de Peclct et de Polset, dont la 
P^e principale a ^te reproduite dans YAnnuaire dc 1884, p. 19. 



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20 COURSES ET ASCENSIONS. 

vGdere de la Norma la montagne m'avait paru p&iible, 
fatigante, mais non difficile, et j'6tais convaincu qu'en y 
mettant le temps n^cessaire je ne trouverais aucune resis- 
tance sGrieuse. 

Le d6sir d'avoir du temps devant nous, et aussi de nous 
reposer apr6s la forte journ6e du Thabor, me conduisit 
done k aller coucher au pied de la montagne dans Tun 
des nombreux chalets qui parsement le fond de la combe 
du Vallon. 

Le 7 aotit, nous quittions Modane k 2 h. ; le barometre 
marquait666 mn \25,soitau cadran orom^trique 1,120 met. : 
c'6tait done une erreur de 65 met. en trop, l'Arc etant a la 
cote de 1,053 m6t. et l'hdtel un peu plus 6\e\6 que la rive. 
Suivant la route de Lans-le-Bourg, nous arrivons k 3 h. 
aupr6s de la scierie du Pont du Nant, et nous prenons de 
suite le chemin muletier du col de Pelouse. Le chemin 
s'61fcve par une pente assez accentu^e dans la forGt, tra- 
verse au Pont Sainte-Anne (3 h. 30 min.) le torrent du Val- 
lon, et d£crit sur sa rive droite cinq grands lacets pour at- 
teindre Torifice du berceau supSrieur. II p£n6tre ensuite 
dans ce vallon en gardant une pente assez rapide, et ce 
n'est qu'& 4 h. 30 min. que nous arrivons aux deuxpauvres 
cabanes de THortier (1,800 met. environ), vers la jonction 
de la combe du Vallon avec son affluent la combe du Fond. 
Dans cette derniere, la for6t d6j& clairsemGe cesse bien- 
tdt et Ton voit d'ici commencer les grands p&turages qui 
remontent jusqu'au pied du glacier de Pierre-Minieu. La 
combe du Vallon au contraire persiste k garder sa parure : 
apres avoir franchi le ruisseau du Fond, e'est encore sous 
bois que nous montons un ressaut assez accents avantde 
parvenir (5 h.) au p&turage qui s'^tend alors comme un 
long corridor presque horizontal, entre la base de TAiguille 
de Scolette k TEst, et celle des contreforts de la Norma k 
TOuest. Deux chalets sont successivement d£pass(*s, puis 
k 5 h. 30 min., vers le ravin qui descend du lac de Scolette, 



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AUTOUR DE MODANE. 21 

un berger de Provence nous offre l'hospitalitS dans une 
cabane spacieuse et propre, oil nous nous empressons de 
nous installer. Le barometre marquait 585 mm ,5, et la tem- 
perature 6lait de 6°. Nous 6tions done approximativement 
1 2,130 met. d' altitude. 

Ceslogements commodes kplus de 2,000 met. sont une 
des facility sp6ciales que, gr&ceMa fertility de leurs pAtu- 
rages,laMaurienne et la Tarentaise offrent aux alpinistes. 
Ayantmoins de 1,500 m6t. igravir, nous n^prouvons pas 
le besoin de nous presser, et ce n'est qu'& 5 h. 30 min. que 
nous quittons le bon chalet de notre berger. 

Nousremontons encore quelques instants la valine, puis 
nous nous 61evons bientdt h gauche par les pentes gazon- 
n£es qui tapissent le flanc de notre Aiguille. La mont£e est 
ici aussi facile que monotone : nous nous dirigeons vers 
Varfcte occidentale, tres marquee sur la carle ; bient6t 
nous dSpassons quelques petits escarpements, et, pendant 
les courtes haltes que la rapidity croissante de la pente 
nous oblige h faire, nous nous amusons k voir grandir la 
Belle-Plinier, la Cime du Grand-Vallon, etc., qui se d£- 
gagent peu a peu des premiers contreforts. A 7 h. 50 min., 
a peu pres au point de flexion de FarGte marquee sur la 
carte de TEtat-major frangais, nous trouvons un grand 
signal, et nous nous arrGtons pour procSder a la premiere 
collation. Le barometre marque 528 mni ,75, et le thermo- 
mfctre 15° : nous sommes k Taltitude approximative de 
2,970 met. La journ^e s'annonce merveilleuse, et la mon- 
lagne ne parait pas devoir nous rSserver de bien grandes 
difficult^ : nous commengons bien a apercevoir dans le 
haut de notre ar6te deux dents, ou plutdt deux coupures, 
mais le sommet lui-m6me semble facile et nous croyons 
y&tre bient6t : aussi fl&nons-nous a notre aise, et trop lon- 
gueraent, h^las !..• pour ce que nous rGservait l'avenir. 

Reprenant Tascension a 9 h. 20 min., nous continuons 
de remonter notre arfcte qui devient plus rocailleuse, mais 



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22 COURSES ET ASCENSIONS. 

non plus difficile; nous rejoignons l'ar6te Nord qui monte 
de l'Hortier et qui stSpare la combe du Vallon de celle du 
Fond, nous jetons un coup d'oeil sur les escarpements 
ravines qui dominent cette derniere, et nous commenQons 
ajouird'unbeaupanoramaversleNord-Est.AlO h.20min. 
nous atteignonsun nouveau signal, surmonte d'un pavil- 
ion, al'altitude approximative de 3,250 met. (B=510mill.), 
et, fidele k Vune de mes habitudes de prudence, je m'ar- 
r£te pour en relever, avec un panorama de Thorizon d^jk 
fort^tendu, une vue de la derniere partie de la cime, ou 
les dents de tout k l'heure se cachant les unes les autres 
ne semblent presenter aucune difficult^. Les pentes en re- 
vanche de droite et de gauche commencent k se redresser 
en une inclinaison inquicHante, et nous nous felicitons de 
voir quenotre ar£te va si b^nignement nous amener auport. 
La photographie terming, nous reparlonsk 11 h. 15 min., 
et nous montons avec entrain les rocailles que de petites 
flaques de neige commencent a tapisser, quand tout k 
coup, a It h. 45 min., arrives au sommet de la premiere 
dent, nous nous trouvons en face d'une coupure infran- 
chissable. 

En vain cherchons-nous un moyen de descendre les 20 
ou 25 m6t. qui nous s^parent de la selle. Les strates de 
schiste cristallin de notre ar6te surplombent assez nette- 
ment, et la descente immediate est impossible. Nous 
sommes d'autant plus contrits que cette m^saventure nous 
atteint en pleine confiance, et quand nous 6tions sur le 
point d'entonner le chant de triomphe. Le sommet termi- 
nal nous d^passe de moins de 100 mfct., mais cette cou- 
pure, et la suivante que nous voyons maintenant, nous 
indigent le supplice de Tantale. A premiere vue les pentes 
glac^es et aflreuses de la face Nord nous paraissent inac- 
cessibles; mais nous pourrons sans doute nous frayer un 
passage dans les roches de la face occidentale, et nous 
voilk redescendant sur notre ar£te pour aller chercher une 



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AUTOUR DE MODANE. 25 

corniche qui nous permette de contourner les funestes 
dents de Varfcte. Malheureusement, nous pensons qu'a 
Unt faire il vaut autant les contourner toutes deux (le 
passage, jeTai su depuis 1 , consislait a contourner seule- 
menl la premiere, la seconde coupure se traversant sans 
tropde peine sur Tar£te), et nous voila bient6t lances en 
pleinemuraille. Par suite d'un bouleversement frequent 
dans les nombreux plissements des Alpes, le schiste lustr6 
est ici incline de telle faQon que ses couches sont en retrait 
les unessur les autres comme les tuiles d'un toit, de sorte 
que Ion ne trouve nulle part de point d'appui solide. Re- 
montant trop tard, nous arrivons bientdt en face d'une 
surface quasi verticale qui nous arrSte. Je pense alors que, 
les plus nombreuses ascensions ayant 6te faites par les 
Ualiens, elles ont dti £tre ex6cut6es en suivant Tarfcte me- 
ridionale qui vient du col de Pelouse : nous y voyons pre- 
cisement une selle de neige en dessous du sommet qui 
parait d'un acces engageant, et nous dtScidons duller re- 
prendre par \k notre ascension. 

Pour cela il faut traverser cette paroi occidentale, et ce 
n'est pas chose commode. Atteindre la selle de neige nous 
parait bientdt impossible, et il faut se decider h. descendre 
beaucoup plus; apres plusieurs tentatives irifructueuses, 
nous descendons enfin jusqu'au passage g£n6ralement 
suivi par les ascensionnistes italiens, — mais en sens in- 
verse, car venant de Far&te du col de Pelouse ils se diri- 
gent d'ordinaire vers le signal oil j'ai fait la photographie 
de l'horizon, signal qu'ils ont 61ev6 pour marquer ce pas- 
sa ?«. — et a 2 h. nous parvenons a l'ar&te fronttere. Le 
barometre y marque 515 mill., la temperature est de 21°, 
et laltitude approximative de 3,170 met. 

! - foUetlinodel Club Alpino It alia no, 1873, vol. IX, n° 2i, pp. 371 
<* suiv. - tti^ 1881> vol. XV, no 47, p. 462.— Ritista mensile, 1888, 
vol. VII, pp. Hi ct suiv. — Alpine Journal, vol. XI, novembrc 1882, 
PMHctsuiv. 



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26 COURSES ET ASCENSIONS. 

Comptant encore par Ik sur une rGussite facile, nous 
nous arrStons pour Sparer nos forces un peu dpuis£es 
par la d^cevante gymnastique h laquelle nous venons de 
nous livrer, et nous reprenons a 3 h. Fascension. Mais 
r arete, d'abord large et commode, va bient6t en se rdtr6- 
cissant et en se herissant de dentelures. Un passage n'est 
franchi que gr&ce h un bloc plus ou moins en tfquilibre 
stable dans une profonde fissure, et de l'autre c6t6 le ro- 
cher se redresse commeune muraille. Enrag6 de ce nouvel 
obstacle, Pierre Roderon s'accroche aux asp6rit6s et s'61fcve 
encore de 5 h 6 met., mais la il arrive k l'impossibilitG 
mat^rielle, et il faut lui prfcter secours pour qu'il puisse 
redescendre : nous sommes bien d£cid6ment vaincus 
(3 h. 40 min.). 

Revenu sur une petite plate- forme, je profite de cette 
situation pour examiner le versant italien de notre massif: 
le baromfctre nous indique une hauteur approximative de 
3,370 m<H.,etnous dominons suffisammentp 
dre compte de Tentre-croisement des valines. 

Sous nos pieds, au bas d'une pente eflrayante, s'allonge 
le haut du vallon de Rochemolle, de Tautre c6t6 duquel 
se redressent la TGte Pierre-Muret et la Punta Valfroide 
(3,051 m6t.). Un peu plus a l'Est (sur la gauche), le vallon 
s'inftechit pour remonter sur le montVallonet (3,222 met.), 
les Rocs Peirons (3,169 met.) et le col de Galambraqui, ta- 
piss6s du glacier de Fourneaux,viennent s'enfoncer der- 
riere la Rognosa d'Etiache. Celle-ci (3,389-3,385 m&t.) en 
face de nous, k TEst, (Halait ses majestueux escarpements, 
pr6c6d6s des dentelures des Rochers-Cornus (3,127 m£t.) 
et du d6me arrondi du Gros-Peyron (3,048 met.), auquel 
venait, par les dents de la Punta San Michele ou Signal de 
Pierre-Minieu (3,255-3,243 et 3,209 met.), se rattacher une 
lame 6troite et accidence partant de l'ardte orientale de 
notre montagne. Derri&re cette lame et au-dessus de l'es- 
pece de col acc6d6 Tan dernier par MM. Forio, Canzio et Vi- 



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AUTOUR DE MODANE. 27 

gna l ,nousapercevons le signal deLongecdte, d61imitant le 

vallonduFond, qui aboutit aux grands glaciers de Pierre- 

Minieu. En arriere, la valine d'Etiache s'accuse profond6- 

mcnt et laisse apparaitre la crfcte du Petit-Vallon (3,237 

met.).\u quatrieme plan se montrent les Dents d'Ambin 

ouXiguillede Savine (3,382-3,343 met.), la Roche d'Ambin 

3,381-^,377 m6t.), le col dell'Agnello, et la Pointe de 

Ferrand ou mont Nibl6 (3,374-3,364 m<H.) supportant le 

plan doucemenl incline du glacier dell' Agnello. Plus loin 

encore, la large Cima Ciusalet (3,320-3,313 met.), et tout 

au fond la longue ar6te du mont Lamet et du Rocheme- 

lon (3,537 met.) terminait ce tableau. Les jeux d f ombre et 

de lumiere faisaicnt nettement ressortir les valines et les 

cols, et cette vue plus que toutes autres me d^brouillait 

clairement la constitution de ce massif. 

Pendant que jem'occupais k laphotographie, Christophe 
Roderon s'6tait, k l'aide d'un semblant de corniche, aven- 
tur^surles abimes du versant italien. Quand il revient, il 
mannonce qu'il a trouvS un ravin par lequel nous pour- 
rions probablement atteindre le sommet. Mais il est 4 h., 
c'estbientard pourrecommencerl'ascension, et d'ailleurs, 
ponrquoi ne pas le dire? Teflroyable apparence du versant 
Halien ne me donne pas l'envie de m'y risquer. Quoique 
Wen marri de cet £chec inattendu, je n'en sute pas moins 
les conseils de la prudence, et h 4 h. 15 min. nous com- 
mencons la descente. 

Notre retour s'eflectua sans incidents. Descendant rapi- 
dement l'ar£te fronttere, nous arrivions & 5 h. au col de Pe- 
louse, ou tout au moins k une premiere ^chancrure, d'ou 
une pente rapide de debris croulants et de gazons nous ame- 
naiUSh. 35 min. au fond de la combe, k l'endroit ou le 
chemin commengait kfctre bien marqud. A 6 h. nous 6tions 
enfacedes Granges du Vallon, marquees sur la carte de 

I. Hititta mensile, vol. X, n° 3, mars 1891, pp. 81 ct suiv. — Ibid., 
n°7,juUlct 1891, p. 222. 



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28 



COURSES ET ASCENSIONS. 



TEtat-major; a 6 h. 20 min., nous rejoignions le chalet oil 
nous avions pass6 la nuit, nous 6tions aux cabanes de 
l'Hortier k 6 h. 35 min., au Pont Sainte-Anne k 7 h. 35 min., 
et nous retrouvions la grande route a 7 h. 50 min. A 9 h. 
10 min. nous rentrions k l'Hotel International. 

Je ne puis clore cette ascension manqu^e par un index 
entierement du k mon experience, car je ne puis dire exac- 
tement le temps qui nous eut 6t& nScessaire pour franchir 
les 100 met. a peine qui nous restaient k gravir jusqu'au 
sommet. Mais en l^valuant k une heure aller et retour, je 
crois appliquer largement les donn^es resultant des ascen- 
sions de nos devanciers. II peut done s'etablir comme 
suit : 

INDEX DE L'AIGUILLE DE SCOLETTE 



Dc Modanc (Hotel International) a THorticr. 2 h. 30 min. 

Dc l'Hortier a la 3 e cabane du Vallon ... 1 h. — 
Dc la cabano du Vallon au signal supericur 

a la jonction des aretes Nord et Ouest . . 3 h. 30 min. 

Du signal a la 3 e dent — 30 min. 

De la 3° dent au sommet (probable) — 30 min. 

Du sommet a la 3 e dent (probable) — 30 min. 

De la 3° dent au fond du Vallon 2 h. — 

Du fond du Vallon a l'Hortier i h. — 

Dc l'Hortier a Modanc (Hotel International). 2 h. 10 min. 

Total 43 h. 40 min. 



8 hcurcs 

dc 
montcc. 



5 h. 40 
min. dc 
descente 



C'estune ascension tres intSressante au point de vue du 
panorama et de Tetude de cette region : sauf le mauvais 
pas pour contourner les deux dents de l'arete, elle est tres 
facile. Comme r Aiguille de Scolette est le point culmi- 
nant du massif, elle pr^sente une importance toute parti - 
culiere et il est a d^sirer quelle soit plus souvent a l'ave- 
nir visited par nos collegues ! . 

1. J'ai appris depuis mon retour a Grenoble que 1' Aiguille de Sco- 
lette avait en effet attire Fatten lion des ofneiers francais en manoeuvres 
alpines dans la region, et qu'elle avait cte cscaladce a deux reprises 



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AUTOUR DE MODANE. 29 



KEVUE ALPINE DE L AIGUILLE DE SCOLETTE 

\* ascension. — 2 aoAt 1875. — Martin Barctti. — Par la crete Nord- 
Oucst. 

& ascension. — 17 juillct 1881. — Barale, Brincr et Fiorio. — Par 
la face Oucst. 

3« ascension. — 29 juillet 1882. — Le Rev. W. A. B. Coolidgc. — 
Par l'aretc Nord. 

4 e ascension. — 18 septcmbrc 1887. — Ccsarc Fiorio ct Carlo Hatti. 

5 e ascension. — l e * septcmbrc 1889. — A. Sciorelli ct G. Dovallc. 

6 e ascension. — 24 aoiit 1890. — Ccsarc Fiorio, Euore Canzio, Ni- 
cola Vigna ct Alfredo Fiorio. — Par Taretc Est. 

7 e ascension. — 12 juillct 1891. — Vittorio Giordana ct Paolo Gastaldi. 

8« ascension. — 22 juillet 1891. — M. Rene God e (Void, lieutenant 
au i« regiment du g^nie, et le sapeur F. Chatel. — Par la face Ouest. 

9* ascension. — 7 septembre 1891. — Lcs memes par la Crete Nord- 
OuesU 



LA POINTE DE BELLECOMBE (2,760 m*t.) 

EndSpitdela malechance qui m'avait emp^ch^d'attein- 
dre le point culminant de r Aiguille de Scolette, les deux 
panoramas que j'avais relevgs de ses deux arfctes dluci- 
daient assez bien pour moi la constitution intime de cette 
region, — constitution que les cartes franchise et italienne, 
malgre leur suffisante exactitude, ne font pas ais^ment 
saisir en raison de leur interruption a la frontiere, — et je 
ne vis pas la n6cessit6 d'une autre escalade dans le vallon 
dEtiache ou dans celui d'Ambin. Un bon belv£d6re, k 
courte port6e, me permettant d'en saisir l'enfilade, devait 
suffite,et je fischoix pourcelade la Pointe de Bellecombe. 
Son altitude mod6r6e promettait une assez courte excur- 
sion, et cela me permettait ainsi dc prolonger un peu mon 
repos en retardant le depart. 

differentes, sans guides, par le lieutenant du genie Rone Godefroid ct 
le sapeur F. Chatel, s'elevant avec intrepiditc par 1& terrible paroi qui 
nous avait arrdtes. J'ai ajoute leurs ascensions a la Revue alpine qu'elles 
eonronnent dignement. 



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30 , COURSES ET ASCENSIONS. 

Aussi, le dimanche 9 aoftt, 6tait-il bien pros de 9 h. du 
matin quand nous montions en voiture pour gagner k 
Bramans l'entr£e de la combe du Planais. Bramans, que 
nous atteignons k 10 h., est le point de jonction de l'an- 
cienne route militaire et muletiere qui passait par le col 
du Petit Mont-Cenis, avec la grande voie des diligences et 
du chemin de fer Fell. Toutefois une bonne route carros- 
sable, due sans doute aux n6cessit6s stral6giques,remplace 
maintenant la premiere partie de l'ancien chemin, et se 
poursuit jusqu'au village du Planais, k l'entr^e de la valine 
d'Etiache. 

Le Planais, reunion de pauvres cabanes a 1,650 met. 
d'altitude, au-dessus du confluent des torrents d'Etiache et 
d'Ambin, est occupy par les troupes en manoeuvres alpines : 
dans sa petite auberge, le pere Valloire n'a plus grand 1 - 
chose k notre disposition, et nous n'y faisons qu'un dejeu- 
ner fort sommaire qui ne pouvait nous arriHer longtemps. 
A I h., laissant k droite la valine d'Etiache et le chemin du 
col de ce nom, nous traversions le torrent d'Ambin, et 
nous commencions,aux chalets de la Fesse,k nous Clever 
sur le chemin rocailleux du col du Petit Mont-Cenis. Ici, 
la valine principale est la valine d'Ambin qui s'incurve peu 
k peu vers le Sud, de faQon k devenir parall£le k la valine 
d'Etiache, et plus nous avan^ons plus se dressent dans 
l'air les formidables pointes des Dents d'Ambin (Aiguille 
de Savine), dont le chainon limite k l'Est la valine. Cette 
valine est peu accident6e et remonte en pente douce jus- 
qu'au pied du col d'Ambin (2,854 met.), dont le revers 
descend en Italic sur Exilles. 

Ce n'est qu'apr6s avoir, par de nombreux lacets, gravi 
les escarpements qui, du Planais, paraissaient si formi- 
dables, qu'on voit alors une sorte de corniche s'elargir, se 
prononcer en forme de plateau, et devenir une valine sup6- 
rieure, celle de Savine, qui contourne le pied des Dents 
d'Ambin, s'insinue entre elles et la masse de la Cima Ciu- 



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AUTOUR DE MODANE. 31 

salet, et aboutit au large col de Clapier (2,491 mfct.), le plus 
facile et le plus bas des cols de la frontiere apres ceux du 
Mont-Cenis. 

Les haltes de la photographie nous ont encore retards, 
et il est 3 h. quand nous arrivons par un chemin de prai- 
ries a la croix qui marque le point culminant du col du 
Petit Mont-Cenis (2,201-2,184 met.; B = 586 m »,25). Les 
brouillards occupent tout le plateau du Grand Mont-Cenis, 
nous d&robant la vue de la Pointe de Ronce et de sa chalne, 
et bient6t ils nous enveloppent d'un voile opaque et pesant . 
Dans cette blanche obscurity, il est bien difficile de con- 
server sa direction. Nous prenons k gauche h travers des 
prairies Spaisses et parsem^es de chalets, nous escaladons 
mamelons sur mamelons, nous contournons des ravins et 
des marais, au petit bonheur, sans trop savoir oil nous 
allons aboutir. Enfin le d6me grisAtre qui nous recouvre 
blanchit peu a peu; encore un effort, et h 4 h. 30 min. 
nous tonergeons de la couche dense des brouillards k peu 
pres exactement au col de Bellecombe, sur TarGte herbeuse 
duquel nous sommes a 4 h. 40 min. (B = 563 mill.; alti- 
tude approximative, 2,520 met.). 

D'ici, dominant la mer de nuages que nous venons de 
traverser, et d'oii sortent comme de grands ilots le mont 
Lamet, le Rochemelon, la Cima Ciusalet, le col Clapier et 
les Dents d'Ambin, nous jouissons d un panorama fort 
curieux, que je m'empresse de photographier dans la 
crainted'un retour offensif des nuages. Puis, par une facile 
arSte de prairies, a peine couple de quelques rocailles, 
Mus montons au sommet de la Pointe de Bellecombe, qui 
e st bien loin d'avoir de ce c6t6 la terrible apparence dont 
e Ne menace le vallon du Planais. 

& belvedere (2,760-2,756 m6t.), si commod&nent atteint, 
estv raiment merveilleux, et la vue dont nous y jouissons 
"fyasse mon espoir. Nous sommes presque exactement 
ms ''axe du vallon d'Etiache, et, par-dessus le col de ce 



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32 COURSES ET ASCENSIONS. 

nom, nous revoyons encore la T&te Pierre-Muret et les 
contreforts de la Panta Valfroide, dans le vallon de Roche- 
molles. A droite, la ligne du contrefort de Bramanette se 
profile sur les glaciers de Pierre-Minieu, domin6s par la 
superbe Scolette, dont la paroi Nord, toute plaqu^e de 
neige etsillonn6e de couloirs, ne paralt pas plus engageante 
de loin que de pr£s. Longec6te borne ensuite notre horizon. 
Mais, a gauche, le chalnon qui porte la Roche d'Etiache, 
le Petit-Vallon et le Grand-Cordonnier, viont se profiler 
sur la majestueuse Rognosa d'Etiache (3,389-3,385 m&t.), 
me cachant son point de suture, le col Sommeiller, le 
Mont-Balme et le mont Ambin. Notre vue reprend a la 
coupure du col d'Ambin, a la Roche d'Ambin, dont Tin- 
flexion nous d6robe le mont Nibl6 ou Pointe de Ferrand, 
et surtout aux fines dentelures et aux pointes si d61i6es 
des Trois-Dents d'Ambin, dont une principalement, I'Ai- 
guille de Savine, semble un clocher gothique defiant les 
airs. Au travers du col Clapier, nous aperc§vons des cimes 
italiennes que je ne puis identifier; puis vient la large 
Cima Ciusalet, et, au de\k du moutonnement de nuages 
qui occupe toujours le plateau du Mont-Cenis, la cime 
£lanc6e du Rochemelon, le Mont-Tour, le mont Lamet 
nous ramenent jusqu'i la puissante Pointe de Ronce, toute 
ros6e par les feux du soleil couchant. 

Pour ce qui concerne notre montagne, nous voyons que 
la descente directe du col de Bellecombe nous ramGnerait 
dans la valine du Planais aux chalets de la Villette, et que, 
pour nous en dGgager, il faudra, au travers de ces luxu- 
riantes prairies, franchir encore un mamelon, puis aller 
par un sentier bien marqu6 contourner un 6peron du 
Mont-Proid, sorte de contrefort du Signal du Mont-Cenis. 

L'itinGraire une fois adopts, il faut se remettre preste- 
ment en route, et, redescendant presque k la course les 
prairies rocailleuses que nous avions gravies tout k Theure, 
nous sommes de retour h 6 h. 30 min. au col de Belle- 



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AUTOUR DE MODANE. 33 

combe. Un sentier presque horizontal nous permet de 
contourner & TOaest le mamelon 2,645 met., et nous 
amene a 7 h. au col della Rella ou des Archettes, oil le 
baromfctre donne exactement la mfcme pression qu'au col 
de Bellecombe (par consequent 2,520 met. environ). 

Les ombres qui s'approchent nous font sentir la neces- 
sity d'acc61e>er l'allure, et, suivantrapidementles m6andres 
du sentier, nous arrivons a 7 h. 30 min. au chalet du Jeu. 
Un jeune p&tre nous guide alors dans la nuit, jusqu'i la 
lisiere de la fordt, a ce qu'il appelle leGhemin des Francois. 
Une faible lune qui brille a ce moment nous permet de 
suivre a grands pas dans la forties lacets du chemin stra- 
tdgique, nous passons & 9 h. au Verney, et k 9 h. 10 min. 
nous rejoignons a Bramans une voiture qui nous attend, 
etgr4ce a laquelle nous rentrons k 10 h. 30 min. sous le 
toit hospitalier de TH6tel International. 

Moralite : La Pointe de Bellecombe est une charmante 
promenade, mais pour laquelle, comme pour bien d'autres, 
il ne faut pas partir trop tard. 

INDEX 



De Bramans au Planais 2 h. — 

DuPlanais au col du Petit Mont- Ccnis. 2 h. — 

Du col du Petit Mont-Ccnis au col de ' 

Bellecombe 1 h. — j 

Du col au signal de la Pointe de Bel- 
lecombe — 43 min. 

De la Pointe de Bellecombe au col . . — 30 min. . 

Du col de Bellecombe au col della Rcll a. — 30 min. l mi * 



5 h. 45 min. 

a la 

montcc. 



Du colla della Rella au chalet du Jeu. . — 30 min. 
Da chalet du Jeu a Bramans 1 h. 45 min. 

Total 9 h. 






a la 
descentc. 



Quant k la distance entre Modane et Bramans, elle est 
d'environ 10 kilom., e'est-a-dire que, sans le secours d'une 
voiture, il faudrait ajouter au moins quatre heures k ce 
parcours. 

ANftniRB DB 1891. 3 



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34 COURSES ET ASCENSIONS. 



PREMIERE TRAVERSCE DE U POINTE OE LtCHEUE (3,432 Mir.) 

II s'agissait maintenant de chercher en face du massif 
ainsi parcouru un belv£d£re qui permit d'en prendre une 
vue d'ensemble et de r^unir d'une maniere complete, de 
souder les diverses donnSes pr^cSdemment acquises sur 
sa constitution. Cette excursion devait en m6me temps me 
ramener k Motitiers pour l'ouverture du Congres de Ta- 
rentaise, et cette exigence 6cartait tout d'abord la Pointe 
R^nod, d'ailleurs plac6e un peu en biais. II me restait le 
choix entre l'Aiguille de Polset, la P'ointe de FEchelle, la 
Roche Chavifcre et la Dent-Parrach6e. Cette derntere £tait 
plus haute, mais moins bien en face que la Pointe de 
TEchelle : d'ailleurs, avec cette derniere, nous avions un 
vieux compte k r^gler, et cette rahcune particultere la 
dGsignait spScialement & ma decision. 

En eflet, Tannde pr6c£dente, plein dfcs souvenirs de Ten- 
thousiaste description de notre collogue, Pierre Puiseux 1 , 
j'avais voulu faire I'ascension de ce sommet : mais, induit 
en erreur par le dessin qui se trouve h la page 11 de notre 
Annuaire de 1884, et oti le chemin d'ascension suivi par 
MM. Puiseux frfcres est inexactement indiqu^ 2 , j'avais 

i. Annuaire du Club Alpin Francais, annee 1884, vol, XI, pp. 3 et 
suiv. — Voir aussi Alpine Journal, vol. XIV, n° 106, p. 481. 

2. Sur ce dessin, qui est cense* representor la face Sud-Oucst de la 
Poinle de l'fcchelle, il m'est impossible. -de reconnaitre la physionomie 
de la montagne. Je l'ai photographies de quatre stations successives, 
depuis lo lac dc la Partie jusqu'a 1' Aiguille Doran, et sur aucune de 
mes epreuves on ne peut retrouver una analogie avec ce dessin. 
Le couloir ou a et6 marquee, d'un trait au pointille*, la route d'ascen- 
sion de MM. Puiseux, ne peut pas etre celui qu'ils ont reellement 
suivi. Quand on lit le recit de leur ascension avec la photographic de 
la montagne sous les yeux, il est facile de s'assurer qu'ils ont du 
prendre, commc l'a fait plus tard M. Coolidge, le couloir qui est au 
Sud de la cime, et qui aboutit nresquc oxactement au point de suture 
des aretes meridionale et oriehtale. H. F. 

(Voici l'cxplication de l'anomalie que signalc M. Ferrand : lo dessin 



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AUTOUB DE MODANE. 37 

kfouk dans ma tentative. (Test de cette ascension man- 
que qu'il s'agissait de prendre, cette ann6e, notre revan- 
che. Pour monter, nous comptions suivre l'ar&te orientate, 
mais je voulais effectuer la descente par un trac6 quel- 
conqne au Nord de la montagne, de faqon k descendre dans 
la valine du Doron et k gagner plus directement Pralognan 
et Modtiers. D6sireux d^viter des t&tonnements difficiles, 
surtout k la descente, j'avais jug6 utile d'adjoindre k mes 
guides, les deux fibres Roderon, un chasseur du pays, 
Joseph Lathoud, d 'Aussois, dont je connaissais la compe- 
tence particultere pour cette region, et je l'avais fait pr6- 
veirir. A sa place se prGsenta devant moi, le matin du 
10 aout, un jeune homme robuste et bien d^coupte, An- 
toine Damevin, d'Aussois, qui affirmait connaitre aussi 
bien la montagne. Interrog£, il se fait fort de me faire des- 
cendre sur le col d'Aussois, et bient<H les derniers pr6pa- 
ratifs sont achev£s. 

La route de Modane k Aussois est assez interessante, et, 
pour qui est un peu satur£ de la route de la rive gauche, 
c'est une heureuse variante en remontant TArc. Le coup 
d'oeil de la cascade Saint-Benolt, la vue que Ton dScouvre 
dans la travers^e des escarpements de Lesseillon,les zig- 
zags h travers les forts, valent la promenade. A 3 h. 30 min. 
de raprfcs-midi, nous sommes k Aussois, encombr£ de 
troupes, et je trouve que j'ai 6t6 bien inspire de songer k 
aller coucher dans les hauts chalets, plut6t que de glter 



en question represente bien la face Sud-Ouest de la Pointede l'Eckelle; 
mais le dessinateur, notre collogue M. Micheiin, n'avait pas rdflechi 
que, poor obtenir a I'impression une imago non renvorsee, il eut du 
executer a l'envers le dcssin sur bois. Par suite, Timage so trouve ren- 
Tcrsec:la partie de la gravure situee a gauche represente le Sud-Est 
fc\ uon le Nord-Ouest, et vice versa. II faut, pour retablir les objcts 
dans leur situation relative, examiner le dossin au revers ct par trans- 
parence. La meme observation s'appiique a la gravure de la page 5 du 
merae Tolume, « Pointe do l'fichelle, face Nord-Ouest ». — - Observa- 
tion de la Redaction.) 



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38 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans le tohu-bohu qui bouleverse pour le moment l'h6tel 
du Soleil d'Or. 

Nous partons h, 4 h. 10 min. et nous nous glevons lente- 
ment sur le chemin muletier qui conduit aux p&turages 
sup£rieurs : nous passons le torrent pres d'un village nomm6 
le Droset, en face d'une belle cascade dite du Droset. Da- 
mevin nous apprend que ce nom, assez commun dans la 
region, vient d'un arbuste nomm6 en patois la drose, assez 
analogue au noisetier, et qui tapisse en eflet les deux rives 
de la cascade. 

Comme beaucoup d'autres vallons alpestres, ce vallon 
d'Aussois n'est qu'une succession de bassins lacustres 
s6par£s par des terrasses oil ce torrent forme cascade. Au- 
dessus de la cascade du Droset, on traverse le riant berceau 
du Plan d'Aval. Nouvelle montde;puis k 6 h. nous d6bou- 
chons dans le Plan d'Amont, qui est k peu pres la limite 
de la v£g6tation arborescente. Encore une grimpee, et nous 
voili k 6 h. 45 min. aux granges de la Seteria oil com- 
mence le dernier plateau. A 7 h. nous arrivons aux chalets 
du Fond (2,333 met.), oil, gr&ce k la presence d'Antoine 
Damevin, nous trouvons auprfcs de la vieille proprtetaire, 
sa parente, un accueil gracieux et empress^. 

Je ne serai pas dementi par nos collogues Puiseux, qui 
en ont gout6 en 1887, en signalant aux alpinistes la situa- 
tion particulifcrement favorable de ces chalets du Fond, 
auxquels on peut acc£der h mulet, places au centre d'une 
sorte de cirque form6 parle R&teau d'Aussois, la Pointe de 
TEchelle, le col d'Aussois, la Roche Chavtere, la Pierre- 
Humide et la Dent-Parrach6e.lly anotammentune grange 
6cart6e, loin des bruits et des senteurs de l'^curie, pleine 
de foin, et dans laquelle nous jouimes d'un repos absolu. 

Le 11 aotlt, nous quittions a 5 h. du matin l'hospitali&re 
cabane, et nous nous acheminions vers le col du R&teau. 
Trop presses d'arriver, nous commencons trop t6t k mon- 
ter, et nous nous aventurons dans de tres d6sagr6ahles 



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AUTOUR DE MODANE. 11 

Sboulis qui retardent beaucoup notre marche. Apres une 
16gerc collation, nous d^bouchons k 8 h. sur la large espla- 
nade qui constitue le col du R&teau d'Aussois (2,900 m6t. 
environ). Toute cette partie allant du glacier de la Masse 
au Signal du R&teau et du lac de la Partie au vallon d'Aus- 
sois estmal representee sur la carte de I'Etat-major fran- 
?ais, ce qui n'a rien d'^tonnant, etant donn6 la difficulty 
d'accesde cette region et Tenchev^trement de ses ar&tes. 

Mais en parvenant au col, je m'apenjois que le temps, 
qui nous avait paru tres beau dans Tentonnoir du Fond, 
Test en r6alit6 beaucoup moins, que des nuagcs se forment 
un peu partout, et il est fort probable que Thorizon sera 
masqu^ avant que nous ayons pu atteindre notre but. Je 
me decide alors a faire par provision l'ascension du R&teau, 
qui promet d'etre k la fois courte et facile. 

En effet, nous arrivons par des n6vds et des 6boulis peu 
inclines, a 8 h. 45 min., au sommet du R&teau, ou je me 
hate de dresser l'appareil et de prendre un panorama d6j& 
fortement contrarte par les vapeurs. En tous cas, nous exa- 
minons longuement de la notre future conquGte, et nous 
voyons que TarSte m^ridionale qui, par le col du Ravin- 
Noir, r6unit la fantastique Aiguille Doran l k la Pointe de 
TEchelle, est de beaucoup la plus pro^minente et la mieux 
roarquie. Une autre, qui s'en d6tache dans la direction de 
1'Est, et presque k angle droit, vient se perdre dans les 
^boulis qui nous ont donn6 de la peine tout a l'heure, et 
depuis le col du R&teau c'est seulement un dos d'&ne insi- 
Pifiant, se confondant bient6t avec le haut du Ravin-Noir 
^ivarejoindre cette ar&te orientale en un point neigeux 
qui devra £tre notre objectif. 

Enunedemi-heure nousrejoignons le plateau du col, et, 

*• ^'Aiguille Doran, jusqu'alors reputee inaccessible, meme parmi 
Jes Masseurs dc chamois d'Aussois, a etc gravic, jusqu'a sa fine pointe, 
lc ^juin 1891, par M. Rent- Godcfroid, lieutenant du genie, qui, monte 
1001 c t sans guide, a couru de s<$rieux dangers a la descente. 



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42 COURSES ET ASCENSIONS. 

craignant de ne plus trouver ensuite ni eau ni halte com- 
mode, pensant d'ailleurs qu'il est prudent d'emmagasiner 
des forces pour la gymnastique qui nous attend, nous nous 
arrfctons bientdt pour proc^der au second dejeuner. 

A 10 h. 30 min. nous nousmettons en route pour Tascen- 
sion. Le trajet d'abord est facile, tant6tpar des plaques de 
gazon, plus souvent par la roche en place, peu inclin^e et 
bonne au pied, ou mSme par des n6v6s commodes : peu k 
peu la pente se redresse, et, quand nous arrivons vers le 
point de jonction avec Tarfcte orientale, un mauvais pas de 
glaces et de schistes d£lit£s nous oblige k mettre la corde 
et k prendre quelques precautions. A midi, nous sommes 
sur Tar£te et les brouillards tourbillonnent autour de 
nous, ne nous permettant qu'k de rares intervalles de jeter 
un coup d'oeil sur la face orientale, et, au fond, sur les cha- 
lets d'oft nous sommes partis. 

Des lors, nous suivons l'ar&te qui n'oflre pas de tres 
grandes difficult^ : tr6s etroite, pr^sentant rarement la 
roche en place, le plus souvent formant un entassement 
de blocs qu'il faut gravir les uns apr6s les autres, elle de- 
vient surtout p&iible apres la jonction des deux aretes m£- 
ridionale et orientale. Ce n'est plus alors qu'une veri- 
table lame de couteau, ou plut6t de scie, tres accidence, 
entre la pente occidentale si unie que nous avions jug^e 
inaccessible Tann6e derniere, et la pente qui donne sur le 
cirque des chalets des Fonds, sillonn^e d'ar£tes et de cou- 
loirs. Le piolet est, ici, plutOt un embarras, nous avons dii 
renoncer k la corde, mais les blocs sont solides, la roche 
est bonne, et, si quelques r^tablissements sont de temps en 
temps n^cessaires, du moins les mains trouvent toujours 
une prise in£branlable et les pieds un appui stir. Un seul 
passage, tout pres du sommet, m'a laiss6 une impression 
d£sagr£able : la lame rocheuse est absolument a pic k 
TOuest, trop £troite pour qu'on puisse marcher sur sa 
tranche, et, sur sa paroi orientale, il faut, pendant une di- 



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AUTOUR DE MODANE. 43 

zainede metres, glisserlespieds dans une fente irrcguliere, 
tandis que les doigts s'encastrent dans une autre fissure, k 
hauteur de poitrine. On passe, la face collie contre le ro- 
cher, mais si cela durait plus longtemps les nerfs seraient 
a une dure Spreuve. Enfin, k 2 h., nous sommes tous quatre 
r6unis au pied de la plus haute pointe, que nous escaladons 
les uns apres les autres, faute de ne pouvoir s'y tenir en- 
semble. Les images, entre temps, se sont 6paissis, et Ton 
ne voit pas k dix metres de soi : les abtmes qui nous en- 
tourent sont combtes par les vapeurs, mais l'horizon est 
nul et le panorama impossible. 

Mon barometre me donne une altitude de 3,422 met., 
ce qui se rapproche assez des 3,432 de la carte. 

Nous fouillons la petite pyramide : le vent ou la foudre 
ont sans doute emporte ou dStruit les cartes de nos de- 
vanciers Puiseux et Coolidge, mais nous y trouvons une 
feuille de carnet portant la singultere mention suivante : 
Wjwllel 1889. — Un touriste monU par V arete au-dessus des 
prairies des Fonds, ascension longue, mais pas difficile. II est 
r^ellement f&cheux que cet intr^pide ait garde l'anonyme, 
car il n'eAt pas £t£ sans interGt de lui demander de plus 
amples explications sur ce qu'il entend par « l'arfcte au- 
dessus des prairies des Fonds ». Est-ce la grande ar6te 
orientale dont j'ai parl£, et que j^tais venu rejoindre par 
le dos d'&ne du col du Mteau? Est-ce une des saillies peu 
marquees qui s£parent les couloirs dont est stride la face 
orientale? Son appreciation sur Tabsence de difficult^ de 
son trajet rendrait d'autant plus utile une indication pre- 
cise k cet 6gard : peut-£tre a-t-il trouv£ la veritable route 
de la Pointe. 

Dans cet infernal brouillard qui nous emp&chait de voir 
en avant de nous, il eftt certainement 6t6 plus prudent de 
reprendre pour la descente notre itin^raire d'ascension. 
Mais il 6tait.d£jk bien tard, nous aurions 6t6 obliges de 
redescendre jusqu'aux Chalets des Fonds, et dans ces con- 



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44 COURSES ET ASCENSIONS. 

ditions la travers£e du col d'Aussois et Tarriv^e k Pralo- 
gnan devenaient impossibles. J'eus une folle confiance, 
Tespoirde trouverune route facile non encore explore, et 
je me d£cidai k continuerl'ex^cution du projet,c'est-&-dire 
k chercher k t&tons la descente sur le col d'Aussois. 

Apr&s avoir gliss£ dans la pyramide une breve analyse 
de Tascension, nous nous mettons en route k 2 h. 30 min., 
etles premiers pas justiflentet encouragent notre tem£rite. 
L'arGte est moins accidence, plus facile, et nous la suivons 
pendant pr^s d'une demi-heure avec une satisfaction crois- 
sante. Mais subitement, vers 3 h., comme nous commen- 
cions k trouver que cela ne descendait pas assez, le vide 
s'ouvre sous nos pieds et l'ar£te se change en un escarpe- 
ment qui se perd dans le brouillard : la face occidentale 
(sans doute k ce moment la face Nord-Ouest, mais les 
brouillards etaient tels que nous n'avions pas pu voir la 
suture de Tar£te occidentale et que nous ne pouvions m£me 
apercevoir l'interessant cirque du glacier de la Masse, sur 
lequel nous devions planer) ; la face occidentale, dis-je, est 
toujours verticale, et nous n'avons de ressource possible 
que sur la face orientate qui nous presente une vertigi- 
neuse pente de debris. Avant de nous y engager, nous re- 
mettons la corde : toutefois Damevin, peu familiarise 
avec cet engin, conserve sa liberty, et part en avant pour 
6clairer la route. 

DGs ce moment, d£crire par le menu ce que nous avons 
fait est chose impossible, d'autant plus que le brouillard 
qui nous etreignait, etallait toujours en s'obscurcissan^ne 
nous laissait jamais pr£voir les obstacles et preparer nos 
efforts. TantquHin couloir etaitpraticable, nous lesuivions; 
puis, pour en changer, toujours en d£coupant vers le Nord, 
il nous fallait faire des prodiges d'^quilibresur desrochers 
decomposes ou, k Tin verse de ceux de la montee, le pied 
ni la main ne pouvaient trouver de s£curit6. De temps en 
temps, nous rencontrons des taches de glace dure, recou- 



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AUTOUR DE MODA1SE. 45 

verte d'une mince coucbe de neige fratehe qui fuit sous le 
piedetnous invite k Tabime. Mais ce qui angoissait le plus 
mes braves guides, c'^taitle peu d'epaisseur et l'instabilite 
des debris sur une pente vertigineuse, et leurcrainte 6tait 
qu'k cbaque instant un nouveau pas ne dtfterminat un gi- 
gantesque glissement qui nous entrainerait tous dans les 
profondeurs p61e-m£le avec des tonnes d'6boulis. 

Parfois la descente devenait absolument impossible; 
alorsil fallait remonter en biaisant; et deux fois ainsi nous 
revlnmesa Var&te, deux fois apres quelques minutes d'es- 
poir nous fumes obliges d'y renoncer et de reprendre la 
nmraille. Dans ces efforts continus, le temps passait; au 
sein de ce brouillard, qui parfois se changeaiten gr6sil et 
nouscinglait la figure, le jour baissait rapidement, et nous 
commencions a envisager l'eflroyable perspective d'une 
nuit a passer dans cet 6quilibre instable : nos yeux cher- 
cbaient une corniche, un replat quelconque, quand la 
voix de Damevin, toujours en eclaireur, vint nous rendre 
Yespoir : il reconnaissait un endroit ou il £tait venu par- 
fois a la chasse, et le brouillard semblait vouloir se dissu 
per. En effet, les vapeurs deviennent moins denses, une 
troupe fugitive, bientot suivie de quelques autres, nous 
permet d'apercevoir le fond de la valine, et les pentes qui 
nous en sgparent. II faut encore d^couper & gaucbe, et la- 
basnous enlrevoyonsenfinune pente qui contourne les es- 
carpements. I16tait6h. 30min.du soir,etmesbravesguides 
taillaient encore dans un couloir de glace : ce n'est qu'a 
'h. que, sortis a la fois du brouillard et du danger, nous 
pouvions quitter la corde qui, durant ces quatre heures 
&nouvantes, m'avait plus d'une fois retenu dans l'espace. 
Malgr£ tout nous avons bien suivi la direction, et la cor- 
niche rocailleuse et point encore trop commode que nous 
Tenons d'atteindre se prolonge jusqu'au col d'Aussois que 
nous ne dominons que de peu de chose. Nous y serons dans 
une demi-heure, m'affirme Damevin. Mais la perspective 



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46 COURSES ET ASCENSIONS. 

(Tune descente enpleine nuit vers la valine de Chavteren'a 
rien d'engageant pour moi, et je me h&te de profiter des 
dernteres lueurs dujour pour regagner le chalet des Fonds, 
La gymnastique k laquelle nous venons de nous livrer 
nous a rendus peu difficiles en matiere de chemin, et cou- 
pant au plus court, presque en ligne droite, vers la lu- 
mifcre qui ne tarde pas k s'allumer l&-bas dans le sombre 
p&turage, nous d^valons k travers rochers, prairies et ro- 
cailles, tant et si bien qu'k 8 h. precises nous rentrions 
sous le toit hospitalier qui nous avait abrit6s la veille. 

La bonne vieille est bien surprise de nous revoir les 
v&ements en lambeaux, les mains ensanglant^es par les 
arfctes tranchantes de tous ces blocs qu'il fallait retenir en 
les enjambant, mais elle nous a bientot fait une bonne 
flamb6e pour nous ragaillardir, et elle trouve dans sa huche 
de quoi supplier k l'^puisement de nos provisions. Jen'ai 
d'ailleurs pas besoin de dire que la veillSe ne se prolonge 
guere, et que nous allons bient6t Gtendre dans notre foin 
de la veille nos membres raidis par cette longue tension. 

Le lendemain, au matin, le soleil levant baignait de ses 
rayons la face de notre acariAtre conqufcte, et, avant que 
les brouillards ne s'y fussent k nouveau groupGs, nous 
cherchions k retrouver les endroits ou nous avions pass6 : 
de-ci de-l& des plaques de neige et de glace qui ont gardg 
les traces de notre contact nous aident k reconstituer ce 
trajet, et il nous semble maintenant que partout ailleurs 
le passage serait impossible. Damevin se souvient d'avoir 
entendu un vieux chasseur, qui avait passg sa vie k ex- 
plorer les rochers, dire que de ce c6t6 la Pointe de 1'Echelle 
n'Gtait accessible qu'en un seul endroit. (Vest sans doute 
celui que nous avons trouv6 ? mais je ne saurais le recom- 
mander k mes collfcgues. 

Quant k 1'arGte de l'anonyme \ il nous aparu qu'en cfTet, 

1. Cet anonymc 6tait probaWement M. Dclahct, lieutenant du gtfnie 
a Grenoble. 



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AUTOUR DE MODANE. 47 

sauf vers le bas de l'escarpement en un point que Ton 

pourrait peut-6tre contourner, une sorte de plissement, de 

dos d'&ne presque imm6diatement au-dessus du chalet 

pourrait permettre de s'Glever jusqu'au signal. Mais en 

attendant d'ea avoir la certitude, je ne puis indiquer 

comme voie d'acces normale au sommet de la Pointe de 

VEchelle que la direction que j'avais prise en montant, 

cesi-k-dire celle qui vient du col du R&teau d'Aussois. 

REVUE ALPINE DE LA POINTE DE l/6CHELLE. 

!»• ascension. — 14 juillet 1884. — MM. Pierre et Andre" Puiseux. — 
Mont&e et desccnte par lc couloir Sud-Oucst et l'areto mfoidionalc. 

2 e ascension. — 10 juillet 1889. — Anonymo. — Montee par l'arete 
au-dessus des prairies des Fonds. — Doscente inconnuc. 

3« ascension. — 30 juillet 1889. — Le Rev. W. A. B. Coolidge et 
M. Frederick Gardiner. — Montee et descente par le glacier Sud-Ouest 
et l'arete meridionalc. 

4* ascension. — H aout 1891. — M. Henri Ferrand. — Montee par 

le col du Ratcau d'Aussois et les aretes orientalc et meridionale. — 

Descente par l'arete septcntrionalo et les pentcs de la face orientale. 

5 e ascension. — 20 aout 1891. — M. Rene Godefroid. — Montee et 

descente par une arete au-dessus du chalet des Fonds. 

Le 12 aout, h 7 h. du matin, nous disions adieu k notre 
hfttesse et au bon chalet des Fonds, et en deux heures 
dix minutes, en suivant cette fois le sentier, nous arrivions 
sur le col d'Aussois (2,900 met. environ), dit aussi autre- 
fois col de Rosou. 

Ce passage, rarement pratique, et h juste titre, car son 
voisin le col de Ghavi&re est infiniment plus facile et m&me 
plus court, forme une sorte de corridor orients du Sud-Ouest 
au Nord-Est en biais avec la direction g6n6rale de la ligne 
de partage des eaux. 11 serait inexact de dire, comme on 
pourrait le croire d'apr^s la mention que lui consacre le 
Guide- Joanne, Savoie, page 298, qu'il est compris entre la 
Pointe de Rosoire (2,802 met,) et la Roche Chavtere. Sa 
limite du Nord-Ouest est une arfcte aigufi, prolongement de 



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48 COURSES ET ASCENSIONS. 

laPointede l'Echelle,el il domined'assez hautla Pointede 
Rosoire qui n'est au Nord qu'un contrefort de cetto ar&te. 

Quand nous le franchlmes, les nuages formes en dais k 
quelques metres au-dessus de nos t&tes nous g^naient 
presque autant que la veille. De m£me qu'au cours de nos 
exercices d'Squilibre sur l*ardte Nord de la Pointe de 
l'Echelle ils nous avaieni emp6ch6 d'entrevoir le cirque 
et le glacier de la Masse, de mSme ils ne nous permirent 
pas de voir s'il y a reellement, comme le dit la carle sarde, 
un passage qu'elle nomme col de Ruelle ou des Echelles 
entre ce cirque et celui des Fonds, vers le point ou s'^tait 
achevde la veille notre descente, ni de suivre jusqu'au 
sommet les pentes douces qui nous paraissaient pouvoir 
conduire jusqu'au col de la Dent-Parrachee. 

Aprfcs une longue attente, nous nous d6cid&mes h des- 
cendre, ce qu'il faut faire en tenant la droite le plus pos- 
sible pour se garer & gauche d'escarpements inferieurs et 
trouver un plus facile passage du torrent de Rosoire. 

Entrois heures etdemie du col nous alteignonsPralognan, 
et, gr&ce a un bon cheval fourni par Favre, nous arrivions a 
Motitiers h, Tinstant precis ou les collogues venus par Albert- 
ville pour assister au Congr6s y faisaient leur entree. Nous 
esp^rions bien alors ne faire que suspendre noire cam- 
pagne, mais les pluies qui commengaient au 19 aoftt k la 
fin du Congrfes, suivies bient6t d'une chute de neige fraiche, 
y mettaient un terme definitif pour cette ann^e. 

Nous nous sommes sans doute un peu trop 6tendu sur 
cette travers^e de la Pointe de TEchelle qui, au point de 
vue g£n6ral de ces etudes, l'examen de lachalne frontiere, 
ne nous a donn6 aucun r^sultat. Elle m^rite cependant une 
certaine attention, car tandis que nous ne relevions cette 
ann6e sur la frontiere aucune erreur notable de la carte de 
l'Etat-major, autre que celle trfcs bdnigne du col des Ro- 
chilles, elle nous a montrG que dans ce massif, d'un acces 



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AUTOUR DE MODANE. 49 

d'ailleurs assez difficile, la carte ne reprSsentait pas exac- 
lementle relief du terrain. Desdiverses photographies que 
nous en avons prises, plus encore que de notre m^moire, 
il rfoulte que les cimes du R&teau et de l'Aiguille Doran 
sontunpeu trop 6cart6es; la direction g6n6rale de l'arfcte 
m&idionale de la Pointe de TEchelle est inexactement 
figure; le R&teau est, a tort, marqu6 comme faisant par- 
tie de Tarfcte orientate, et la cote 3,076 est une erreur ma- 
nifeste, car le point de suture des deux aretes que la carte 
pretend reprGsenter, et qu'elle place d'ailleurs un peu trop 
auSud, est plus 61ev6 que le sommet du R&teau; le cirque 
enlrele lac de la Partie et TAiguille Doran est aussi incom- 
ptetement flgurS. 

La p hotographie notamment que j'ai prise du sommet 
du Rateau d^montre ces erreurs par une preuve p^remp- 
toire. Sur la carte, si Ton lire une ligne droite du sommet 
du Rateau k la Pointe de Tfichelle, le point de suture se 
Irouve assez nettement h TOuest de cette ligne. Sur ma 
photographic il se monlre plus nettement encore reports 
a l'Est. Autant qu'on peut le calculer par ce rapproche- 
ment, il y a une erreur d'un kilometre environ dans le 
figure du terrain pour ce point de suture : cette erreur 
entraine un trac6 inexact de toute l'ar£te mGridionale, re- 
presentee convexe & TOuest, tandis que sa convexity est 
tourn^e a l'Est ; le cirque du glacier de Tfichelle et celui du 
chalet des Fonds sont par consequent mal figur6s. 

Mais il convient de remarquer qu'ici tout cela n'a gu&ro 
dinterttpatriotique, et que seuls les ascensionnistes peu- 
vent y prendre garde et regretter de n'avoir pas en cette 
region le guide pr6cis et fldele sur lequel ils ont l'habitude 
de compter. 

H. Ferrand, 

Mcmbre du Club Alpin Francais 
(Sections dc Tarcntaise et du Mont- Blanc). 

AKKUAIRB DE 1891. * 



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II 

PREMIERE ASCENSION FEMININE 



DE 



L'AIGUILLE MtfRIDIONALE D'ARVES 

(Par M«« Mary Paillon) 



En 1878,notre collegue M. Berger adressait, au nom du 
Club Alpin Fran^ais, un Eloquent appel aux femmes. Son 
remarquable article, paru dans YAnnuaire, les conviait & 
visiter nos belles Alpes, leur citant les Anglaises, les 
Am^ricaines, leur racontant les exploits de leurs compa- 
triotes : M me8 d'Angeville, Millot, Gamard et Caron. Sans 
leur demander de suivre de si hauts exemples, il les invi- 
taitk marcher, mod6r6ment sansdoute, mais suffisamment 
pour accompagner p6res, maris ou freres dans des courses 
ordinaires. Notre collogue n'a point pr£ch6 dans le desert; 
la Section lyonnaise, qui n'avait alors que trois membres 
feminins, compte aujourd'hui trente-cinq femmes. Si 
quelques-unes travaillent encore h se faire un nom dans 
Talpinisme, d'autres ont d6jk pris vaillamment tous leurs 
grades, et nous comptons parmi nous, bien certainement, 
la doyenne des alpinistes militantes, ma m6re, &g6e de 
soixante-trois ans. Le pass6 nous fait bien augurer de 
l'avenir, car je sais d6j& deux toutes jeunes filles que le 
Club Alpin sera fier d'accueillir un jour. 



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ASCENSION DE L'AIGUILLE llfcRIDIONALE D'ARVES. 51 

J'ai le regret d'avouer que je ne faisais point parlie du 
trio dont j'ai parte, bien que marchant d£ja depuis 1872. 
Un s6jour a Aix-les-Bains venait de commencer mon ini- 
tiation a la grande tentation des sommets. Aujourd'hui, ce 
nest pas sans une certaine fiert£ que je me rappelle ces 
premieres courses; car, a cette £poque, j'^tais presque 
une alpiniste avant la lettre, la fondation de notre Society 
ne datant que de 1874, vous le savez, 

J'ai done acquis, entierement a mes d^pens, la petite 
experience que je poss&le; je suis heureuse, aujoufd'hui, 
den faire profiter mes compagnes; e'est pourquoi la pen- 
see nVest venue de raconter simplement comment on part 
de la Dent du Chat, pour arriver a l'Aiguille m£ridionale 

d'Arves. 



CONSEILS PRATIQUES AUX FEMMES ASCENSIONNISTES 

Je n'examinerai pas si la femme pent marcher, un m£- 
decin, que je consultais, m'ayant r^pondu : « Sans doute, 
puisqu'elle a des pieds, et que nous ne sommes pas en 
Chine. » Les hygidnistes, du reste, ont traits cette question 
dans des livres sp^ciaux, dont il serait trop long de faire 
l'analyse ici; mais nous devons conclure avec eux, non 
seulement a la possibility de l'exercice, mais a sa ne'ees- 
*#, pour la femme comme pour Thomme. Du reste, ne 
doit-elle pas avoir une immense part dans la regene- 
ration physique, si fort a l'ordre du jour? S'il faut de 
vigoureux champions dans cette lutte pour la vie, que 
Evolution 6conomique actuelle semble vouloir faire de 
plus en plus apre, la mere ne doit-elle pas avoir force et 
sante? Et quel meilleur moyen de les acqu^rir, que de 
marcher, libre d'entraves, dans la purete de Fair alpes- 
tre? 

H faut que les 61£giaques se r£signent; les graces an£- 



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52 COURSES ET ASCENSIONS. 

miques sont passees de mode ; on s'Gprend aujourd'hui, de 
plus en plus, de ces vleux leints de roses qui faisaient peur 
d voir du temps de Musset. 

Sans doute, apres avoir longtemps foul£ la neige, la 
nuance s'accentue quelquefois un peu trop ; le miroir (quand 
on en a un, car je sais une caravane de trois femmes qui 
n'en poss&lait pas d'autre... que celui du guide-chef), le 
miroir, dis-je, accuse alors une recrudescence de carmin 
un peu inqutetante; mais ce n'est la qu'une petite misere, 
qu'oi>peut traiter par la glycerine etle d£dain! 

Puisque la femme peu t et doit marcher, £quipons-la done 
commod^ment pour cet exercice, et, cela fait, entralnons-la 
graduellement. Ces deux precautions sont tout Tart de 
Talpinisme; combien en ont £t£ d£gotit£es a jamais pour 
les avoir ignores ou seulement n6glig£es! 

Ici je demande pardon d'fctre obligee d'entrer dans une 
s£rie de details un peu trop sp^ciaux. J'aurais pu les 
abr^ger peut-6tre, mais je me suis dit que rarement, en 
France du moins, une femme partait ainsi seule pour la 
montagne, et que c'£taient les peres, les maris ou les 
freres qui avaient la mission de veiller a ces premiers 
pr£paratifs, et de pourvoir aux ne5cessit6s d^quipement 
de celles qui les accompagnent. J'ai done voulu les aider, 
afin qu'ils puissent aider a leur tour. lis pr^serveront ainsi 
mes collogues teminins du triste sort de Miss Richardson, 
par exemple, faisant sa premiere ascension de glacier, le 
Piz Corvatsch, avec une coquette robe de toile. Pauvre 
robe ! Pauvre amie ! 

J'ai mis a contribution, pour ce qui va suivre, sagrande 
experience et les notes qu'elle vient d'envoyer, sur sa de- 
mande, aun membre c£lfcbre de V Alpine Club, qui s'occupe 
sp^cialement de l'equipement des grimpeurs. ABn de ne 
point lasser la patience de mes lecteurs, je serai aussi breve 
que possible, restant, bien entendu, a Tentiere disposition 
de celles de mes collegues qui voudraient des renseigne- 



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ASCENSION DE L,*AIGUILLE m£rIDIONALE d'aRVES 53 

ments encore plus precis, ou qui d^sireraient voir de pres 
les objets utiles h notre 6quipemenl. 

Posonsd'abord ce principe g£n£ral : sauf lesbrodequins, 
tout sera en laine. Les brodequins seront tres larges, la 
mesure ayant 6t£ prise sur deux paires de gros bas ; ils 
seront presque carr6s du bout, les semelles tres 6paisses, 
ddpassant l'empeigne d'un centimetre, garnis de gros clous 
en fer doux et taillSs k facettes. Plus ils seront lourds, 
plus on sera solide, et les pieds recevront, en protection 
efficace, une ample compensation au poids qu'ils devront 
soulever. Gette question de bottes, d&jk tr6s difficile a 
r&oudre pour des hommes, devient insoluble pour des 
femmes si elles s'adressent k des cordonniers de la ville. 
Aprfcs plusieurs essais infructueux, je n'ai trouv6 qu'un 
moyen : se fournir dans un centre alpin ; chez Simond k 
Chamonix, ou chez Emile Pic k la Grave ; ceux-15. seule- 
ment peuvent comprendre le genre, tout k fait special, 
necessaire h ces marches dans le rocher et sur le glacier. 
Les bas seront en laine, tr6s douce, tres gpaisse, et a 
mailles doubles dites « irlandaises ». Une excellente pre- 
caution consiste h mettre deux paires de bas Tune sur 
Tautre, ou plus simplement une paire de chaussettes sur 
les bas; dans les grands froids, on £vite ainsi la congela- 
tion des pieds qui se produit si faciiement. Savonner le 
dessous des bas avec du savon sec, mettre un peu de 
poudre de tajc dans les brodequins, et enduire ses pieds 
d'une graisse quelconque pour £viter les blessures ou 
talures possibles. Dans le glacier on ajoutera, aux bas, des 
guGtres en gros drap, se boutonnant; une chalnette en 
cuivre servira de sous-pieds, le cuir se coupant trop vite 
dans le rocher et se mouillant trop faciiement sur le gla- 
cier; les guGtres seront tr£s longues et rejoindront le pan- 
talon. Je n'ai point encore fait l'essai des bandes de drap 
s'enroulant aux jambes; elles paraissent cependant tres 
pratiques, s6chent mieux, se plient plus faciiement, et 



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54 COURSES ET ASCENSIONS. 

sans doute pour ces raisons ont 6t6 adoptdes par les chas- 
seurs alpins; M. le lieutenant Dunod, rencontre l'hivcr 
dernier a la Pra, m'en a fait le plus grand £loge. 

Une chemise de flanelle b. longues manches et h col 
rabattu, qu'on pourra mettre sur un jersey de laine. Un 
cale^on de m6me etoffe, sous un pantalon de gros drap, 
s'arrfctant aux genoux, oil il sera retenu par une boucle a 
aiguillon permettant de le serrer k volonte. Un gilet de 
m£me drap double de soie avec quatre poches boutonn^es, 
dontdeuxintdrieures etdeux ext^rieures. Une jaquette ou 
blouse anglaise, toujours en drap, 6galement doubl6e de 
soie, avec six poches boutonn£es, dont deux interieures 
et quatre ext^rieures. Quant k la jupe, elle sera de lon- 
gueur convenable, arrivant a la cheville; on est ainsi plus 
presentable dans les vallees; elle se relevera a volonte par 
des boutons a deux hauteurs successives ; on peut y ajouter 
un systeme de coulisse dans le bas, qui permet de l'at- 
tacher tres solideinent a la ceinture; une coulisse dans le 
haut a aussi de grands avantages; on peut en cas de neces- 
sity plier ainsi parfaitement la jupe pour la mettre sur 
les sacs, en faire au besoin une couverture, et transporter 
en haut, pendant la pluie, ce qui est parfaitement genant 
en bas. Cette sorte 'dejupe-plaid me paralt £tre le supreme 
du genre. 

Pour ma part, j'ai renonce absolument & l'emploi de cet 
infeimal etau, que je n'ai pas besoin de designer autrement ; 
il s'agit en eflet de laisser aux poumons leur iibre jeu, et 
aux mouvements toute leur elasticity. Un excellent soutien 
est une ceinture de flanelle blanche, de 2 metres de long 
sur 50 centimetres de large, faisant ainsi plusieurs fois le 
tourde lataille. 

Le chapeau sera en feutre, de nuance claire, comme le 
vfctement tout entier du reste; tr£s souple, entrant bien 
sur la t£te, pas trop grand h. cause du vent, suffisamment 
pour garantir le visage du soleil et preserver le cou de la 



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ASCENSION DE L' AIGUILLE M^RIDIONALE DWARVES. 55 

pluie; une jugulaire y sera attachSe, pour le retenir en 
as de tourmente. Ce genre de coiffure me parait bien 
preferable au casque colonial adopts par M me Vallot, avec 
lequel ilest difficile de dormir et dont la rigidity doit £tre 
bien souvent g&nante dans le rocher. 

11 reste les mains h. v£tir, et ce n'est pas le moins impor- 
tant Apres bien des essais, je me suis arr£tde & ceci : une 
paire de gants, dits du Tyrol, un peu forts et tr£s longs de 
manchettes, suffira en temps ordinaire; on y ajoutera, le 
froid venu, une autre paire degros gants de laine, k doigts 
reunis, egalement tres longs aux poignets, et s'enfilant sur 
la premiere paire. 

Sur le glacier et le n£v£ on fera usage de lunettes h 
verres fumds garnies de grillages autour de l'oeil et de ve- 
lours autour du grillage. 

On couvrira son visage d'un masque de toile ou plut6t 
de flanelle mousseline tres fine (ce tissu a 1'avantage de ne 
pas se mouiller d6s les premiers brouillards) ; s'il fait tout 
4 fait mauvais temps, on remplacera le masque par un 
passe-montagne en laine tricotee. 

Notre alpiniste ainsi habiltee devra s'armer d'un piolet 
plutdt trop court que trop long (les modeles en sont nom- 
breux). M. TingSnieur Brouzet, auteur d un savant article 
sur ce sujet para dans YAnnuaire de 1876, m'a fait exp- 
orter sur ses plans modifies un piolet du poids de 
1^,550 grammes, qui paraitra peuWtre un peu lourd (celui 
de Miss Richardson ne pese que l wl ,!250 grammes); cepen- 
dant un piolet 6tant un outil sGrieux et non un jouet inu- 
tile, il ne faut pas s'effrayer du poids; on s'y habitue, du 
reste, si facilement que je ne m'apenjois souvent pas que 
jeportelemien. Un piolet un peu lourd a, en outre, l'avan- 
toge de pouvoir remplacer celui d'un guide priv6 acciden- 
tellementdu sien, et peut devenir ainsi la sauvegarde de 
toute une caravane. Le manche en sera garni de cuir, sur 
une hauteur de 20 centimetres environ, pour Sviter aux 



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56 COURSES ET ASCENSIONS. 

doigts les souffrances du froid au contact du m£tal. Le 
rapport du Comity anglais d'Squipement, paru derntere- 
ment, pr^conise l'emploi d'un lube de caoutchouc pour 
remplacer le cuir; TadhSrence dans la main est, parait-il, 
plus grande, rimperm£abilit6 plus complete, et le change- 
ment plus facile. 

Dfcs qu'une femme veut entreprendre des ascensions de 
quelque difficult^, le piolet n'est plus seulement com- 
mode, il devient nGcessaire, soit sur le glacier, soit surle 
n£v6, oil il permet d'ex£cuter ces rapides glissades qui 
abr6gent souvent la route de plusieurs heures; celapeut 
£tre inappreciable en certaines circonstances. 

Un sac, aussi, lui sera n^cessaire, en toile impermeable, 
de 33 centimetres sur 24, avec deux poches de c6t6 et de 
large* courroies ; celui que je poss6de, du poids de 
900 grammes, c'est-a-dire tres 16ger, est cependant tr£s 
solide ; il nTa 6t6 fourni par "Whiteley, de Londres, pour 
25 francs environ ; ce sac devra contenir : les vfctements de 
rechange, les objets de toilette et les accessoires d'fequipe- 
ment. 

Les v£tements comprendront : 

Unc paire de bas de lainc 

Unc paire de chaussettes do lainc 

Deux paires de gants (Tyrol et laino) 

Dcs guetres 

Une paire de pantouflos (230 grammes) ,' '' grammes. 

Unc chemise de flanelle I 

Trois mouchoirs de poche 1 

Un jersey ct un calccon J 

J'ajoutcrai a cela une chemise do toile dont le col 
et les manches puisscnt s'empeser, ct unc cravate 
dcgala 180 grammes. 

(Ccs deux objets de luxe pcrmcttront de se pre- 
senter convenablement vetue a table d'hdtc.) 

Un plaid qu'on pourra rouler autour du sac . . . 900 grammes. 

2 ki, ,845 grammes. 

Les objets de toilette, aussi rSduits que possible comme 



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ASCENSION DE I.' AIGUILLE M^RIDIONALE D'ARVES. 



57 



poids et dimension, seront enfermSs dans un petit sac im- 
permeable et se composeront de : 



Un savon cnvcloppe de flanello 

Une epongc, un petit peigne 

Une brosse a dents et une a onglcs 

Un pcu dc poudre dentifrice 

Un pcu de poudre dc riz, precieuso quand on a 
du s'enduire le visage dc graisse, afin dc no pas 
offrir cet aspect huilcux parfaitcment rcpous- 
sant 

Quclques cpingles a cheveux, cpingles do surete. 

Une petite trousse contonant : ftl, aiguilles et 
quclques boutons 

Unc pairc dc ciseaux 



\ 300 grammes. 



Les accessoires consisteront en : 

Lanternc pliantc (italienne ou autrichiennc). Cotte 

deraierc, du poids de 185 grammes,- me parait 

trop petite ; a cause de ccla, je lui prefcre la 

lanternc italienne malgrc son poids dc 300 grammes. 

Quclques objets do pharmacie : 

Perlcs d'ethcr 

Ammoniaquc 

Glycerino, ou lanolinc preparec spccialemcnt pour J 250 grammes. 

la toilette par Burroughs, Wellcouse and C° dc 

Londrcs (60 cent.). . . 

Poids du sac 900 grammes. 

1"',750 grammes. 

Poids des vetcments 2 k,, ,845 grammes. 

Total 4 kU ,595 grammes. 

Une fois rempli de ces objets, strictement nScessaires, et 
avec quelques vivres, mon sac p6se done environ 5 kilogr., 
et j'ai fait avec ce compagnon des courses de dix et douze 
heures, sans <§prouver de fatigue, sauf, peut-6tre, les deux 
premiers jours. 

11 est si agrGable de savoir porter son sac! notamment 
dans les courses que j'appellerai de tourisles, d'une valine 
a une autre, h travers les cols, lorsque la presence d'un 



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58 COURSES ET ASCENSIONS. 

guide est parfaitement inutile. Qui ne connait le bonheur, 
ainsi rendu h la liberie, de fl&ner delicieusement h sa 
guise! Et puis, ce qui n'est pas h dddaigner, les courses 
sans guides constituent une notable dconomie. 

Beaucoup d'autres accessoires garniront les nombreuses 
poches : 

Un crayon porte-plume ; 

Les cartes topographiques, ndcessaires a la region h 
explorer, non entoilees, ce qui permet d'en porter quatre 
ou cinq dans un petit (Hui de toile huiiee; une poche devra 
6tre disposde selon le format des cartes; 

Une bourse 16gere, en soie tricotee par exemple; 

Une coupe en cuir, caoutchouc ou toile; pour ma part, 
j'ai adopts la tasse de m6tal dite quart, parce qu'elle a le 
prGcieux avantage de pouvoir 6tre chauflee au besoin, en 
cas de bivouac imprevu ; 

Un couteau h cuiller, fourchette, tire-bouchon et ouvre- 
conserves; 

Un petit barometre androide ; 

Un thermomfctre dans un 6tui de m6tal ; 

Une boussole de 45 millimetres, dite boussole de g6o- 
logue; 

Quelques pastilles de menthe anglaise; 

Quelques pastilles de viande de Brand & Londres (ce 
sont les moins mauvaises) ; elles ont le grand avantage de 
vous rdconforter dans les cas oil il est difficile de s'arrfcter 
pour recourir aux provisions et dans ceux, h£las ! encore 
frequents, ou elles viennent & manquer; on peut aussi user 
des rations accdldratrices du D r Heckel, mais je n'en saurais 
parler, ne les ayant pas exp6riment6es. On pourrait, en 
outre, ajouter au contenu du sac un petit r^chaud a alcool 
en nickel, modele de Lafontaine h Paris; seulement, e'est 
un fort excedentdepoids (500 grammes), etil est difficile de 
s'en servir dans les hautes altitudes, oCi l'alcool brfilemal. 

L'alpiniste, ainsi dquipde et pourvue, devra s'entrainer 



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ASCENSION DE L'AIGUILLE M^RIDIONALE D'ARVES. 59 

graduellement, comme je l'ai dit : une course de deux 
heuresd'abord, moins longue m&me, si c'est n^cessaire, 
durepos ensuite, jusqu'5. complet dGlassement; la course 
suivante un peu plus longue, et ainsi de suite. 

Les habitants de notre region sont particulierement 
fovoris£s; ils possedent tout pres d'eux un massif qui est 
luteal mdme pour ce travail preparatoire, et qui le rend 
moins ingrat que partout ailleurs. Ce massif est h la fois 
piltoresque et facile, couvert de for£ts, et d'une altitude 
suffisamment 61ev6e pour que la chaleur n'y soit point 
excessive; les courses, pouvants'y varier h rinfini,n'y sont 
point trop longues et, en fin, des h6tels propres et confor- 
tables le rendent v6ritablement agr^able h habiter. J'ai 
nommg, vous le comprenez tous, les ravissantes montagnes 
de \a Grande-Chartreuse, situ^es sur la route h la fois de 
\a Savoie et de TOisans ; elles sont done absolument 
indiquees pour ce premier exercice. 

Ma m&re, mon fr6re et moi avons parcouru ce massif 
plus de dix fois, toujours dans ce but pr^paratoire ; nous 
avons fait ensemble, du reste, toutes nos courses d'entrai- 
nement, montant par degrSs a des altitudes sup6rieures. 
Apres la Dent du Chat et le Pilat, ce fut le Grand-Som; son 
premier petit passage en corniche nous avait laiss6 l'im- 
pression d'un exploit accompli ! J'entendais cette ann£e, 
au retour de l'Aiguille d'Arves, une brave dame qui le 
qualiGait de dangereitx... Dangereux! le Grand-Som! par le 
beau temps! Tout est relatif, n'est-ce pas? 

Ensuite, ce fut un voyage au long cours, h pied, sac au 
dos; nous avions d6j& compris l'agr^ment de ne d^pendre 
quedesoi-mfcme. Nous partlmes de Saint-Laurent-du-Pont 
pour... 1'Italie : arrivant a Saint-Pierre-de-Chartreuse, pas- 
sant le col des Ayes, gagnant Allevard, les Sept-Laux, le 
Bourg-d'Oisans, la B^rarde, Brian^on et le Genfcvre. Cette 
longue course exigeait d6ja, et surtout d6veloppait, Tine 
grande resistance a la fatigue. 



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60 COURSES ET ASCENSIONS. 

L'annee suivante, apr6s un court sGjour h Brides, nous 
passons le coldu Palct,un joli col! quic6toie les superbes 
pentes de la Grande-Casse, et vous m6ne au ravissant lac 
dc Tignes. Par le Petit Saint-Bernard, nous arrivons k 
Courmayeur, autour duquel nous faisons les excursions 
classiques et faciles. 

Puisce futd'Evianqueia caravane s'Sbranla de nouveau, 
un autre 6td, toujours k pied, voulant gagner Chamonix 
par la vall6e du Giffre et le col d'Anterne. Cost peut-6tre 
la plus belle maniere de faire connaissance avec le Mont- 
Blanc ; le voir pour la premiere fois du col d'Anterne, au 
soleil couchant, est une sensation d'Sblouissement inou- 
bliable ; des Aiguilles-Rouges on est trop prfcs,du col d'An- 
terne i'optique est au point. 

Dans une grande excursion au col du GSant, nous ftmes 
nos premiers pas sur le glacier; ce fut un autre 6blouisse- 
ment que la vue de ce cirque de neige qu'on appelle la 
Vall^e-Blanche ; pour la premiere fois, nous flmes usage 
de la corde; l'entralnement se faisait done toujours peu a 
peu, nous familiarisant ainsi chaque ann£e avec un nou- 
veau genre de difficulty. 

Apres le glacier il fallait faire connaissance avec le ro- 
cher; un nouveau depart, toujours par la Grande-Char- 
treuse, nous conduisit au Bourg-d'Oisans et h la Grave; 
nous fimes quelques grimpades prSparatoires et, enfin, 
nous pass&mes la Brfcche de la Meije pour gagner la B6- 
rarde; ce fut une escalade plus sSrieuse cette fois, celle 
des Enfetchores. La travers^e de quelques pentes de glace 
assez inclines, et du glacier trescrevassS de la Meije, nous 
fit connaltre les avantages du piolet, et nous .en apprit 
ainsi la manoeuvre. 

Tout alpiniste veut faire i'ascension du Mont-Blanc; 
bien qu'elle ne prSsente certes pas les difficulty de la 
Breche de la Meije, elle a son danger particulier, e'est le 
mauvais temps, vous le savez tous; ce nouveau genre 



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ASCENSION DE L' AIGUILLE M^RIDIONALE D'ARVES. 61 

d'entralnement nous 6tait rdservS. Apres Gtre partis d'Al- 

bertville par Haute-Luce, les cols Joli et de Voza, nous 

arrivlmes de nouveau a Ghamonix apr&s une journ^e de 

seize beures de marche. Nousy flmes une s6rie de courses : 

au col des Montets, aux glaciers d'Argentiere, du G6ant, et 

la grande expedition fut enfm organise. Nous eftmes k 

subir une veritable tourmente : neige, vent soufflant en 

temp&te, brouillards, verglas, froid intense de 17 degr^s, 

rienn'y manqua! Heureusement, ma m6re fut aussi vail- 

lante que les jeunes, Tendurance acquise la pr^servant 

d'etre malade, auquel cas la situation ftit devenue vraiment 

dangereuse et le p^ril extreme peut-6tre.Enfln, h 4,600 met. 

il fallut s'avouer vaincus et redescendre. 

" Apres Vorage et la temp&te, nous fimes connaissance 

avec le bivouac impr^vu. Apres la longue traversSe des cols 

de Valpelline et de T£te-Blanche, comptant sur la cabane 

du Stockje,que nous trouvkmes emportee par une r^cente 

avalanche, nous dtimes passer la nuit k 3,000 met. sans 

couvertures. 11 y eut un peu de pluie d'abord, pour nous 

faire connaitre tous les agr^ments d'etre sans glte; puis, lo 

ciel s'etant decouvert, le froid devint excessif, et e'est la 

que nous avons appr6ci6 Futility de nos plaids et de notrc 

excellent £quipement. Gr&ce h la force morale provenant 

de Thabitude, nous ne nous sommes pas d£courag£s. La 

nuit s'achevadonc, soit k causer gaiementavec nos guides, 

soit h £couter la grande voix des avalanches roulant du 

Cervin et de la Dent d'H6rens. Quand le jour parut, ce fut 

une descente joyeuse qui commen^a a travers le rocher, 

sans souci des passages scabreux : cela fait Toeii et le 

pied, et e'est un grand plaisir que de chercher soi-m&me 

sa route, d^couvrant la saillie propice, la pierre qui tient 

solidement,le couloir ou i'arfcte h choisir; e'est ainsi qu'on 

devient de vrais grimpeurs. 

Le couronnement de notre entratnement fut une course 
d'hiveren raquettes et chaussons de peau demouton,6qui- 



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62 COURSES ET ASCENSIONS. 

pement tout a fait special a la saison. Nous partlmes done 
Tan pass6 pour la Croix de Belledonne, avec descente sur 
Allemont. Ma m6rc, malgrd son age, Miss Richardson, 
mon frere et moi restames dix-neuf heures dans la neige 
fratchc,avoc un froid de 14 degr6s, sans dprouver de souf- 
frances r^elles. Apres cela, je crois qu'il nous est permis 
d'aborder les difficulty s^rieuses. 

Cette mgthode d'entratnement progressif est done la 
scule bonne; e'est celle qui fait les vrais monlagnards, en- 
durcis aux fatigues et solides par tous les temps; e'est celle 
qui permet, m&me a desfemmes, de faire des courses de 
vingt heures sans que leur sant6 en soit alt(5r£e; si elle tftait 
toujours suivie, nous n'aurions pas a deplorer chaque 6tc 
des accidents dont la seule cause est souvent l'inexp<$- 
rience ou la faiblesse des victimes. Sans doute, on peut 
r6ussirde prime abord une course difficile; mais e'estune 
imprudence, et Ton s'expose a payer celte tem£rit6 de sa 
vie, et, ce qui est plus grave, a compromettre celle de ses 
guides. 

Abordons maintenant TAiguille mdridionale d'Arvt^s. 



LAIGUILLE MERIDIONALE D'ARVES (3,514 met.) 

Le ISaotit 1891, je prenaisaLyonle train de 4 h.oOmin. 
du matin, arrivant a Grenoble vers 8 h. Je me permets ici 
de manifester le regret que le train de 7 h., qui est a Gre- 
noble a 11 h. 37 min.,ne corresponde pas avec le courrier 
de BrianQon partant a midi. 11 est habituel qu'ayant pris le 
temps de rdclamer son bagage et de se rendre en ville, on 
n'arrive rue Montorge que cinq minutes apres le depart de 
la diligence. Un peu d'eutente entre la puissante Compa- 
gnie et r administration des voitures rendrait cependant un 
grand service aux touristes, dont le nombre va croissant 
chaque ann6e et entre certainement pour moitte dans le 



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ASCENSION DE L'aIGUILLE MfcRIDIONALE D'aRVES. 63 

mouvement des voyageurt vers Grenoble. Pour cette ibis; 
je ne me plaindrai qu'& demi des trois longues heures d'at- 
lente k passer dans cette ville, les ayant employees fort 
agr^abiement en retournant voir au mus£e le tableau de 
M. Tabb6 Gu^tal 1 , ce magnifique Lac de l'Eychauda, que 
tousles alpinistes devraient aller admirer, et quel ques pas- 
tels de Latour dont les couleurs fancies et les graces vieil- 
lottes m'avaient sSduite autrefois. Ce pfcierinage artistique 
achevS, je rentrai gotiter l'hospitalite et le dejeuner de Th6- 
tel Monnet, pendant qu'on envoyait obligeamment retenir 
ma place, k c6t6 du cocher, au grand soieil c'est vrai, mais 
au moins au grand air, au lieu de me laisser enfermersous 
cesb&ches imperm6ables qui, sous prStexte de vous abriter, 
vous asphyxient. Done, hissSe sur la diligence dont Tas- 
cension n'est pas toujours facile, je commen^ais a midi 
juste une journGe qui ne devait se terminer qu'& minuit, 
me faisant passer des tropiques au pdle Nord et revtHir 
successivement le 16ger cache-poussiere de soie et le plaid 
epais et chaud. Je ne parlerai pas de cet interminable 
voyage qui dure en tout dix-neuf heures, il est devenu 
trop familier k tous les amateurs du Dauphin^. Ce soir-la, 
apres avoir regard^ curieusement un magnifique coucher 
de soieil, surces belles pentes rocheuses dont mon ceil re- 
trouvait avec plaisir les lignes hardies, apres avoir senti la 
montagne me reprendre et c6d6 peu k peu aux insondables 
m61ancolies du cr^puscule, dans ces solitudes immenses, 
j'arrivai enfin a Th6tel Juge, k la Grave, ou i'accueil cordial 
demon amie Miss Richardson me faisaitoubiier de suite la 
fatigue de cette penibie journ^e. L'intrepide alpiniste,avec 
son guide Emile Rey, de Courmayeur, arrivait k pied du 
massif du Mont-Blanc, ou un temps execrable Tavait em- 

i. Depui» l'epoquc ou ces ligaes ont cte ccrites, la mort est venue 
nous cnlcvcr cc grand pcintrc alpestre. J'etais loin do pre voir, lorsque 
j'eus cet cle le plaisir de le rencontrer a Venose, que la toile a laquclle 
il travaillait alors, lo Plan du lac, devait, helas ! rester inachcv6e. 



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64 COURSES ET ASCENSIONS. 

p6ch£e pendant trois semaine^de remporler ses victoires 
habituelles; elle comptait bien se venger en Oisans; nos 
projets etaient vastes : une liste d'ascensions nouvelles, 
communiqu6e par mon fr6re, retenu h Lyon par ses affaires, 
un itin£raire savamment combing, Tescalade de ce pic 
vierge, le passage en col de cette aiguille, Fexploration de 
ce couloir repute infaisable... Nous avions ainsi, je le 
crois bien, d£vor6 tout un carr6 de la carte d'fitat-major. 
H£las! tous les grimpeurs savent, comme nous, que les 
projets ne sont faits que pour entretenir les deceptions 
journalieres ! 

Le 13 fut un jour de repos et de pr6paratifs. Miss Ri- 
chardson, que sa grande competence designait pour le 
commandement, avait decide que nous tenterions le len- 
demain l'ascension de cette meehante aiguille a laquelle 
aucune femme ne s'£tait encore attaquee. Pour elle c'etait 
un jeu, pour moi une grave affaire ! L^mouvant article de 
MM. Dulong de Rosnay et du Gardin me hantait un 
peu. Je me rappelais Whymper,Coolidge, Gardiner, Brulle, 
Swan, Vaccarone et Corr&, tous unanimes et inqutetants! 
II me semblait aussi entendre le serment que Tetonne- 
ment arrachait jadis k un de nos collegues : « Je re- 
ferais volontiers la Meije; TAiguille d'Arves, jamais! » 
Cependant, insouciance ou secret amour du danger, je dois 
avouerqueje n'eus pasun instant decraintespersonnelles; 
je ne connus qu'un genre d'inqutetude, celui de ne pas 
£tre k la hauteur de ma compagneet de lui faire manquer, 
peut-6tre, cette int£ressante grimpade. N6anmoins, ma 
confiance en Tadmirable cord£e qui me faisait l'honneur 
d'une place 6tait telle, qu'oubliant mes soucis, je dormais 
profond£ment quand, vers 1 heure du matin, Rey et 
Maximin Gaspard vinrent nous £veiller. 

A 2 h. 15 min., nous quittons l'h6tel, accompagn£es 
des bons souhaits de Juge et de ceux de deux braves gen- 
darmes, qui, bien qu'un peu £tonn£s de notre accoutre- 



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ASCENSION DE i/ AIGUILLE M^RIDIONALE DWARVES. 67 

ttient, furent cependant assez intelligents pour ne pas 
fious demander nos passeports. 

Lanuit est superbe! Lanterne et piolets en main, nous 

c\ieminions depuis une heure environ, quand nous nous 

apercevons tout Si coup que nous nous sommes £gar6s ; 

les alpinistes auront vite devin6 qu'avecde pareils guides, 

dontVun est du pays, nous ne pouvons l'Gtre que dans un 

village!... G'est inoui ce que pr^sente de difficult^ la 

sortie d'une de ces locality, fort pittoresques, sans doute, 

mais ou se montre, un peu trop cependant, le parti pris 

d'^viter tout alignement. Y a-t-il une raison & cette fa^on 

de construire? Serai t-ce que Tutilit^ de la ligne droite 

gchappe h des gens pour lesquels le Time is money n'a 

pas de sens, et qui comptent en heures ce que nous 6valuons 

en minutes? Ou est-ce seulement la fantaisie qui r&gne 

en maitresse, nargue la logique et s'6chappe par la tan- 

gente? Ce fut aussi, sans doute, par la tangente que nous 

sortimes de Ventelon, pour gagner la valine. Le soleil 

montail, rouge et superbe, faisant succ^der la galte au 

silence un peu morne de ces dernifcres heures de nuit, et 

c'est 16g£res et pleines d'entrain que nous marchions dans 

le bien-£tre physique de la fraicheur matinale. 

U 6tait 5 h. 15 min. quand nos estomacs s^veillerent. 
Le litre de th6 concentre fut ouvert 1 , et nous commen- 
Q&mes le meilleur des repas, en y ajoutant du pain frais 
et du beurre exquis. A ce propos, je me permettrai de si- 
gnaler aux alpinistes Texcellence de cette nourriture : de 
poids trfcs 16ger, simple h preparer, facile k digdrer et sufii- 
samment nourrissante pour vous soutenir pendant dix ou 
quinze heures de courses. Le th6, contrairement h ce que 



i. Je l'enferme habitucllement dans une gourde en vulcanite de 
S. VV\ Silver de Londres. Cette gourde, bien plus 16gere qu'en verre, 
et sans mauv&is gout comme celles de cuir, de forme ciutree asscz 
commode "est couverte de drap, ce qui fait que le liquide gele diffici- 
lemcnt en hiver, et rafraichit Tct6 apres immersion. 



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t>8 COURSES ET ASCENSIONS. 

Ton croit, peut aussi se preparer avec de l'eau froide ; settle- 
ment, au lieu de ne le laisser infuser que quelques minutes, 
il faut qu'il mac£re k peu pres cinq heures ; il est m&me 
ainsi plus parfum£ ; il faut environ 16 grammes de the 
pour un litre d'eau. Je dois k mon amie, Miss Richardson, 
Tadoption de ce mode d'alimentation, qui m'a toujours 
admirablement r£ussi. J'ai abandonn£, sans regret, toutes 
ces lourdes conserves, ayant reconnu que dans les hautes 
altitudes Tappareil digestif devient paresseux, en raison 
m£me de l'activite de Tappareil locomoteur. Sans doute, 
si je devais bivouaquer, coucher dans les refuges et en 
repartir pourune s6rie de courses, je modifierais cet ordi- 
naire; j'aurais recours aux potages, au b(Buf frais, un 
oignon par-ci, une pomme de terre par-Ik; enfin je mettrais 
k profit les excellentes lemons de cuisine alpestre donn£es 
par un Vatel de ma famille, dont les savants menus sont 
restes 16gendaires au refuge Tuckett ; mais je persiste a 
penser que, pour ceux qu'on appelle, avec un certain m£- 
pris, des centristes, c'est-i-dire pour ceux qui rentrent k 
l'hdtel pour le repas du soir, du the, du pain et du beurre 
sont absolument suffisants, et j'attribue mGme k cette ma- 
nure de me nourrir la parfaite sant6 dont j'ai toujours 
joui pendant mes courses. N'allez pas croire, aprfes cela, 
que je fasse partie d'une society de temperance! Non ; 
quand, repos^e (uneheure environ), lavge, peign6e,j'ai mis 
ma plus belle robe, un complet de voyage, el que je des- 
cends k la salle k manger, je le confesse, pour me servir 
d'une expression familiere qui a cours dans les centres 
alpins, je donne alors de solides coups de dents! 

A 5 h. 45 min., aprds avoir combie avec l'eau de la 
source l'espace vide dans notre bouteille de the, nous 
quittons les pentes herbeuses, et, remontant la valine par 
la rive droite du Goteon, nous traversons une s£rie de 
prairies mar^cageuses, puis la moraine et le glacier Lom- 
bard, apres lequel nous arrivons a ce qu'on appelle pr6- 



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ascension de i/aiguille mGridionale d'arves. 69 

tentieusement le refuge Lombard : une 6norme pierre, 
creuse endessous, dont Tentr^e etait jadis bouch^e parune 
planche, laquelle portait triomphalement, m'a-t-on dit, 
une plaque d' assurance contre Tincendie ! Comme je m'ap- 
plaudis d' avoir 6t6 pr6serv6e d'une nuit dans ce refuge 
par Thorreur que professe pour eux la comp£tente alpi- 
niste que j'accompagne. Jadis, elle a fait la Meije en dix- 
neuf heures, de la Bgrarde k la BSrarde, pour £viter une 
nuit au milieu des kangourous et des ronfleurs du Ch&tel- 
leret. Qu'est-ce, en effet, que deux ou trois heures de 
marche de plus, k la suite d'un bon sommeil, dans le repos 
de son lit, et le silence protecteur de sa chambre, corn- 
parses a i'Snervement de ces insomnies au refuge, oil, 
dans I'asphyxie d'un po61e qui fume, # on se tourne et se 
retourne sur une paille qui n'est hospitalifcre... que pour 
d'autres ! Quand les refuges sont situ^s trfcs haut, comme 
dans le massif du Mont-Blanc : cabane du GSant, des Grands- 
Mulets,des Aiguilles-Grises, du Goftter, cabane Vallot,c'est 
different; mais en Oisans presque tous les refuges sont 
trop bas pour qu'on s'en serve autrement que comme de 
refuges au sens strict du mot, en cas de tourmente, de 
maladie, d'accidents enfin : alors on les b6nit et la vue de 
leur toit vous remplit de joie. 

Peut-6tre devrait-on Studier Tid^e 6mise par mon fr6re 
dans une conference faite par lui k la Section lyonnaise le 
14 fevrier 1890, consistant h cr£er de petits abris en pierres 
s£ches, garnis de quelques planches, 6tablis dans les 
hautes altitudes, comme au col des Serins, k la Pyramide 
Duhamel, oil son petit campement a 6t6 tr6s apprSciS 
par M. Piaget, dans son ascension k la Meije. 

A 9 h. 45 min., apr&s une seconde visite k labouteille de 
thS, au pain et au beurre, nous reprenons notre course et, 
en quelques minutes, nous voici au col qui s'ouvre, entre 
TAiguiile de la Saussaz et TAiguille m^ridionale d'Arves, 
faisant commuuiquer la valine de TArc avec celle de la 



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70 COURSES ET ASCENSIONS. 

Romanche pardepetits vallons tributaires appetes : vallon 
du Gol^on du c6t6 de la Grave, vallon de TArvan du c6t6 
de Saint-Jean-d'Arves, et vallon des Aiguilles d'Arves du 
c6td de Saint-Michel ; ce col est ouvert du Sud-Est auNord- 
Ouest, perpendiculairement&laface par laquelle s'accom- 
plira la plus grande partie de notre ascension. L'aiguille 
est en eflfet orientee Nord-Sud; elle a trois arGtes princi- 
pales : Tune au Nord, sur le col de Gros-Jean, la reliant 
a la chalne des Aiguilles d'Arves; l'autreau Sud-Ouest, sur 
le col Lombard, la reliant a la chalne des Aiguilles de la 
Saussaz ; et enfin une au Sud-Est, sur le col de Jean-Jean, 
la reliant aux trois pointes et a la chalne du Gol6on ; c'est 
de ce dernier col de Jean-Jean qu'a 6t6 prise la magni- 
fique photographie faite par notre collegue de la Section 
lyonnaise, M. Piaget, un veritable artiste ; rien de plus 
beau n'a 6t6 fait jusqu'a ce jour. Miss Richardson aurait 
eu un grand d^sir de passer en col cette redoutable mon- 
tagne, et nous avons bien discut6 les chances de rGussite 
d'une descente sur Valloire, par TAlpe Commandraut, ou 
d'une mont^e par ce vallon des Aiguilles d'Arves, avec des- 
cente sur la Grave ; ce genre de steeple-chase lui sourit 
toujours beaucoup, mais aujourd'hui les donn^es suffi- 
santes nous manquent, l'aiguille nous est inconnue ; il est 
done plus prudent de monler d'abord par le chemin ordi- 
naire, sauf a revenir ensuite donner l'assaut, quand on se 
sera rendu compte des difficulty du si&ge. 

Apres une halte de 50 minutes, nous quittons le col, 
grimpant sa ligne de faite, pour la franchir, en nous 61e- 
vant a la base de Taiguille, sur le versant de Rieublanc; 
puis nous revenons sur la face Sud, que nous traversons 
horizontalement; la, on s'all£ge des vivres inutiles, des 
sacs et des plaids, et la question de la robe se pose de 
nouveau entre Miss Richardson et nioi; comme j'ai 6t6 
dresste par des freres intraitables, je suis pour la mesure 
radicale... s'en d^barrasser ! Miss Richardson, par une sorte 



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ASCENSION DE i/AIGUILLE MER1DI0NALE D'ARVES. 71 

de compromis, la relive jusqu'aux genoux; elle a fait 

ainsi plus de cent ascensions, d6ployant une adresse et 

une attention dont les grimpeurs masculins ne peuvent 

pas m&me se douter. C'est chez elle une affaire de prin- 

cipe,voulant dgmontrerque, meme avec sa robe, une femme 

pent tout ce qu'elle veut, en mattere de grimpade, comme 

Fa, du reste, constats M. Thorant, en nous contant 

r ascension de la Meije par la courageuse alpiniste sa 

femme. Settlement, il me semble qu'il faut pour cela 

voyager seule, et qu'avec des caravanes nombreuses, 

comme celles dont j'ai fait partie si souvent, il est absolu- 

ment ngcessaire de se d6barrasser de cette entrave, dan- 

gereuse pour la s£curit6 g6n6rale. En consequence, les 

robes sont abandonees. 

M" e Vallot, dans un int£ressant article paru dans 
YAnnuaire en 1887, conseille d'adopter francbement le 
costume masculin; elle est dans le vrai. Supposons, par 
exemple, que nous ayons eu la chance de passer en col 
cette aiguille que M. Corrk, de Turin, devait franchir 
ainsi un mois plus tard, que seraient devenues ces mal- 
heureuses robes? Un supplement de poids, bien gftnant 
pour des guides, qui ont & ex£cuter d'incroyables tours 
de force et d'adresse, et une gymnastique effrayante. 

Nous voici maintenant engages sur la paroi rocheuse 
Sud dont j'ai parte, et qui n'offre aucune difficult^ aux 
gens habitues aux escalades. Le rocher est solide, aussi 
montons-nous rapidement, sans incidents, jusqu'2t la base 
des couloirs conduisant k l'ar£te Sud-Est, dont la glace 
£tincelle au soleil. De vraies cheminges, dans lesquelles il 
faudra jouer du piolet avec rage. Celui de gauche est 
adopts, apr£s exainen. On se met a la corde et le travail 
commence, Maximin en t£te, moi ensuite, etpuis Rey; la 
place p£rilleuse, h Tarri^re, est obstingment r£clam6e par 
ma compagne. Comme je suis incontestablement la moins 
entrainge, j'accepte, c*est-k-dire j'ob&s, sans discuter, 



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72 COURSES ET ASCENSIONS. 

car je sais qu'une maladresse de ma part peut causer un 
grave accident. Ce couloir est cependant si £troit, qu'il est 
souvent facile de s'y etablir solidement, en s'arc-boutant 
des pieds et des mains, dans les rochers qui le bordent; 
la corde est done, ici, plus qu'un appui moral. La t6te 
basse, le chapeau rabattu, je regois consciencieusement 
tous les debris de glace qui sautent sous la pioche vigou- 
reuse de Maximin et, comme je suis de grande tailie, 
j'emboite le pas, avec une enlev^e k chaque marche, un 
peu pr£occup6e du sort de mon amie; mais la vaillante 
alpiniste tailie, pour son propre compte, et nous nous 
Glevons, relativement tr6s vite, dans ce couloir de pente 
invraisemblable, surtout dans la partie sup^rieure. 
MM. Dulong de Rosnay et Vaccarone lui donnent 75 de- 
grGs d'inclinaison; ont-ils appuy6 leur dire sur des 
donn^es scientifiques ? C'est le moment d'avoir recours h 
la boussole h clinom^tre, dite boussole de g£ologue, qui 
rectifie si inggnieusement Tid£e g^n6ralement exag6r£e 
qu'on se fait des pentes. De recentes experiences, faites 
par Miss Richardson et mon frere, m'ont h peu pr£s d6- 
montr£ qu'au-dessus de 70 degrds il devient tr£s diffi- 
cile de se tenir debout et de grimper, la place mat^rielle 
n^cessaire aux mouvements des pieds et des genoux 
commengant h manquer. Nous allons done apporter la 
certitude des math^matiques dans cettc question int«5res- 
sanle. Je mets la main a ma poche... pas de boussole ! ! ! 
elle est en bas, dans le v&tement abandonnc*. II ne peut 
6tre question de redescendre !... D6sol6es, nous reprenons 
notre marche en avant, quand, malgre loute mon attention, 
je d<Hache avec la corde une pierre qui s'en va follement, 
en entrainant une petite k sa suite. A mon cri d'alarme, 
Timpeccable Rev saisit la grosse au vol, pendant que 
l'autre, de la dimension d'un oeuf, va frapper ma pauvre 
amie. Je la vois porter la main a sa t£te, s'arr&ter un in- 
stant, £tourdie, puis reprendre sa marche, en m'assurant 



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ASCENSION DE i/ AIGUILLE MEIRIDIONALE D'ARVES. 73 

que sonfeutre n'est mfcme pas coup6, et ce nest que le 
soir en renlrant que je m'apercevrai qu'elle est bless6e 
assez profondGment, et qu'elle a marchS toute la journ^e, 
sans me le dire, de peur de me faire d^plorer trop am&re- 
mentmafaute involontaire. Que serai t-il advenu si j'avais 
eu ma robe? II me semble vraiment que, dans de sembla- 
bles passages, une femme n'a pas le droit d'imposer de 
lels dangers h ceux qui l'accompagnent. Bient6t, nous 
sommes en haut de ce couloir. L'arriv£e est saisissante ! 
L'ceil, qui n'avait guere que 50 centimetres de champ, 
pendant toute la montee, voit 1'espace s'ouvrirtout kcoup 
a travers une sorte de porte stroke, qui donne acc6s sur 
l'autre versant; c'est un 6blouissement subit !... Mais la 
position est difficile : k chevai sur cette espGce de col, on 
n'a pas le loisir de d6tailler un panorama qu'on pourra 
admirer commod&nent du sommet. Cette face Nord est 
effrayante ! c'est le vide absoiu ! la verticale presque com- 
plete ! 11 faut n£cessairement abaisser son regard jusqu'a 
ses pieds, et Toccupation de trouver une petite fissure, 
pour les assurer, devient si absorbante qu'on n'a m6me 
plus la sensation du danger, si on en a le sentiment. 

Pendant ces quelques secondes d'admiration, la corde 
s'est tendue lentement; il faut continuer la promenade, 
traverser le couloir qui, sur ce c6t£, fait la suite de celui 
que nous avons gravi au Sud, et exScuter une marche de 
flanc vraiment scabreuse ; on gagne ainsi une petite cor- 
niche ou le Soulier cale juste sa semelle, pendant que la 
main gauche s'^taie contre la paroi lisse du rocher; cela 
dure k peu pr6s cinq minutes. En face de nous, une dalle 
lisse, celle qui fit reculer Aimer, bien qu'il e&t enlev6 ses 
souliers; celle qu'Emile Pic dut gravir en 1884, dans son 
ascension avec M. Rodet, de la Section de Lyon, accom- 
plissant \k une veritable prouesse; a droite un precipice 
qu'on dirait sans fond; k gauche un rocher surplombant, 
qui paralt infranchissable : c'est ici le mauvais pas de 



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74 COURSES ET ASCENSIONS. 

l'Aiguille d'Arves, celui qui n'a pas, dit-on, son Equivalent 
dans toutes lee Alpes 1 

De quelle trempe Etaient done les hommes qui, les 
premiers, trouv&rent Ik une issue, et, sans crainte, froide- 
ment, ferm&rent ainsi la route derri&re eux, sachant bien, 
suivant la r^ponse connue du p6re Gaspard k la Meije, 
comme ils monteraient, mais ignorant, k coup stir, s'ils 
descendraient jamais ! Aujourd'hui, queim^rite nous reste ? 
un peu d'adresse et de sang-froid, voilk tout. De ces 
angoisses de Tinconnu nous ne saurons jamais rien; de 
cette Gnergie morale, de cette possession absolue de ses 
nerfs, nous n'aurons plus besoin; e'est presque sans Amo- 
tion que nous allons maintenant ou monterent ces h^ros : 
les Coolidge et les Aimer. 

II s'agit done de franchir ce rocher surplombant, pour 
atteindre cette faille que Coolidge trouva tapiss^e de glace, 
et nomma Cascade pttrifie'e ; mais comment y parvenir? 
Rey prfcte le secours de ses Spaules a Maximin; apress'Gtre 
courbS, il se releve doucement, Glevant ainsi graduelle- 
ment son camarade, qui saisit le rocher, s'61ance sur les 
mains, se r£tablit sur les pieds, et finalement disparalt, 
portant en bandouligre les 50 metres de corde de Miss 
Richardson. Apr£s quelques secondes, un bout en redes- 
cend, et Rey m'y attache solidement; avec une parole 
d'excuse, je mets mes gros souliers ferrds sur ses Spaules, 
et, de sa forte voix, il commande : « Tendez la corde ! » Je 
sens alors une traction qui m'invite, je m'Glance k mon 
tour, m'aidant des pieds et des mains, et me voilk en haut 
du rocher, continuant k m'61ever k plat ventre dans l'&roite 
faille. Pas de glace, heureusement ! quelques rares brins 
de mousse dans lesquels j'arrache, tout en nageant, une 
renoncule giaciaire, que j'apporte a mes dents, sur la plate- 
forme oil Maximin siffle joyeusement. 

Pendant ce temps, toujours sur TGtroite corniche, 
Miss Richardson et Rey continuent la savante discussion. 



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ASCENSION DE L* AIGUILLE MERIDIONALE D'ARVES. 75 

dont quelques mots parvenaient encore a mon oreille, 
pendant ma grimpade : il s'agit toujours de la possibility 
de Vascension par l'Alpe Commandraut, et tous deux con- 
cluent que la pente n'est pas excessive, qu'on doit pouvoir 
monter, malgr6 la position des stratifications. Mais la 
corde est lancge de nouveau, et bient6t apres je vois 
apparaitre mon amie par la m£me voie a&rienne, puis 
Roy qui la suit. Le mauvais pas est franchi ! La montagne 
est a nous maintenant. Nous reprenons 1'artHe Sud-Est, et 
deuxheures dix minutes apres notre depart du col, c'est-a- 
dire a 12 h. 10 min.,nous abordons le sommet de l'Aiguille 
miridionale d'Arves, qu'aucun pied fdminin n'a encore 
foute. Je veux m'effacer, mais la grande alpiniste anglaise 
insiste : « Montez la premiere, » me dit-elle, me rendant 
ainsi la politesse de nos ancfclres, a Fontenoy, « j'ai la 
Meije, prenez l'Aiguille d'Arves », et... docilement, je 
prends l'Aiguille d'Arves. 

Mon Amotion est profonde en cet instant; les yeux hu- 
mides, j'embrasse mon amie, je serre la main a nos braves 
guides, j'envoie une pensSe de regrets aux deux chers 
alpinistes de ma famille qui sont absents, et je livre mon 
ame aux douces Amotions qui Tenvahissent... 

Ces impressions, tous les grimpeurs les connaissent, et 
je ne saurais les dire ; elles sont faites d'616ments varies, 
suivant les individus ; objectives ou subjectives, pour mo 
servir d'un vieux mot passlde mode, suivant qu'on voyage 
en soi ou hors de soi. A ceux qui les pressentent, sans bien 
les comprendre, je dirai seulement : « Allez la-haut les 
chercher, elles en valent la peine ! » 

Le sommet de l'Aiguille m&ridionale d'Arves est une 
sorte d'ar£te, longue de 4 a 5 metres, ressemblant au toit 
dune maison. Pendant que je m'assois commod6ment a 
un bout, mon intrSpide amie s'Glance jusqu'a l'autre, pour 
con tinner ses investigations sur la configuration de notre 
belv&lfcre. Elle revient a la m6me allure, avec une virtuo- 



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76 COURSES ET ASCENSIONS. 

sit6 qui me fait fremir ; je gronde un peu, mais Rey me 
dit avec complaisance : « Laissez-la faire, son pied vaut 
sa t^te, » et il se met k me raconter cette fanlastique des- 
cente de l'ar£te de Bionnassay, que personne n'avait os6e 
avant elle, qu'on n'a pas osee depuis, et qui est restee le 
plus beau fleuron de sa couronne. Ce brave homme est 
tout iier de l'accompagner depuis cinq ou six ans, et il a 
cette annge, pour ne point manquer k la parole qu'il lui 
avait donn£e, refuse les oflfres aussi flatteuses qu'avanta- 
geuses qui lui avaient ete faites au nom de l'empereur 
d'Allemagne k Toccasion de son voyage en Norv£ge. En 
face de nous se dresse r Aiguille centrale, bien belle aussi, 
ma foi, nous cachant complement TAiguille septen- 
trionale, dont la premiere ascension fut faite par Miss Bre- 
voort et son neveu Coolidge ; pendant sept ans, Coolidge 
a rdde autour de ces trois belles cimes, avec une perse- 
verance couronn£e de sucefcs; elle explique le soin jaloux 
qu'il met k les defendre dans ce piquant duel de plume 
cntre Anglais et Italiens, auquel nous assistons depuis 
quelques mois. 

La triangulation officielle afflrme que l'Aiguille m6ri- 
dionale est plus haute que la centrale; serait-elle en 
defaut, comme le pretendent Moore, Whymper et Coolidge? 
Nous serions presque tentees d'etre de leur avis, si nous ne 
savions que ces questions ne peuvent se r£soudre k vue 
d'oeil, et que rien n'est trompeur comme les apparences I 
A la veille de la rendition du Guide de Ball et d'une edition 
anglaise du Guide du Haut-Dauphine, cette question a de 
Tinteret, et nous formons le voeu que MM. les officiers 
d'Etat-major ou de chasseurs alpins, par exemple, veuillent 
bien prendre cette montagne pour but de leurs travaux. 
Nous n'avons certes pas eu la pretention de demander une 
indication quelconque k notre petit barometre de mon- 
tagne, reste un peu nerveux d'une promenade au-dessus 
de ses forces, au Mont-Blanc. Ce Mont-Blanc! le voilk en 



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ASCENSION DE i/AIGUILLE MERIDIONALS D'aRVES. 77 

face de nous, majestueux et superbe, dans Tair limpide et 
bleu; deux cents metres ! rien que deux cents metres! et 
il 6tait a nous malgrg Teffrayante temp&te qui nous cour- 
baitla-haut; et cependant mes souvenirs sont tels, de cettc 
impressionnante dgfaite, que je les pr^fere a une banale 
yictoire par le beau temps. 

Voici les grands glaciers des Rousses, les blancs so in- 
flicts de la Vanoise, la pyramide du Viso, le Pelvoux, les 
Serins, la Meije, tout l'Oisans ! Maximin me montre m6me 
une belle chatne de 3,600 metres, explore il y a deux ans 
par mon fr£re, et dans cette chalne un sommet qui est 
pour moi une nouvelle connaissance, bien qu'il porte noire 
nom. Tout pres, j'apergois les trois Pics de neige du Lau- 
taret. La premiere ascension de celui du milieu, la Pointe 
Piaget, a 6t6 faile cette ann6e m£me par notre collogue. 
Enfin, je n'ai pas besoin de le dire, la vue qu'on a des 
Aiguilles d'Arves est magnifique, a cause de leur situatidn 
centrale. 11 est a d^sirer que malgrg les difficult^ qu'elle 
prgsente, cette ascension soit faite plus souvent. Du reste, 
il nous semble que ces difficult^ ne sont point excessives, 
et e'est aussi l'avis de Miss Richardson; si j'ai donng le 
mien, e'est que, beaucoup moins intrgpide quelle, mon 
opinion portera peut-6tre davantage. Cette montagne est 
respectable, e'est certain ; mais elle ne doit pas constituer 
un gpouvantail, quand elle se trouve dans de bonnes con- 
ditions. 

11 y a bient6t une heure que nous baignons nos yeux 
dans cette lumtere, que nous noyons nos ames dans cette 
po£sie, que nous exaltons notre orgueil dans cette pos- 
session de la terre ! 

Jadis, Satan, voulant tenter JSsus, le transporta sur une 
haute montagne et mit le monde a ses pieds. L'Gvangile 
nous repr£sente ce renoncementdu Maitre, en face de cette 
vision, comme la supreme victoire I Cette tentation par la 
montagne ne contient-elle pas la justification de ces 



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78 COURSES ET ASCENSIONS. . 

pauvres alpinistes, qu'on traite de fous parce qu'on ne 
peat pastes comprendre? 

En quelques secondes, nous inscrivons sur nos cartes la 
date de notre ascension, le nom de nos guides ; pendant 
que je cherche vainement dans les deux cairns la tradi- 
tionnelle bolte de sardines, la carte de Miss Richardson, 
tomb^e de ses mains, descend directement sur le glacier 
des Aiguilles d'Arves, tant la pente est rapide ! Nous depo- 
sons ce bref procfcs-verbal sous une grosse pierre oil 
personne n'aura sans doute l'id6e de le d^couvrir. Miss Ri- 
chardson prend avec un appareil k main, h pellicules 
Eastman, sur rouleau, une petite vue de notre groupe; 
nous ramassons quelques pierres dites fulgurites; elles ne 
sont pas rares, tapt ce sommet est sillonng de coups de 
foudre; et, ces souvenirs recueillis, nous voila en route. 
- Certains alpinistes redoutent par-dessus tout les diffi- 
cult6s de la descente; je ne sais pourquoi, elles ne m'ont 
jamais semblG 6galer celles de la monl6e. Serait-ce le* 
rSsultat de l'atavisme, h6r6dit6 physique ou Education 
par l'exemple? Ma mere pense aussi*que la descente des 
passages scabreux est moins ardue que la mont^e. Je par- 
tage cet avis, qui, je le sais, n'est point g6n£ral. J'ai done 
6t6 tr&s satisfaite, en relisant Particle de MM. Dulong de 
Rosnay et du Gardin, d<§jk cit6 plus haut, de dScouvrir k 
cette pr6f£rence une explication tres rationnelle : « 11 faut 
ensuite, disent-ils, descendre, ce qui n'est pas le plus 
facile, en thtorie, car, en pratique, il faut tenir compte de 
Tentralnement de la mont6e, de Thabitude acquise », et 
j'ajouterai, pour ma part, de la satisfaction de la r6ussite. 
11 est bien entendu que cette explication n'a de valeur 
ou d'intSrdt que pour ceux qui ignorent le vertige ; sur 
I'Aiguille m&ridionale d'Arves, il ne peut y avoir que ceux- 
la, car, d&s les premiers pas,Tascension s'annonce cequ'elle 
sera jusqu'en haut. Cette fiSre aiguille ne trompe personne ! 

Nous reprenons la corde, Rev en t&te, Miss Richardson 



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ASCENSION DE i/ AIGUILLE M&UDIONALE D'ARVES. 79 

a sa suite, moi apr6s, et Maximin h rarrtere-garde ; en 
quelques minutes nous arrivons k la petite plate-forme, ou 
nous Irouvons les cordes laiss£es par nos devanciers. II y 
enaplusieurs; filet vert duClub Alpin FranQais, filet rouge 
del'Alpine Club, k laquelle se fier? La derntere ascension 
anglaise, celle de M. Swan, date de 1886, celle de MM. Vac- 
caroneetCorrkest de 1890. Miss Richardson ordonne imm6- 
dialementle sacrifice d'un morceau de la sienne. On con- 
fectionneun anneau, qu'on attache solidement au rocher 
et dans lequel on introduira la longue corde, cet anneau 
servant de poulie pour la faire glisser et la ravoir, quand 
le dernier guide s'en sera servi pour la descente : c'est la 
manoeuvre connue sous le nom de rappel de corde, dont 
rid^e est de Whymper, je crois, et qui rend de tres grands 
services; car il est souvent impossible, quand on n'a 
qu'une corde, de l'abandonner totalement. 

Rey descend le premier, Miss Richardson le suit, puis 
c'est mon tour; les pieds dans le vide, j'arrive au rocher 
surplombant. Avec l'aide de Rey, me voilk en terre ferme, 
sur la petite corniche. Maximin paralt, faisant glisser la 
corde, qu'il ram&ne k lui sans difficult^. On reprend l'ordre 
indiqug plus haul, je ramasse inon piolet qu'il a fallu 
hisser jusque-lk, & cause des couloirs, oh ils sont indis- 
pensables, et la descente continue par la m£me route : le 
couloir pendant quelques secondes, puis la porte qui le 
traverse et donne acc6s sur le versant Sud. Ce couloir, en 
r£alit£, ne nous a pas sembl£ balayg par les pierres, la 
m6saventure de la montSe ayant 6t6 une maladresse de 
ma part; cependant il peut constituer le vrai danger de 
l'ascension suivant l'heure et le temps. En 1886*M. Swan 
le trouva si mauvais, qu'il lui prGfera le mauvais pas. 
M.du Gardin y regut une pierre sur la t6te, et Maximin y 
eut les doigts 6cras6s. N'y aurait-il pas moyen de l'6viter, 
enmontanlpar les rochers lat&raux? Les grimpeurs de la 
nouvelle 6cole, que Ton pourrait appeler l'6cole des ar6- 



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80 COURSES ET ASCENSIONS. 

tes, par opposition k ceux de l'6cole de Whymper, qui 
pratiquaient presque exclusivement les couloirs, pourront 
essayer; l'entreprise ne nous paralt pas impossible. Le 
point dSlicat sera le r6abordage de la glace, forcS, je crois, 
pour traverser sur l'autre versant. Du reste, le succes de 
ces tentatives depend tellement de l'dtat des couloirs, que, 
d'un jour k l'autre, les indications donnges sont exposes 
k n'avoir aucune precision et aucune utility. Nous voildi 
dans les rochers et enfin dans des £boulis schisteux, oil 
nous d&valons, courant, sautant et retrouvant toujours 
notre centre de gravity. Nous gagnons le glacier Lombard 
et la moraine oil nous nous asseyons, faisant un nouvel 
emprunt k la bouteille de th6 et aux tartines beurr^es. On 
cause des p£rip6ties de l'ascension, car elle est faite, cette 
ascension! On se felicite des conditions excellentes dans 
lesquelles elle s'est accomplie : pas un pouce de verglas, 
un temps id6al! La montagne s'est montr^e g6n£reuse 
enfin! Ginquante minutes de halte, et nous repartons k 
travers la moraine, les pAturages, la plaine mar^cageuse, 
et, traversant le torrent, nous gagnons, cette fois, la rive 
gauche, plus abrupte mais plus courte, et qui la nuit pou- 
vait nous oflrir quelque difficult^. A 6 heures nous sommes 
k l'h6tel Juge, apr£s une tres rapide descente de trois heures 
seulement. En somme, journ^e de seize heures, dont 
douze et demie de marche effective, et pas un sympt6me 
de fatigue! G'est cependant pour moi la premiere course 
de la saison; mais l'entralnement acquis se maintient, 
d'une ann6e k l'autre, dans de certaines proportions, quand 
on le continue par un exercice mgme tr6s mod6r£. 

G'est l'Jjeure du repas compensateur; nous faisonshon- 
neur au copieux diner de Juge, tout en devisant joyeuse- 
ment $vec d'aimables amis, qui se r^jouissent de notre 
victoire ; 6tant tous buveurs d'eau, nous ne pensons m£me 
pas au traditionnel champagne; les t&tes qui ne bronchent 
pas au bord des abtmes pourraient se troubler, peut-6tre, 



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ASCENSION DE l'aIGUILLE MERIDIONALS DWARVES. 81 

au contenu d'une coupe de cristal. La gaiety pStille done 
seule en mousse 16g6re,et, tout en rScapitulant les faits de 
notre journee, nous constatons que nous avons accompli, 
Ireize ans apres la premiere, la treizifcme ascension, un 
vendredi! mais, h£las! c^tait le Ml Pour un point, nous 
perdons une jolie occasion de faire 6chec a un stupide 
pr6jug6; en revanche, nousgagnons une bonne journGe de 
repos, puisque e'est grande ffcte le lendemain. 

Le 15 ao&t, il fait un temps superbe. Nous fl&nons d61i- 
cieusement, tout en organisant notre expedition du len- 
demain : il s'agit de gagner la B^rarde. La Breche de la 
Meije <Hant infranchissable cette ann6e, nous nous r6si- 
gnons k traverser le vulgaire col de la Lauze, esperant 
nous d£dommager en ascensionnant, au passage, le Pic 
de la Grave. A 1 h. du matin nous partons par une nuit 
6toil£e, mais si chaude que nous ne sommes pas sans in* 
quietude, le baromfctre ayant baiss£ d'un centimetre depuis 
la veille. Au bout d'une heure, le temps se couvre, et 
Forage ne tarde pas k 6clater. Nous sommes entour6s de 
feu; les piolets sont prudemment 3cart£s, car ils com- 
mencent k dSgager des Gtincelles. Un Eclair fulgurant nous 
montre, fort k propos, les chalets de Puyvache, et nous 
voici a leur porte. Nous entrons, sans trouver soupQon de 
serrure, et sans que notre invasion trouble la confiance des 
pauvres Gtres enfouis dans je ne sais quelle armoire qui 
leur sert de lit. Qu'ont k d^fendre, en effet, ces creatures 
aflranchies des soucis de la propriety? Assises au milieu 
de quatre ou cinq belles vaches dont les sonnailles ponc- 
tuent, k chaque instant, noire conversation, nofSffe 6coutons 
la tempfcte faire rage; la gr£le cre^pite sur le toit, le vent 
mugit au dehors, tandis que la grande Meije, toul pres de 
nous, reqoit les ddcharges electriques et nous protege. 

A moiti£ grelottantes, envelopp^es de nos plaids, nous 
causons des antitheses de la vie; je pense h ce Pads fi6- 

A1WOAIIUI DE 1891. 6 



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82 COURSES ET ASCENSIONS. 

vreux, k tous ces brillants rafflnes, qui rentrent k cette 
heure des bals et des fetes, et je me demande s'ils sont 
vraiment de la m^me espfcce que les habitants de ce cha- 
let perdu. Le regime deprimant de ces pauvres bergers, 
leurs fatigues physiques, leur solitude morale les emp£- 
chent heureusement de sentir leur inferiority intellec- 
tuelle. 

Enfin le jour parait; l'horizon est pur, il est 5 h. 15 min. 
quand nous reparlons. A 11 h. nous sommes au col, aban- 
donnant Tascension du Pic de la Grave, le temps n'etant 
pas assez stir, et vers 5 h. nous arrivons k Tauberge d'An- 
toine Turc. Pendant qu'on nous prepare un simple mais 
excellent rep as, nous allons, avec mon amie, sur la tombe 
de l'infortune Zsigmondy ; elle a promis k son frei*e Otto, 
rencontre au Montenvers, de ne pas oublier ce funebre 
pMerinage. L'heure est m61ancolique, le lieu aussi. Mourir 
ainsi k vingt-deux ans! dormir si loin de sa patrie ! et qui 
sait? rfcver peut-£tre, comme dit Hamlet, sous ce bloc de 
granit, tombe de la Meije comme lui ! Un peu emues, 
nous deposons sur la tombe un petit bouquet d'alpi- 
nistes : edelweiss et g£n6pi, et nous rentrons en causant 
de cette terrible catastrophe, dont j'ai presque ete temoin 
lors d'un premier passage dans cette valine. 

Le lendemain nous voulons gagner la Bgrarde avant le 
dejeuner; en cheminant k grands pas, nous apercevons 
avant d'arriver un original campement, compose de deux 
tentes confortablement agencees; le maltre de la maison, 
voyant notre d£sir de faire connaissance avec ce nouveau 
mode de voyage alpestre, nous propose gracieusement de 
nous faire visiter son chateau, pendant que Madame X... 
nous fait preparer un cafe glace exquis, et c'est escortees 
de ces nouveaux amis que nous arrivons k la Berarde. 
Pendant toute une semaine nous etimes le plaisir de les 
voir. II nous fallait quelques jours consecutifs de beau 
temps pour Texecution de nos projets, et chaque matin, 



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ASCENSION DE L* AIGUILLE MERIDIONALE D'ARVES. 83 

chaque nuil, un orage, de la pluie, de la neige m6me 
yenaient nous arr&ter. 

Les grandes escalades, avec la neige et le verglas ! il n'y 
fallait pas penser. Notre temps se passait done en prome- 
nades, durant les jours passables. Nous alliens dans le 
monde k la B6rarde! du campement X... h la cabane Wil- 
liams; cet aimable aquarelliste recevait dans son atelier, 
situS dans le vallon de la Pilatte, oh il esquissait les ma- 
gnifiques escarpements de l'Ailefroide. Nous all&mes une 
fois au refuge du Carrelet, avec Tespoir de faire, au moins, 
le Pic Coolidge; il fallut y rester une partie de la journ£e, 
et revenir k notre petit cSnacle d'amis. C^taient alors des 
conversations sans fin, mais non pas sans charmes, surles 
arts alpestres. Nous devisions, h perte de vue, sur les 
peintres de la montagne, qui, plus heureux que les pontes, 
nous semblaient Tavoir mieux rendue. En eflet, Chateau- 
briand, qui nous a peint les savanes et le Meschaceb^, et 
dont la prose pleine de couleur aurait pu nous donner la 
montagne, a pr6fer6 la d&iigrer, Rousseau en parlant avec 
amour! Les pages de son voyage en Suisse sonl a relire, 
tant elles 6tonnent aujourd'hui. 

Victor Hugo n'en a rien dit, que je sache. Quel ptedestal 
cependant pour ce sublime orgueilleux! 

Musset a £crit, quelque part, une douzaine de vers h la 
Jungfrau, mais l'inspiration lui a manquS, et si « l'ltalie 
des marbres taillgs » a sSduit ce raffing d'art, celle des 
« marbres bruts des Apennins » ne lui a pas 6t6 r6v6\6e. 
Avec George Sand, Tiniliation r^elle au sentiment de la 
nature commence. Cependant, en face du Mont-Blanc, on 
ne trouve pas la page qu'on attendait, et on sent la v6rit6 
de ce qu'eile dit, quelques lignes plus loin, dans les Lettres 
$un voyageur : « Un voyage n'est pour moi qu'un cours 
de psychologie et de physiologie, dont je suis le sujet. » 
TWophile Gautier, lui, apporte sa palette Stincelante, il 
nousdonnelhSymphonie en blanc majeur, et toute lagamme 



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84 COURSES ET ASCENSIONS. 

des verts, du V6ron&se au vert de Scheele; mais le pauvre 
boulevardier croira avoir le mal de montagne, k Pierre- 
Pointue ! et dans les Vacances du Lundi, il nous d6mon- 
trera clairement qu'il ignore les choses d'en haut. 

Non, daps toute cette pl6iade romantique, je n'ai pas 
trouvS le poete de la montagne. Le rencontrerons-nous, 
enfin, dans les auteurs plus modernes? 

Un instant, on espdre en Michelet, ce prScurseur de la 
croisadepour la Renaissance physique, qui, bien que pofcte 
lui-mfcme, refuse de le laisser voir : « Pas de livres ici, 
dit-il, de Thistoire naturelle, de simples chroniques! » et 
voil& cet utilitaire qui fulmine contre les rfcveurs, h propos 
d'Obermann. 

Ensuite Javelle, le meilleur de tous, sans doute; un alpi- 
niste, celui-lk, qui a vu et qui sait dire. Malheureusement, 
il mourut trop jeune pour laisser une oeuvre achevge; 

Rambert et Paul Hervieux, qui content de charmantes 
nouvelles dans des cadres vraiment alpestres ; 

Cdouard Rod, qui habite au pied m£me des Alpes,et qui 
nous a montr6 que son esprit conlemplatif pourrait, sans 
doute, s'exercer au dehors comme au dedans. 

Aucun, cependant, ne nous a donn6 la veritable impres- 
sion des hauteurs, ne nous a d6crit ce que nous avions vu 
et senti ! 

Oil trouver celui que j'appellerai le Loti des Alpes? 

Serait-ce une vaine tentative que celle d'arracher ce 
marin h son banc de quart, et de lui demander la mon- 
tagne, comme il nous a donn£ la mer?... Si j'avais le plai- 
sir de causer avec lui, je voudrais lui sugggrer le d6sir de 
faire connaissance avec la sensation des grands sommets, 
sdre qu'il en redescendrait conquis. Pourquoi ce sensitif 
exquis ne percevrait-il pas la po6sie des choses alpestres, 
comme il a pergu celle des choses de la mer? 

Tout en r£vant ainsi d'un nouveau Manage de Loli... avec 
la montagne, nous savourions le charme de ces journSes 



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ASCENSION DE L* AIGUILLE M^RIDIONALE DWARVES. 85 

de causerie ; mais nous ne pouvions rester ind6finiment 
I la Iterarde. La valine s'Stant couverte 4e neige le len- 
demain, nous rgsol&mes de gagner dSfinitivement notre 

home. 

Home, sweet home ! 



REVUE ALPINE 

TABLUU DBS ASCENSIONS A l'aIGUILLE M^RIDIONALE D'ARVES. 
«•• Touriate*. Date*. Observation* et Bibliographie. 

\ W. A. B. Coolidge. 22juillet 1878. Montee, trois h. 10 min. ; 
Guides : Chr. Aimer descente, deuxh. 10 min., 

ptore et Chr. Aimer du col Lombard au col 

fils. Lombard. 

A. J., VIII, p. 57-59. — 
Ann. C. A. F., 1878, p. 
177-183.— S.T.D., 1882, 
p. 145-158. — The Aiguil- 
les d'Arves (Sleigh Bells, 
n<> de Noel 1889 de The 
Saint -Moritz Post and 
Davos News). — S. T. D., 
1882, p. 66-69. 

2 W. A. B. Coolidge, 6 juillct 1880. A. J., X, p. 83, note. — 

F. Gardiner. S. T. D., 1880, p. 151, 

Guides : Chr. Aimer note 1. — S. T. D., 1880, 

pfere et Chr. Aimer p. 61. 

ftls. 

3 Mathieu. _ 23 juillet 1884. Montee, cinq h. du refuge 
Guides : Pierre Gas- Lombard. 

pard pere et Maxi- Ann. C. A. F., 1885, p. 547. 

min Gaspard. — Alpcs Francaises, aout 

1884, p. 4. 

4 Prosper Rodct. !•* aout 1884. 6 e bulletin Section lyonnaisc 
Guides : EmUe Pic et c - A. F., 1888. 

Louis Faure. 

5 Brulle. 17 juillot 1885. Ann. C. A. F., 1885, p. 577. 
Guides : Pierre Gas- 
pard pere, Maximin 

Gaspard et Jean - 
Baptiste Rodier. 



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86 COURSES ET ASCENSIONS. 

N»« Tourlstei. Dates. Observations et Bibliographic 



6 Dulong de Rosnay, 29 juillet 1885. 

Du Gardin. 
Guides : Emile Pic ct 
Hippolyte Pic. 

7 A. Chabrand. 16 aout 1885. 
Guide : Emile Pic. 



Ann. C. A. F., 1885, p. 536. 



S. T. D., 1882, p. 66-69. 
Article fait avant son as- 
cension (en collaboration 
avec M. Ferrand). 

Monte^e deux heures. 

Desccnte unc h. 25 min. 

Ann. C. A. F., 1886, p. 672. 



Bollettino C. A. I., n* 36, 
p. 200. Monographic. 



8 F. E. L. Swan. 5 sept. 1886. 
Guides : Pierre Gas- 

pard ct Maxiniin 
Gaspard. 

9 E. Piaget, 8 aout 1889. 
L. Brossc. 

Guides : Louis Faurc 
et Jules Mathon. 

10 Guido Rev, 9 sept. 1889. 
Cesarc Fiorio, 

Carlo Ratti. 

11 Giuseppe Corra, 22 juillet 1890. S. T. D., 1890 (traduction) 

L. Vaccarone. 
Guide : Michcle Ric- 
ciardi. 

12 Ch. Giraud. 16 aout 1890. 
Guides : Emile Pic et 

Vincent Pic. 

13 Miss Richardson, 

M»ie Paillon. 

Guides : Emile Rey ct 

Maxim in Gaspard. 



** Giuseppe Corra. 
Guide : Therisod. 



14 aout 1891. Montee, deux h. 10 min.; 
desccnte, deux h., du col 
Lombard au col Lom- 
bard. 
De la Grave a la Grave. 

13 sept. 1891. Mont6c versant de Valloiro, 
desccnte route ordinaire 
alaGrave.Rivista C. A. I., 
deccmbrc 1891. 



Bibliographic. 

Bonncy (J. G.) Croquis dans les Hautcs Alpes du Dauphine (Sket- 
ches in the high Alps of Dauphine), p. 36. 
The Alps in 1864, p. 3-28, 111-114. 
S. A. C, t. XXI, p. 245-279. 
Scrambles, p. 182-190, 192-202. 

Mary Paillon, 

membrc du Club Alpin Francais 
(Section de Lyon). 



Moore (A. W.) 
Schulz (K.). 
Whympcr (E.) 



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Ill 
COURSES SANS GUIDE 

(Par M. Edmond Hitzel) 



PROFESSION DE FOI. — DES CONDITIONS POUR VOYAGER SANS 
GUIDE. — DE LA PREPARATION DES COURSES, ETC. — fcQUI- 
PEMEKT DE i/ALPINISTE. — PIC DE LA PYRAHIDE (GRANDES- 
ROCSSES). — TRAVERSGE DU GLACIER DU MONT-DE-LANS. — 
COL DU CLOT DES CA VALES. 

PROFESSION DE FOI 

Etd'abord, j'adore les courses sans guide. Et si je pr6- 
conise ce genre d'alpinisme, ce n'est pas que je pense 
qu'il doive jamais devenir d'un usage courant, ni qu'il 
puisse fttre pratique par tout le monde. Certainement les 
courses avec guides resteront le lot de la grande majority 
des touristes ; encore que nous ne voulions parler que 
(le courses de moyenne force, et non de celles qui, par la 
nature de leur difficult^, exigent des aptitudes telles, que 
ceux qui sont en 6tat de les entreprendre valent autant et 
parfois mieux que les guides. Seulement, les alpinistes de 
la trempe des Pilkington, des Gardiner, des Purtscheller, 
des Puiseux, seront toujours rares. 

Ainsi, il ne saurait £tre question de la Meije, des Ecrins 
etautres ascensions pareilles. Mais, £tant donnas deux ou 
trois compagnons poss^dant une habitude de la montagne 
apeu pres 6gale, je crois qu'on peut tres bien.mener k 



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88 COURSES ET ASCENSIONS. 

bonne fin des courses de difficult^ moyenne, telles que 
beaucoup de courses classiques : cols de la Temple, de la 
Lauze, du Clot des Gavales, travers6e du glacier du Mont 
de Lans, ascensions dans les Grandes-Rousses, etc. Parmi 
les voyageurs, il faut alors que Tun d'eux, au moins, pos- 
sede quelques connaissances sp£ciales indispensables k 
celui qui est charge de diriger l'expedition. 

Toutefois, si le nombre des touristes augmente chaque 
ann£e dans des proportions considerables, il n'en est pas 
de m£me des alpinistes, et il est trop certain qu'il est 
difficile de recruter des amateurs pour courses sans guide. 
M£me parmi les alpinistes 6prouvds, il y en a beaucoup 
qui n'oseraient se lancer en pays inconnu sans un guide 
de profession, par crainte de fausses manoeuvres possibles, 
de la diminution des commodity, de Tobligation de por- 
ter son bagage, etc., et aussi, parfois, faute de quelques 
notions de topographie dont nous parlerons plus loin. 

II est sur qu'on ne jouit pas toujours de toutes ses aises, 
que les courses sont, en general, plus dures,plus longues; 
qu'il y a des moments d'hesitation p£nible, et qu'on est 
toujours appele et oblige h faire acte d'initiative, h faire 
preuve de sang-froid, d'energie et de volonte, toutes choses 
qui vous sont epargnees, au moins en partie, par la pre- 
sence de guides. 

Mais, en revanche, la course sans guide a toujours, pour, 
ceux qui la pratiquent, le charme puissant de la decou- 
verte, de Texploration : c'est v£ritablement une premiere. 

Toutes les facultes sont surexcitees et mises tour k tour 
a contribution, et les observations que vous failes vous- 
m£me vous procurent cent fois plus de satisfaction que 
si un guide vous les fait faire. 

Votre oeil devient plus per^ant, par la necessity oh il est 
d'examinerles objets en detail, de chercher la bonne route : 
vous voyez toutes choses autrement et mieux. Votre atten • 
lion est sans cesse en eveil, contrairement h ce qui a lieu 



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COURSES SANS GUIDE. * 89 

lorsqu'on se trouve en compagnie de guides, en maintes 
circonstances, ou la marche devient souvent somnolente, 
imoins que les difficult^ ne soient continuelles. x 

En rfsum£, cetie face de Talpinisme me par alt devoir 
d£?elopper les faculty de montagnard existant a l'6tat 
latent chez toute personne qui aime les spectacles gran- 
dioses offerls par les hauies cimes. 

Voyons maintenanf quellcs sont les conditions requises 
pour entre prendre, sans trop de dSsavantage, des courses 
sans guide. 

DES CONDITIONS POUR VOYAGER SANS GUIDE 

Avant toute chose, et c'est une condition absolument nG- 
cessaire, il faut 6tre en 6tat de lire parfaitement une carte 
topographique a grande gchelle, et pouvoir discuter ses 
indications au besoin ; il faut savoir s'orienter sans diffi- 
culty 

Gette quality permettra, dans la plupart des cas, de se 
bien diriger et de se trouver pour ainsi dire partout en 
pays de connaissance, d£s qu'on aura reconnu quelque 
point de repSre. 11 est impossible de s'^garer, j'entends 
par la de ne pas savoir oh Ton est. 

Ensuite, il faut 6tre dou6 d'une somme suffisante de re- 
sistance physique a la fatigue, resistance n£cessaire d'ail- 
leurs dans tous les exercices «du corps, et sans laquelle il 
est impossible de rien entreprendre. 

Puis, il faut possgder une certaine habitude de la mon- 
togne, laquelle ne s'acquiert que progressivement, par 
des courses faites, seul pour celles qui n'oflfrent pas de 
difficulty spgciales, et ensuite avec guide, pour celles 
qui exigent plus d'exp^rience, telle que les travers6es de 
glaciers, de cols 61ev6s, etc. En g6n6ral, les difficult^ ne 
deviennent sgrieuses qu'aux altitudes sup£rieures a 
3,000 metres. 



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90 * COURSES ET ASCENSIONS. 

On acquiert ainsi peu h peu dirpied, de TobU et un cer- 
tain flair qui vous fait prendre le bon passage, qui vous 
fait choisir tel endroit plut6t que tel autre, etc. Cette der- 
ni&re quality, dont on a fait parfois une quality occulte, 
est fondle sur l'observation consciente ou inconsciente de 
la montagne, la connaissance des ph£nomenes varies 
qu'elle prdsente et la provision de ceux qui peuvent sur- 
venir. Des dispositions naturelles, teltes qu'une bonne vue, 
rhabitude d'observer, etc., contribuent k la d^velopper. 

Avec ces qualites et un entratnement progressif, on ac- 
quiert bient6t du sang-froid et de la conflance en soi, con- 
ditions indispensables lorsqu'on voyage sans guide ou 
mGme tout seul. 

Cette Enumeration nous montre ddjk que le temps est 
n£cessaire pour former un ascensionniste et qu'une saison 
de courses ne saurait y suffire. 



DE LA PREPARATION DES COURSES ET QUELQUES 
AUTRES CONSEILS 

La preparation des courses se fait k laide de la carte 
qui,soit seule,soit combinee avec la lecture des Guides ou 
des relations de voyages, suffit k tracer voire itin&raire 
pour ce qu'on peut appeler les lignes d'approche de l'ob- 
jectif; la vue de la montagne fixera la partie ascension- 
nelle proprement dite. 

Dans le cours du trajet, il faut faire une comparaison, 
sinon constante, du moins assez fr^quente de la carte avec 
le terrain et avec l'horizon visible; il faut toujours contr6- 
ler les premieres identifications, d'apr^s les vues fournies 
par une autre station. On sait que l'aspect des cimes varie 
souvent completementsuivant le c6t6 d'oii on les apergoit ; 
de m A me, on ne voit pas toujours tout de suite les vrais 
sommets qui sont caches par des contreforts, etc. On arrive 



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COURSES SANS GUIDE. 91 

ainsi a rectifier les erreurs commises dans un premier exa- 
mendu terrain, fait souvent avec h&te et, pour ainsi dire, 
de premier mouvement. 

One autre recommandation k faire est de pers6v£rer ; 
une ascension qui ne reussit pas d'un c<tt6 peut £tre en- 
treprise de V autre. En tout cas, ne pas s'en tenir, pour la 
praticabilite d T une voie ou d'une pente, k l'impression pro- 
duite par une vue k distance, m&me rapproch^e et aid^e 
dune lunette ; mais juger de visit et se mettre au pied du 
mur.Nombre de parois paraissent verticales k quelque dis- 
tance, qui, lorsqu'on arrive k leur pied, montrent une 
pente tr&s mod£r£e et des aspGrites nombreuses. 

Enfin, partir toujours de tr6s bonne heure; on peut 
ainsi faire face au temps ngcessitg par des difficulty im- 
prtvues et se permettre sur le sommet un sgjour d'une 
dur& assez longue pour se reposer, examiner a fond le 
panorama en le comparant k la carte, et, dans le cas d'une 
route nouvelle k suivre k la descente, disposer d'un temps 
sufOsant pour la mener k bien. 

11 va de soi que la prudence est de rigueur absolue, et 
que toutes les r&gles prescrites pour la travers^e des gla- 
ciers ou les escalades de rochers doivent 6tre suivies de 
tous points. Sur le glacier, la corde et le sondage conti- 
nuel de la neige par le voyageur de t6te ; sur le rocher, 
l^preuve incessante de la solidity des pierres ou des asp6- 
rit&devant servir de points d'appui, soit aux mains, soit 
aux pieds. 

DE i/fcQUIPEMENT 

Nousarrivons maintenant k la question du materiel. II 
tout se munir du strict ngcessaire. 

La chemise de flanelle, avec col bas ou sans col, est in- 
dispensable. 

Par dessus, habillez-vous comme il vous plaira, mais 



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92 COURSES ET ASCENSIONS. 

ayez des vfttements de laine, bien doubles, et permettant 
de se boutonner : un ample veston #vec beaucoup de po- 
ches nous paratt rSsoudre la question. Ces effets ont Tin- 
convenient d'etre chauds et de provoquer la transpiration, 
mais on a toujours la ressource de se mettre en bras de 
chemise. 

Pour le reste de l^quipement, pantalon ou culotte, le 
pantalon suffit parfaitement. GuStres, en toile dans les cir- 
constances ordinaires, en drap et montant jusqu'au-dessous 
du genou pour les courses dans les neiges. Bonne chaus- 
sure garnie de forts clous; on fera bien d'examiner la 
semelle avant chaque course et de faire remplacer les 
clous manquants. Une mauvaise chaussure ou des clous 
ne tenant pas peuvent amener des accidents; — 6tant k la 
corde, j'ai gliss6 sur le glacier des Agneaux, k la montSe 
du col Emile Pic; cet incident m'avait donn£ de l'ennui, 
parce que je Tavais attribu^ k une maladresse de ma part; 
j'en eus Implication k la premiere halte, en examinant 
mon brodequin droit, lequel avait perdu presque tous ses 
clous. 

Le chapeau de feutre est tres commode k cause des 
bords qu'on rabat ou qu'on releve & volonte. 

II est bon d'avoir un foulard l^ger, ou un mouchoir sup- 
plemental, pour se le mettre autour du cou lorsqu'on 
s'arrfcte et qu'il fait du vent, ce qui arrive ordinairement 
sur les crates. 

Le meilleur systeme de havresac est celui qui peut 6tre 
muni d'une carcasse qui l'emp^che d'etre en contact im- 
mgdiat avec le dos et permet k Tair de circuler entre les 
deux. 

B&ton ferr6 solide, muni dune bonne pointe en fer, con- 
fectionn£e par un forgeron ou un serrurier, et non un 
b&ton de bazar. 

Lorsqu'on entreprend de grandes courses, une petite 
lanterne portative peut rendre de grands services k l'occa- 



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COURSES SANS GUIDE. 93 

sion, — en tout cas, il faut toujours emporter une bougie. 

Pourles courses de neiges et de glaciers, se munir d'un 
piolet et de lunettes bleues. Ces dernieres doivent £tre 
pourvues d'un grillage m^tallique qui, s'appuyant tout 
autour de Toeil, le protege ainsi complement de toute 
reverberation. — En fin, se munir d'une corde, si Ton n'est 
pas seul. 

11 est tres utile d'avoir une jumelle. 

Parmi les cartes topographiques dont on peut se pour- 
voir, nous recommanderons tout sp£cialement les cartes 
d'Etat-major (au 80,000°) avec hachures, bienplus expres- 
sives k 1'oeil que les Editions en courbes. II est, en outre, 
indispensable de se munir d'une boussole et d'une loupe 
k manche (de 5 k 6 centim. de diam&tre) servant h lire les 
details et les Ventures de la carte. 



PIC DE LA PYRAMIDE (GRANDES-ROUSSES) 

Lorsque, au Bourg-d'Oisans, du ponton du quai de la 
Rive, on regarde au-dessus de la bruyante cascade de 
Sarennes, on voit successivement : la cure du village de la 
Garde; plus haut, T6glise de Saint-Ferr^ol, aujourd'hui 
abandonnGe, dominie par les p&turages qui s'6tendent au- 
dessous des chalets de l'alpe d'Huez (les chalets eux-mfimes 
sont invisibles) ; puis, se projetant sur le ciel, Textr6mit6 
Sud de la crfcte des Grandes-Rousses, form6e, en allarit du 
SudauNord, par le Pic des Grandes-Rousses (2,995, appete 
aussi l'Herpie), le col de l'Herpie, et ensuite le Pic du lac 
Blanc (sommet 3, — 3,332). Le reste de la chaine est cach6 
paries pentes des alpages montueux situSs au Nord d'Huez. 

Mon intention premiere 6tait d'aller au Pic du lac 
Blanc, et, pour diminuer la longueur du trajet, je couchai, 
an peu au-dessus des derniers chalets de l'alpe, & la grange 
Giraud, dite aussi « VAuberge »; on y trouve quelques 



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94 COURSES ET ASCENSIONS. 

provisions, du vin, des ceufs, du laitage, etc., mais on 
couche dans le foin 1 . 

• Je pars le lendemain 2 aotit 1891, k 5 heures du matin. 
Le ciel 6tait serein, Fair tr6s vif, et une forte gel£e blanche 
avait couvert les pres de teintes glauques. Je monte les 
p&turages, d'abord 61astiques et tourbeux, puis rocailleux, 
dans la direction du Nord-Est ; on traverse ainsi une s6rie 
de petits replats formes de roches moutonn^es, en laissant 
k sa gauche le ruisseau qu'on a vu du glte se d^verser en 
mince cascatelle dans les alpages. On aborde finalement 
les roches moutonn^es supt^rieures qui forment la digue 
occidentale du lac Blanc, et qui, depuis* son d^versoir, 
s'6tagent en mamelons d'altitude croissante jusqu'au Signal 
des Petites-Rousses (2,813). Ces' roches, ainsi que tout le 
plateau des Petites-Rousses, sont parsem^es de cuvettes 
pleines d'une eau trfcs limpide, provenant de neiges fondues 
sur place. On remarque des depressions analogues dans la 
plupart des regions jadis recouvertes par les glaciers, et 
lorsque, d'un sommet, on les examine, on les diflterencie 
parfaitement d'avec les laquets alimentds directement par 
la fusion des n6v6s et des glaciers, en ce que les eaux des 
premieres sont d'un beau bleu fonc6, tandis que celles des 
derniers ont toujours une teinte verd&tre. 

Les cuvettes que je rencontre sont couvertes d'une l£gere 
couche de glace. J'arrive ainsi vers 6 h. et demie sur la 
digue du lac, au Nord du point 2,548, et en face de i'Herpie, 
au pied duquel se voit un minuscule laquet noir com me de 
Tencre. Le lac Blanc, qui est encore dans Tombre, est d'un 
vert sombre; je continue ma route vers le soleil, et, tout 
en cheminant, je songe que je puis disposer de beaucoup 
de temps, et qu'au lieu du Pic du lac Blanc il vaut mieux 
aller un peu plus loin, sur le sommet Sud. 

Je descends alors le long du versant Est de la ligne de 

1. On trouvc dans lc village d'Hucz deux auberges passablcs. 



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COURSES SANS GUIDE. 95 

crtte suivie jusqu'k present et je remonte par Ie fond du 
vallonnement an Nord du lac, pour me diriger vers une 
especede digue s6parant le bassin du lac Blanc d'avec celui 
duIacdelaFare,etsitu6e entre l'extrSmite Nord du point 
2,813 etles escarpements rocheux supportant les moraines 
du glacier des Rousses. 

Levallonnet et la digue sont couverts de debris br£chi- 
formes de couleur bistre, renfermant des veines ou des 
aginations noir bleu&tre h Gclat m6tallique et qui me 
paraissent &tre du mineral de fer. J'ai remarquS le m£me 
genre de pierres pr6s du sommet de Taillefer, au col qui 
se trouve entre le mamelon a la pyramide et le rocher 
Culasson. 

Arriv6 sur la digue, je m'installe sur les bords du lac de 
la Fare (8 h. 30 min.), et, tout en d&jeunant, j'examine la 
crtte des Rousses, le glacier et les moraines. Les pentes 
de la montagne sont rassurantes en beaucoup d'endroits, 
etle petit glacier que j'avais scrut6 quelques jours aupa- 
ravant du haut du Signal d'Huez (2,118 m6t.)ne devait 6tre 
forra6que den6v6snon crevassds, s£par6s de la montagne 
par une 16g6re bergschrund. Je me decide done h aborder 
le glacier, et, au lieu de monter par la moraine, je profite 
d'une grande nappe de neige aboutissant pr6s de ma digue, 
je la remonte en lacets et suis h 10 h. au haut de la moraine. 

Je domine d6jk le Signal des Petites-Rousses. Une ligne 
dhorizon bleu&tre, comme une vue lointaine de la mer, 
indique la limite de laplaine ; mais, h6las ! tout y est cach6 
par la brume. La vue des n£v6s et de la pente rocheuse 
qui me semble devoir conduire au sommet me rassure 
tout & fait. 

J'arbore mes lunettes bleues et je me dirige en droite 
ligne vers le pied de la pente d'ascension, en un point ou la 
bergschrund 6tait recouverte d'une nappe d'avalanche. Les 
n£v& ftaient couverts d'une neige fraiche, Sclatante de 
blancheur, mais tr6s bonne au pied. Une lente travers6e 



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96 COURSES ET ASCENSIONS. 

me m£ne au pied de la crevasse, qui n'a pas 1 met. de 
large; je la franchis, puis je remonte les pentes de la 
montagne en restant de preference dans les parties ro- 
cheuses. Malheureusement, les brouillards s'eievent le long 
des crates en m&me temps que moi, et cela me prometun 
panorama singulierement restreint. 

Vers midi, j'arrive sur la cr£te, mais non sur le vrai 
sommet, qui doit <Hre au Nord, car la cr&te s'abaisse vers 
le Sud. L'arGte, d'abord large et neigeuse, se retrecit gra- 
duellement, la neige fait place au rocher, qui monte tou- 
jours, mais n'offre aucune difficult^. 

Arrive h l'extremite des roches, je vois qu'il me faut 
encore franchir une cr&te neigeuse, pas trop longue, mais 
tres Stroke. Des deux cotes, les pentes blanches sont d'une 
raideur qui me fait reculer h l'idee de tenter une marche 
de flanc, surtout sur le versant Est, ou elles m£nent k 
une bergschrund. Aprfcs quelques hesitations, je traverse 
Tar6te... & quatre pattes, sur les mains et les genoux. 
Dame! il faut savoir mettre la fierte de cdte a certains mo- 
ments, surtout lorsqu'on est seul. En enfon^ant les mains, 
le pic du piolet et la pointe des pieds, cela va comme 
sur des roulettes, et me voil& de l'autre c6te. Encore une 
petite ar&te rocheuse, il va 6tre midi 30 min., et nous voici 
au point culminant... qui malheureusement n'est pas le 
sommet Sud. Ce dernier, complement cache jusqu'k pre- 
sent, se montre h une faible distance et un peu plus haut 
que ma station. 

L'examen de la carte et les indications du Guide du Haul- 
Dauphinf me fix&rent touldesuitesurma position. Le som- 
met Sud est le pic avec une croix, qui me cache la partie 
Nord de la chaine. Apres ma station, il y a une depression, 
le col de la Pyramide, ensuite l'arete se releve Increment 
en courbe, pour former le pic intermediate (« cime sans 
nom » du Guide du Haul-Dauphine"), ceint d'une belle 
bergschrund; nouvelle depression et pic Sud. 



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COURSES SANS GUIDE. 97 

De ma position, il 6tait facile de gagner le sommel Sud, 
en descendant par une ar6te rocheuse sur la partie haute 
du glacier du Grand-Sablat, puis par des nevGs unis, plutdt 
que de se diriger sur le col de la Pyramide oil j'aper^ois des 
crevasses. On monte ensuite au pic Sud, soitpar la grande 
pente de neige de la face Sud, au milieu de laquelle se 
dessine une crevasse transversale k peine indiqu£e, soit 
en se rapprochant de l'arGte Sud dScouverte en partie. 

Neanmoins, Theure avancSe — je voulaisrentrer au Bourg 
pour le diner — me dScida h me contenter du Pic de la 
Pyramide, d'autant que les brumes 61evges au Nord me 
cachaient toute vue de ce c6t6. 

La temperature 6tait tres douce, mais Thorizon visible 
bien restreint. Je rem ar que tout d'abord que le glacier du 
Grand-Sablat est bien plus tourment6 et crevassS que ceux 
que je viens de voir sur le versant Ouest. Le Mont-Savoyat, 
semblable a un bastion avanc6 vers i'Est, se relie au pic 
Sud par une ar6te de neige (col du Grand-Sablat) ; il est 
dans la direction precise du col Lombard sSparant les Ai- 
guilles d'Arves de celles de la Saussaz. La cr&te des Rousses 
s'abaisse vers le Sud, puis se releve pour former le Pic du 
lac Blanc, qui me parait Gvidemment plus bas que ma 
station. La seule vue d'ensemble est celle de la Meije et 
du R&teau, se terminant par les pics de la Grave et le long 
dos dine formg par la ligne de faite du glacier du Mont- * 
de-Lans; j'examine cette derniere avec int^rfct, car j'ai en 
t£te la traversSe du glacier. 

Les brumes augmentent de plus en plus. AprSs nT6tre 
rassasig de contemplation jusqu'a 3 heures, il faut songer 
auretour. Je longeun peular6te par laquelle j'£tais venu, 
puis je descends la pente rocheuse qui encadre au Nord 
la grande pente de n6v6s dont j'avais suivi la listere Sud. 
Apr6s les rochers, je prends la pente de neige sur laquelle 
de longues glissades me menent en trente minutes au bord 
de la moraine qui s'appuie sur une ligne d'escarpements se 

AKXUAnUI DB 1891. 7 



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98 COURSES ET ASCENSIONS. 

terminani sur le lac de Balme-Rousse. J'avais suivi une 
direction Nord-Ouest. Je descends les escarpements tant 
bien que mal; de nouvelles pentes de neige leur suc- 
cedent; nouvelles glissades, et k 4 h. 20 min. je suis 
k Textr6mit6 Sud du lac. Je remarque en passant les 
s&racs de la chute inferieure du glacier descendant du pic 
Sud, mais je ne puis voir ni le pic, ni le col de la Pyra- 
mide,qui sonten arriere de la ligne de cr&te visible de ma 
station. 

Je meh&te de plus en plus. Je longe la rive Est dulac de 
laFare et reviens k la digue au minerai de fer a 4 h. 45 min. 
Je me dirige vers la rive droite du lac Blanc, k travers des 
roches moutonndes oil se trouve, un peu au Nord du lac, 
un restant de polis glaciaires avec stries, offrant l'aspect 
d'un mince placage fix£ sur la roche grenue et rugueuse. 
Je suis la rive droite du lac, puis, arriv6 en son milieu, 
je tourne vers l'Ouest et par des escarpements je descends 
dans un petit vallon tourbeux qui me conduit dans une 
combe seche aux roches de couleur rouge&tre. II s'y jette 
bientot un ruisseau venant de l'Est, je le suis et j'arrive 
k 6 h. k I'orSe de ma combe d'oii le ruisseau tombe en 
cascade du haut d'un pan de mur. 

Je ddvale vers les chalets d'Huez, a travers les p&turages 

de Talpe. Les troupeaux rentraient au gite en mftme temps 

•que moi. La nuit approchait. Je d^gringole k grands pas, 

par le village d'Huez, sur le sentier de la Garde ou j'arrive 

k 7 h. 45 min., et suis rentre au Bourg k 8 h. 30 miii. 

TRAVERSCE DU GLACIER DU MONT-DE-LANS 

Cette course me tenait au coeur; mais comme je ne con- 
naissais aucunement T6tat de ce glacier, je t&chai de trou- 
ver un compagnon de route. 11 se pr6senta sous la forme 
d'un parent dont j'avais fait la connaissance tout r^cem- 
ment. 



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COURSES SANS GUIDE. 99 

Mon projet consistait & traverser le glacier du Mont-de- 
Lansdans sa plus grande longueur, de l'Ouest k l'Est, en 
longeant la ligne de faite jusqu'au col de la Lauze, et, de 
ce col, a descendre sur la Grave par la route habituelle, en 
passant pres du refuge de la Lauze. 
Nous devions aller coucher au refuge du lac Noir. 
Lejourdu depart (11 aotit), le temps n^tait rien moins 
que favorable ; beaucoup de nuages et du vent. Nous nous 
decidons quand m6me a partir, et allons en voiture jus- 
qu'a Venose. La route est charmante ; tout le vallon du 
VGneon est un nid de verdure qui contraste avec les &pres 
escarpements de Pied-Moutet (2,344 met.) sur la rive droite. 
Nous sommes partis tard et n 'arrivons k Venose que vers 
3heures. Nous montons rapidement aux chalets de l'Alpe; 
puis de Ik nous prenons un des sentiers traces le long des 
hauteurs qui, de Tfite-Mouthe (2,816 met.), descendentvers 
le Nord et limitent k l'Est le vaste plateau de Talpe du 
Mont-de-Lans, etnous arrivons au col d'Entre-deux-Risses 
a 5 h. 30 mi n. Avec un beau temps, nous aurions pu arriver 
assez t6t au refuge du lac Noir. Mais les brouillards sus- 
pendus au-dessus des cimes environnantes commencent k 
descendre. Nous remontons la combe du Grand-Plan et 
nous e'tions probablement assez pres du but, lorsque nous 
fames envclopp^s par les brumes. Nous ne perdons pas 
un instant et revenons en courant sur nos pas. La nuit 
Stait arriv6e sur ces entrefaites. Nous prenons le repas du 
soir dans une masure abandonnge servant de relais pour 
le transport des foins. Une fois restaurs, nous suivons 
un sentier voisin et redescendons, dans l'intention de 
demander rhospitalite" au premier chalet que nous ren- 
contrerons. Nous arrivons ainsi k 10 heures a la grange 
Bosset, ou nous passons la nuit. 

Le lendemain (12 aotit), nous repartons a 5 heures du 
matin. Le ciel est serein pour l'instant, mais je doute de 
noire bonne 6toile. La reconnaissance des lieux est facile : 



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100 COURSES ET ASCENSIONS. 

nous sommes sur le replat horbeux a TOuest des chalets de 
Millorsol, que nous voyons de i autre c6t6 du ruisseau de 
la Pisse. 

Cette fois-ci, nous allons changer d'itindraire pour at- 
teindre la base du glacier, et, au lieu de retourner sur nos 
pas pour reprendre la combe du Grand-Plan, nous allons 
suivre une route plus directe. 

Nous remontons le ruisseau de la Pisse, sur la rive 
gauche, et nous le traversons un peu en amont de la grange 
la Roux, prfcs d'une cascade. Le sentier est excellent. 
Puis nous longeons le pied de la haute et longue croupe 
qui de la Roche Mantel (3,052 mfct.), k la base du glacier du 
Mont-de-Lans, se dirige vers le Nord-Ouest, et par laquelle 
il serait facile d'atleindre le glacier. Mais comme mon id£e 
est de Taborder par le Jandri, nous nous dirigeons vers le 
Sud.Nous suivons quelque temps notre ruisseau qui arrose 
de petites plaines tourbeuses oil se trouvent un certain 
nombre de chalets en ruines ; k notre gauche se voient 
les parois noircies des escarpements au-dessus desquels 
brillent les tranches disloqu^es du glacier. 

Nous retrouvons un des bergers du chalet de la veille; 
il se dirige du m£me c6t6 que nous pour rechercher ses 
moutons. Nous remontons une combe seche, par une large 
piste de troupeaux,qui nous mSne aun petit col. Nous pre- 
nons, k notre gauche, les pentes schisteuses au Sud de la 
longue croupe (2,810 m6t.), et arrivons k 7 h. 40 min. en 
vue d'un petit plateau a fond rocailleux, possgdant laquets 
et flaques d'eau en aboridance. G'est notre premier arrfct. 
Nous nous installons au soleil et absorbons un 16ger repas. 
La vue est tr&s belle du c6t6 du Sud ; il faut se hitter 
d'en jouir. On voit toutes les cimes depuis TAiguille du 
Plat, par la T6te des FcHoules, le Pic d'Olan, la Tdte de 
Loranoure, jusqu'k la Roche de la Muzelle; k gauche de 
cette derntere se dresse dans le lointain une cime bleu&tre 
(Pic Turbat, 2,759 mfct.?) du Valjouffrey. L'Aiguillo du 



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COURSES SANS GUIDE. 101 

Plat (3,602 m&t.) est le clou du tableau; elle est superbe. 
Le lac Noir est invisible, ainsi que le refuge, tous les deux, 
devant &tre caches dans un creux situd au Nord de la T6te 
duToura. A. notre gauche, des pentes de neige s'^levent vers 
le glacier, sur lequel se prominent ddj&de 16g6res brumes. 

Le paysage est 6videmment d6sol6, mais on ne peut 
guere chercher, sous nos latitudes, des sites riants k 
2,800 met. au-dessus du niveau de la mer. 

MalgrS la menace d'etre enveloppGs de broiiillards, nous 
essaierons de traverser le glacier; si les brumes sont trop 
Ipaisses, nous nous servirons de la boussole. 

Nous remontons les pentes rocailleuses, directement 
vers TEst. Ghemin faisant, nous d^couvrons des filons de 
quartz et d'autres mindraux; cet endroit est connu des 
chercheurs de crislaux, qui y ont laiss6 des traces de leurs 
recherches. Apres les rocailles, les pentes de neige; celle- 
ci tres bonne et sans le moindre soupQon de crevasses. 
Nous abordons ainsi la croupe qui, du Jandri, se dirige 
versle Nord-Ouest. Nouslaremontonsverslesommetetattei- 
gnons l'ar£te nue du Jandri k 9 h. 30 min. Le signal lui- 
mfeme est un peu plus 61ev6 que notre station ; il n'y a qu'& 
longer pendant quelques minutes la crfcte de debris qui y 
mfene, il dgpasse k peine la neige du plateau. Ge point tri- 
gonomStrique (3,292 m£t.) est un point insignifiant de la 
muraille rocheuse qui soutient au Sud le plateau du glacier. 

Devant nous, h une profondeur d'environ 1,200 metres, 
s'Stend le vallon de la Selle, d'un aspect d^solg. De r autre 
cAte se dresse, en forme de quart de cercle, TarGte de la 
chatne du Plat, affreusement d£charn6e, toute en mines, 
en aiguilles et en couloirs. 

Les brouillards se sont 61ev6s et nous sommes stirs de 
ne pouvoir compter que sur des vues restreintes. Tout le 
Nord nous est cach6, il'exception des bords du Plateau de 
Paris, et il en sera dem£mede toute vue kTEst, jusqu'k ce 
que nous arrivions k la hauteur du col de la Lauze. Nous 



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102 COURSES ET ASCENSIONS. 

allons traverser le glacier, en restant toujours pres de la 
ligne de falte, et, comme son 6tat ne fait pas sentir la n6- 
cessit6 de lacorde, nous ne nous attachonspas, maisnous 
mettons les lunettes bleues. 

Apr£s le Jandri, la cr6te rocheuse s'abaisse un peu et 
dessine la Breche de la Jassire 1 ; puis le glacier se releve 
en formant une nouvelle croupe allong^e, plus 6\e\6e que 
la pr£c6dente, et derriere celle-la, vers l'Est, s'en presentera 
une autre, encore plus haute, et ainsi de suite. Entre deux 
croupes voisines se trouvechaque fois une depression plus 
ou moins large, col ou breche donnant naissance a une 
combe ou ravin du vallonde la Selle; quelques-uns de ces 
ravins sont pratiques par les chasseurs pour monter sur le 
glacier. Nous gravissons les collines blanches, les unes 
apr6s les autres, suivantles parlies rocheuses lorsque nous 
le pouvons, escortGspar des brumes peu 6paisses; on sent 
la chaleur du soleil qui les traverse. Parfois, nous entre- 
voyons TAiguillc du Plat sedressant comme unfantdme au 
milieu des brumes ouvertes un instant et bientdtreferm^es. 

A 10 h. 15 min. nous trouvons un petit laquet gel6, ce 
qui n'a rien d'(Honnant, form6 d'une glace bleuatre avec 
un semblant de fusion a la surface. D^sormais nous ne 
voyons plus de roches d^couvertes, tout est uniform£ment 
blanc, jusqu'au col de la Lauze. 

A 10 h. 40 min. nous arrivons a un large col dont la 
neige a moitte fondue doit reposer sur de la glace ; c'est 
le col de Puy-Sali(3 *. Nous y trouvons des traces qui se 

1. Cette breche est marquee sur la carte Duhamcl, par errcur, a 
TOucst du Jandri, tandis que d'apres le textc du Guide du Haut-Dau- 
p/iine", p. 43, cllo scrait a TEst (indication rcpetce deux fois sur la 
memo page). 

2. Ce col est place sur la carte Duhamcl au sommct du « Ruisscau 
de la Cotc-Sechc », tandis qu'il devrait etro place, si nous ne nous 
trompons, au sommct do la combo des Assaludors (« Ruisscau du 
Sallidor » de la carte Duhamel), laqucllc aboutit a la coulee descen- 
dant du glacier. 



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. COURSES SANS GUIDE. 103 

dirigent vers TEst et nous les suivons par moments. De 
I'autrec6t6 du col, il faut gravir une haute Eminence ; nous 
y montons, et, comme il est 11 heures passGes, nous nous 
y installons pour dejeuner. Impossible de s'asseoir autre 
part que sur la neige : mon sac d'un c6t£, la corde roul6e 
de lautre forment nos sieges. Les brouillards ne nous ont 
pas quittSs, de temps k autre nous profitons d'une courte 
eclaircie pour risquer un oeil. C'est ainsi que je puis devi- 
ner la haute muraille de l'Ailefroide, k gauche du Plaret ; 
k l'Est la Mcije,le RMeau et les Pics de la Grave commencent 
k se d£gager. 

Nous repartons& midi. Au bout d'un quart d'heure, nous 
apercevons, k notre gauche, un profond vallonnement. 
Nous marchons alors vers le point culminant de la croupe 
que nous remontons, afindenousorienteret de determiner 
la routed suivre ult^rieurement. Cette fois-ci, nous sommes 
en vue du col de la Lauze. La premiere partie de notre 
Uche Stait accomplie. 

En r^sum6, le plateau du glacier du Mont-de-Lans forme 
un vaste plan, incline a la fois du Sud au Nord et de l'Est 
k l'Ouest, dont l'inclinaison est assez r^guliere dans l'en- 
serable.Ellediminued'environ200metresderEst^rOuest: 
du raamelon, point culminant du glacier, k l'Ouest du col 
de la Lauze (3,500 mfct. environ), au Jandri (3,292 mdt.); et 
d'4 peu pr6s la m6me quantity du Sud au Nord : du ma- 
melon Ouest du col de la Lauze (3,500 m6t.) k la Pointe de 
Muretouse (3,258 m6t.); et du Jandri (3,292 met.) k la 
Roche Mantel (3,052 mM.). 

Be la muraille qui le soutient au Sud partent une s£rie 
de collines plusou moins longues, k pentes douces, orien- 
ts vers le Nord-Nord-Ouest et dont l'altitude crolt de 
l'Ouest vers l'Est ; elles se terminent sur Tarfite, d'abord 
par des pointements rocheux j usque pr&s de laBr^che du 
Tournoux, puis par des mamelons neigeux, offrant par-ci 
par-11 des traces de crevasses. Entre ces collines se trou- 



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104 COURSES ET ASCENSIONS. 

vent les brSches suivantcs, en venant du c6t£ de l'Ouest : 
Br&che de la Jassire, — du Tournoux, — de Duret, — de la 
Montagne ou col de Puy-Salitf. 

Le col de la Lauze appartient au bassin du glacier de 
Girose 1 . II est ouvert imm^diatement au pied Ouest des 
escarpements des Pics de la Grave. Une coulee neigeuse 
en descend vers le vallon de la Selle, puis fait place k des 
pentes d^boulis schisteux, interrompus par des plaques de 
neige plus ou moins transformdes en glace. Du cdt£ de 
TOuest, il est born6 par un petit promontoire de debris schis- 
teux, sur lequel un amas de pierres abrite la bouteille tra- 
ditionnelle. Nous y arrivons a midi 35 min. etfaisons halte. 
Une caravane de cinq personnes, trois touristes avec deux 
guides, attaches k la corde, est en train de descendre; ils 
franchissent les n£v6s glacis en so dirigeant vers la rive 
droite, etle guide de t6te taille des pas. Ils nous saluent et 
nous leur souhaitons bon voyage. 

Nous sommes k l'origine du bassin du glacier de Girose, 
encadrg k TOuest par la croupe allant du col de la Lauze k la 
Pointe de Muretouse; k TEst, par la crfcte rocheuse descen- 
dant du R&teau vers le Peyrou d'Aval; et au Sud par les 
Pics de la Grave et la cr6te basse qui les relie au R&teau. Ce 
glacier, d'altitude bien plus faible que celui du Mont-de- 
Lans, forme ainsi une profonde cuvette. II est crevass^, 
d'abord du c6t6 des parois rocheuses, puis en son centre 
et dans les regions Nord. 

Nous allons suivre les indications du Guide du Haul- 
Dauphintj c'est-a-dire nous dinger vers la tache blanche 

i. Le col de la Lauze correspond, sur la carte au 80,000«, a Tendroit 
qui sc trouve place dircctement au Sud do la lettrc P des mots « Pic 
de la Grave ». La lcgcnde « col de la Lauze » dcvrait etre transporter 
vers l'Est de 5 millimetres. 

Sur la carte Duhamcl, il correspond a la coulee du glacier aboulis- 
sant a la lettre c des mots « Pic de la Grave ». Une errcur de gravure 
l'a place au point culminant de la croupe qui, do l'Jucst du col, des- 
cend vers la Poinlc de Murctouse. 



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COURSES SANS GUIDE. 105 

du col des Ruillans. Deux traces descendent dans le cirque 
qui est devant nous, et, comme il y a des chances pour 
.qu'elles aient 6vite les crevasses, nous suivrons Tune 
d'elles, celle qui est le plus h l'Est. Avant de partir, nous 
d&iichons labouteille... vierge de cartes, et nous y glissons 
la n6tre, par acquit de conscience ; puis, nous nous met- 
tons kla corde, une belle corde toute neuve... et en route. 
Depart a midi 50 min. Nous descendons rapidement 
dans une neige epaisse, en contournant d'abord le haut 
du cirque, a la base des Pics de la Grave. lis n'ont pas Fair 
commodes, ces pics; de larges bergschrunds k leur base 
et, par-dessus, des pentes d'une raideur inq,uietante. Nous 
les saluons avec respect, puis, les ayant depasses, nous 
suivons le thalweg du glacier, en marchant dans la direc- 
tion de la Cime de Rachas (Plateau de Paris), c'est-k-dire 
suivant une ligne sensiblement Nord. 

11 faut toutefois marcher avec precaution, vers le centre 
de la cuvette ; il s'y trouve des crevasses cachees, ainsi que 
nous en etimes la preuve. Nous suivions toujours la trace 
d'une precedente caravane, lorsque mon compagnon, en 
traversant une crevasse invisible, enfon^a son pied dans la 
croiite qui la couvrait et qui avait environ 30 centimetres 
d'Gpaisseur. Le sondage par le piolet indiqua le vide en 
cet endroit. 

Arrives un peu en amont du col des Ruillans, nous 
abandonnons les traces qui continuent k descendre le 
glacier; nous remontons vers l'Est, entre deux grandes 
crevasses, puis nous longeons l'arete qui descend du R&- 
teau vers le Peyrou d'Avaft et debarquons vers 2 heures sur 
une petite depression couverte de neige, unissant le n£v£ 
du glacier de Girose h celui du glacier du Vallon : c'est le 
col des Ruillans. La partie delicate de notre programme 
ftait achevee. 

Nous longeons maintenant la croupe qui se dirige vers 
le Peyrou d'Aval, puis nous descendons dans le glacier du 



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106 COURSES ET ASCENSIONS. 

Lac. La neige y est tr6s Gpaisse, tres molle, et nous y en- 
fongons parfois jusqu'aux genoux. N6anmoins, nous fai- 
sons les enjamb^es aussi longues que le permet l'ouver- 
ture de nos compas, et en vingt minutes nous sortons des 
neiges, auxquelles succ£dent des ^boulis, des roches mou- 
tonn^es couples de parties gazonn^es, letout se terminant 
en escarpements au-dessus du lac de Puy-Vachier. 

A la base Est du Peyrou d'Aval se voit une cabane d6- 
molie : c'estle refuge de la Lauze,d6truit par une avalanche. 
Nous prenons le sentier qui en part et sommes a 3 heures 
au-dessus du cirque de rochers oil git le lac de Puy-Vachier. 
Cette petite najppe d'eau d'un bleu sombre produit un bel 
eflet. De 1A, nous descendons les pentes de paturages 
d'abord tres rocailleux, puis s'am&iorant graduellement, 
vers une for6l de m^lfczes k la base du Peyrou d'Amont. 
Nous y trouvons un sentier qui nous mene au-dessus des 
chalets de Chalvach6re, k la hauteur des chalets sup^rieurs ; 
nous pr6f6rons passer prfes de ceux-ci, situSs au bord du 
ruisseau avant lorigine de la fissure profonde oil il se pr£- 
cipite ensuite avec fracas. Le sentier de la rive droite est 
tr£s poussi&reux, on dirait des cendres: aussi nos guGtres 
mouill^es sont bientdt couvertes d'une 6paisse couche 
grise. Nous traversons la Romanche k 5 heures et montons 
k la Grave ou nous nous attablons chez Juge. J'y trouvai 
Maximin Gaspard, qui devait le lendemain faire Tascension 
de l'Aiguille m6ridionale d'Arves avec M lle Paillon. Je lui 
demandai quelques renseignements sur le col du Clot des 
Cavales par lequel je dGsirais aller k la Eterarde. II me les 
donna obligeamment. Puis je me sGparai de mon com- 
pagnon qui rentrait le mfcme soir au Bourg-d'Oisans. 

COL OU CLOT DES CAVALES 

Je quittai l'hotel Juge le lendemain 13 k 6 heures du 
matin. Le ciel £tait couvert en partie, mais on m'assura qu'il 



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COURSES SANS GUIDE. 107 

faisait ce temps depuis huit jours et que les nuages sedis- 
siperaient vers midi. En route done pour la B6rarde! 

On sait que, pour aller (Je la Grave It la B6rarde par le 
col du Clot des Cavales, il faut remonter la haute valine de 
laRonianche, d'abord jusqu'aux chalets de l'Alpe du Villar 
d'Arfcne, puis jusqu'k son confluent avec le ruisseau du 
Clot des Cavales : suivant alors ce dernier jusqu'& sa source, 
ons'61feve par le glacier du Clot des Cavales jusqu'au col 
de m&me nom. On descend ensuite dans le vallon des 
Etangons qu'on suit jusqu'k la B6rarde. 

Encore fatigug des courses pr6c6dentes, jc marche mol- 
lement. Je traverse les deux tunnels bien connus, dont le 
plus long, dit des Ardoisieres, est sur le point d'etre com- 
pletement revfctu de maQonnerie. 

Lorsqu'k la sortie du Villar d'Arfcne on jette les yeux, 
en amont, sur la haute vallee de la Romanche, on voit 
eelle-ci se fermer par la rencontre d'un conlrefort des- 
cendu des flancs du Pic de Laurichard h TEst, et des der- 
nifcres pentes rocheuses du Bee de l'Homme, h I'Ouest. 
Dominant le tout, des pics neigeux s'61event au-dessus 
de la cr6te glac6e qui encercle le glacier d'Arsine et ou 
tr&ne la Montagne des Agneaux. 

La valine est ainsi divis^e en deux parties bien distinctes : 
la parlie interieure, caraet£ris6e par Taspect torrentiel de 
la Romanche qui divague en se ramifiant en de nombreuses 
branches, d'un bleu tendre clair, au milieu des d6p6ts 
caillouleux gris dont elle a couvert tout le fond de la val- 
ine; la partie sup&ieure, plus 61ev6e d'environ 300 metres, 
qu'on atteint par le sentier du col d'Arsine, comprenant 
une region de p&turages oil la riviere coule assez paisi- 
bletnent. Les deux parties sont r^unies par un ddfil^ acci- 
dents d'ou la Romanche tombe en belles cascades ; il est 
forotf par le promontoire 2,067 qui rejette la rivifcre 
contre les pentes basses des Pics de Tseige du Lautaret, 
^commence, en aval, kla premiere mont^e du sentier du 



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108 COURSES ET ASCENSIONS. 

col, au point oil la Romanche est resserr^e entre le c6ne de 
dejection du ruisseau descendant du glacier de THomme, 
et un contrefort du Laurichard. 

Je traverse rapi dement la valine basse et je monte les 
lacets du Pas de l'Ane k Falque. Le long du sentier, on 
trouve {le petits edelweiss. Aussit6t que, par une Sclaircie 
dans les rochers de droite, je vois la Romanche couler 
tranquillement dans les p&turages, je quitte le sentier et 
descends 16g6rement pour arriver dans la plaine au niveau 
de la riviere dont je longe la rive droite. Bientdt les pierres 
s'en mGlent, puis des monticules, restes d'anciennes mo- 
raines, et on d^bouche pres des b&timents de la mine. II 
est 9 heures pass^es; je m'accorde quinze minutes pour 
un dejeuner sommaire. 

Puis je prends le sentier qui remonte la rive droite du 
ruisseau; il est assez mal trac6, on le perd facilement 
dans les clapiers qui succedent k la plaine oh fut jadis le 
lac Pair. Avant de les aborder, on passe pr&s d'un joli petit 
bassin pro fond, issu d'une infiltration du ruisseau, mais 
dont l'eau est d'une limpidity admirable et d'une belle 
couleur bleu clair un peu verd&tre. 

Le pont franchi, on traverse une £norme casse provenant 
des flancs des Pics de Neige ; puis, longeant des pentes 
d'6boulis ou les toiles d'araignge sont en abondance, je 
rejoins la rive gauche du ruisseau descendant du vail on 
des Cavales. La mont^e n'est pas bien gaie; sur Ja rive 
gauche, on s'61eve par un sentier de troupeaux trac£ dans 
des 6boulis un peu gazonn^s, et cette v6g6tation cesse 
bientiM. 

Le coup d'oeil n'est pas dans le vallon, mais du c6t6 du 
Sud-Est, oil Ton d^couvre la crGte de Roche-Faurio at ec 
son col vertigineux, et la montee du col Emile Pic par le 
glacier des Agneaux. Dans le vallon m&me, on ne remar- 
que que la Grande-Ruine (sommet Nord, 3,702 met.), les 
hautes parois de Roche M6ane avec le col du Diable qui ne 



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COURSES SANS GUIDE. 109 

parattgufcre tentant; puis, bien plus modeste, le Pic Sud 
des Cavales (3,309 m£t.). 

Des replats inferieurs des Pics de Neige tombent deux 
longues cascades dont les eaux se r&inissent en un fort 
ruisseau; des rochers d6chiquet6s se dressent au-dessus 
(Telles. Dans le vallon, un grand cone d'6boulis, form6 par 
les avalanches descendues des m£mes pentes, se tonfond 
avec le point terminal d'une moraine qui remonte vers le 
Pic Sud des Cavales ; elle rejoint plus haut, et forme la 
rive gauche de la langue glaciaire s^tendant au Nord de 
la Grande-Ruine et de la Roche MGane : de l'autre c6t6 se 
prGsente un petit vallonnet resserrS entre elle et les der- 
nieres pentes des contreforts des Pics de Neige. La mo- 
raine arrive plus haut a 6tre de plain-pied avec une pre- 
miere barre de roches moutonn£es qui ferme a l'Ouest le 
vallonnet susdit. 

Je commence h voir la cr6te des Cavales, et me trouve 
un peu embarrass^ : de col classique k section parabo- 
lique, point; pas mftme une breche. J'ai devant moi une 
longue cr£te se profilant au-dessus d\in glacier; cette cnHe 
est feslonn6e sur plusieurs parties de sa longueur par des 
ariHes rocheuses £mergeant des neiges; le Pic Nord des 
Cavales (3,230 mel.) la limite d'un cot£, et le Pic Sud 
(3,309 mfet.) de l'autre. Pres de ce dernier se voit un ro- 
cher plus 61ev6 que les autres et qui est surmontG de deux 
pointes pouvant simuler les oreilles d'un cheval, d'oii le 
nom de Bonnet de la Cavale qu'il porle, si je ne fais erreur. 
Levrai col est invisible; il est cach6 par un gros mamelon 
neigeuxqui forme devant lui un gnorme bourrelet dgfendu 
par une crevasse. 

J'&ais perplexe. Le Guide du Haut-Dauphin£, lorsqu'il 
parle (p. 90) « du plus bas point de la ligne de cr6te qui 
r&init les deux pics », est peut-6tre tr£s explicite pour un 
voyageurabordantle col par le versant des EtanQons,mais 
iln'enestpas de mdme du cdt6 du Clot des Cavales. 11 



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HO COURSES tT ASCENSIONS. 

serait bon d'ajouter que le col est ouvert imm^diatcment 
au pied Nord des escarpements du Pic Sud, entre ce pic et 
le gros rocher aux oreilles, surnomnte le Bonnet de la 
Cavale. Enlre les autres rochers d^coupant la crGte descen- 
dentdes origines de couloirs pierreux me paraissant abou- 
tir k des escarpements malais^mentpraticables. 

Mais xoutes ces remarques, je ne me les suis faites qu'une 
fois l&-haut, et, pour Tinstant, j'en suis k la question : Oil 
est le col? 

Du haut de mon c6ne d'eboulis, j'examine la moraine 
qui me paralt porter un sentier sur sa crGte; elle doit 6tre 
le point de passage habituel des voyageurs. Je laremonte; 
c est une moraine module, bien ciment^e, excellente au 
pied et sans blocs g&nants pour la marche. Au bout d'un 
quart d'heure, elle s'aplatit largement et devient en m£me 
temps moraine laterale gauche du glacier. Celui-ci pr£- 
sente beaucoup de crevasses peu larges, et remplies d'eau 
ou de debris de roches et de graviers 6boul6s ; sa surface 
est tres sale. 

A midi 15 min., j'arrive par le travers de la premiere 
barre rocheuse dont j'ai parte; elle supporte des debris 
morainiques, et derriere elle, vers l'Ouest, s^tendent des 
champs de neige qui se raccordent avec les pentes basset 
du glacier. 

Je m'arr^te pendant une demi-heure pour d&jeuner et 
aussi pour fixer le point d'attaque du glacier, dont la sur- 
face est a d£couvert et me paralt trop convexe dans mon 
voisinage. Je decide de Taborder par le lit d'un ruisselet 
descendant a Intersection form^e par Vextr6mit£ Nord 
d'une deuxieme barre rocheuse, qui supporte directement 
la base du glacier de ce cdt6 t avec les pentes de la mo- 
raine qui lui fait suite. Une fois au haut de celle-ci, j'en- 
tamerai les n£v£s de faQon k passer sur la gauche d'un gros 
rocher, le dernier vers le Sud d'une serie d'ilots rocheux 
enceignant, vers le Nord, la partie sup^rieure flu glacier. 



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COURSES SANS GUIDE. ill 

En route! Arriv6 h moti ruisseau, je commence a monter 
dans les blocs qui garnissent son lit, les £boulis sableux 
de la rive gauche, d'une instability toute morainique, me 
faisant renoncer absolument & leur usage. La partie sup6- 
rieure du lit 6tait couverte d'une bande de neige glac6e od 
je m'61fcve en taillant des pas, et je suis h 1 h. 45 min. au 
haut de la seconde barre rocbeuse. 

Je remonte doucement les pentes, en grands lacets, la 
neige 6tait un peu molle et assez fatigante h la marche. 
Neanmoins, au bout de vingt minutes, je suis 6tabli k la 
base et h Tombre de mon rocher (alt., environ 2,900 met.). 
Apres quelques instants de repos, je contourne mon ro- 
cher par la gauche, en proGtant des solutions de continuity 
existant entre la roche et la surface du glacier, laquelle 
6tait transform^ en glace dure dans le voisinage. Arrive a 
sa partie supSrieure, je remonte les debris qui le couvrent, 
puis reprends les pentes de ngvgs ; la neige, devenue tr£s 
molle, et reposant probablement sur une surface glac^e, 
rend mespas glissants, me fatigue beaucoup, et... les arrets 
se raultiplient. 

A 3 heures, je dois Gtre h. environ 3,000 metres. La con- 
vexite du glacier me cache I'arfcte qui le domine, mais je 
vois I'ombre allong^e des oreilles du Bonnet de la Cavale 
se projeter en pointes sur la neige. La pente devient plus 
douce, et je suis bient6t en vue d'une. cr6le disloqu^e. Je 
me dirige vers Tune des 6chancrures, celle qui m'avatt 
paru la plus basse et que j'avais prise provisoirement pour 
le col; elle etait situde au Sud d'une pointe rocheuse z6- 
br6e d'une belle crevasse. 

Jarrive, vers 3 h. 15 min., en vue du versant des Etan- 
$ons. II fait un temps superbe, pas un nuage au ciel, pas 
de vent; je m'assieds avec d^lices sur les rochers ensa- 
leilles. J'examine aussit6t les abords de ma position. 

Le versant qui donne sur les EtanQons est form6 par un 
Yallon pierreux enserr^ entre deux £perons descendant de 



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112 COURSES ET ASCENSIONS. 

chacun des Pics des Gavales. L'arfcte ou je me trouve 
donne naissance k une s£rie de couloirs pierreux, sans la 
moindre trace de neige, se terminant au-dessus du vallon 
par des pentes que je ne puis voir. A mon extreme gauche, 
le longde TarGte et contre elle, descendant vers l'Ouest, du 
Pic Sud des Gavales, se voient des pentes neigeuses, et un 
couloir descendant imm£diatement a c6t6 du m£me pic se 
montreplein de neige, apres une courte descente dans des 
gboulis sableux, puis une petite chemin£e rocheuse me 
semblant tr&s bonne. 

Aussit6t je me pose la question : La depression neigeuse 
est-elle le col? forme-t-elle Tunique passage, ou bien la 
descente est-elle praticable en plusieurs points de la 
crfcte? 

En attendant la solution du probleme, examinons le 
panorama. II n'est pas bien Gtendu. Du c6t6 de l'Ouest, on 
est en vue de toute I'arGte du Plaret, depuis la T6te de la 
Maye jusqu'au Rkteau inclus; dans ce tableau ressort par- 
ticulierement la T6te de la Gandoliere (3,549 met.), dont la 
forme Ii6re fait songer k un petit Cervin, avec sa plaque de 
n6v£s et ses blancs couloirs. La T&te des F^toules se voit 
pres de la T&te de la Maye, puis viennent la Grande-Aiguille, 
le Rocher de TEncula, la T6te de TEtret, TAiguille des 
Arias. La Meije est invisible. Du c6t£ de l'Est, le massif de 
Combeynot se trouve devant la depression form£e par la 
valine de la Dora Riparia; k sa gauche se pr£sente toute 
une s£rie de cimes appartenant a la fronti&re italienne, 
dans la region du Mont-Cenis; le Chaberton (pres de 
Brian^on) termine la vue. 

Apr^sunreposd'environ une heure,ilfaut songer afaire la 
reconnaissance du vrai col. Je monte surun rocher k proxi- 
mite pour examiner les passages environnants, mais je ne 
puis voir oh ils aboutissent. Alors, je descends mon couloir, 
dans des £boulis de grosses pierres,et j'arrive en quelques 
minutes au bord d'escarpements que je ne cherche pas a 



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COURSES SANS GUIDE. 113 

explorer da vantage ; je remonte, et je me decide a prendre 

le couloir neigenx. Ce qui m'avait d6lourn6 d'aller le voir 

deplus pres, c*6taient quelques crevasses qui se trouvaient 

dans son voisinage. Je quitte ma br^che a 4 h. 40 min. ; 

je longe le bord inferieur d'une bergschrund ; les n6v6s 

ploughs dans Tombre avaient d&ja regel6 et formaient un 

terrain solide. Me voila devant le mamelon neigeux qui 

couvre le passage ; je traverse la crevasse en un point oil 

ellen avait que peu de largeuret en taillant quelques pas; 

derriere le mamelon, nouvelle crevasse a deux pas du col : 

je la tourne par sa droite, et suis enfin au veritable col vers 

4 h. 50 minutes. 

Une bolte de corned beef, qu'on avait dft sortir d'un pe- 
tit am as de pierres oil elle avait 6t6 cach6e, regoit mon nom, 
et je la replace dans sa niche. Maintenant, il est tard, il 
s'agit de d6valer le plus vite possible, Je commence la des- 
cente a 5 heures. Quelques metres d'£boulis sableux font 
place a la roche nue incessamment balay^e par les eaux de 
fusion des neiges voisines ; son inclinaison est assez forte, 
mais la roche est tres bonne. Au bout de quelques minu- 
tes, je suis au bord de pentes couvertes d'une neige glac6e 
l£gerement fondante a la surface. Je longe les avancements 
rocheux a ma droite, la neige durcie me semblant trop in- 
clude pour une glissade; elle £tait, en outre, recouverte 
par places d'amas de graviers et de pierrailles provenant 
des Sboulements des rochers sup^rieurs. 

Vers 5 h. 10 min. la couche superficielle de neige molle 
plus Spaisse me permet de descendre suivant la ligne de 
plus grandepente, puis je me livre a une franche glissade. 
Tout a coup, j'aper^ois, a quelques pas sur ma droite, un 
gobelet en t61e, oubliS ou perdu parun tourist e, peu t-6tre 
un chasseur alpin. Je lemetsprgcieusementdans mon sac, 
ce sera le troph^e de ma course. 

A 5h. 30 min., fin des pentes de neige. Devant moi 
s'Gtend un clapier, et a ma gauche, vers le Sud, se voit 

AJWUAIRB DE 1891. 8 



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114 COURSES ET ASCENSIONS. 

un monticule (ancienne moraine?). A son extr6mit6, je 
trouve une espfece de sentier plus ou moins bien marqu6 « 
par des traces, comme qui dirait des empreintes de talons 
enfonc^s avec force dans le sol ; il descend le long de la 
rive gauche d'un large couloir d'avalanches h pente tres 
raide, aboutissant k des escarpements. Je le suis, puis, 
arrive aux premieres roches moutonn^es, il tourne & 
gauche et devient plus visible ; mais il est bien plus diffi- 
cile h discerner au milieu des traces laissees par les trou- 
peaux, et je le perds souvent. 

Durant toute la descente, on admire la chatne de la 
Meije, dont les rochers se revGtent d'une teinte de plus en 
plus chaude, au fur et & mesure du dgclin du soleil. 

Je t&che de descendre en appuyant constamment vers le 
Sud. J'arrive au bord d'escarpements, et, en franchissant 
un mauvais pas sur quelques solides asp£rit6s de la roche, 
je me glisse dans un couloir; il me permet degagner un 
replat gazonn6 au prix d'un nouveau passage semblable au 
pr6c£dent. Ce pas franchi, je regarde d'od je viens. En haut 
se dresse une muraille escarpSe, noircie par des filets d'eau 
et garnie d'un petit gazon sur sa droite; du m&me cdt6 
descend un couloir dont l'ouverture se projette sur le ciel. 
II 6tait 6 heuresje continue ma route, en me dirigeant sur 
la gauche de la T6te de la Gandoltere. Voici des pentes de 
rhododendrons qui me ramfcnent vers un sentier. Apr6s la 
travers^e d'une ravine, j'arrive en vue d'un ruisseau que je 
passe au pied de la cascade qu'il forme, et sur la rive gau- 
che duquel se trouvent des roches surplombantes verd&- 
tres : il est 6 h. 50 minutes. Je suis sauv£, au moins, de la 
crainte de rester sur la montagne. Je me dirige vers le 
ruisseau des Etan^ons d'oti je jette un dernier coup d'oeil 
sur la Meije dor^e par les rayons du soleil couchant; le 
glacier Carr6 semble un tapis de braise. 

Je vais suivre la rive gauche du ruisseau afin de ne pas 
manquer la passerelle. La marche est encore rapide dans 



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COURSES SANS GUIDE. 115 

ces gros blocs, et je descends a grandes enjamb£es. Un 
Snorme rocher, couch£ au milieu du vallon et pres duquel 
passe le torrent, donne l'illusion d'une grande cabane ou 
d'un ponceau perch6 sur des blocs. An bout d'une demi- 
heure un sentier me m6ne a une passerelle £tablie sur le 
bras principal du ruisseau qui en cet endroit forme quel- 
ques lies. G'est une simple poutrelle, que je traverse en 
fichant mon piolet au milieu du courant, ne me sent ant 
pas assez 6quilibriste pour la traverser sans point d'appui. 
Maisje ne puis passer les autres branches qu'en patau- 
geant dans l'eau. Ouf ! me voila sur la rive droite. 

II fait nuit, le ciel est clair; la journGe a 6t6 chaude et 
les ruisseaux grondent avec fracas. lis paraissent sinistres, 
avec leur ecume blanche au milieu des ombres, mais leurs 
eaux sont tifcdes ainsi que l'air du vallon. 

Ne voulant pas perdre de temps a la recherche du sentier, 
toute descente devant mener a la BSrarde, je longe la rive 
droite du torrent. Je chemine souvent dans des gboulis 
d^sagr^ables, assaisonn6s de broussailles, de genSvriers 
6pineux, de rhododendrons glissants. Je commence a Gtre 
ud pen affaibli. 

Apres la travers^e du ruisseau de la Clause, je trouve le 
bon sentier, puis, arrive aux pentes couvertes par le cla- 
pier qui s^tend au pied de laTMede la Maye, je le perds... 
Mors, je me d6bats p6niblement au milieu d'6normes 
blocs ; une v6g6tation vigoureuse s'est empar^e de leurs 
intervalles et tantdt me facilite le passage, tantdt me le 
rend plus difficile, pendant que le torrent blanc d'Scume 
rugit a peu de distance au-dessous de moi. 

La lumi&re de la lune, venant par-dessus le replat de la 
Tftte de la Maye, semble indiquer un passage vers l'Ouest. 
Led6bouch6 du V6n6on aupr£s de la B^rarde est cach6; 
les pentes de la TGte de la Maye paraissent se joindre a 
celles de la rive gauche du vallon de la Pilatte.Cependant, 
je suis par le travers du vallon de la Bonne-Pierre, et j'en- 



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116 COURSES ET ASCENSIONS. 

tends les aboiements des chiens de la cabane des bergers. 

Cela jette, malgr6 moi, un doute dans mon esprit. Je 
m'arrfcte et j'allume une bougie; je consulte ma carte; 
c'est bien cela, il faut continuer k suivre les pentes et n£- 
gliger cetie clart£ trompeuse qui me vient du ciel ; je ne suis 
pas loin du glte. 

Je continue k me hisser d'un bloc kTautre, et,plusd'une 
fois, je me demande si je ne ferais pas mieux de bivoua- 
quer ; la temperature £tait tr6s douce, les rochers ne man- 
quaient pas, non plus que le bois qui etait abondant. La 
bougie aliunde me facilite la marche. Enfin, il me semble 
apercevoir une lumiere lointaine, tr6s faible : ce doit 6tre 
le chalet-hdtel, c'est le gite, le repos. En m&me temps, les 
£boulis deviennent meilleurs, les gros blocs disparaissent 
et le ruisseau s'Gloigne de la pente. Puis je trouve un pre- 
mier champ labour^. Sauv6 ! Je descends en traversant 
des pr6s, quelques champs. Quelle jouissance que de pou- 
voir marcher sans 6tre oblige de surveiller tous ses mou- 
vements, d 'assurer tous ses pas! Enfin, j'arrive sur un 
sentier, j*6teins ma bougie. Le sentier me conduit au pont, 
oil je m'arr&te quelques instants. Je fais mes ablutions 
dans les flots du V6n6on, et d'un pas plus l£ger, encore 
que bien pesant, je me dirige vers le chalet-hdtel. II 6tait 
prfcs de 10 heures du soir. 

Edmond Hitzel, 

Membre du Club Alpin FrangaU 
(Section de Briangon). 



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IV 

L'HISTOIRE DU MONT-ROSE 

AVANT [1855 
(Par M. Pierre Puisbux) 

I. — LA LCGENDE. — LES PRCCURSEURS 

Tout ce qui louche k Thistoire des Alpes est assure au- 
jourd'hui de trouver un public, sinon tr6s gtendu, au moins 
Yivement sympathique. On peut la comprendre de plu- 
sieurs manieres : ou bien sonder k coup d'hypotheses r an- 
tiquity fabuleuse des Ages g£ologiques; ou bien rechercher 
les vestiges qu'ont pu laisser dans la race et dans la langue 
des invasions germaines ou sarrasines dont aucun docu- 
ment n'atteste la r£alit6; ou enftn se limiter k la p^riode 
toute moderne ou les montagnes, longtemps consid6r£es 
avec indifference, sont devenues l'objet d'une curiosity 
ardente et d'un enthousiasme pouss£ quelquefois jusqu'au 
sacrifice de la vie. Si Ton se place k ce point de vue plus 
modeste, qui est le mien, on peut dire que l'histoire du 
Mont-Rose est en pleine lumiere. II est peu probable que 
les chercheurs futurs ajoutent aucun fait de quelque im- 
portance k ceux qu'ont recueillis dans des publications r£- 
centes MM. Coolidge et Conway. II serait difficile d'etre plus 
substantiel et mieux inform^ que nos collegues anglais. 
Si je ne me suis pas borne au simple rdle de traducteur, 



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118 COURSES ET ASCENSIONS. 

c'est dans l'espoir de donnerpar mes souvenirs personnels 
plus de vie h certains details et de presenter un aperqu 
d'ensemble des explorations du Mont-Rose dans une forme 
mieux appropriee au gotit des lecteurs frangais. 

Au premier coup d'oeil jete sur une carte generate des 
Alpes, on verra que la ligne de fatte, dans sa partie la plus 
eievee, la plus riche en glaciers, s'infl6chit deux fois h 
angle droit en sens oppose. L'un de ces bastions saillants 
est le Mont-Blanc, l'autre est le Mont-Rose. Dans chacun 
de ces angles, les cimes de premier rang se pressent et 
s'entassent, laissant k peine les torrents s'echapper par de 
sombres gorges. A Texterieur, au contraire, les montagnes 
s'abaissent sans transition, et des valines riantes s'ouvrent 
en plaine apres quelques lieues de parcours. 

Cette opposition si nette a des consequences connues de 
tous. Que Ton gravisse une hauteur des environs de Lyon, 
du Jura meridional, de la Suisse romande ou de la Savoie, 
toujours on verra. le Mont-Blanc dominer avec une supe- 
riority presque insolente. II semble seul sur Thorizon et 
relfcgue tous ses rivaux dans Tinsignifiance. Du Mont-Rose, 
il n'est pas question -, il se dissimule au troisieme plan, 
derriere une troupe d'orgueilleux satellites qui volontiers 
se font prendre pour leur mattre. II existe une vue prise 
de la Gemmi, oil un topographe habile, von Welden, qui 
avait pourtant consacre plusieurs etes k retude du Mont- 
Rose, s'y est trompe et a cru le reconnaitre dans une cime 
qui est en r£alit£ le Dom. 

Passez maintenant la frontiere, et parcourez les plaines 
du Piemont et de la Lombardie. Vous chercherez en vain 
le Mont-Blanc : le Mont-Rose a pris sa place. II n'est pas 
seul, mais il est roi. Aucun massif alpin n'approche de sa 
masse et de sa profusion de hautes cimes. Aucun ne jette 
par ses deserts neigeux une note plus edatantedans le p&le 
azur du ciel italien. De Milan h Turin, c'est vers lui que se 
tournent tous les yeux alters de fratcheur, par les jours 



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LH1ST0IRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 119 

brtklants de T6t6. Aussi est-ce par ce cdt6 que nous voyons 
le Mont-Rose aborder la scene historique. D6s le premier 
tiers du stecle, le Val Anzasca, le Val Sesia, sont connus 
dans leurs traits essentiels. Tout est t£n6bres vers le Va- 
lais,etla carte de von Welden (1824) ne donne des valines 
de Saas et de Saint-Nicolas qu'une esquisse informe. « On 
ne peut, dit-il, recommander leur visite qu'k ceux qui 
tiennent absolument a connaltre le Mont-Rose sous toutes 
ses faces. » Aussi Gressoney et Macugnaga seront d&jk c£- 
16bres dans le monde lettrd, alors que Zermatt, blotti au 
fond de d£fll6s sombres, n'aura requ que de rares visites et 
devra attendre longtemps encore sa brillante revanche. 

Pour bien d'autres motifs, les flancs mgridionaux du 
Mont-Rose Gtaient mieux prepares h recevoir les explora- 
teurs. La valine qui en ouvre l'acc&s du c6t6 Suisse est 
pauvre, sterile, isol6e du monde. 11 n'est personne encore 
aujourd'hui qui ne soit frapp6 des dehors rudes de ses ha- 
bitants et de Taspect miserable de leurs demeures, sur les- 
quelles tranchent sans intermediate de splendides hdtels. 
Des habitudes actives et industrieuses avaient pr^valu de 
bonne heure dans les valines italiennes. Un courant r6gu- 
lier Emigration y entretenait l'esprit d'aventure et les 
traditions d'hospitalite. Ghaque ann£e voyait s'glever r£l£- 
gante maison de quelque commerQant enrichi, heureux de 
revenir se fixer sur le sol natal. Des filons auriferes, suivis 
et exploits jusque dans la region des neiges Gternelles, y 
avaient fait surgir les cabanes les plus 61ev£es de l'Europe. 
Par la, les habitants s'6taient familiarises avec cette zone 
inhospitali&re dont les p&tres valaisans continuaient k 
s'&arter comme d'une region maudite. 

C'est, comme on sail, aux savants genevois et, en pre- 
miere ligne, k Saussure qu'est due Timpulsion qui a eu 
pour r&ultat la conquete dispute du Mont-Blanc. On s'at- 
tendraitavoir Turin ou Milan pris comme quartier general 
P*r les explorateurs du Mont-Rose. 11 n'en est rien : l'hon- 



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120 COURSES ET ASCENSIONS. 

neurde la premiere reconnaissance, effeclu6e en 1778, re- 
vient tout entier aux habitants de Gressoney-Saint-Jean, 
dans le Val du Lys. 

Le mobile qui dgtermina ces hommes simples et peu 
instruits k passer du projet h l'exGcution n'a m£me rien eu 
de scientifique. Expose a la vue de tout un peuple, et en 
mftme temps tr6s mal connu dans sa structure intime, le 
Mont-Rose 6tait un th6&tre tout d£sign6 pour la Iggende. 
Scheuchzer le nomme dfcs 1751 dans son itingraire des 
Alpes. Bien des voyageurs en avaient vu d'assez pres les deux 
versants en franchissant les cols du Saint-Th6odule ou du 
Monte Moro, utilises de temps immemorial pour les com- 
munications avec la Suisse. Le premier de ces deux pas- 
sages avait m6me excite quelques preoccupations dans les 
spheres officielles. Un arr£td du due de Savoie, en date de 
1687, present d'y construire un fort et d'y 6tablir une gar- 
nison de soixante-dix hommes pour s'opposer k la rentrGe 
des Vaudois expuls6s du Piemont. On peut douter que les 
soldats se soient accommod^s d'un s£jour si rude; mais 
les fortifications furent faites,et Adolphe Schlagintweit, en 
1851, en a encore trouv6 des vestiges 1 . Parfois quelques ha- 
bitants de Zermatt franchissaient,pour aller en p&lerinage 
aux sanctuaires du Val Anzasca, les precipices du Weiss- 
thor; convaincus^ureste^u'illeurarriveraitmalheur, s'ils 
tentaient pour tout autre motif cette p^rilleuse aventure*. 
Mais il est impossible d'ex^cuter le circuit complet en gar- 
dant constamment la vue des m&mes cimes. Les identifier 
sous deux aspects dissemblables n^tait pas, en Tabsence 
de bonnes cartes, un probleme facile. On pouvait ais&nent 
s'exag6rer l'etendue du massif glaciaire qui limite vers le 
Nord les trois bassins contigus du Val Sesia, du Val du Lys 
et du Val d'Ayas. 

Derrtere cette muraille, rdputee infranchissable, l'imagi- 

1. A. et H. Schlagintweit, Neue Untersuchungen. 

2. Forbes, A lour of Mont- Blanc and Monte Rosa. 



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LHISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 121 

nation populaire plagait une valine ferm^e de tous c6t6s 
paries gl&ces. Les bonnes gens racontaient de cet Eldorado 
plus de merveilles que les pontes persans parlant de la 
valine de Cachemire. Les faits ne manquaient pas pour 
fermer la bouche aux incr^dules. Des montagnards em- 
portes k la poursuite des chamois avaient aper^u de loin 
la valine mystGrieuse, tapiss£e de forGts Gpaisses, de vertes 
prairies que ni hommes ni troupeaux n'animaient de leur 
presence. Au milieu coulait une onde claire. Une rangGe 
depommiers croissait surune rive, une avenue de pruniers 
sur lautre. Pour confirmer leur dire, on assiirait que des 
pommes rouges, ressorties parquelque passage souterrain, 
flotlaient sur la Vifcge en automne. Tous les chamois du 
pays, ceux m6me de tout le Valais, disparaissaient & la 
mauvaise saison et venaient hiverner dans la vall6e per- 
due 1 . 

Fallait-il renoncer h la vue, a la possession de toutes ces 
merveilles? Elles gtaient plac^es, disait-on, sous la garde 
des g^nies. Un chasseur entreprenantavait franchi la limite 
impos£e par eux. II §tait mort pr6matur6ment l'ann^e sui- 
vante,emportantdans la tombe le secret de la route suivie. 
On m on trait aux voyageurs,pr&s de Macugnaga, une source 
volumineuse s^chappant d'une grotte. Dans une ann^e de 
sScheresse, assurait-on, le passage s'^tait trouv6 libre. Deux 
chercheurs s'y 6taient introduits et avaient trouvg le che- 
min d6sir£. Une nouvelle irruption des eaux Tavait fermd 
pour toujours*. 

Quelques habitants de Gressoney, assez crSdules pour 
attribuer un fondement k la lGgende, point assez pour en 
redouter les menaces, rgsolurent de s'associer pour un 
voyage de dScouvertes. A leur t&te 6tait un tout jeune 
homme, Jean-Joseph Beck, chasseur intr£pide et passionnS. 
La chose se flit peut-fctre pass6e en conversations, si les 

1. Javblle, Souvenirs oVun Alpiniste. 

2. Mrs Cole, A lady's tour round Monte Rosa. 



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122 COURSES ET ASCENSIONS. 

gens d' Magna, commune rivale et toute voisine, n'avaient 
form£ de leur cdt6 un projet semblable. Le bruit s'en r6- 
pandit et prgcipila les 6v6nements. 11 fallait agir, sous 
peine d'etre devanc6, de perdre l'honneur et les benefices 
de la priority. Pr6s de partir, un scrupule vint aux future 
explorateurs. De m6me qu'& Jacques Balmat pr£parant la 
d6faite du Mont-Blanc, il leur parut ndcessaire de s'ad- 
joindre un homme instruit, un monsieur, capable au besoin 
d'attester la ddcouverte et de la faire valoir aupr&s des 
pouvoirs publics. Get auxiliaire indispensable se trouva 
dans la personne de Nicolas Vincent, propridtaire de mines 
d'or. lis allerent, au nombre de sept, passer la nuit aux 
chalets de la Gabiet-Alp, avec tout l'attirail de provisions 
jug6 nicessaire k leur enlrcprise. 

Dans l'dtat d'enfance ou se trouvait alors l'alpinisme, il 
6tait difficile de trouver un lieu plus propice & une expe- 
dition de ce genre. Au fond de l'admirable valine du Lys, 
les cataractes de glace, bravant Texposition du midi, 
descendent en flots presses sur plusieurs kilometres de lar- 
geur. A droite s'61eve une cime pyramidale, d'aspect majes- 
tueux et lourd, etqui porte aujourd'huijpar un juste hom- 
mage, le nom de Vincent. Elle est la preface d'une s6rie 
de d6mes neigeux, dissimulds par la perspective, et qui 
vont rejoindre le Mont-Rose. Cette chaine ne s'abaisse pas 
d'un seul coup sur le glacier du Lys. A mi-cote regne une 
suite de plateaux dtagds, a peu pr&s comme ceux qui val- 
lonnent le flanc oriental du Ddme du Gouter, et facilitent 
l'acc&s du Mont-Blanc. Seulement, dans le cas du Mont- 
Rose, un promontoire rocheux, le Hohes Licht, entre dans 
la region des glaces bien plus avant que ne le fait la mon- 
tagne de la Gdte ; le n£v£ qui lui fait suite est d'une admi- 
rable douceur, sans crevasses dans les bonnes ann£es, et 
le risque des avalanches y est ndgligeable. 

Ce fut par cette voie naturelle que s'avanc£rent nos ex- 
plorateurs, li£s a la corde k une toise de distance les uns 



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L'BISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 125 

des autres. La garantie 6tait mediocre contre les crevasses 
caches. Cela valait mieux cependant que % de se tenir & un 
mGme b&ton, comme le firent quelques amines plus tard 
les guides de Saussure, ou de se donner simplement la 
main, ainsi qu'il 6lait d'usage de faire au Saint-Th6o- 
dule ! . Cheminant avec prudence et lenteur h travers ces 
deserts de neige, ils atteignirent au milieu du jour le col 
qui se dessine entre le Lyskamm et le Mont-Rose. Un Hot 
pierreux qui leur servit d'observatoire a gard6 depuis le 
nom de Rocherde la D6couverte(Entdeckungfels).Ge qu'ils 
virentne rtalisaitsans doute que bien imparfaitement leurs 
esp&rances. Partout le morne hSrissement des pics nei- 
geux. A peine sur la gauche, dans une perspective fuyante, 
un coin de verdure et quelques maigres bouquets de m6- 
l§zes. Ni maisons ni troupeaux : rien en somme de bien 
engageant, si ce n'est cette solitude m&me, qui pouvait 
laisser croire que Ton se trouvait en face d'un monde in- 
connu. D'ailleurs, le fond de la vall6e restait invisible. Pour 
lui arracher son dernier secret, le seul moyen dtait d'y 
descendre ; mais en peu de minutes on se vit arr6t6 par un 
mur de glace vertical. L'obstacle existe toujours : il con- 
tract les touristes qui passent le col du Lys d'allonger 
leur route en remontant d'une centaine de metres dans la 
direction du Mont-Rose, si mieux ils n'aiment tenter une 
traverse un peu scabreuse par le flanc du Lyskamm. 

Ni Tune ni l'autre de ces alternatives ne s6duisit Nicolas 
Vincent et ses compagnons. lis reprirent le chemin de 
leurs foyers, ou Tannonce de leur dGcouverte excita plus 
d'enthousiasme qu'ils ne paraissent en avoir ressenti eux- 
mftmes. On en 6crivit k Turin ; les administrateurs et les 
hommes de science s'6murent. On d6cida de renouveler 
Tentreprise, avec des moyens materiels plus efficaces. Cette 
seconde expedition eut lieu en 1780; mais, en d^pit d'un 

1. A lady's tour round. Monte Rosa, p. 382. 



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126 COURSES ET ASCENSIONS. 

grand atiirail d'6chelles ct de cables, le raur de glace fut 
encore jug6 trop formidable. Un autre motif 6tait d'ailleurs 
venu refroidir le x6le des voyageurs. L'un d'eux,dou£ d'une 
rue perQante, distingua sur un pAturage de la valine mys- 
t6rieuse une bande de paisibles ruminants, Svidemment 
domestiques. On se trouvait done en presence d'une valine 
connue et habitue : la pnHendue dScouverte se rgduisait a 
une b^vue ggographique. Cette simple constatation coupa 
les ailes de la l^gende dans son pays d'origine. Mais elle 
avait eu le temps de faire son chemin. Saussure, quelques 
ann£es plus tard, en entendit parler k Turin comme d'un 
fait av6r6. Ge n'est qu'apres une enquGte faite sur place 
qu'il reconnut la \6vit6. Longtemps encore l'Eden inac- 
cessible a fascin§ l'imagination naive des montagnards 
et fourni un th6me fertile h leurs causeries du soir. Plus 
d'un p&tre valaisan y croit encore de toute son 4me. 

Qu'avaient done vu les Argonautes de cette nouvelle 
Toison d'Or, par malheur aussi fabuleuse que l'autre?Tout 
simplement les p&turages du Riflelberg et de Hohbalm, 
avec un coin bois6 du vallon de Z'Mutt. Saussure, il est vrai, 
et Javelle apres' lui, ont cru quil s'agissait de TAlpe de 
Pedriolo a Torigine du Val Anzasca. Mais cette opinion, en 
disaccord avec la tradition locale, qui place l'Entdeckung- 
fels au pied du Lyskamm, Test plus encore avec le r£cit 
original de Joseph Beck, partiellement public par les soins 
du Club Alpin llalien 1 . Quoi qu'il en soit, on aurait tort de 
regarder la tentative des jeunes gens de Gressoney comme 
d6nu£e d'importance. EUe a pr6par6 et rendu possibles les 
m^morables explorations deZumstein. D'apres I'Etat-major 
suisse, l'Entdeckungfels est situ6 a 4,200 met. d'altitude. 
Jamais hauteur pareille n'avait6t6 atteinte dans les Alpes. 
Plusieurs ann6es devaient s'^couler encore avant qu'elle 
fut d6pass6e au Ddme du Gouter par les chasseurs de Saint- 

i. Bollettino del Club Alpino Ilaliano, 1884. 



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L'lLlSTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 127 

Gervais et les crislalliers de Chamonix. Nicolas Vincent et 
Joseph Beck meritent done de garder dans les annales des 
Alpes une place honorable. 

Les glaciers qui m&nent au col du Lys apparaissent dans 
toute leur splendeur vus de Turin ou des hauteurs de la 
Superga. Milan et le lac d'Orta voient une autre face du 
Mont-Rose, inGniment plus grandiose et plus abrupte, et 
qui, contempl6e de pres, oflre un site a bien des 6gards 
sans rival. Le Val Anzasca ouvre pour y arriver une voie 
directe et sdduisante. Tapiss£ dans sa partie inferieure 
d'une riche v6g6tation, vergers, vignes et ch&taigniers, 
sem6 de maisons coquettes, d'Gglises aux fresques 6cla- 
tantes,ilsemble se terminer une premigre fois klabarriere 
boisSe du Morgen. L'obstacle ddpassS, on voit s'ouvrir un 
nouveau bassin, riant encore, quoique d'un caract&re fran- 
chement alpin. Les prairies encadrees d'arbres r^sineux se 
contiiment jusqu'k une arcade glacSe d'oii la riviere sort 
en mugissant. Gette fois, e'est bien fini : d'un seul jet monte 
k 2,500 m£t. dans les airs une ceinture de precipices, fabu- 
leusement charges de glace & leur cime, et se renvoyant 
par 6chos prolong^ le tonnerre incessant des avalanches. 
Nolle montagne en Europe n'oflre dans le sens vertical un 
dlploiement plus gigantesque : aucune ne semble avoir 
accumute plus de defenses contre 1* ambition des grim- 
peurs. De nos jours encore, malgr6 tous les progr^s qu'a 
r6alis£s Tart des ascensions, gravir le Mont-Rose par ce 
c6t£ est une entreprise qui approche de la limite des forces 
humaines et que ne saurait encourager une prudence 
s^vfcre. 

Un gentilhomme italien, le comte Morozzo, la tenta 
cependant avec la t£m6rit6 de Tignorance, peu d'ann^es 
aprfcs la seconde expedition de Vincent. Un bref compte- 
rendu de son voyage a 6tk adress6 en 1788 & TAcad^mie de 
Turin, et rgcemment remis en lumifcre par notre collogue 
M. Charles Rabot. Morozzo s'avan^a avec une escorte de 



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128 COURSES ET ASCENSIONS. 

montagnards sur le glacier de Macugnaga jusqu'k une 
hauteur qu'il estime & 2,900 metres. Des diflicultes jugees 
insurmontables se dressfcrent alors devant lui, et il se 
rendit, sans objection aucune, k Topinion des guides, qui 
lui conseillaient la retraite. Les obstacles serieux ne com- 
mencent en realite que beaucoup plus haut. Mais, efrt-on 
montre plus d^nergie et de perseverance, il est clair que 
le resultat n'eftt pas ete different. La tentative de Morozzo, 
en avance sur son siecle, est toutefois remarquable en ce 
qu'elle est la premiere qui ait ete dirigee proprement contre 
le Mont-Rose. La seule conclusion qu'il flit possible alors 
d'en tirer, c'est que la montagne, attaqu^e par Macugnaga, 
promettait de se bien defendre. 



II. — LA SCIENCE AU MONT-ROSE. — SAUSSURE. — ZUMSTEIN 

Le voyage de Saussure (1789) marque un progrfcs au- 
trement important dans la connaissance du Mont-Rose, 
bien qu'il n'ait pas entrepris de le gravir. Son but principal 
etait de mesurer la hauteur de ce fatte glaciaire, qui 
s'annongait k distance comme un dangereux rival pour 
le Mont-Blanc. Saussure appartient h cette lignee peu 
nombreuse d'observateurs penetrants qui savent, en face 
d'un spectacle nouveau, s'extasier aux bons endroits, sans 
attendre que la critique les leur signale. La variety des 
apergus, la rectitude des jugements semes dans son mo- 
numental ouvrage en rendent aujourd'hui encore la lecture 
aussi attrayante que profitable. Instruit, sans aucun doute, 
des tentatives de Nicolas Vincent et de Morozzo, l'illustre 
Genevois choisit la route du Simplon, remonta le Val An- 
zasca, et vint planter sa tente sur l'Alpe de Pedriolo, dont 
le site splendide lui a inspire des lignes eloquentes. Le 
lendemain, un peu incommode par le froid de la nuit, il 
fit avec quelque peine l'ascension du Pizzo Bianco. Ce bel- 



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J. 



ANMCAIRK DB 1891. 



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L'fllSTOlRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 131 

y&lere r^pondait on ne peut mieux k ses desseins. Comme 
on peut en juger par la gravure ci-jointe, il avait devant 
lui un gigantesque rideau de glace, couronne de plusieurs 
pointes a peu pres 6gales. Par un curienx hasard, Saus- 
sure, observateur ordinairement trfcs exact, s'est ici dou- 
blement tromp6 dans ses mesures. 11 a vise, non la plus 
haute cirae, mais la Zumsteinspitze, situee plus au Sud et 
inferieure de 65 metres. C'est ce qui resulte de la planchc 
ins6r6e k la fin du lV e volume du Voyage dam les Alpes. 
D' autre part la hauteur calcuiee par lui, que Ton s'attendrait 
k trouver trop faible, depasse au contraire de cinquante 
toises l'altitude reelle du point culminant 1 . Ges chiffres 
compares a ceux que Saussure avait obtenus au Mont- 
Blanc laissaient au colosse Savoyard une superiority sen- 
sible. Mais d'autres evaluations de la hauteur du Mont- 
Blanc avaient ete faites, et si Ton acceptait Tune des plus 
en cr&lit, due au physicien de Luc,le premier rangpassait 
au Mont-Rose. Aussi l'opinion qui decernait k celui-ci le 
litre de point culminant des Alpes trouva-t-elle promp- 
tement des defenseurs. Ce n'est qu'apres la publication 
des mesures du colonel autrichien von Welden (1824) que 
la verite pr^valut definitivement. 

« Peut-etre, adit von Welden, le fait que cette revendi- 
cation en faveur du Mont-Blanc paralt en Allemagne lui 
fera-t-elle trouver plus de credit 2 . » C'est qu'en eflfet 
lamour-propre national s'etait m£le de la question. Les 
pangermanistes de l'epoque — il y en a toujours eu — 
etaient terus de l'idee que le Mont-Rose, bien que place 
entre la Suisse et lltalie, etait et devait etre une montagne 
allemande. lis ont depuis, malheureusement pour nous, 
assigne k leurs ambitions un but plus pratique. Un fait 
venait k l'appui de leur these, et c'est justement k Saus- 

1. Soixante toises scion von Welden; mais l'estimation dc von 
^WeJdcn est ellc-meme trop faible do dix toises. 
2. Von Wbldbn, Monographic des Monte Rosa. 



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132 COURSES ET ASCENSIONS. 

sure qu'on doit de Tavoir signal^ et d'en avoir rendu 
compte dans la mesure du possible. Le Mont-Rose, qui 
semble, par la masse de ses glaciers, constituer une fron- 
tiere id£ale et pratiquement infranchissable, n'en est pas 
une pour les langues. 11 a sa garde allemande, moins nom- 
breuse et moins compacte que la garde fran<jaise du Mont- 
Blanc, s^rieuse toutefois et solide au poste. Le parler teu- 
ton rSsonne dans les parties sup^rieures du Val du Lys et 
du Val Sesia, ouvertes vers lltalie, sans communications 
directes avec la Suisse. On le retrouve autour de Macu- 
gnaga, rnais moins preponderant, car tous les noms g6o- 
graphiques y sont italiens. II est inconnu dans le Val Ghal- 
lant et le Val Tournanche, ce qui paratt bien montrer que 
Tinfiltration n'apas suivi le chemin du Saint-Th6odule.La 
demarcation, malaisge h justifier au point de vue g£ogra- 
phique,est parfois singulterement nette. Forbes, en 1842, 
constatait que les habitants des deux communes de Riva 
et d'Alagna, eontiguGs et arros£es par les m£mes eaux, ne 
pouvaient s'entendre sans interprfcte. On peut douter qu'il 
en soit de m£me aujourd'hui et que ces petites citadelles 
allemandessoienten£tatder£sister longtemps&lapoussde 
de Titalien, devenu la langue officielle d'une nation puis- 
sante. 

D'oii vient cette petite colonie de langue allemande, 
forte de 9,000 kmes environ? Les hypotheses les plus in- 
vraisemblables ont 6te mises en avant au sujet de son ori- 
gine. Certains veulent la rattacher h une souche latine : 
ils pretendent que les hommes de ce pays, habitu£s k y 
revenir apres un long s^jour h l'etranger, ont fini par y 
implanter la langue allemande dont ils avaient contracts 
Tusage. II est permis d'attacher peu d'importance a cette 
version, aussi bien qu'aux 16gendes d'invasion et de con- 
qu£te, qui ne reposent sur rien de pr£cis. Les partisans de 
l'origine allemande allfcguent, non sans vraisemblance, la 
taille plus 61ev6e des hommes de la valine du Lys, corn- 



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L'HISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 4855. 133 

par6s a leurs voisins de langue italienne, leur teint clair, 
lews yeux bleus, le costume national des femmes dont les 
corsages rouges ressortent admirablement sur le vert des 
pris. L'explication la plus probable est encore celle qu'a 
donnte Saussure. A une 6poque recuse, les Italiens au- 
raient laiss6 desertes les parties supgrieures des valines, 
jug&s par eux trop froides et trop rudes. Des Haut-Valai- 
sans, race feconde, robuste et dure & la peine, seraient venus 
par le Monte Moro occuper ces coins de terre d6daign6s. 

Saussure ne parait pas avoir eu h, se louer beaucoup de 
l'accueil qui lui fut fait k Macugnaga. Sexploitation de 
nombreuses mines d'or, d^jk.en decadence h cette 6poque, 
n'avait guere enrichi les habitants. Le laitage et le pain 
bris6 k la hache formaient les seuls 616ments de leur re- 
gime. Tout autre comestible devait 6tre amen6 du dehors. 
Lps hommes valides 6taient all6s chercher fortune aux 
quatre coins du monde. II n'6tait rest6 au logis que les 
femmes et les inflrmes,peu propres h, seconder les projets 
du naluraliste. « J'avais fait h Macugnaga, dit-il,une caisse 
de min^raux extrSmement pesante; je demandai amon 
hMe s'il pourrait me trouver un homme qui port&t cette 
caisse jusqu'& Vanzone, d'oti on pourrait Texp^dier k Ge- 
neve, lime r^pondit tr&s s^rieusement qu'il n'y avait point 
au pays d'homme qui put porter un tel fardeau h une 
telle distance, mais que s'il m'6tait 6gal que ce ftit une 
femme, il en trouverait aisgment une qui s'en chargerait 
volontiers ; et il est de fait que deux d'entre elles portent 
la charge d'un mulet. » 

En quittant Macugnaga, Saussure ne chercha pas h con- 
tourner d'aussi prfes que possible le Mont-Rose. Executant 
un assez ample circuit, il franchit les .cols d'Egua et de 
Yaldobbia, et put se convaincre, par le rapport des chas- 
seurs de Gressoney, que la Valine Perdue appartenait au 
domaine de la fiction. A la Betta-Furka, et mieux encore 
au sommet du Rothhorn, il eut devant les yeux la contre- 



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134 COURSES ET ASCENSIONS. 

partie du tableau glaciaire qu'il avait contempt au Pizzo 
Bianco. Faute (Tune carte exacte et dune nomenclature 
appropride, il ne put se faire qu'une id6e confuse de la 
topographie du massif et se contenta d'en gtudier la com- 
position gSologique, si difKrente k bien des 6gards de 
celle du Mont-Blanc. Les couches, ainsi qu'il l'aremarquS, 
s'y rapprochent plus de l'horizontale : les cimes y ont des 
formes plus majestueuses et moins £lanc6es. Bien rare- 
ment Fabord des cols est d^fendu par des rampes escar- 
p6es. Des valines en pente douce y accident et n'offrent 
de difficult^ que par la dislocation des glaces qui les rem- 
plissent. Descendu du Rothhorn, le savant genevois fran- 
chit dans leur partie sup^rieure le Val d'Ayas et le Val 
Tournanche, et s'engagea sur le chemin du Saint-Th6odule, 
toujours avec sa nombreuse escorte et son Equipage de 
mulets. En arrivant k Zermatt, le soir, apres une journge 
p^nible, on trouva toutes portes fermGes. Les habitants, 
surpris de cette strange invasion, se refusaient k la laisser 
p6n£lrer dans leurs domiciles. II fallut Intervention du 
cur6 pour les rendre un peu plus traitables. 

Le mediocre accueil fait k Saussure par les indigenes, 
tant de Macugnaga quede Zermatt, l'a sans doute d£tourn£ 
d'accomplir une exploration plus complete du Mont-Rose. 
Dans son second voyage (1792), il choisit k Taller comme 
au retour la voie du Val Tournanche et concentra son 
attention sur le Gervin. II passa trois jours sous une tente 
au col de Saint-Th6odule, occupy k faire des observations 
m6t6orologiques et k mesurer le g6ant, dont les pro- 
portions grandioses Tavaient st§duit. L'id6e qu'il ptit 6tre 
accessible k Thomme ne lui parut pas mSriter les hon- 
neurs de la discussion. Mais il trouva une compensation 
facile dans la cime qui s'61£ve a l'Est du col et qui porte 
aujourd'hui le nom de Petit-Cervin (3,886 met.). Son fils 
ain6, qui l'accompagnait, aurait voulu pousser plus loin, 
jusqu'k un faite neigeux que Ton voyait pyramider plus a 



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L'eiSTOIRE DU MONT-ROSE AYANT 1855. 435 

l'Est, etqui s'appelle aujourd'hui 1 eBrei thorn (4,1 71 met.). 
H.-B. de Saussure ne se pr£ta pas k ce dgsir. II craignait 
les dangers de la route, et plus encore une perte de temps 
prgjudiciable k ses mesures g£od£siques. Aujourd'hui le 
Breithorn est la plus visit£e de toutes les hautes cimes des 
Alpes. Les dames mfcmes ne le redoutent plus, et parcou- 
rent sans crainte la trace foul£e dans les beaux jours d'6t6 
par de nombreuses caravanes. On a vu toutefois, dans 
quelques ann£es exceptionnelles , une crevasse barrer 
Tacces de la derniere pente ! . Quoi quMl en soit, on doit 
regretter que le conseil du jeune Saussure n'ait pas 6t6 
suivi. Peut-Gtre son p£re, sgduit par la splendeur du ta- 
bleau qu'il eftt vu se d£ployer k TOrient, aurait-il ajourng 
son depart et laiss£ moins k faire k ses successeurs. 

II fallut attendre vingt ans pour voir r6aliser ce 16ger 
progres. D'un bout k Tautre de l'Europe, la parole etait au 
canon, et les conquStes paciflques n'excitaient qu'une me- 
diocre estime. En pleine tourmente, le 22 septembre 4813, 
le Moniteur officiel de TEmpire publiait un article d'oii il 
r£sultait que, le 13 aoftt precedent, un de nos compatriotes, 
noinm6 Maynard, avait gravi le Mont-Rose. II avait pris 
pour guide Jean-Marie Couttet, le mSme qui avait conduit 
Saussure et que nous voyons figurer dans presque toutes 
les ascensions au Mont-Blanc antSrieures k 1820. Parti du 
Breuil kit heures du soir, Maynard avait atteint le col de 
Saint-Th6odule k 5 heures, et k midi passd la cime qu'il avait 
en vue. Le retour, aussi bien que Taller, s'etait accompli 
sans difficulty majeures. Les touristes se plaignaient seu- 
lement d'avoir eu T6piderme gerc6 par la reverberation 
du soleil sur les neiges. 

Au point de vue de Talpinisme, tel qu'on lc pratique 
aujourd'hui, Tascension du Mont-Rose dans les conditions 
indiqu£es ne serait pas une impossibility radicale. Des- 

1. Peaks f Passes and Glaciers. 



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136 COURSES ET ASCENSIONS. 

cendre, par une matinee fralche, du col de Saint-Th^odule 
sur le glacier de Gorner est chose bientdt faite. On rejoint 
la route ordinaire par une plaine de glace onduleo, sans 
crevasses, avec une heure environ de retard sur un tou- 
riste parti h la m6me heure du Riffel. Mais il est invrai- 
semblable que la caravane ait pu fournir une marche 
aussi rapide sur un terrain mal connu. line Test pas moins 
que la forte descente a ex£cuter n'ait pas laissG de trace 
dans le r6cit, ou que les aretes sup6rieures du Mont-Rose 
aient pu a cette £poque 6tre consid6r6es comme faciles. 

Quel est done le pic que Maynard a gravi? La presence 
de Jean-Marie Couttet dans son expedition aussi bien que 
dans celle de Saussure ne permet pas de croire qu'on lui 
ait presents le Petit-Cervin comme vierge de pas humains. 
II est tout simple au contraire que Couttet ait pris k coeur 
l'ascension du Breithorn, propos^e et discutee devant lui 
en 1792. Le temps employ^, trop court pour le Mont-Rose, 
d6mesur6 pour le Petit-Cervin, n'a rien d'invraisemblable 
pour le Breithorn, vu l'inexp6rience probable des touristes. 
Les Jumeaux, situ^s plus & l'Est, seraient k la rigueur 
accessibles dans le mgme temps, mais par un itineraire 
compliquS, et qui n'eut pas sembl£ facile pour l^poque. 
D'ailleurs ils sont dominSs de plus pres que le Breithorn, 
et peuvent, moins encore que lui, passer pour les souve- 
rains de la rdgion. Ce qui rend la confusion pardonnable, 
e'est qu'antgrieurement & l'ann^e 1822 toutes les sommi- 
t£s qui s'alignent du Weissthorau Saint-Thdodule etaient 
englobSes sous le nom commun de Mont-Rose. Enr6sum6, 
nous croyons avec M. Coolidge que notre compatriote n'a 
droit qu'au titre de premier ascensionniste du Breithorn, 
mais qu'il est injuste de Ten d6poss£der, comme on Ta fait 
longtemps, au profit du c£lebre astronome anglais sir 
John Herschel, dont le voyage ne remonte qu'k 1821. 

Entre ces deux dates, un autre nom honorablement connu 
dans la science apparalt dans notre r£cit. Le docteur Fr6- 



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L'fllSTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 4855. 137 

d^ric Parrot parcourut en septembre 1817 les valines m6- 
ridionales du Mont-Rose. Son but 6tait de determiner par 
des mesures baromgtriques la limite interieure des neiges 
6ternelles, probl^me dont on 6tait loin, h cette Spoque, de 
soupQonner la complexity. Un jeune inspecteur des for£ts, 
Joseph Zumstein, originaire de Gressoney, I'accompagna 
dans ses courses. 

Le 17 septembre ils allerent passer la nuit k la Gabiet- 
Alp,comme Tavaientfait les chercheurs dela Valine Perdue, 
etle lendemain ils tentfcrent de s^lever sur le Mont-Rose, 
en prenant pour objectif la plus avanc^e des cimes nei- 
geuses qui sgparent a leur origine le Val du Lys et le Val 
Sesia. Un brouillard intense et Tignorance de la direction 
k prendre les arWH6rent h 3,900 met. d'altitude environ. 
Parrot s^loigna ensuite du Mont-Rose pour n'y plus reve- 
nir, mais Zumstein r^solut de tenter de nouveau la fortune, 
cequ'il fit en 1819. Un de ses compatriotes, du nom de 
Vincent, flls de Texplorateur de 1778, entra dans ses pro- 
jets. Pendant six jours plusieurs hommes s'employerent 
<l transporter les engins et les provisions jugds nScessaires 
a une cabane de mineurs, construite h une heure au-dessus 
de la limite des neiges et appartenant k la famille Vincent. 
Les mines de cette cabane se voyaient encore il y a peu 
d'ann&s. Vincent en partit le 5 aotit, avec trois hommes, 
pour effectuer une reconnaissance pr^alable. II s'en acquitta 
sibien qu'il atteignit la cime convoit^e, d6sormais connue 
sous le nom de Pyramide de Vincent. Le bon Zumstein 
paralt s'Gtre vu enlever sans trop de chagrin I'honneur de 
la conquftte. II aurait du se d6fler en voyant son compagnon 
se charger, en dehors de l'attirail ordinaire, d'une croix 
debois qui fut plantee sur le sommet. 

Vincent, contrarte par un ciel couvert et un vent tiede, 
n'avait pu jouir de la vue. Un chanoine du Grand Saint- 
Bernard, nomm6 Bcrnfaller, fut plus heureux quelques 
jours apr6s (10 aout 1819). 11 n'<Hait accompagn6 que d'un 



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138 COURSES ET ASCENSIONS. 

seul porteur. A quelque temps de \h, l'Anglais Clissold, Tun 
des premiers ascensionnistes du Mont-Blanc, entendait 
dire aux religieux du Saint-Bernard que Tascension du 
Mont-Rose 6tait plus ais6e que celle du Mont-Blanc, et 
pouvait se faire avec un seul guide. M. Coolidge presume 
qu'il y avait confusion entre le Mont-Rose et le V61an. 11 
mc semble beaucoup plus probable qu'il 6tait fait allusion 
au succ&s du chanoine Bernfaller, et que la Pyramide de 
Vincent commettait la m£me usurpation de primautS dont 
le Breithorn s^tait rendu coupable en 1813. 

Le 12 aoftt, Vincent et Zumstein remontfcrent ensemble. 
Le r6cit de ce dernier, communique k TAcad^mie des 
sciences de Turin, traduit avec une vivacity singulifcre 
l'impression des dangers courus. II avait fallu passer trois 
mortelles heures k tailler des pas le long d'une ar&tc de 
glace escarp^e. Un des chasseurs qui les accompagnaient, 
tombe en d^faillance k l'endroit le plus pSrilleux, n'avait 
6t6 sauvS que par la presence d'esprit de Vincent, qui 
s'^tait hkl& de lui frotter les tempes avec de la neige. Au 
retour, les marches tailtees s'eflbndraient sous les pas, et 
tout espoir de salut semblait s'6vanouir. Obs6d6s de la 
crainte de glisser dans les precipices visibles, les voyageurs 
se prSoccupaient trop peu des crevasses cach6es, et une 
s6v6re le^on eftt pu le leur d&nonlrer. Pour la grimp6e 
des arfctes, ils avaient chemin^ isoldment, jugeant que la 
glissade d'un seul entralnerait la perte de tous. Dans le 
parcours des n6v6s, au lieu de s'attacher k une toise les 
uns des autres comme en 1778, ils avaient mis d'un horame 
k l'autre vingt pas d'intervalle. L'expSrience, aujourd'hui, 
a enseign6 en cette mattere le juste milieu. 

Les difficulty de l'entreprise seraient, k notre Spoque, 
tout autrement appr6ci6es. On doit dire cependant qu'entre 
les routes qui ouvrent 1'accfcs de la Pyramide de Vincent, 
nos explorateurs n'avaient pas choisi la plus commode. 
Dans les flancs m^ridionaux de la montagne s'ouvrent trois 



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L'HISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 139 

cirques de n6v6. Ce sont, en allant de I'Est k TOuest, les 
glaciers d'Embours, d'Indren et de Garstelet. Zumstein et 
"Vincent avaient gravi celui du milieu, et achev6 la mont6e 
par Varfcte Sud-Est. La veritable voie, reconnue en 1851 par 
les freres Schlagintweit, consiste k franchir, presque sans 
monter, les n6v6s d'lndren et de Garstelet, et k passer sur 
la face Ouest, qui regarde le glacier du Lys. On suit pen- 
dant quelque temps la route des chercheurs de la Valine 
Perdue. Prenant alors la Pyramide h revers, on arrive k la 
cime (4,211 met.) par les plus beaux et les plus faciles 
champs de neige qui se puissent voir. Monter k la Pyra- 
mide de Vincent, par cette route, est au premier chef une 
course de dames, et il est aujourd'hui tr&s faisable, grace 
a une cabane du Club Italien, d'y voir lever ou coucher le 
soleil. 

Zumstein, sans 6tre un savant dipl6m6, avait le sens 

gtographique assez juste pour reconnaltre combien, dans 

cette occurrence, il 6tait rests loin du vrai Mont-Rose. Sur 

son rapport, FAcad^mie de Turin encouragea le projet 

d'une tentative nouvelle, lui prGta des instruments et 

d&igna un ing&iieur nomm6 Molinatti pour Taccompa- 

gner. On se mit en route vers la fin de juillet 1820, et Ton 

prit pour base d'op&rations une autre cabane de mineurs, 

plus rapproch^e que la premiere du glacier du Lys. Cette 

fois on Gtait en nombre. Vincent avait amenS son jeune 

trfcre : Joseph Zumstein 6tait charge du barom&tre et devait 

fttre Vhistorien de l'expGdition. On pouvait faire appel dans 

les cas difflciles k Fintr^pidite des chasseurs Castel, Marty, 

Moriz Zumstein, et k TexpSrience du vieux Joseph Beck. 

Des porteurs suivaient, charges de bois et de provisions, 

car on avait r6solu d'aller passer la nuit aussi pr6s que 

possible de la cime. Une chute de neige fralche, puis un 

. violent ouragan, firent deux fois ajourner Tentreprise. On 

gravit pour prendre patience le promontoire rocheux du 

Hohes Licht, qui commande une vue magnifique. Zumstein 



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140 COURSES ET ASCENSIONS. 

recueillit a cette occasion quelques observations intgres- 
santes sur le beau glacier du Lys, alors en voie de progres- 
sion trds rapide. 

Le 30 juillet eut lieu l'effbrt d^cisif. On f ran chit les gla- 
ciers d'Indren et de Garstelet, dont les dangereuses cre- 
vasses exigferent plusieurs fois l'emploi de Tgchelle. En 
s'Slevant, on trouva des neiges plus unies, mais d'un par- 
cours monotone sous un soleil ardent. Joseph Beck signala 
au passage le Rocher de la DScouverte, qu'il avait baptist 
quarante ans auparavant, et Ton reconnut sans peine dans 
la fameuse Vall6e Perdue les p&turages de Zermatt. Quel- 
ques pas encore, et les voyageurs virent s'ouvrir devant 
eux le cirque sup^rieur du glacier de Grenz, vaste ar6ne 
de n£v6 dont nul rocher ninterrompt la blancheur, et dont 
aucune voix humaine n'avait encore trouble le silence. 
Autour de ce plateau, situ6 a 4,200 met. d'altitude moyenne, 
se rangent en cercle cinq des plus hauts sommets du Mont- 
Rose, r^duits de ce c6t6 aux proportions de simples col- 
lines. II n'Stait pas, pour ce jour-l&, question de les gravir. 
Le soir approchait. Zumstein et Beck, emport£s par la soif 
de Tinconnu, avaient laiss6 bien loin derrtere eux les 
porteurs. lis se trouvaient seuls dans ce desert de neige, 
d£nu6s de toute provision, sans abri pour la nuit, qui 
s'annonQaitglaciale. Faute de mieux, on d^cidade s'6tablir 
dans une grande crevasse, dont le fond paraissait tapissg 
de neige rSsislante. Le vieux Beck ouvrit pour y descendre 
un escalier de quarante marches dans la glace. Cependant 
Zumstein, trop l^gerement v&tu, se sentait d£faillir. Un 
engourdissement fatal gagnait tous ses membres. Joseph 
Beck r^ussit, h force de frictions vigoureuses, & le main- 
tenir sur pied jusqu'k l'arrivSe des porteurs. On alluma du 
feu, on fit une soupe chaude, et les voyageurs, au nombre 
de onze, se oouchfcrent c6te k c6te, serr6s les uns contre les 
autres pour tocher de dormir. On y r£ussit : seuls le pre- 
mier etle dernier de la filesouflrirentquelquepeudu froid. 



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L'MSTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 143 

Le jour parut enfin, mais la premiere tentative de sortie 

fut accueillie par une bise tellement p6n6trante qu'on se 

Mia deregagner l'abri protecteur pour y attendre le soleil. 

On utilisa ce d61ai forc6 en examinant les stratifications 

annuelles de la glace, dont une centaine au moins dtaient 

dislinctement visibles. En s'enfoncant dans les profondeurs 

du glacier, la crevasse ouvrait k la vue de mystGrieux ar- 

ceaux baign^s k leur sommet d'une lumiere Kerique, et 

plongeant k leur base dans une insondable obscurity. Nos 

voyageurs s'oublierent un peu dans cette contemplation. 

A 8 h. 30 rain, on renvoya dans leurs foyers quelques-uns 

des porteurs, et Ton s'achemina vers les sommets. II fal- 

lait choisir entre ceux dont on 6tait environn6. Celui qui 

s'ilevait au Nord-Est paraissait le plus 6lev6 : il obtint 

naturellement la pr6terence. II est connu maintenant sous 

le nom de Zumsteinspitze. Sa forme est celle d'une py- 

ramide, dont les angles vifs et nets laissent percer le roc. 

Elle s'616ve d'une centaine de metres au-dessus du dernier 

n6v£. On prit pour la gravir l'arSte Sud, formant fronttere 

entre la Suisse et Tltalie. 

En aout 1890, j'ai suivi cette route, en compagnie de 

MM. Michelin et Vail, sans autre guide que les indications 

de Zumstein, et retrouv^ en parfait 6tat la croix de fer qu'il 

aplantee sur la cime. Tous nous avons partagS la vivacity 

de ses impressions au sujet de cette dernigre escalade. Non 

pas que les difficult^ y soient sSrieuses quand on y trouve 

one bonne neige; moins heureux, Zumstein dut fairetailler 

nombre de pas dans la glace dure par le chasseur Castel 

qui le pr£c6dait. Mais ce qui ne change pas, et ne saurait 

s'oublier, e'est la vue des pentes de neige unies, vertigi- 

neoses, incroyablement longues, qui plongent vers les 

sdracs du glacier de Macugnaga. L'ascension du Mont-Rose 

par Zermatt, si belle qu'elle puisse £tre, n'ofTre a mon avis 

aucun trait qui se grave dans le souvenir avec la m&me 

^nergie. 



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\ii COURSES ET ASCENSIONS. 

Les derniers pas se font sur des rocs solides, amusanle 
grimp£e pour qui a su garder jusque-lfr sa respiration libre 
et sa vigueur entiere. Les deux freres Vincent, emportSs 
par une ardeur jnv^nile, atteignirent les premiers la cime. 
Zumstein les suivit de prfcs. L'ingdnieur Molinatti, fort peu 
expert sur un pareil terrain, n'arriva que soutenu et 
remorqu£ par les guides. Un temps ndbuleux Vempfccha 
de faire usage du theodolite, transports au prix de mille 
peines. Zumstein put faire, en revanche, avec tout le loisir 
voulu, quelques lectures barometriques, mais celles-ci ne 
confirmerent pas, comme il Tesp^rait, la pretendue supe- 
riority du Mont-Rose sur le Mont-Blanc. 

Une d£convenue plus grave lui eStait r6serv6e. En vain 
ils avaient laissd derriere eux, sans compter la Pyramide 
de Vincent, cinq pics d'altitude croissante. La serie n'etait 
pas termin^e : un autre se dressait vers le Nord, manifes- 
tement plus eleve que celui qui leur servait d'observatoire. 
Zumstein estimait sa distance h 50 toises, ce qui est trop 
peu, et se croyait domine par lui de 45 toises, ce qui est 
trop. D'apres les inggnieurs suisses, qui ont donne au plus 
haut sommet le nom de Dufourspitze, les vrais chiffres 
seraient 600 metres et 65 metres. Une coupure accentuee 
sdpare les deux pointes. L'idee de la franchir dut venir k 
tous les membres de I'expedition, car il n'etait que 10 h. 
du matin; ils avaient manage leurs forces et n'eprouvaient 
aucun des malaises que Ton considerait jusque-lk comme 
inherents aux grandes altitudes. Quoi qu'il en soit, la tra- 
verse ne fut pas tentee; soixante ans devaient s'ecouler 
encore avantqu'elle fftt accomplie. Nul ne s'etonnera de ce 
long retard quand il aura contempt de pr&s la muraille 
abrupte, presque toujours cuirass£e de neige ou de glace, 
quicouronne decec6te le plus puissant des massifs alpins. 

Trois fois, dans le cours des etes suivants, Zumstein re- 
vint k la charge, mais sans depasscr jamais le tcrme oCi 
Tavait conduit son premier elan. II parle bien, dans sa re- 



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I/HISTOIRE DD MONT-ROSE AVANT 1855. 145 

latioD, d'expgriences comparatives kfaire sur le Mont-Rose 
et le Mont-Blanc : nous ne voyons pas qu'il les ait r6alis6es, 
ni qu'il ait cherche si le versant Nord du Mont-Rose lui r£- 
serverait un meilleur accueil. Le retour de l'expedition de 
1820 s'£tait accompli heureusement, et les voyageurs 
n'avaient 6prouv6 d'autres f&cheux effets que des insola- 
tions teg£res, dont Taction s'etait limit£e k leurs 6pidermes. 
La montagne s'6tait montr^e plus hospitalise encore en 
1821. On trouva cette fois un meilleur itin6raire, dvitant le 
glacier d'Indren, et la marche ne fut entrav£e par aucune 
crevasse. L'hiver suivant fut sec et tr£s beau. Zumstein 
s'imagina qu'en raison de cette circonstance les glaciers 
seraient d un parcours plus ais£. On alia com me l'ann£e 
prec^dente passer la nuit dans une cabane construite sur 
le Hohes Licht. Le 10 juillet on reprit la route ddjk par- 
courue. Le temps 6tait clair : k peine quelques nuages 
noirs assombrissaient l'horizon vers le Mont-Blanc. Contre 
toute attentc, on ne tarda pas k se convaincre que jamais 
les fissures n'avaient 616 si perfides, ni les ponts de neige 
si fragiles. On gagna nganmoins le plateau sup6rieur, et 
Ion trouva que l'excavation qui avait servi d'asile en 1820 
n'existait plus. Bient6t aprfcs le temps se g&ta. Une insur- 
montable envie de dormir s'empara successivement de 
plusieurs membres de la troupe. Tout k coup Timminence 
du danger les remit sur pied : une Gpouvan table tourmente 
fondait sur eux. Renvers^s par l'ouragan, aveugl6s par la 
grdle, plong^s dans une demi-obscurit£ qui laissait k peine 
deviner les precipices ouverts sous les pas, les guides 
s'abandonnaicnt aud6sespoir. Zumstein releva leurs cou- 
rages et prit la direction de la caravano. 11 r£ussit enfln k 
ramener tout son monde sur la terre ferme, plutdt, dit-il, 
par une incomprehensible chance que par une strategic 
m&hodique. Cette lutte contre une mort toujours pr£sente 
avait dur6 six heures entteres, et laiss6 tous les voyageurs 
dans un 6tat d'6puisement impossible k d£crire. 

AXXTJMRK DB 1891. 10 



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146 COURSES ET ASCENSIONS. 

Apr&s celte terrible aventure, les hommes de la valine 
ne voulaient plus entendre parler des glaciers. Mais Tinfa- 
tigable Zumstein n'6tait pas d'humeur h rester sur un 
echec. II finit par trouver deux compagnons moins timides, 
etaccomplit aveceux, le l er aout 1822, une troisteme ascen- 
sion de la pointe qui porte son nom. FavorisS cetle fois 
par un ciel pur, un vent froid, une neige r^sistante, il 
exgcuta le trajet avec une cel£rit6 qui, mftme aujourd'hui, 
pourrait passer pour remarquable. Non toutefois, dit-il, 
sans s^tre vu au moment d'etre emport£ comme une 
feuille morte, a travers 3,000 met. de vide, dans la valine 
de Macugnaga. Depuis cette 6poque, il parait avoir \6c\x 
paisible dans son hameau de Noversch, toujours prfct, 
jusque dans l'&ge le plus avancG, a faire accueil aux tou- 
ristes, a leur faciliter la visite de sa valine natale, et a 
s'^pancher avec eux en longs r^cits sur les courses aven- 
tureuses de ses jeunes ann^es. 

Les 6tudes de Zumstein, poursuivies d'ailleurs avec 
energie et intelligence, avaient 6t6 limitges trop stricte- 
ment k un versant du Mont-Rose. Leurs principales lacunes 
furent combines, dans cette m£me ann6e, par le colonel 
autrichien Ludwig von Welden. Son nom de baptAme seul 
est demeur6 attach^ k Imminence neigeuse (Ludwigshohe) 
qui s'6l6ve k l'Est du col du Lys, et qu'il a gravie le 
25 aout 1822. Le compte-rendu non de ses courses, mais 
de leurs r^sultats essentiels, a paru deux ans plus tard k 
Vienne en allemand sous le titre de « Monographie des 
Monte Rosa. » Nous lui devons la premiere nomenclature 
exacte des plus hauts sommets de la region, avec leur clas- 
sement par ordre d'altitude. La cime gravie par Zumstein 
s'est trouv6e ainsi d£poss6d6e du second rang au profit de 
Nord-End, pointe plus avancGe vers le Nord. Zumstein ne 
l'a jamais vue, car elle lui a toujours 6t6 dissimul<§e par la 
Dufourspitze. 11 aurait 616 averti de son existence s'il avait 
gravi, au lieu de la Zumsteinspitze, la Signalkuppe, som- 



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i/llISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 147 

mit§ toute voisine, moins £lev6e de quelques metres, et 

plus facilement accessible encore. Lui-m6me l'a designee 

comme se pr&tant mieux que toute autre & l^tablissement 

(Tune borne g6od6sique. Invisible de firessoney, le Nord- 

End fait au contraire grande figure du Val Anzasca. On 

lui attribuerait volontiers le premier rang. II ne s'en faut 

de gu&re qu'il n'y ait droit, et il semble que von Welden 

lui-mfcme soii tomb6 passag£rement dans cette m^prise, 

a en juger par la gravure qui sert de frontispice h son ou- 

vrage. Depuis la m&me erreur a et6 commise, avec moins 

dexcuse, par M. Civiale 1 . On doit s'Gtonner davantage que 

von Welden ait aussi complement n6glig6 le versant 

suisse, 61ev6 sur sa carte des murs de separation entre le 

glacier de Findelen, le glacier inferieur de Saint-Theodule, 

et le glacier de Gorner, et remplac6 la partie inferieure 

de celui-ci par un lac imaginaire. Une vue prise de la 

Gemmi « aus freier Hand » Gtablit entre les grands pics 

valaisans la confusion la* plus complete, bien que, trente 

ans apres, une lectrice complaisante ait encore consenti 

h les y reconnaitre avec leurs formes distinctives *. 

Sans insister sur ces lacunes, aisles h combler aujour- 
d'hui, on peut dire que l'opuscule de von Welden, sera 
encore lu avec plaisir et profit par tous ceux qui s'inte- 
ressenta l'histoire naturelledes Alpes. On lui doit la con- 
stalation de ce fait exact etcurieux que la limite des neiges 
tHernelles est beaucoup plus 61ev6e sur le Mont-Rose 
quelle ne Test dans le Tyrol, plus qu'en Savoie sous une 
latitude inferieure, plus m6me qu'elle ne Test dans les 
Pyr£n6es d'apres les observations de Ramond. L'etonne- 
ment de von Welden se serait accru s'il avait port6 ses in- 
vestigations sur le versant suisse; il aurait trouv6 dans 
raaint district du Valais la neige plus parcimonieusement 
distribute que dans les Alpes italiennes. Chacun peut s'as- 

1. Voyages photographiques dans les Alpes, p. 324. 

2. A lady's tour round Monte Rosa, p. 22. 



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148 COURSES ET ASCENSIONS. 

surer aujourd'hui, gr&ce aux travaux des ingenieurs suis- 
ses, que des montagnes enormes, telles que le Tseschhorn 
et l'Alphubel, se depouillent sur leurs flancs tourn^s h 
l'Ouest jusqu'fc. 3,300 metres de hauteur, et n'envoient que 
peniblement quelques langues de glace au-dessous de 
3,000 met. Places sous un tel regime climatologique, ni les 
Alpes Venitiennes, ni le Buel, ni le Vignemale ne garde- 
raiont de champs de neige . Ces differences devaient sembler 
inexplicables aux geographes du temps, qui n'admettaient 
pour fixer la limite des neiges que deux facteurs, la lati- 
tude et Texposition plus ou moins m£ridionale. Nous sa- 
vons aujourd'hui qu'ilen existe d'autresnon moins actifs; 
en premiere ligne la facility plus ou moins grande que 
donne le relief du sol pour Taccumulation des neiges et 
l'acces des vents humides. Dans un bassin entoure d'une 
double enceinte de grands pics, tel que celui de la Taeschalp, 
les vents n'arrivent que depouilies presque en totality de 
leur neige et de leur givre. Une autre cause agit pour 
abaisser la limite des neiges dans les Pyrenees. Pr6cis6- 
ment en raison de leur climat plus meridional, l'equilibre 
entre les pluies d'hiver et celles d'ete, qui existe dans les 
Alpes, se trouve rompu dans les Pyrenees .au proflt des 
premieres, et par consequent une plus grande fraction de 
rhumiditG totale se precipite sous forme de neige. 

Apres la publication de von Welden, le Mont-Rose rentre 
pour vingt ans dans la solitude. D'assez nombreux tou- 
ristes viennent admirer la vegetation des valiees italiennes 
et leur superbe encadrement de glaciers; aucun ne tente 
d'en penetrer le mystere. Seul le venerable Gnifetti, cure 
d'Alagna, organise quelques expeditions, dont la plus aven- 
tureuse Tamene en 1843 sur la Signalkuppe (4,561 m&t.). 
Le Club Alpin Italien a propose d'en fixer le souvenir en 
substituant au nom banal de Signalkuppe celui de Punta- 
Gnifetti. Mais le courant s'est detourne; ces tentalives 
isoiees et courageuses ne suscitent plus d'imitateurs. Ce 



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L'lIISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 149 

n'est pas de ce c6t6 que la confr^rie des grimpeurs, qui 
commence k prendre conscience d*elle-m£me, va ouvrir le 
siege du Mont- Rose. Le village ignore de Zermatt entre en 
seene, et va s' assurer, pour bien des ann6es, un veritable 

monopole. 



III. - L'AVENENENT de zermatt. — LA conquCte 1 

Les premiers visiteurs qu'ait vus I'humble hameau de 
Zermatt, desting h une si brillante fortune, semblent avoir 
voulu confirmer par leur exemple le Oculos habent et non 
videbunt de TEcriture. Saussure, nous l'avons vu, n'a fait 
quy passer, et sa relation n'a dil inspirer a personne le 
gout de le suivre. On peut douter que von Welden y soit 
jamais alte, tant les details qu'il donne paraissent vagues 
etde seconde main. Quelques voyageurs, venus par l'ltalie, 
s'y sont montrSs dans les premieres ann^es du stecle. Un 
dtftachement de i'armSe frangaise poussa jusque-la; nos 
soldats firent en cette circonstance peu d'honneur h leur 
drapeau, et se rendirent coupables de violences et d'exac- 
tionsdont le f&cheux caractere ne s'est probablement pas 
attenuS en passant par des bouches anglaises. Le Guide du 
wyageur en Suisse d'Ebel (Edition anglaise de 1818) dScrit 
le passage du Saint-Th^odule, fait une vague allusion au 
Weissthor, et donne de Zermatt l^trange et peu fiddle des- 
cription que voici : 

« Un endroit qui peut offrir quelque int£r£t au touriste 
est la valine de Praborgne 8 , qui communique avec celle 
de Saint-Nicolas. Elle est limine par d'foiormcs glaciers, 

i. Pour cc chapitro, plus encore que pour les precedents, jc suis re- 
ferable de nombro d'indications precieuscs a l'ouvrage recent do 
M. Cooudob : Guide- books and Swiss Travel. J'ai cru inutile de donner 
apres lui une bibliographic du sujet. 

2. Praborgne est le nom que donnaient au village de Zermatt les 
Valaisans de languc francaise. 



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150 COURSES ET ASCENSIONS. 

qui descendent jusqu'au fond de la vallee. Le village de 
Praborgne est tr&s (Heve : il domine ces glaciers d'une 
hauteur immense. Son climat est presque aussi chaud 
que celui de Tltalie. M6me des planles des pays chauds 
peuvent 6tre recueillies k une hauteur considerable au- 
dessus. des glaciers, circonstance qui se pr^sente rarement 
en Suisse. » 

Ces derniers mots prouvent que la vallee de Saint-Nicolas 
avait d6ja attire* l'attention des savants, et en particulier 
de cette petite 6cole vou^e a Tobservation de la nature qui 
s'Stait fondle dans la Suisse romande. « Des Anglais ont 
d^couvert Chamonix, dit Eugene Rambert; mais ce sont 
nos botanistes suisses, et Thomas le premier, qui ont dt*- 
couvert Zermatt. La premiere fois qu'il y fut, avec je ne 
sais quels compagnons, la population s'effraya de ces 
strangers arm6s de couteaux et de pioches, et munis 
d'dnormes boites, telles qu f on n'en avait jamais vu dans 
le pays. Des groupes se formerent, on se consulta, on chu- 
chota; chacun fit part de ses. observations et de ses soup- 
cjons, si bien que tout Zermatt fut convaincu que ces 
strangers etaient des espions qui venaient observer les 
passages de la valine, dans Tintention eridente de les 
franchir au retour avec les moutons qu'ils pourraient voter 
sur les hauts alpages. Aussitdt la foule se porta devant la 
maison du cure*, la seule du village oh il fflt alors possible 
de trouver un logement, et le somma de livrer leshommes 
qu'il venait de recevoir, attendu que ces hommes eHaient 
des espions. Le bon cur6 eut toutes les peines du monde 
k calmer ses paroissiens : il dut rSpondre personnelle- 
ment des larcins de ses hotes, et, pour les mettre h 1'abri 
de toute injure, il les accompagna dans leurs courses. Des 
lors, la population de Zermatt a appris a distinguer entre 
les botanistes et les voleurs de moutons 1 . » 

t. Eugene Rambert, Ascensions et flatteries, p. 208. 



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L'lllSTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 151 

Quaraute ans apres la publication du Voyage dans les 
Alpes de Saussure, le presbytere Gtait encore, dans les coins 
retires du Valais, la seule maison oil le savant, le simple 
curieux, pilt esp6rer un bon accueil. Ceux qui aiment a 
scruterle pass£ retrouveront avec plaisir, k cette 6poque si 
voisine de nous, quelques traits rappelant ce que les his- 
toriens nous apprennent de Tinfluence civilisatrice exerc^e 
au moyen &ge par l'Eglise. Les indigenes, grossiers et 
m^fiants, n'auraient pas accueilli les premiers chercheurs, 
ceux qui par leurs recits devaient amener les autres. II 
fallait a ces pionniers de l'alpinisme un asile provisoire, 
et au besoin une protection. Ignace Gottsponer, cur6 de 
Zermatt de 1812 h 1839, leur a fourni Tun et l'autre sans 
jamais marchander ses peines. L'affabilit6 et le zMe qu'il 
a mis au service de ses visiteurs, sans 6gard pour leur 
nationality ou leur religion, lui ont valu des t6moignages 
de reconnaissance qu'il est touchant de recueillir, et dont 
tous les alpinistes, qui en resseritent encore aujourd'hui 
le bienfait, doivent garder un ftdele souvenir. 

C'est dans la maison de Gottsponer que sont descendus 
en 1834 le g^ologue franeais filie de Beaumont, en 1835 
Christian-Maurice Engelhardt, de Strasbourg, min6ralo- 
giste, botaniste, mais plus encore alpiniste dans r&me, 
passionnS pour les scenes de la haute montagne. Dix fois 
il a visits Zermatt avec une admiration chaque fois rajeunie. 
D£j& sexag^naire en 1835, il n'est jamais monte plus haul 
quele Saint-Th6odule, et n'a pas m&me gravi le Gorner- 
grat. Les stations oil il est le plus souvent revenu sont au- 
jourd'hui n6glig6es par les clubistes, en qu6te d'altitudes 
plus flatteuses pour leur amour-propre. MalgrS tout, les 
descriptions d'Engelhardt gardent encore du prix par leur 
fi<i61it6, par la profonde intelligence du sujet que d^celent 
lesmoindres details. D'autres avant lui ont parl£ de Zermatt, 
mais on doit aux couleurs s6duisantes dont il a sule revfctir 
cette affluence de visiteurs que chaque anntfe renouvello, 



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152 COURSES ET ASCENSIONS. 

et dont la progression croissante ne semble pas se ralentir. 

Faut-il applaudir k cetle revolution ? Tel n'etait pas l'avis 
des gdologues suisses Agassiz, Desor et Bernard Studer, 
qui sont venus a Zermatt en 1839. « Je ne saurais trop, dit 
leur historiographe Desor, engager nos collogues les natu- 
ralistes k visiter ce lieu. Quant aux touristes, fasse le ciel 
que la vall£e de Saint-Nicolas en soit encore longtemps 
pr£serv6e! » Voeux inutiles : Zermatt voyait dans cette 
m£me ann£e 1839 s'ouvrir la premiere auberge, tenue par 
le docteur Lauber, le mddecin local. Plus soucieux peut- 
Gtre de l'hygiene de ses clients que de leur plaisir, il ne 
parait pas avoir excels du premier coup dans Tart difficile 
de contenter un public cosmopolite. La durete de ses lits, 
la predominance trop exclusive du mouton sur sa table 
ont fait regretter k plus d'un l'hospitalitg du cure Gott- 
sponer. Ce changement d'etiquette n'en etait pas moins un 
signe des temps ; I'impulsion £tait donn£e. Agassiz lui- 
m&me travaillait contrelevoeu de son collogue en publiant 
l'annee suivante ses Etudes sur les glaciers, accompagnges 
d'un atlas ou lasuprgmatie est encore donn£e au Lyskamm- 
sur le vrai Mont-Rose. L' identification correcte des princi- 
pals pointes, successivement etudtees par leurs deux ver- 
sants, fut Toeuvre de Forbes (1842). II est le premier tou- 
riste qui nous ait donn£ de visit la description du col 
d'H6rens; le premier aussi il a signals le Rifielhorn, ce 
curieux rocher gravi l'annee pr£c£dente par des ecoliers 
en vacances, aujourd'hui poli par le frottement d'innom- 
brables cbaussures ferries, et demeur£ en possession 
d'oflrir une 6cole instructive aux novices et une distraction 
aux grimpeurs pour les jours de pluie. 

En franchissant les glaciers de FerpScle et de Z'Mutt, 
Forbes suivait une tradition locale et pouvait faire appel 
aux souvenirs d'enfance de son guide. Mais mil ne s'etait 
jamais attaqug a la barriere beaucoup plus haute qui s£- 
pare les valines de Saint-Nicolas et du Lys. Ce projet hardi 



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L'UISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 153 

tenia, en 1845, Imminent botaniste John Ball, dont lestilresa 
lareconnaissance des contraries alpines sont tropnombreux 
pourfctre d6taill6s ici. L'annonce de ses intentions excita 
dans Zermatt un intGrGt des plus vifs. Mais ce n^tait point 
l'amour de la topograph ie qui faisait ainsi sortir de leur 
assielte les bons Valaisans. lis se disaient seulement que si 
le passage 6tait reconnu praticable, la contrebande leur 
ferait r&liser de beaux b&iSfices, en attendant que le gou- 
vernement sarde etit organist une ligne de douanes dont 
rien jusque-l& n'avait fait pr^voir Topportunit^. John Ball 
n'eut done pas de peine a trouver un compagnon, mais il 
ne semble pas qu'il ait eu la main tres heureuse en choisis- 
santMathias Zum Taugwald 1 . Tous deux all£rent coucher 
aux chalets d'Augstkummen, dernier lieu habits k cette 
fyoque dans la direction du Mont-Rose. lis se r^confor- 
terent en buvant force lasses de lait, assaisonn^esdes larmes 
que provoquait la fum£e du bois vert. Le lendemain on se 
mil en route k 3 h. par une matinee splendide. Le glacier 
de Gorner franchi, on s'engagea sur celui de Schwaerze, qui 
descend de TSchancrure ou verte entre le Breithorn et les Ju- 
meaux. Bient6t la dislocation de la glace devint effrayante. 
fteduits a se trainer sur des ponls fragiles au-dessus 
d'immenses crevasses, menaces par la chute des blocs su- 
pfrieurs, les voyageurs n'apercevaient plus de passage 
possible. Pour deux hommes mSdiocrement habitues aux 
glaciers, s£par£s par une longueur de corde excessive, d6- 
nu6s m£me de piolets, k en croire les gravures qui accom- 
pagnent le r6cit de Ball, l'entreprise 6tait vraiment dange- 
reuse. Taugwald protesta, de Fair d'un homme qui marche 
a une fin certaine. On lui prouva par toutes sortes de mau- 

1. Nous royons cc meme nom flgurcr honorablcment dans les rela- 
tions dUlrich et dans quelques autrcs. Mais il est si difficile de se re- 
connaitre dans la legion des Taugwald, des Taugwalder, des Zum 
Taugwald, qu'un genealogistc expert pourrait scul, aide des archives 
locales, determiner la part qui rcvicnt a chacun des hommes de Zer- 
mau dans l'exploration de leurs montagnes. 



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154 COURSES ET ASCENSIONS. 

vaises raisons que ses craintes Staient chim6riques. A la 
descente, on s'engagea dans un nouveau labyrinlhe. Ball 
dut encore faire appel k toute son gnergie, user d'autorit£, 
prendre partout le poste le plus dangereux, qu'on ne son- 
geait gu6re du reste & lui disputer. A la nuit, les deux 
voyageurs atteignirent des lieux habitus, et purent se con- 
vaincre qu'ils avaient fait fausse route. Le village qui leur 
donnait asile nVtait pas Gressoney, mais San Giacomo 
d'Ayas, d6jk en communication avecZermatt par le glacier 
d'Aventine. Le sentiment des perils auxquels ils avaient 
6chapp6 les consola de leur deception, de leurs visages 
brutes du soleil, de leurs bras courbatur£s k force d'avoir 
sond6 la neige molle. Ils auraient 6vite k la *mont6e 
les plus graves obstacles s'ils s'&aient portes plus a TEst, 
le long de la cr&te qui sGpare les glaciers de Schwaerzeet 
des Jumeaux. J'ai suivi ce chemin sans guide le 14 juil- 
let 1891, en compagnie de mon fr6re et de M. Edouard 
Michelin. Nous avons atteint le col (3,741 met.) d6s 9 h. du 
matin, sans rencontrer de crevasse notable, mais nous 
avons vu d'assez pres le chaos de glace ou John Ball s'est 
engagd le premier pour appr^cier en connaissance de cause 
Tintr^pidite dont il a fait preuve. 

Bien que d6^u dans ses calculs mercantiles, Zermatt se 
trouvait ainsi dot6 d'une voie de communication nouvelle 
avec le monde ext£rieur. Plusieurs autres s'ouvraient 
presque en m6me temps, gr&ce au cur6 de Saas, Imseng, 
qui, dans l'intervalle de sesfonctions ecctesiastiques, ma- 
niait le piolet du guide avec une dext6rit6 rare pour cetle 
6poque. Le 13 aotit 1847, il conduisait de Mattmarck k 
Taesch, par le glacier d'Allalin, Tantiquaire Siegfried et 
le professeur Ulrich. En arrivant le soir k Zermatt, ils trou- 
vaient le village en rumeur. Le Mont-Rose venait de rece- 
voir un assaut, le plus sSrieux qu'il etit encore subi, le 
premier qui lui ait 6t6 donn6 par le c6t6 suisse. 

On me pardonnera d'attacher quelque importance a cette 



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l'HISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 157 

tentative, car son id6e premiere et son organisation Gtaient 
dues a mon pere Victor Puiseux, alors professeur k la Fa- 
culte des Sciences de Besan^on, depuis vice-president du 
Club Alpin Franqais. Je ne possSde malheureusement au- 
cune note de lui sur la journSe du 13 aofit 1847, et il ne 
me reste que Vinutile regret de ne pas lui avoir demand^, 
quand il 6tait temps encore, de prGciser ses souvenirs. De 
concertavecundesesamis, ledocteur Ordinaire, ilengagea 
quatre hommesde Zermattdont Thistoire n'apas conserve 
les noms. On franchit dans sa plus grande dimension le 
plateau de Gorner avantde commencer la montee sGrieuse. 
11 pourra 6tre utile de r^sumer en quelques mots la topo- 
graphie de ce versant. Entre les deux plus hauts sommets, 
le Nord-End et laDufourspitze, court du Nord au Sud une 
crSte neigeuse, le Silbersattel, d'oii s'Spanche vers l'Ouest 
le glacier du Mont-Rose. Plus 61ev6 h son origine que les 
deux glaciers parall&es de Gorner et de Grenz, il rach<He 
la difference de niveau par une pente plus forte, et vient 
se confondre avec eux dans un m£me plateau. Tres ^pais 
dans sa partie moyenne, il franchit ses digues et sc diverse 
sur ses voisins en cataractes de glace. Plus bas, il en est s6- 
par6 par deux ilots etendus, couverts dans les 6t£s chauds 
d'un maigre gazon : Plattje au Sud, Obsee au Nord. Ce der- 
nier tire son nom d'un petit lac qui se forme quelquefois 
& sabase, le Gorner-See. Ulrich Ta trouv6 h sec en 1848. Je 
l'ai vu dans le m£me 6tat en 188*2, mais en 1891 il avait 
repris une Vendue notable, et un autre lac tout semblable, 
qu'aucune carte ne figure, existait au bas du Plattje. 

Victor Puiseux etle docteur Ordinaire allerent bivouaquer 
surle rocher d'Obsee, autour d'un feu de broussailles. Le 
lendemain, on se mit en route en suivant le cdl6 Nord du 
glacier du Mont-Rose. Plusieurs fois on dut contourner 
d'gnormes fissures, ou passer sous la menace des corniches 
neigeuses suspendues auflanc du Nord-End. Un des hommes 
de Zermatt, incommode par la rarefaction de l'air,dut 6tre 



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158 COURSES ET ASCENSIONS. 

Iaiss6 en route. On aiteignit avec les trois autres le Silber- 
sattel, ct Ton vit a ses pieds, au fond d'un precipice im- 
mense, le Val Anzasca, s'ouvrant vers les plaiftes lombardes. 
11 ne restait que 140 met. a gravir, mais par une paroi 
abrupte expos^e au Nord, ce qui ne va guere k cette alti- 
tude sans un revfctement de glace ou de neige poudreuse, 
qui decuple les difficult^ de Tescalade 1 . 

Mon pere avait, k cette 6poque, peu d'habitude des as- 
censions. II insista cependant pour que Ton fit une tenta- 
tive s6rieuse; mais aucune voix ne s'^leva pourappuyer la 
sienne, et le retour fut decide. Zermatt ne pouvait alors 
fournir aucun vrai grimpeur de rochers. Les seuls sur qui 
Ton ptit compter k cette 6poque s'6taient formes dans la 
Suisse centrale, sous I'impulsion des g^ologues de Berne 
et de Neuch&tel. II est k croire pour moi que si un guide 
capable eut figure dans la troupe, un nom franQais serait 
attach^ aujourd'hui k la premiere ascension du Monl- 
Rose. 

Peu de jours apres, mon p6re, accompagn£ d'un seul 
guide, quittait Zermatt par le col d'H&rens. Lann£e sui- 
vante, laissant en arriere son compagnon d£courag£, il 
ex^cutait seul la premiere ascension authentique et com- 
plete du Pelvoux. Mais, de toutes les montagnes qu'il lui a 
&1& donng de voir, aucune ne lui est apparue avec plus de 
seductions que le Mont-Rose. Bien souvent, dans les ann6es 
qui suivirent, sa pens^e dut s'y reporter. Mais des fonctions 
publiques absorbaient son temps; une jeune et nombreuse 
famille ne tarda pas k r6clamer ses soins. Avec Fabrica- 
tion qui faisait le fond de son caract&re, il attendit, pour 
revenir aux glaciers, que ses fils fussent en etat de Ty sui- 
vre. Quand ce jour arriva, la conquQte des grandes cinies 

1. II arrive parfois, au temoignagc d«' M. Coolidgc, quo cette mii- 
raillc offre un revetcment de neigc asscz resistant pour qu'on puisse 
s'y ouvrir sans trop dc peine un cscalier. Mais il faut pour rela mi 
contours excepiionnel de circonstances favorablcs. 



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L'fllSTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 159 

alpinesetaitpass6e &l'6tatde fait accompli , etlui-m6me com- 
menqait k ressentir les atteintes de T&ge. J'ai eu encore la 
ioie, tout jeune coll6gien,deraccompagner au Breithorn, k 
l'Alpbubel, au Weissthor, au col d'H&rens. Mais il m'a 
falluallerseul 6voquersach6rem6moiresurle Mont-Rose. 
A son exemple, j'ai passe la nuit sur le rocher d'Obsee, 
pres d'un feu de branches de sapin, guettS le reflet de 
Taurorcsur le front neigeux du Lyskamm, plong6 mes re- 
gards du haut de la cime souveraine dans les precipices 
italiens; et j'ai trouve quelque consolation dans cette pen- 
s6e que le temps, qui nous enleWe nos plus prGcieuses 
affections, respecte la beauts des montagnes. Comment 
croire qu'il ait detruit k jamais tant de facultes Sminentes, 
etque celles-ci n'aient pas trouve dans une meilleure exis- 
tence la pleine vue des magnificences de la creation et des 
perfections de leur Auteur? 

Le professeur Ulrich avait pu recueillir, de la bouche 
m6me des ascensionnistes, leur impression toute vive. 
L'annte suivante, il tentait aussi la fortune, avec Mathias 
Zum Taugwald et Johann Madutz, de Glaris, le fidele com- 
pagnon de ses courses antgrieures. Au lieu de mcllre der- 
rtere soi, des le premier jour, le glacier de Gorner, on 
s'arr£ta au promontoire herbeux de Gadmen, od existait 
un petit abri en pierres s6ches construit par les pAtres. Le 
lendemain 12 aotit 1848, on s'Sleva en sept heures au Sil- 
bersattel. D6moralis6 par un vent furieux et glacial, Ulrich 
n'alla pas plus loin. Ses deux guides escalad&rent la paroi 
finale au prix de difficult^ extremes, souvent obliges de 
briser au marteau le vernis de glace qui couvrait le roc. 
Parvenus & la crfcte, ils virent sous leurs pieds, & une pro- 
fondeur Gnorme, le glacier de Grenz. Impossible de s'as- 
seoir, tant i'espace 6tait resserrS, ou de laisser une trace 
commemorative de leur passage. Vers l'Ouest, une autre 
pointe s'Slevait, autant qu'ils en purent juger, au m6me 
niveau qu'eux. De Tune u l'autre, le passage semblait ini- 



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160 COURSES ET ASCENSIONS. 

praticable, avec alternance de dents de rocher et d'arfctes 
de glace effllSes, courant entre deux ablmes. II ne devait 
6tre accompli que vingt-quatre ans plus tard par MM. Tay- 
lor et Pendlebury, venus du cdt6 de Macugnaga. 

La descente s'annonQait plus p£rilleuse que la mont£e. 
Taugwald manifestait l'envie de finir ses jours, comme 
Simdon Stylite, sur ce pedestal £troit. Madutz dut l'atta- 
cher k la corde pour lui donner confiance et se r£server le 
poste de Tarriere-garde. Le soir, on rentra sans accident k 
Zermatt. Ulrich revint k la charge le 13 aotit 1849, accom- 
pagn£ de Gottlieb Studer et du vieux Madutz, mais avec 
moins de succes encore. On s'en prit cette fois au Nord-End. 
Le froid arrGta les touristes k mi-chemin de l'arGte de 
glace aigue qui r^unit celte pointe au Silbersattel. 

Pendant que les uns s'acharnaient a gravir le Mont-Rose, 
d'autres s'occupaient d'en abr^ger le circuit. L'ann^e 1849 
fut marquee par le premier passage d'un touriste au Neu 
"Weissthor. L'honneur en revenait k un Anglais, M. Mar- 
shall Hall. L'Alt "Weissthor, ouvort plus au Sud et d^fendu 
vers Tltalie par de dangereux escarpements, fut retrouvg 
en 1851 par Texplorateur bavarois Adolphe Schlagintweit. 
Le 22 aotit, accompagnS de son fr6re Hermann, il tenta de 
s^lever sur la plus haute pointe du Mont-Rose. Comme 
Ulrich, ils Stablirent leur bivouac k Gadmen et montdrent 
au Silbersattel en c6toyant les bases du Nord-End. Laissant 
\k le moins robuste de leurs guides, ils attaqufrrent avec 
les deux autres,Taugwalder et Innerbinner, la paroi finale. 
On dut recourir aux moyens extremes, faire sauter le ver- 
glas avec les marteaux de g^ologues, enfoncer des pointes 
dans les crevasses du rocher, aftn de trouver la base n6- 
cessaire pour s'Glever plus haut. A midi passg, la crfcte fut 
conquise, et Ton put examiner le versant Sud. Moins es- 
carp6 que celui qu'on avait gravi, il permettait d'espGrer 
une voie plus facile, provision confirmee par le succes de 
M. Hulton en 1874 et de bien d'autres apres lui 



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L'iUSTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 161 

Unpiton plus haut s'eievait h. l'Ouest; la difference pou- 
irail aller h vingt pieds, comme on s'en assura par des 
mesures atlentives. II n'est pas douteux, d'apres cela, que 
les freres Schlagintweit n'aient gravi la cime denommee 
aujourd'hui Grenzgipfel et cotee 4,631 mfct. par les inge- 
nieurs suisses. Pas plus que ne l'avaient fait les guides 
<TlJlrich,ilsne tenterent de suivre l'arete.L'heure pressait, 
du reste ; on avait passe beaucoup de temps en observa- 
tions. Dans l'espoir d'aller plus vite, on suivit au retour le 
c6te Sud du glacier du Mont-Rose, direction consacrGe 
depuis par un usage presque immuable. Les voyageurs 
apparent sans doute trop t6t vers le glacier de Grenz, 
car, a la nuit tombante, ils se trouvaient sur un £troit 
promontoire, dominant de toutes parts des pentes raides 
et crevassees. Ils descendirent k l'aventure par le c616 qui 
sembla le moins impraticable. Plus heureux que pru- 
dents, ils atteignirent & 11 heures du soir les p&turages du 
Riffelberg. 

Adolphe et Hermann Schlagintweit ont aussi etendu 
leurs etudes au versant italien. Un sejour de deux semaines 
dans la cabane du Hohes Licht, Tascension de la Pyramide 
de Vincent par une route nouvelle, des mesures trfes exactes 
des principaux pics de la region ont complete leurs titres 
an souvenir des alpinistes, et servi de prelude h. leurs me- 
morables explorations dans TAsie Gentrale. 

La conquete du Mont-Rose, que Ton avait pu croire 
complete apres le recit d'Ulrich, se trouvait remise k l'or- 
dre du jour. On admit, en effet, sans discussion, que le 
Grenzgipfel avait ete aussi le point extreme atteint en 1848. 
En halite, on ne pouvait emettre k ce sujet que des con- 
jectures, car aucun membre de la seconde expedition 
navait fait partie de la premiere. Madutz, dans son rapport 
4 Ulrich, parlait de deux pointes egales. De \h nait, sur 
Tidentite des deux stations, un doute d'autant mieux fonde 
qu'il existe entre la Dufourspitze et le Grenzgipfel un autre 

AKKtAIRB DE 1891 . 11 



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162 COURSES ET ASCENSIONS. 

rocher, l'Oslspitze, intermediate en hauteur, si m6mc, 
comme certains Tout pens6, il n'a pas droit au premier 
rang. Qui prouvera qu'il n'a pas 6t6 gravi par les guides 
d'Ulrich? On aurait tort toutefois d'attribuer k leur opinion 
h&tivement form^e une importance prdpond^rante ; car ur.e 
difference de 7 metres en hauteur sur 200 de distance a 
tr&s bien pu passer pour insignifiante, a une 6poque oil Ion 
6tait moins pointilleux qu'aujourd'hui dans les questions 
de priority. 

Peu de touristes anglais ont figure jusqu'k present dans 
notce r6cit. lis vonl se faire d£sormais la part du lion et 
arriveront au juste moment pour mener h bien, avec toute 
l^nergie et la tenacity de leur race, la t&che 6bauch6e par 
d'autres. Deux ann^es se passent sans tentatives nouvelles. 
Ce temps, n^anmoins, n'est pas enticement perdu. Un 
h6tel nouveau, celui du mont Cervin, s'ouvre h Zermatt. 
L'ancienne auberge de Lauber, devenue Thotel du Mont- 
Rose, est acquise par Alexandre Seiler, qui devait la porter 
k un si haut degre de prospdrite, et dont la mort rdcente 
a laiss6 d'unanimes regrets. Une auberge s'61£ve en m£me 
temps sur le Riffelberg. Ddsormais Ton pourra s'attaquer 
au Mont-Rose sans affronter les petites miseres d'un bi- 
vouac ou d'un chalet enfumG. Assures d'une large hospi- 
tality, les grimpeurs rouvrent la campagne. M. Bird arrive 
en juillet 1854 k cent pieds du plus haut sommet. MM. Gren- 
ville et Christoph Smyth atteignent, le 1" septembre sui- 
vant, un des pitons de la cr£te. Huit jours apres, M. Edward 
Kennedy les imite en prenant le vieux chemin d'Obsee; 
paralyse par un froid excessif, il doit s'arrGter au Silber- 
sattel. D£s le 11 septembre, il revient h la charge avec Ma- 
thias Zum Taugwald et son frere Johann. Cetle fois, il suit 
la route du Plaltje, et, apr6s une ascension tr6s difficile sur 
les kernels rocs verglass^s, il retrouve le drapeau laiss£ 
dix jours auparavant par les freres Smyth. 

De cette circonstance que la vbie d'Obsee a 6t6 reprise 



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L'HISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 163 

le 8 septembre, on pent interer avec vraisemblance que le 
Mathias Zum Taugwald que nous voyons figurer ici est le 
mftme qui avait accompagn£ Ulrich le 12 aout 1848. II aura 
dans les deux cas pris scrupuleusement la m6me route, 
el conduit le 11 septembre Edward Kennedy au point oil 
lui-mfcme s'etait arr6t£. Et maintenant quelle est cette 
cime? Kennedy s'exprime dans sa relation comme s'il 
avait atteint le point culminant, ce qui ferait pencher pour 
TOstspitze. Mais tel n'etait pas l'avis des fr&res Smyth, 
qui estiment qu'il leur restait 16 pieds k gravir environ. 
Cette evaluation me paralt decisive en faveur du Grenz- 
gipfel, qui, selon moi, a seul 6t6 atteint dans toutes les 
tentatives ant&rieures h 1855. 

Edward Kennedy a dft se ranger k Topinion des fibres 
Smyth, car nous le voyons Tann£e suivante combiner un 
nouvel assaut avec eux. lis s'adjoignirent trois autres 
grimpeurs dprouv£s, MM. Stevenson, Birkbeck et Hudson. 
Ulrich Lauener, de Lauterbrunnen, fut leur guide-chef; 
trois hommes de Zermatt complement la troupe. Le 
31 juillet 1855, a 1 h. du matin, on quitta l'auberge nou- 
vellement ouverte du Riflel. Edward Kennedy manquait h 
1'appel. Pen de jours avant, il avait gravi le Breithorn par 
un vent furieux ; ses yeux, irrites par le frottement des 
cristaux de neige, le condamnaient au repos, et lui enle- 
vaient le prix que sa perseverance m^ritait si bien. On 
franchit d'un pas allegre les gazons de Gadmen, le pla- 
teau de Gorner, les terrasses du Plattje, le n6v6 qui leur 
fait suite et se d£roule par ondulations majestueuses sur 
mille metres de hauteur. Quand le Silbersattel fut en vue, 
Hudson etChristophe Smyth provoquerent, sans demander 
l'avis des guides, un quart de tour h droite. lis s'6taient 
dit qu'au lieu d'attaquer Tin tumescence finale par son 
revers le plus abrupt, mieux valait la prendre h sa nais- 
sance,etmonter progressivementavoc elle.Un pleinsuccts 
couronna cette variante heureuse. II fallut bien encore 



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164 COURSES ET ASCENSIONS. 

garder TSquilibre sur des crfctes glac£es, lutter contre le 
froid, semer en chemin, suivant l'usage, un guide transi et 
d£courag£, surmonter & force de bras deux dents deroches 
massives. Mais ce dernier effort fut court, et bient6t les 
regards des heureux vainqueurs purent embrasser libre- 
ment l'immensite des horizons italiens. lis Gtaient sur la 
cime de I'Ouest, celle qu'on appelle aujourd'hui Hoechste 
Spitze ou Dufourspitze. 

N'avaient-ils vraiment plus rien k dSsirer? Hudson, peu 
habituS k se contenter d'un demi-succ6s, l'a certainement 
cru. II se rendit avec Smyth et Kennedy k Saint-Gervais, 
d'ou ils ouvrirent, quelques jours plus tard, une voie 
nouvelle vers le Mont-Blanc. Ce n'est qu'k une 6poque 
plus r^cente que les pretentions rivales de TOstspitze 
ont trouv£ des avocats. Si elles sont reconnues fondles, 
MM. Taylor et Pendlebury pourront r^clamer Thonneur 
d'avoir &t& les premiers k fouler (en 1872 seulement) la 
vraie cime du Mont-Rose. Sur une photographie prise par 
M. Sella de la Signal-Kuppe, la superiority de la cime de 
l'Ouest, ou Dufourspitze, ne semble pas douteuse. On la 
reconnait sans peine k la coupure qui la precede du c6t6 
de Zermatt, h l^peron qui s'en detache dans la direction 
du glacier de Grenz. Du sommet, la question a semble 
inderise k M. Moore, k M. Coolidge, et j'ai moi-m6me par- 
tag£ leur impression. Faute d'un arriere-plan suffisamment 
£lev6, TOstspitze se detache sur un lointain brumeux : la 
courbure de la terre aidant, elle peut d£passer la ligne 
d'horizon apparente, sans £tre pour cela sup^rieure. L'em- 
ploi d'instruments precis trancherait le d£bat sans appel. 
En attendant, il serait desirable d'avoir l'avis des ing£- 
nieurs suisses, particulifcrement de M. Imfeld, qui a lon- 
guement s£journ6 sur le Mont-Rose et en a dessing le 
panorama. Est-il admissible qu'il ne se soit pas pos6 la 
question? Et s'il Ta rgsolue en faveur de TOstspitze, pour- 
quoi n'y aurait-il pas fait £riger un signal, en pen- 



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LHISTOIRE DU MONT-ROSE AVANT 1855. 165 

d*nt k celui qui existe sur la cime ordinairement visitee ? 
Le lecteur excusera la s^cheresse inevitable de ces dis- 
cussions techniques. Ceux qui aiment vraiment les mon- 
tagnes admettront volontiers quMl n'est pas de menus 
details q«and elles sont en cause. A partir de 1855, l'his- 
toire du Mont-Rose entre dans une phase nouvelle. Peut- 
Stre essaierai-je d'en tracer Tesquisse, si mes loisirs me 
pennetlent de suivre sur le terrain les nouveaux explora- 
tenrs comme je Fai fait pour les anciens. Mais on trouvera 
sansdoute que, pour une fois, j'ai Atfh bien ampleinent 
«s^de hospitality de VAnnuaire. 

Pierre Puiseux, 

Membre de la Direction Centrale 
du Club Alpin Francais. 



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LE WEISSHORN 

(4,512 METRES) 
16 aout 1890 

(Par M. Th. Camus) 



Montant de Saas, nous avions franchi le matin le col de 
l'Alphubel (3,882 m&t.). Un peu avant midi, au-dessus des 
chalets de TAlpe de Tsesch, nous 3tions 6tendus dans 
l'herbe, pr&s d'un ruisseau, et nous rcgardions le Weiss- 
horn. 

Sur le ciel bleu, la grande montagne se dressait devant 
nous dans Torgueil de ses 4,512 metres, 6blouissante sous 
le soleil de toute la beaut6 de ses aretes Glggantes, de ses 
neiges, de ses glaciers : elle £tait bien alors, comme le dit 
Leslie Stephen, Tune des choses les plus d61icieusement 
belles, des Alpes! 

Avant de l'avoir vue, un vague desir me tenait d6j& d'en 
faire Tascension. Mais maintenant il me semblait que rien 
au monde ne pourrait m'emp&cher de la gravir. 

Ce fut bien autre chose quand, deux jours aprfcs, je l'ad- 
mirai du sommet du Cervin. 

Le Weisshorn, 1' « incomparable » Weisshorn (ainsi Tap- 
pelle l'auteur des Scrambles), est moins banal quele Cervin. 
II est plus difficile peut-6tre et plus dangereux ; il est plus 



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LE WEISSHORN. 167 

haul, il se fait moins souvent : il n'avait encore 6t6 gravi 
que deux fois cette ann£e-l&. 

Les grandes quantity de neige tombSes en juillet, et 
surtoutcelles des jours precedents (orage des 12 et 14 aotit), 
nous avaient facility les pentes superieures du Cervin, 
maisdcvaient rendre mauvaise Tarftte du Weisshorn. Trois 
jours auparavant, Alexandre Burgener avait dft, k quatre 
heures de la cime, s'arrfcter et abandonner la partie. II 
nous lit en nous voyant partir : « Vous n'irez pas, il y a 
trop de neige. » II est certain que nous aurons du mat. 

Nous allons trouver Ik, d'abord, aprfcs avoir traverse le 
glacier, une charmante ascension de rochers verglass£s ; 
puis au-dessus, entre deux precipices de mille k dexix mille 
metres, cette longue arfcte gard£e par quelques sentinelles 
de roc dur 6chelonn6es <$ et \k et qu'il faudra prendre k 
bras-le-corps. 

Ensuite, Tarfcte sera de glace vive, aigue comme une 
lame, puis de neige folle, en cornichs surplombanle. 11 fau- 
dra casser la cr&te de la glace et abattre la corniche de 
neige: un jeu pour mon guide Inderbinnen ! Cela l'amuse. 

Nous passerons, nous irons bien lentement, nous met- 
Irons plus de six heures pour la franchir, cette terrible 
ar£te, et alors nous attaquerons le dernier pic de glace. II 
n est pas toujours commode : il y a surtout k la base une 
crevasse qui coupe la cr6te : un pont de neige durcic 
rtunil les deux bords de cette coupure dont le fond est 
rempli d'un vide noir&tre. Sur le pont, il faut tailler des 
pas, car il est incline de pres de 50 degres. Courage! II 
faut voir Tami Friedrich Inderbinnen, quand il sculpte de- 
licatement de tres petits Echelons avec une ieg£rete de 
main!... On dirait qu'il dessine une broderie. Bient6t nous 
serons au sommet, et alors ce sera si beau! 

Pour commencer, nous allons prendre une voiture, et 
deZermatt k Randa descendre la valine de la Vifcge, en re- 



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168 C0UHSES ET ASCENSIONS. 

gardant le paysage, le torrent qui hurle, le chalet qui dort, 
les bois qui exhalent dans Fair le bruissement de leurs 
branches et le parfum des mdtezes et des arolles. 

A Randa, nous achetons nos vivres k V « h6tel du Weiss- 
horn ». H61as! il eut mieux valu le faire k Zermatt. Je 
n'ai pas l'habitude de faire des reproches aux hoteliers des 
montagnes. lis font payer plus cher quVn ville, c'est leur 
devoir, je les approuve. 11 n'est pas toujours ais£ de faire 
venir les provisions, et les gens qui voyagent ont bien un 
peu d'argent k d^penser, sinon ils resteraient chez eux. 
Mais rhdtel de Randa dSpasse toute permission, et Thdtesse 
qui nVa exploits n'a absolument plus de vergogne. 

Pour mon ascension au Cervin, le temps n'6tant pas tres 
sux, j'avais pris k l'h6tel du lac Noir des vivres pour trois 
jours et j'avais pay6 24 francs. Au Weisshorn, le temps 
£tant tr£s beau, je n'emportai qu'une joumGe et demie de 
nourriture : total 47 francs ! Est-ce qu'& Randa le prix des 
provisions s'616verait en raison inverse de la quantity 
qu'on en emporte ? 

Mais le temps passe... Nous voici au refuge de Hochlicht 
(2,859 met.). Sa description ne sera pas longue. Supposez 
trois murs en pierres scenes, adossis au rocher... (Test 
tout. Le toit dtant k peu pres absent, on a eu soin de met- 
tre une porte pour 6viter les courants d'air. Et Friedrich 
me dit qu'on a V intention d'ajouter un lit de camp et une 
batterie de cuisine. En attendant, nous avons du apporter 
des couvertures et une marmite, sans compter les fagots 
de bois. 

La soiree est froide, les (Hoiles sont brillantes; il faut 
entretenir le feu jusqu'k une heure avancSe de la nuit. En- 
fin, le lendemain & 3 heures, nous partons, et, en une 
heure, nous sommes sur la fameuse ar£te Nord-Est du 
Weisshorn, k Tallitude approximative de 3,600 metres. 

Le travail devient d61icat. Par moments, il faut quitter 
la ligne de falle et descendre & gauche sur la muraille in- 



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LE WEISSHORN. 169 

clinfo dont la base repose dans le glacier de Schalli, h 
quelques centaines de metres plus bas. Puis nous repre- 
nons la cr£te dont nous suivons les dScoupures, montant 
et descendant alternativemeni, pendant de longues heures, 
accrochte par les pieds, les genoux et surtout par les mains. 
A droite, le precipice tombe par une pente de glace de plus 
de 70 degr6s sur le glacier de Bies, h mille metres en des- 
sous. 

Le verglas et la neige recouvrent bientot completement 
les rochers : void Tendroit ou s'est arr6t6 Burgener. Mon . 
guide laisse paraltre une certaine inquietude. II va de plus 
enpluslentementet examine les passages d'un air attrist6. 
J'essaie de flatter son amour-propre en lui disant : « Nous 
allons faire ce que Burgener n'a pu faire. » II me r£pond : 
« Ce n'cst pas stir. » Et lorsque nous arrivons aux aretes 
de glace pure, je crois d6cid6ment que la partie est perdue. 
Tyndall dgpeint ainsi ce passage, sans aucuneexagSration, 
et avec autant de precision et d'exactitude que dans tout 
le reste de sa description : « La cr&te a pris les proportions 
d'un Stroit mur qui ne prisenterait cependant aucune dif- 
ficult^ s&rieuse en tant que simple rocher; mais au-dessus 
se trouve plac6 un second mur de neige qui se r6duit vers 
le haut & TGpaisseur d'une lame de couteau 1 . » Et de plus, 
stir ce tranchant vertigineux. il y avait encore, pour nous, 
une fine corniche de neige surplombant h gauche, sur 
toute la longueur du mur. 

Cependant Inderbinnen abandonne son sac ; il met dix 

mfctres de corde entre lui et moi et s'aventure d cheval sur 

la JameglacSe. Appuyant devant lui son piolet en travers, 

et dlmolissant k mesure sur la largeur de la main la cor- 

niche et la crSte, il avance peu & peu jusqu'St un petit ro- 

cher bien plants qu'il Streint des bras et des jambes. Puis 

il me crie : « Je suis solide, venez. » Je mets dix metres 

'• Tyndall, Dans fa montagnes, traduct. Lortct, p. 96. 



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170 COURSES ET ASCENSIONS. 

de corde entre moi et le porteur et je franchis le mauvais 
pas, toujours & califourchon. Plusieurs fois nous r6p6tons 
cette manoeuvre; enfln nous atteignons k 10 heures une 
petile selle de neige, au pied du dernier pic, a l'extr^mil^ 
supGrieure de cette longue arcHe que nous travaillons depuis 
six heures cons6cutives et que, malgr£ la magnificence 
du spectacle, nous commenQons k trouver fastidieuse. 

Une halte de trente minutes est ici bien m£rit6e. Je re- 
garde d'un ceil d'envie ce sommet qui nous domine, tout 
en glace ; il me semble a port6e de la main ; je pense qu'il 
'nous faudra une demi-heure & peine pour le conquGrir : 
nous allons mettre encore deux heures et demie. 

Voil& le pont de neige dont je vous ai parte, un passage 
effrayant s'il en fut jamais ! Nous commenQons k tailler des 
pas, et nous taillerons presque tout le temps jusqu'en haul. 
Nous passons. Maintenant lacr&te ou nousmontons s'elar- 
git en forme de croupe, mais elle surplombe a gauche, k 
1,500 metres au moins au-dessus du glacier de Schalli, 
et nous devons nous tenir du c6t£ opposd k Tendroit ou la 
pente plonge rapidement. La glace est tellement dure que 
lepiolet sert seulementde point d'appui. 11 ne mord gubre 
plusquesurlapierre, etchaquemarche demandeau moins 
six coups de pointe. 

Le moindre faux pas nous entrainerait sur le glacier de 
Bies, dans une descente qui pourrait &tre de deux ou trois 
kilometres, k moins qu'une bergschrund b^ante ne happe 
la caravane au passage. Aussi les faux pas sont-ils s6ve- 
rement proscrits ! 

G'est \k que je dus reconnaltre r excellence et la superio- 
rity de mes guides sur la glace. Tous deux furent admira- 
bles de tenacity, d'adresse et m6me d'entrain durant cette 
derniere partie. 

En r6sum6, le Weisshorn est parfois dangereux, surtout 
avec des neiges r6centes ; et le lendemain j'en etais encore 
impressionn£ au point que j'6crivis k un de mes amis : « Je 



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2 



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172 COURSES ET ASCENSIONS. 

referais vingt fois la Meije sans hGsiter, bien qu'elle soit 
plus difficile que le Weisshorn; j'h^siterais, je crois, 
a refaire celui-ci. » Mais r&oignement adoucit toutes 
choses : aujourd'hui mes souvenirs me paraissent exagg- 
r6s, et je recommencerais peut-6tre mon escalade avec 
plaisir. 

A 1 heure de l'apres-midi, haletants, fatigues, mais 
glorieux, nous arrivons enfin au sommet du Weisshorn 
(4,512 mM.). L'inclinaison de la glace est toujours exces- 
sive et, pour avoir une plate-forme, il faudra la faire. Mais 
nous voulons fouler du pied cette cime si aigue qu'un 
oiseau seul aurait pu s'y poser. Alors nous taillons autour 
un gradin, et, nous attaquant a la pointe tous trois a coups 
de hache, nous d^capitons le g6ant. 

Les debris tombaient dans le vide immense de la valine 
de Zinal, un vide de quelques mille metres. En poussant le 
dernier morceau de glace, Inderbinnen lui dit en riant : 
« Toi, tu ne remonteras plus. » 



Du point culminant de ce grand Weisshorn que Tyndall 
declare la cime la plus majestueuse des Alpes, contem- 
plant le nombre infini de pics qui s'Slevaient de la terre et 
partageaient TEurope, mon regard allait de montagne en 
montagne, cherchant a les voir toutes et ne pouvant se 
fixer sur aucune. 

Jamais je n'avais 6t6 favorisG par un temps aussi beau, 
aussipur, que celui quej'avais ce jour-la. Jamais je n'avais 
scrut6 des vues si lointaines et si nettes, et cependant plu- 
sieurs fois d6ja j'avais pass6 dans la solitude des hauts 
sommets des heures de contemplation en pleine lumi&re. 
Nous ne pouvions distinguer dans les airs le plus petit 
nuage, la vapeur la plus transparente : c'^tait Tazur dans 
sa perfection id£ale. C'6tait un reflet, une parcelle d6ta- 
ch6e peut-6tre, de cette clarte lumineuse, de cette clarte 



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LE WEISSHORN. 173 

que l'oeil de Vhomme n ? a point vue, et que nous connat- 
Irons quelque jour. 

A cette altitude de 44,800 pieds, l'immobilit^, le silence 
rfcgnent en maltres, pas m^rae att£nu£s par un bruit d'ailes 
ou par le murmure d'un torrent. Je me trompe : parfois 
monte jusqu'k nous une voix effrayante qui delate de temps 
k autre et chasse les rochers devant elle, ainsi que des 
brins depaille. Ce tonnerre de l'avalanche gronde par mo- 
ments, lugubre, et le calme reprend ensuite sa place, plus 
absolu encore quand le dernier grondement s'est Svanoui ! 

Oh! celte vue du sommet du Weisshorn! Que ne pou- 
vais-je £voir Ik pr6s de moi tous mes amis de la plaine, 
tous ceux qui sont restGs lk-bas ! Que ne pouvais-je asseoir 
& mes c6t6s tous les profanes, qui s'en vont rGpgtant que 
la vanity seule est le mobile de Talpinisme, et leur faire 
respirer quelques instants « cette liberty sauvage et po6ti- 
que, qui semble nous affranchir des liens de la mati&re et 
<ta temps ! » f 

Oui, si Ton Gprouve quelque vanity, quelque gloriettc, 
^lon le mot de M ,le d'Angeville *, lorsqu'on se sent h une 
pareille hauteur (et de cela on se defend difficilement), 
e "e est excusable vraiment. Elle ne vient pas de 1'acte ac- 
compli ^ cela n'en vaut pas la peine, mais de notre imagi- 
nation qui croit, h£las! avoir trouv6 un id6al t et se leurre 
de Ce s richesses 6tal6es devant elle ! 

Pour la premiere fois, le Mont-Blanc, le grand Mont- 

lanc qu'on voit de tous les sommets, ne me semblait pas 

P Us £lev6 que le point oft nous Gtions : un pont gigantes- 

^ e de 60 ou 80 kilometres, reliant les deux montagnes, 

* Pa.ru presque horizontal, car elles n'avaient entre elles 
" u Une difference de 298 metres. J'admirai encore la noble 



**Htener. 

*^ttre du i3 septembrc 1838, au retour du Mont-Blanc. 



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174 COURSES ET ASCENSIONS. 

et puissante coupole du Mont-Rose, le Gervin toujours su- 
perbe, la Dent-Blanche toute recouverte des neiges du 
dernier orage, le noir Rothhorn, et les Mischabel 6lanc6s, 
et le merveilleux Oberland. 

11 faut descendre enfln. Les hauteurs sont bien belles, 
mais nous sommes trop petits et nous ne saurions y vivre. 
Nous prenons la pente vertigineuse qui nous habitue & 
regarder les profondeurs , si bien qu'en arrivant au bas 
nous passons debout sur les aretes de glace, le piolet ser- 
vant de balancier. 

En cinq heures, presque sans arr&t, nous descendons du 
sommet du Weisshorn ayi refuge du Schallenberg. Cepen- 
dant, sur Tar&te, nous faisons halte malgr6 nous, pour 
admirer un magnifique halo solaire, encore une de ces 
merveilles que nous ne voyons pas de nos plaines. Dans 
raprfcs-midi, quelques brouillards £taient months des val- 
ines : ces brouillards, s'61evant sur nos tfctes, intercalSrent 
un 6cran 16ger entre nous et le soleil, et le disque eclatant 
de Tastre nous apparut enlour6 d'un cercle magique de 
deux metres environ de diam&tre apparent, form6 tresnet- 
tement des sept couleurs du prisme. 

Du refuge, par les raidillons qui serpentent en gagnant 
le fond de la valine, au bruit des sonnailles des troupeaux 
qui rentraient, nous avons atteint Randa en une heure et 
demie. 

All heures du soir, nous sommes h Zermatt. 

Theodore Camus, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Lyon). 



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VI 

LE M\TTO ET L'ARGENTERA 

(Par M. Valentin de Gorloff) 



L'ann^eprGcSdente, je m'Stais bornS k explorer la region 
ni^oise des Alpes-Maritimes. Mais mGme en limitant ainsi 
ma 14che, elle n'gtait pas completement achev£e. Bien que 
siluie dans un autre bassin, l'Argentera se voit de partout, 
dominant tous les autres pics. Du bord de la mer, d'An- 
tibes surtout, elle constitue un des traits saillanls du pa- 
norama des montagnes. 11 me fallait done la visiter. 

Vers la fin de juillet, je quittai Nice et je me rendis a 
Coni en chemin de fer. Cette petite ville est Tun des points 
importantsdur^seaudes tramways k vapeur qui sillonnent 
maintenant le PiSmont et p^netrent, en bien des endroits, 
au cceur m£me de la montagne. Laissant k droite la voie 
de Venasca, par ou j'etais all6 monter au Viso 1'ann^e 
derniere, je pris le tramway du bourg de Saint-Dalmas. 
U on trouve toujours quelque voiture particuliere qui, 
pour un prix modique, vous mene aux Thermes de Val- 
dieri. Parti k midi deConi, j'6tais aux Thermes pour diner. 

Les bains de Valdieri sont k 1,349 m&t. d'altitude, au 
fond dune gorge enserr^e par de hautes montagnes tr£s 
abruptes. L'Stablissement s'appuie sur les flancs bois^s de 
la Stella, qui masque l'Argentera. Les rochers k pic de San 
Giovanni semblent fermer la valine, tandis qu'& droite, en 
face des bains, le Matto 6l£ve ses precipices jusqu'aux nues. 



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176 COURSES ET ASCENSIONS. 

LE KATTO (3,087 m*t.) 

Apres m'Gtre accord^ deux jours de repos pour me 
remettre des terribles chaleurs de Nice, je fis venirle guide 
Bartolomeo Piacenza,dit « le Ghat » (que je recommande 
k tous ceux qui seront tenths d'excursionner k Valdieri),et 
le 20 juillet, k 4 h. du matin, nous nous mimes en route 
pour le Monte Matto, bien que le temps ne sembl&t nulle- 
ment rassurant. 

Le Matto est une excursion sans difficult^, et on peut 
pendant trois heures suivre un sentier de mulets ; mais 
pour abr^ger nous prenons, au bout d'une demi-heure de 
route, des raidillons qui nous font remonter le sauvage 
vallon de Cabrera, doming detoutes parts par des aiguilles 
aux formes bizarres. La montde est longue, mais voici 
enfin un plateau de neige, et sur sa partie la plus 61oign6e 
et la plus £lev6e se dresse la pyramide des officiers de 
rEtat-major italien. Nous y sommes au bout d'un quart 
d'heure (3,087 mfct.). Le veritable sommet, toutefois, a en- 
viron 2 metres de plus. C'est une aiguille tailtee k pic de 
tous les c6t6s. Pour y arriver, il faut descendre un peu, 
puis grimper dans la face Sud du rocher pour venir aboutir 
du cot6 Est. La vue 6tant la m6me, je pr^fere rester oil je 
suis et dessiner. Les vapeurs nous cachent la plus grande 
partie du panorama; toutefois, TArgentera se r6v61e su- 
perbe, dominant les autres montagnes, et semble me 
promettre une ascension difficile, bien que le guide affirme 
qu'il n'en est rien. Le trait caract6ristique du panorama du 
Matto est Tablme effrayant au fond duquel on voit, a 
1,700 m&t. en dessous, T&ablissement des bains de Val- 
dieri et la route nationale, large comme un fll. M. Purt- 
scheller qui, cependant, doit Gtre habitu6 aux abtmes, a6t6 
frapp6 parcelui-ci et en parle dans son article du Jahrbuch 
du Club Alpin Suisse. Quand nous ftimes sur le point de 



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LE MATTO BT L ARGENTERA. * 177 

descendre, mon guide me demanda si je voulais essayer 
quelque chose de nouveau. En chassant le chamois, il 
dlait descendu directement sur les bains par le soi-disant 
abime, et il me proposait de faire de mfcme. Au premier 
abord, je refusai, et nous nous mimes a descendre par oh 
nous itions venus ; puis le regret me prit, et, revenantsur 
nos pas, nous abdrd&mes le precipice que les bergers ap- 
pelant les murailles de la Toria. Pendant prfes de deux 
heures que dure la descente vertigineuse , et bien qu'il 
feitte k tous moments se servir des mains, il n'y a pas un 
pas difficile, et c'est h peine plus raide que la descente du 
Viso. Seuls, quelques rochers rendus un peu lisses par le 
suintement des neiges se trouvent k mi-hauteur et exigent 
un peu detention. Nous atteignons enfin les p&turages 
escarp^s du Brunzo, puis ceux de la Barra, qui le sont 
moins, et par le vallonnet du Gunier nous tombons sur la 
grande route et les bains, que par une illusion d'optique 
lesommet du Matto semble surplomber. 

HORAIRE 

Route royale — 30 min. 

Montee du vallon dc Cabrera 3 h. 30 min. 

Neige 1 h. — 

fiboulis du sommot — 15 min. 

Descente de la muraille de la Toria. . 2 h. — 

Paturages du Brunzo — 30 min. 

Paturages de la Barra — 30 min. 

Vallon du Cunier — 45 min. 

Total. s 9 h. - 



L'ARGEMTERA (3,317 mSt.) 

I* belle montagne s'apenjoit en partie d'un point de la 
route situ6 k 5 minutes des bains. De Ik on remarque un trait 
saillant : un superbe couloir neigeux qui monte de la base 

AMKlUIfUl DB 1891. l2 



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178 COURSES ET ASCENSIONS. 

au sommet de la cr£le et sGpare le G61as de Louroussa de 
l'Argentera. On atantdiscutS sur la structure de l'Argentera, 
qu'il fauten dire ici quelques mots. C'est une longue cr<He 
orientee Nord-Sud, born6e au Nord par le col dc Chiapous, 
et au Sud par le col de la Culatta. En ce dernier point, 
nous touchons k une region oil les cartographes s'en don- 
nerent jadis k coeur joie. Dans la cr6te fcntre le lac de la 
Ruine (Rovine) et le val du Borr6on, on accumula erreurs 
sur erreurs et on alia jusqu'a attribuer au modeste Mer- 
cantourm 400 met. de plus ! Aujourd'hui, heureusement, 
les erreurs sont presque toutes rectifies. La cause de plu- 
sieurs erreurs, comme toujours, provient de ce que la 
m&me cime a parfois plusieurs noms. MGme maintenant, 
une certaine confusion subsiste pour la cr&te comprise 
entre le Mercantourm et le pic 3,31 7 de l'Argentera. Cepen- 
dant je crois devoir pr^venir qu'il n'y a plus de d£cou- 
vertes k faire ici. Tout est maintenant connu et tout a 6t& 
gravi. Sur l'Argentera mdme, il n'y a pas une pente ou ne 
se soient aventur6s les chasseurs de chamois et les ofli- 
ciers alpins italiens. 

Pour un alpiniste, la manierc la plus tentante d'aborder 
la montagne, c'est de monter le grand couloir. C'est par 
Ik que monta l'avocat Negro de Goni, et plus tard Purt- 
scheller. La neige 6tant d'habitude fort dure (le couloir 
6tant sur la face Nord), il faut tailler 800 k 900 marches. 
Pour ne pas avoir, k envoyer chercher de la corde k Goni 
et prendre un autre guide, je me d6cidai a monter par la 
voie ordinaire. 

Le 22 juillet, je quittai les Bains a 3 h. du matin avec 
« le Ghat » ; nous mont&mes au col de Ghiapous oil mene 
un bbn sentier. Durant ce parcours, j'admirai a loisir le 
superbe couloir, qui peut <Hre class6 parmi les plus beaux 
des Alpes.Le n&\6k sabase 6tait, paralt-il,un petit glacier 
il n'y a pas longtemps. D'apr6s mon guide, il augmen- 
terait depuis deux ans. 



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LE MATTO ET l'aRGENTERA. 179 

Le col du Chiapous est h. 2,520 met. Presque aussit6t 
nous prenons a droite par une chemin^e herbeuse, et nous 
d6bouchons sur les 6boulis du versant oriental oil poussent 
<ja et 1& quelques toufles d'herbes et de fleurs. Profond6- 
ment en dessous, le lac du Brocan bleuit; et le G61as, se 
dressant au-dessus du glacier de la Mal£dia, pr6sente un 



L'Argentcra, dessin do Taylor, d'aprcs uno photographic. 

aspect superbe. La montee continue h. travers des 6boulis 
oil viennent au bout de quelque temps alterner des cbamps 
de neige. Nous arrivons ainsi h. une plate-forme que « le 
Chat » a surnommge « la Salle h. manger ». Nous y d£jeu- 
nons. Apres quoi, Tascension se poursuit par les rochers 
traverses par quelques corniches commodes, mais peu 
discernables h loeil, dans la lumiere crue et verticale du 
matin. Nous arrivons ainsi a la selle entre le pic Nord de 
l'Argentera et le Gelas de Louroussa. Ici la vue plonge 
subitement dans le profond abime au fond duquel sont les 



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180 COURSES ET ASCENSIONS. 

bains, mais invisibles. On embrasse (Tun seul coup cToeil 
tout le grand couloir. Je m 'amuse a y jeter des blocs qui 
roulent d'uri seul 6lan en bas de ce millier de metres. En 
suivant avec une certaine prudence la crfcte d6chiquet6e, 
nous arrivons en dix minutes au sommet du G£las de Lou- 
roussa (3,260 m6t.). 11 est 10 h. et demie du matin. Les 
nuages nous gataient tout le panorama auNord et a l'Est. 
Le Viso et les grandes Alpes £taient invisibles. D'ailleurs, 
notre attention £tait captivGe par une bande de chamois 
sur laquelle nous 6tions arrives a l'improviste. lis nous 
pass&rent presque sous le nez, sautant dans de mauvais 
rochers, rejoignirent a vingt metres de nous lacr&te par ou 
nous venions de monter et, la suivant, ils furent en quel- 
ques bonds au sommet Nord de TArgentera, et disparurent 
derrtere ; mais le bruit des pierres tombantes annonc.ait 
qu'ils couraient encore. Nous pensions la bande pass£e 
quand, tout a coup, des pierres roulent a gauche. G'est un 
petit chamois, joli et gracieux comme une gazelle. 
L'inexp^rience de la jeunesse, j'allais dire la bGtise, est 
peinte sur son frais museau que nous pouvons admirer a 
loisir, car, apr6s avoir bondi quelques pas, il s'arr£te et 
nous regarde fixement; puis, d'autres bonds, nouvel arrfct, 
et ainsi de suite, jusqu'a ce que le guide se leve en criant. 
Du coup, les frfcles pattes du chamois semblent devenir 
des ailes, il vole le long de la cr£te et disparatt lui aussi. 

J'ajoute ma carte a trois autres trouvSes la, et nous 
redescendons a la selle neigeuse. Comme le pic Nord de 
TArgentera est la tout proche, j'y grimpe. Bien que le 
rocher soit solide, suivre la cr&te me paratt trop difficile, 
et je reviens encore une fois pr6s de la selle neigeuse d'ou 
nous prenons une corniche horizontale qui vient aboutir 
en dessous du pic Central ou nous grimpons (3,300 mgt.). 

La je trouve les cartes suivantes : N. Maghella, P. Vas- 
salo, E. Vereya, Brines, G. Sandra, et enfin un collegue, 
Maubert, avec les guides Peint et P. Giugu. Inutile de dirft 



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LE MATTO ET l'aRGENTERA. 181 

que bien d'autres personnes, outre les ci-nommSes, sont 
monies a l'Argentera. 

Ge sommet est-il aussi haut que le sommet Sud ? Le 
guide me 1'afBrme et m6me pretend qu'il le serait davan 
tage. Je suis d'avis contraire, et la plupart des ascension- 
nistes pensent comme moi. Je dois cependant dire que la 
difference me semble certainement inferieure k 17 metres. 
En tous cas ce sont Ik des questions que l'oeil seul ne peut 
trancher. Je laisse une carte, et redescends reprendre notre 
corniche qui continue toujours vers le Sud. Le guide Tap- 
pelle la « strade dei camous » (la route des chamois). 
Nous parvenons ainsi directement au-dessous du pic Sud. 
Comme le grSsil tombait en ce moment, emp£chant de voir 
toutlointain, je n'y grimpai pas, satisfait de voir en toute 
Evidence que les 80 met. qui nVen separaient n'offraient 
paslamoindre difficult^. En definitive, j'avais constate — ce 
que je supposais a priori depuis longtemps — que les pics 
de l'Argentera peuvent etre atteints sans difficult^. 

Pourtant, comme je voulais aller coucher cette m£me 
nuit en France, a Saint-Martin-Lantosque, je me heurtai k 
un endroit un peu difficile. Nous avions laisse le pic Sud 
quelque peu en arriere, et la route des chamois s'arretait 
la. A droite la montagne etait k pic, et en dessous 6gale- 
toent. Enlre les deux escarpements une etroite coulee de 
n£v6 descendait, tr£s inclinee, rejoindre un champ de 
neige. Si nous etions months par Ik, avec des marches 
toutes faites la descente etait facile. Mais comme certains 
endroits etaient en glace, que nous n'avions pas de corde 
elseulement mon piolet, ce passage demanda une atten- 
tion soutenue. Ceci franchi, le reste etait facile; coupant 
toujours, sans monter, une pente de neige et des eboulis, 
nous parvlnmes a un col entre la Cima de Nasta et l'Ar- 
gentera. Mon guide Tappelle le col de la Culatta. Quoi qu'il 
en soit, on y passe facilement et nous y trouvkmes des 
tebris de bouteilles. Une descente par des eboulis menus. 



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182 COURSES ET ASCENSIONS. 

v6ritables gboulis de terre qu'on rencontre souvent dans 
TOisans, par exemple, nous amena a des paturages cou- 
verts de rhododendrons. II pouvait fctre 5 h. et demie. Nous 
achevames nos provisions et je cong^diai mon excollent 
guide. En 6vitant autant que possible les descentes ct les 
montees, je longeai le flanc des montagnes toujours a une 
grande hauteur au-dessus de la vallee. C'estd'habitude line 
ennuyeuse besogne ; quand on est fatigu6 et dans un pays 
inconnu, c'est encore pire, aussi etais-jc tout heureux 
d'arriver au sommet de ce que je me figurais £lre le col de 
Cerieja. 

Mais une fois la je me prends a douter. La direction du 
col par rapport au soleil couchant 6tait tout autre. Je d£- 
plie la carte, grimpe sur un rocher voisin et finis par re- 
connaitre qu'en descendant je reviendrais tout bonnement 
aux bains de Valdieri. Mais je vis aussi que de ce col, en 
contournant des pentes a gauche, j'arriverais a un autre 
col, de hauteur £gale, ct qui devait 6tre, lui, le col de 
Cerieja. 

Les pentes de neige qui m'en sgparaient Staient fort 
dures, de sorte que, bien qu'il fftt tout proche, j'employai 
plus d'une heure a y arriver, devant tailler chaque pas, et 
forc6 pour cela de tenir entre les dents mon album, beau- 
coup trop grand pour 6tre mis dans une poche. J'arrivai 
au col a 7 h. 30 min. du soir, au moment oh le crSpuscule 
commencait. Somme toute, j'aurais mieux fait de passer 
le col du Mercantourm, plus haut, mais probablement 
moins long. 

11 s'agissait d'arriver le plus en bas possible avant que 
TobscuritG ne devtnt complete, et je pris mes jambes k 
mon cou. Je traversal en courant d'affreux sentiers en 
Gboulis, longeai un petit lac et entrai dans de d£licieuses 
prairies. Mais apres avoir franchi les broussailles, j'abordai 
la foriH dans une nuit complete. 

A gauche un torrent degringolait dans une gorge bois6e. 



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LE MATTO ET i/ARGENTERA. 183 

Je me mis h le suivre, mais, h61as ! je d^gringolais encore 
mieux que lui. Je ne m'attarderai pas ici h d^crire mes 
chutes, les §treintes folles avec les troncs d'arbres, les 
caresses piquantes des orties et les rencontres glaciales 
avec le torrent. Ceserait troplong. J'arrivai alOh. 30min. 
du soir dans un etat peu presentable au bon petit h<Mel de 
la cascade du Borr^on. On m'y improvisa h la hAte un 
diner, apres quoi, repartant par la route, j'arrivai & 
minuit et demie k Saint-Martin-Lantosque, ou il me fallut 
longtemps parlementer pour trouver une chambre dans 
unhdtel. En resume, j'gtais enchants de ma course. 

Un mois apres, je montai seul et sans guides au sommet 
de la Dent du Midi (Valais), et je pus me convaincre de la 
curieuse analogie de cette montagne avec I'Argentera, 
dont le versant occidental ressemble d'une manifere frap- 
pante au m6me versant (valine de ChampGry) de la Dent 
du Midi, tandis que le cote oriental est absolument ana- 
logue a celui de Salvan. 

La seule difference est qu'on peut suivre presque tout 
le temps la crGte sur I'Argentera, tandis que sur la Dent 
du Midi c'est une entreprise longue et difficile, les diverses 
dents 6tant plus distinctes entre elles. 

Mais I'Argentera, plus heureuse, n'a pas a supporter un 
voisinagetel que la Tour-Salliere qui lui fasse tort. Elle n'a 
pasde rivales autour d'elle. 

UORAIRE 

Sen tier dcs Chasscs roy ales 3 h. 30 min. 

Paturagcs et cbouUs 1 h. i5 min. 

Rochers (col entre I'Argentera et le Gc- 

las de Louroussa) — 30 min. 

Ducolau sommet duGelas do Louroussa. — 10 min. 

Du col au sommet Nord de I'Argentera. — 10 min. 

Du col au sommet central. ...... — 40 min. 

Sous le sommet Sud — 30 min. 



A reporter. ... 6 h. 45 min. 



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184 COURSES ET ASCENSIONS. 

Report 6 h. 45 min. 

Corniche — 15 min. 

Col de la Culatta — 45 min. 

Au scntier des paturagcs — 30 min. 

Au col dc Ccrieja 3 h. — 

A l'hotel du Borrc"on 2 h. 30 min. 

A Saint-Martin-Lantosquc 1 h. 30 min. 

Total. . 15 h. 15 min. 

Valentin de Gorloff, 

Mcmbre du Club Alpin Francais, 
(Section de Paris). 



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VII 

ASCENSIONS 

(Par lb comte Henry Russbll) 

^NT AU MONT-PERDU (3,352 METRES). — EFFETS DE NUAGES 
SUH IE VIGNEMALE (3,298 METRES). — TAILLON (3,146 ME- 
TRES). — PIC d'estom-sourirou (2,900 et quelques metres). 
— TUQUEROUYE (2,675 metres), etc., etc. — l'automne 

A PAU : CLIMATS ET CARACT^RES. 



Je ne veux pas insulter le soleil : je n'oublierai jamais 
le r61e moral et materiel qu'il a jou6 dans ma vie, sur les 
mers, sur les steppes australiens, et jusqu'en plein hiver, 
sur les neiges inflnies de l'Asie bor^ale. MGme en face des 
grants lumineux du Tibet et des Andes, je n'ai jamais 
rien vu d'aussi resplendissant que les coupoles et les clo- 
chers d'Irkoutsk, Stincelant comme une for£t de bafon- 
nettes au fond de Thorizon tout blanc des grandes plaines 
siWriennes, sous les rayons magiques du soleil de Janvier. 
Ce sont, h£las ! de vieux souvenirs : mais quand je les 
Svoque, il me passe des Eclairs sur le coeur, et je me sens 
rajeunir de trente ans. 

Oh! le soleil! G'est un symbole de Dieu, et les palens 

qui Font divinisS sont excusables. Quand il cesse de dorer 

nos montagnes, quand elles deviennent violettes etmornes, 

<JUand elles se mettent en deuil, ne semblent-elles pas des 

^uves, non seulement d£sol6es, mais, qui pis est, incon- 



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186 COURSES ET ASCENSIONS. 

solables?D£color£es, glaciales et prosalques, elles perdent 
presque tous leurs charmes, et subissanl le sort de ceux qui 
pleurent, elles se voient d6laiss£es comme des 6tres inu- 
tiles, ennuyeux et vulgaires. Dans la plaine, le changement 
est moins grand : on peut s'y contenter de l'ombre. Mais 
sur la neige et les glaciers des hautes regions, la lumi&re 
du soleil est si vive, si intense, elle rend les ombres si 
noires, que lorsqu'elle disparait, tout a Tair de mourir, et 
on croit qu'il fait nuit : on ne voit plus que des t£nebres. 
Du reste, c'est justement ce qui arrive aussi dans l'ordre 
moral, mfcmc aux gens £claires, quand la science les 
aveugle. 

La lumtere symbolise le bonheur. Elle nous fait croire 
qu'il existe sur la terre : et les races bienheureuses du Midi 
sont tissues de rayons de soleil. Leurs larmes elles-mGmes 
ressemblent a des sourires. 

Je rends done pleine justice au soleil. Mais la lune, 
les etoiles, ne comptent-elles done pour rien dans les 
splendeurs et les attraits de la nature, surtout sur les mon- 
tagnes? Au clair de lune, les cbamps de neige et les gla- 
ciers ont plus d'^clat que sous un ciel brumeux pendant 
le jour. lis sont plus lumineux, plus blancs, et il y fait 
presque aussi clair. II y a quelques ann£es, j'ai pu lire a mi- 
nuit sur les neiges du Vignemale, et que de longues pro- 
menades j'y ai faites seul, et sans danger ! 

D'ailleurs la lune est plus aimable que le soleil. Son re- 
gard est plus tendre. Moins dblouissante et moins altiere 
que lui, elle est plus attachante et plus sociable. Elle se 
laisse admirer. Elle nous Gclaire sans nous br&ler. Elle 
n'allume que le coeur et l'imagination. C'est une voisine et 
une amie, une parente m&me, qui nous ressemble, et qui 
nous suit partout. BientAt peut-6tre nous pourrons voir ce 
qui s'y passe, s'il s'y passe quelque cbose. 

J'aime done beaucoup la nuit, quand elle est pure et 
bleue comme les belles nuits polaires. Je n'approuve pas 



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ASCENSIONS. 187 

pour cela les ascensions nocturnes, qui a mes yeux sont 
des folies. Partir le soir, et grimper toute la nuit, £prouve 
tellement le montagnard le plus robuste, qu'au lever du 
soleil il est trop assoupi, trop fatigue pour jouir de rien. 
11 est de tres mauvaise humeur, et ne songe qu'a une chose, 
a dormir. 

Mais ce que j'aime, ce que je trouve splendide, et aussi 

sain pour l'ame que pour le corps, c'est le s6jour sur les 

montagnes a lalueur des (ttoiles, avec toutes les facility de 

s'endormir quand on en a envie. II est vrai que, pour cela, 

il faut <Hre entrain^, et outille aussi. II faut beaucoup de 

choses : un sac en peaux d'agneaux, des masses de vivres, 

des bouteilles, des barils, des cafetifcres et de l'esprit-de- 

rin, etc., etc., etc. 11 faut m6me quelques livres, en cas de 

mauvais temps, pour 6viter la demoralisation et tuer Ten- 

nui. Tout cela pese des centaines de kilos. II faut surtout 

connaltre les rochers protccteurs, les abris naturels utili- 

sables en cas d'orages, et ne pas trop s'en eloigner. II faut 

enfln une vocation particuliere, et une tres forte sante. 

Je ne parte pas des Alpes, ou les nuits sont trop froides 
pour coucher en plein air. Mais dans les Pyr6n£cs, par le 
beau temps, tout homme valide, muni d'un sac en peau 
de renne ou de mouton, peut s'endormir sous les ttoiles a 
3,000 metres, et m£me plus haut. (Test une 6norme 6co-» 
nomiede forces, et m6me de temps : car cinq heures de 
sommeil en plein air en valent huit dans un lit. Le som- 
meil dtant plus pro fond, plus sain et plus r£parateur, la 
quality remplace la quantity. 

Chacun a sa mantere d'etudier, de gravir, et d'aimer les 
montagnes. Pour moi, mes goftts n'ont pas change ; et au- 
jourd'hui comme il y a vingt-cinq ans, ma joie supreme 
consiste a faire de longs sejours bien a inon aise a de 
grandes altitudes, a y coucher par de belles nuits, et a rtWer 
aux miseres de la plaine, a ses brouillards et a ses mias- 
mes, sur des glaciers immacuies, sur des nciges virgi- 



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188 COURSES ET ASCENSIONS. 

nales et dories, ou se prom^ne solennellement la lune. Je 
n'y regrette aucune des inventions humaines qui font 
veiller, vieillir, et quelquefois pleurer. Je suis heureux 
sans elles : car les tempMes de TOp^ra ne valentpas celles 
du Grand-Vignemale, le gaz est moins sublime que les 
Eclairs, et entre les joies artificielles et celle d'etre libre et 
bien portant au sommet des montagnes, il y a toute la 
distance qui s^pare le plaisir du bonheur. 

Je suis incorrigible, etle souvenir de ma nuitau sommet 
du Ntthou (3,404 mfct.) avec sir A. Hoskins (aujourd'hui ami- 
ral), d'une autre nuit sur la cime du Vignemale (3,298 mfct.) 
et de deux autres, dont une Gpouvantable, sur le col de 
Cerbillonnas (3,205 mfct.), n'a fait que rendre irresistible 
Tenvie d'en passer une sur le sommet du Mont-Perdu 
(3,352 met.). D'ailleurs je lui devais cela. Le Mont-Perdu est 
un de mes plus vieux amis. Apr6s six ascensions, dont une 
accomplie seul, kune £poque oil on n'y allait guere (1858), 
je l'avais n6glig6 : je l'avais sacrifte au Vignemale. Aussi 
s'est-il veng£ en m'accueillant comme une b&te fauve k 
ma septieme visite. Mais je le lui pardonne, car sa colore 
superbe ne m'a pas fait grand mal. 

On se d6gotite souvent des plaines les plus riantes et les 
plus belles, mais jamais des montagnes : et plus il avance 
0ans la vie, plus Talpiniste aime et ch£rit les ascensions, 
rimmensite, la liberty, la vie sauvage, et la blancheur 
sterile des n£v6s kernels. Au moral il devient un isard, et 
ne r£ve qu'au desert. Aussi ce fut avec la fougue et Ten- 
thousiasme de mes plus belles ann^es que je refls, Y6t6 
dernier, la course du Mont-Perdu. Prenant les guides c6- 
lfcbres Henri Passet et Pierre Pujo, j'engageai comme por- 
teur Justin Bordes, brave homme tr&s obligeant et vigou- 
reux : et le lundi 17 ao6t, h 1 heure de Tapr^s-midi, je 
quittai Gavarnie, non sans quelque inquietude, car des 
nuages belliqueux et massifs, chassis d'Espagne par de 
violentes rafales, roulaient au haut du Cirque, et retom- 



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ASCENSIONS. 189 

baient en France en fumSe noire et mena^ante. Pour 
monter &la Brfcche de Roland, nous suivlmes mon chemin 
favori, le glacier du Taillon, que je prgfere beaucoup aiix 
Sarradets. C'est plus neigeux, inoins monotone, et on 
allonge k peine d'une demi-heure. On voit de belles cre- 
vasses : on passe m&me k c6t6. Mais au bas du glacier du 
Taillon, il faut 6tre sur ses gardes, car il en tombe des 
pierres, et souvent m£me de gros rochers. Quatre fois l'3t6 
dernier je suis pass6 par Ik, et chaque fois j'y ai vu des 
pluies de projectiles, petits ou grands, surtout a TOuest, 
ou ils tombent presque k pic des parois du Taillon. II faut 
monter en obliquant de la base du glacier vers la gauche. 
Au mois de mai, c'est la region classique et redoutee des 
avalanches. C'est \k que, il y a une quarantaine d'annges, 
treize hommes de Gavarnie pSrirent sous une colline de 
neige qui s'Gcroula sur eux. Une vingtaine d'autres 
forent ensevelis aussi ; mais on parvint k les sauver, et 
quelques-uns survivent encore. Les Alpes n'ont pas le 
monopole des catastrophes. Les Pyr6n£es aussi ont plus 
dune page tragique dans leur histoire, mais elles sont 
incites. 

A 6 heures, nous voici k la Brfcche de Roland (2,804 mfct.), 
derriere laquelle des neiges immenses moutonnent k perte 
de vue k TEst, comme de la houle. Jamais peut-6tre je 
n'en avais tant vu k cette 6poque : il y en a plus qu'en 
France. Depuis quelques ann6es, la neige augmente. 11 y 
amoins de soleil, elle reste tr£s dure, et fond moins vite. 

Un petit nuage approche de nous : mais il est blanc 
comme Tinnocence, et I6ger comme une plume. Ge n'est 
pas lui qui nous portera malheur ! Le jour decline : il va 
mourir. Bientdt la neige s'allume, le monde a Tair en 
fen... Mais c'est la fin, car le soleil s'en va. II disparait 
dans un tombeau d'opale et de rubis, et tout meurt avec 
lui. L'ombre monte partout, et les Sierras dories de l'Ara- 
gon s^leignent les unes aprfcs les autres dans la pourpre 



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190 COURSES ET ASCENSIONS. 

et la gloire. Notre coeur se serre un peu... Que nous reserve 
la nuii h de pareilles hauteurs? Mais il ne fait pas froid : 
il fait tres calme, et nous jouissons en paix d'un des plus 
beaux spectacles de la nature, J'adieu supreme du jour aux 
sommets attristes de la terre. 

Nous arrivons k pr&sde 3,000 metres avec le crSpusculc : 
mais au Sud de la Tour (3,018 mfct.) noussommes cernGs par 
Thiver et la nuit. La neige a Tair d'une mer blafarde, dont 
les rivages disparaissent dans la brume. Elle est sem6e 
d'aflreux 6cueils tout noirs, qui ressemblent h des blocs de 
charbon ou de bronze, et qui ont quelque chose de mau- 
dit. Souvent tout disparalt dans un brouillard impene- 
trable, et il faut s'arriHer. La lune a des apparitions su- 
perbes : mais elle s^clipse h chaque instant derriere des 
nuages Snormes et turbulents qui ne cessent de inonter, 
de descendre, de s'agiter, de fondf e, et de se reformer. Quel- 
que chose les tourmenle... Tout cela est mauvais signe... 
Heureusement qu'il n'y a pas de crevasses sur les glaciers 
meridionaux du Cirque de Gavarnie, ce qui, du reste, est 
assez singulier. Leur surface est unie comme du verre. 

A 9 heures nous dinons, a au moins 3,000 metres 
d'altitude, au Sud du pic du MarborS, sur une petite ter- 
rasse pierreuse, oil il suinte un peu d'eau, et abritee du 
vent, qui vient de se lever. C'est un diner curieux et me- 
morable, peuWtre lc seul de son esp6ce. La lune nous sert 
de lustre : c'est un r£ve, un roman du p6le Nord. Tout en- 
tour£s de neige, nous mangeons mieux que des monarques, 
car ils n'ont jamais faim. II y a autre chose que de la po£- 
sie... Soupe excellente, gigot, cate brulant et bons cigares. 
Je garde le punch pour le sommet du Mont-Perdu, ou il 
fera sans doute un froid terrible. Nous sommes juste aux 
confins de la nuit, et souvent dans les nuages. Mais en 
levant la t6te, je retrouve un ciel pur, oil r£gne la majesty 
des nuits arcliques ; et je m'enivre, comme k vingt ans, des 
d^lices du desert. 



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ASCENSIONS. 191 

La lune, etant encore tres bas sur l'horizon, n'6claire que 
des sommets aussi couverts de neige et de glaciers que 
ceux de laPatagonie. Tout le reste est dans l'ombre, et le 
contraslc est aussi terrifiant que splendide. lnond<§ de 
clartes hivernales et vermeilles, et dominant de 300 metres 
l'ocean silencieux de la nuit, le Marbore (3,253 m&t.), qui se 
proflle au Nord au milieu des gtoiles, dans un ciel aussi 
noir que le fond d'un abime, a 1'air d'une montagne d'or, 
suspendue entre la terre et les astres. A sa droite, le 
Cylindre (3,327 mfct.) semble un monstre, car sur ses flancs 
k pic les rochers tournent en cercles. On dirait qu'il remue. 
Al'Est, droit devantnous, lapyramide <Hectris6e du Mont- 
Perdu, oil des lueurs effrayantes luttent avec les t6nebres 
et les nuages, se dresse vaguement dans les immensitgs 
glaciates de Fair, qui se met k mugir... Sa voix a quelque 
chose de prophetique. Le calme a disparu : la neige a des 
phosphorescences et des Eclairs : les glaciers ont la tievre, 
et la nature enttere commence & palpi ter et h g&nir... 

Au Sud, k l'horizon lointain des plaines vers Saragosse, 
s'agite une grande flamme rouge, peut-dtre un incendie. 

Apres diner, nous reprenons gravement notrc iuarche 
k l'Est. 11 est 10 heures, et le vent est tombG. Tout h coup 
les nuages fondent : il n'y en a plus un seul! Le ciel est 
d'un bleu sombre : la lune dcvient la reine incontestee du 
monde, et on y voit si clair, que nous passons partout 
sans la moindre peine, errant comme des fant6mes sur 
les grand io ses savanes de neige et les terrasses de marbre 
qui tournent presque horizon talemant sur les flancs, et au 
Sud, du Cylindre. A 3,000 metres de profondeur, on voit 
maintenant briller les plaines de l'Espagne et ses rivi&res 
tortueuses. Comme c'est beau, par une nuit lumineuse et 
limpide du Midi! Comme cest touchant, comme c'est 
sublime et solennel, k Theure oil le silence du monde, le 
sommeil des montagnes, et les clartGs mystiques de la 
nature, rappellent la podsie et la ptete des monasteres, 



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162 COURSES ET ASCENSIONS. 

rendent l'homme plus pur que les etoiles, et font monter 
son coeur au ciel, au milieu des sourires de la nuit ! 

Tant de merveilles nous donnent Tespoir d'une nuit 
superbe sur le sommet... HGlas ! quelle illusion ! Apres 
avoir pass6 le petit lac endormi toute Tai^nSe dans la neige 
au Sud-Est du Cylindre, nous entendons rugir le vent qui 
recommence, et des nuages formidables se reforment aux 
quatre points cardinaux. 

Aux lueurs mourantes de la lune qui s'6clipse, nous 
remontons h l'Est, sur de la glace extr£mement dure, mais 
heureusement assez rugueuse, le glacier sans crevasses 
qui, comme une langue d'argent livide et bleue, vient 
16cher l'eau du petit lac. Le vent redouble et gronde 
maintenant comme du tonnerre. Les 300 metres qui nous 
restent h monter vont 6tre durs !... 

Voici minuit... Nous attaquons le grand couloir occiden- 
tal du Mont-Perdu, oil on ne voit plus rien, la lune 6tant 
masquSe h droite par d'immenses barricades de rochers. 
(Test un Er6be, balay6 par des trombes infernales qui 
nous forcent h ramper, et font gronder les cr&tes. 11 fait si 
noir que nous ne voyons plus nos pieds. II faut grimper 
comme des reptiles, en se collant au sol, et, sur le dftme 
final de glace, oil Ton monte par le Nord, par consequent 
dans Tombre, Henri Passet est oblige de nous creuser & 
tour de bras des marches 6normes, assez profondes pour 
dtre visibles pendant la nuit. La moindre erreur des yeux 
nous lancerait dans Tautre monde : car la face Nord du 
Mont-Perdu est un ablme de glace de 800 metres. 

Le froid devient Spouvan table ; mais Vkme triomphe du 
corps : la victoire nous exalte, et tout notre sang prend 
feu, lorsque au coeur de la nuit nous bondissons sur le 
sommet glac6 du Mont-Perdu (3,352 m6t.), oil reparait 
soudain la lune. 

Quelle nuit ! Aucun de nous ne Toubliera jamais ! A peine 
sur le sommet, notre premier soin fut d'y construire un 



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ASCENSIONS. 193 

mur solide, et haut de plus d'un m6tre, pour ne pas 6tre 
enlev^s comme de la paille, et lances dans le vide. C'6tait 
un veritable danger de se tenir debout. Quand le mur de 
defense fut fini, je me creusai, du cot6 abrit£, une fosse 
profonde, et m'enterrai dedans, mes guides restant assis 
du m6me c6t£, tournant le dos au mur. Je ne saurais vrai- 
ment trop louer leur bonne humeur, leur Snergie et leur 
resignation; car ils souflrirent une esp^ce de martyre : 
ilsg&nissaient de froid, mais aucun d'eux ne se plaignit. 

Quant a moi, enseveli jusqu'au cou dans mon sac, je 
souffrais moins du froid que de l*humidit6, ph£nom6ne 
rare aces hauteurs. J'^tais aussi satur£ d'eau que les cail- 
loux qui mc servaient de lit, la cime 6tant probablement 
restee toute la journ^e dans le brouillard. Mes habits se 
changerenten Sponges, et condamnS k l'immobilitg comme 
un cadavre, il me fallut passer la nuit dans un bain de 
vapeur. Bient6t le froid me saisit k mon tour : l'eau se 
gelait sur mes cheveux, et, (fun commun accord, nous al- 
lumames le punch k 2 heures du matin, k Tabri de notre 
mur. Ce fut, comme notre diner, une scfcne inoubliable. 
Qu'auraientpucroire les mortels de la plaine, s'ils avaient 
vu des langues de feu sortir du haut du Mont-Perdu au 
milieu de la nuit, s'y tordre comme des couleuvres, et y 
lancer de mystgrieux Eclairs sur quatre figures humaines 
contractus et rougies par le froid ? Ils auraient pu nous 
prendre pour des Indiens farouches de TAlaska. Mais nous 
6tions si loin des hommes, quil nous semblait ne plus 
&re sur la terre. 

Apr6s le punch, me recouchant dans mon tombeau de 
pierres mouiltees, j'allumai des cigares. Impossible de dor- 
mir: inutile d'y songer. Je n'avais qu'une pensSe, une id£e 
fixe... l'Aurore : Taurore et sa chaleur, ses couleurs et sa 
gloire. Dans l'4me et dans les yeux, je n'avais quel'Orient, 
tant la passion de la lumiere est naturelle k Thomme, sur- 
tout lorsqu'il grelotte... Mais la nuit fut bien longue, et, 

AlfHUAIRB DE 1891. 13 



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194 COURSES ET ASCENSIONS. 

pendant bien des heures, pas la moindre lueur ne vint 
jaunir le ciel. Longtemps avant, de grands Eclairs se mirent 
& d^chirer les images de France, du c6t6 du Pic-Long, et 
rinqui^tude vint s'ajouter k nos tortures physiques. 

Mais tout arrive; tout a une fin, m6me les choses dou- 
loureuses : et vers 5 heures, le jour parut, s'il est per- 
mis d'appeler ainsi une matinee aussi sauvage et aussi 
sombre. Quel chaos eflrayant de couleurs! Quelles ba- 
tailles et quel bruit ! Le vent, qui souffle de tous les hori- 
zons et de tous les abimes , a des sons tour a tour 61dgiaques 
et tragiques, qui rappellent T£ternel d6sespoir de la mer, 
autour des lies glaciales et dtfsol^es du Nord. La lunc se 
couche dans des rougeurs sinistres, comme une grosse 
larme de sang : des nuages vertigineux, k l'aspect d£mo- 
niaque, aux contours £carlates, mais sombres et tum6fi£s 
au centre, fondent sur nous du Sud-Ouest, en legions 
6chevel£es, en masses fougueuses, sonores et courrou- 
c6es, qui ont Fair de sortir du T&iare. lis se battent, se 
culbutent et, roulant sur eux-mtaies, d^vorent Tespace 
comme des obus, ou comme des lions 6pouvant6s fuyant 
dans le desert. Parfois ils se d6chirent, et, au fond d'un 
abime de vapeur, on voit alors fumer des champs de 
neige, et des glaciers bleu&tres et disloqu^s, dont les cre- 
vasses ressemblent a des tombes entr'ouvertes. Du haut du 
cirque de Gavarnie, la neige s'envole en tourbillons im- 
menses, comme au mois de dScembre : et tout cela au 
mois d'aotit, et en Espagne 1 

Planant sur nous dans des regions sereines, il y a d'au- 
tres couches de nuages tout k fait calmes, et empourpr^es 
par le soleil levant, que nous ne voyons pas. Comme je 
voudrais 6tre k leur place ! Plus bas, dans le couloir de 
rOuest, oil nous allons descendre, on voit tourner folle- 
ment mille petites nu6es lanc^es partout, et d6chir6es par 
la tempGte, qui les met en lambeaux. G'est dans cette chemi- 
n6e que le vent souffle avec le plus de rage : c'est un d^lire. 



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ASCENSIONS. 195 

Toutsiffle, tout gronde, tout tremble, m£me les rochers, 
qui ont Fair terrific. Le froidaugmente, et ma main droite 
commence a se geler... II faut partir... La place n'est plus 
tenable. D'ailleurs la nuit est bien finie : notre t&che est 
accomplie, et & 6 heures nous descendons : mais ce n'est 
pas facile. A peine debout, je suis enleve par une rafale, 
et lance* assez loin dans la neige. J'6prouve les sensations 
d'une hirondelle. C'est 6mouvant, de s'envoler... Mais a 
quelques metres plus bas, j'aurais 6t6 jet6 au fond d'un 
precipice de glace de 800 metres, dans les sdracs qui abou- 
tissent au Lac glactf du Mont-Perdu. 

Redoublant de prudence sur le dome, oh la glace 6tait 
dure comme du fer, Henri Passet y fit un escalier de trous 
superbes, aussi profonds que des cuvettes ; mais, malgre 
cela, nous marchions accroupis, presque assis sur la glace, 
et, je l'avoue sans peine, ce n'etait plus le froid qui me 
faisait trembler, mais bien la force et la fureur 6pou- 
vantable du vent. 

Au petit lac a l'Ouest du Mont-Perdu, il faisait calme, 
mais trop froid pour dormir. Aussi nous continu&mes. 
Tres assoupis, tres 6nerv6s par trente heures d'insomnie, 
mais moralement 61eclris£s par le succes, nous flmes k 
TOucst, en plein cH6, 5 ou 6 kilometres sur la neige, et 
comme j'avais des vivres h discretion, nous couch&mes a 
la Breche de Roland (2,804 met.), dans la caverne impopu- 
laire que j'y ai. fait creuser il y a quelques annees aux 
frais du Club Alpin Francois, k qui elle appartient. Disons 
la v£rit£ : nous la trouv&mes glaciale ; l'eau y gela dans 
nos bouteilles, et, malgrG la fatigue, aucun de nous ne 
ferma Toeil. Mais la grotte 6tait seche; et il est siir qu'avec 
un pofcle, on aurait pu la rendre tres habitable, si des Van- 
dales n'avaient enlev6 sa porte a la fin de l'et6. Voila deux 
portes qui disparaissent ! 

A 1 heure du matin, je sortis pour saluer la pleine 
lune, juste au moment oil, dans un ciel sans nuages, elle 



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196 COURSES ET ASCENSIONS. 

passait au midi de la Br6che, dont elle reproduisait l'image 
en blanc, sur l^blouissante colline de neige qui la con- 
tourne au Nord. Le reste £tait si noir, que le contraste 
entre la lumiere et Tombre 6tait bien plus violent qu'il ne 
Test en pleinjour. G'^tait vraiment d'une ineffable beauts. 
La matinee fut cbaude et magnifique (19 aoM); mais 
ce ne fut que vers 1 1 heures que je pus m'endormir au 
soleil, apr6s avoir pass6 cinquante heures sans sommeil. En 
descendant au Nord-Ouest de la Breche, sur le col du Tail- 
Ion, j'y r^coltai de la neige rouge, seul r^sultat vraiment 
utile de mon septteme voyage au Mont-Perdu. Mais j'aime 
les ascensions pour le bonheur et la sant6 qu'elles me pro- 
curent, et ce sont \k deux biens si rares et si prGcieux, que 
je ne leur demande jamais autre chose. 

Ma course au Mont-Perdu fut posterieuredepresd'un mois 
h ma vingt-et-unteme ascension du Vignemale (3,298 met.), 
dontle nom seul doit faire bondir les lecteurs de VAnnuaire, 
tajit j'en ai abus6. Etant devenu proprtetaire de ses 
200 hectares de neige, il est pourtant de mon devoir de 
signaler le fait bizarre et d^solant que le glacier d'Ossoue 
continue h monter par en haut, tandis qu'en bas, il reste 
sensiblement en place. (Test le contraire qu'il devrait faire 1 
II n'avance pas, bien que son 6paisseur semble augmenter, 
mais pas partout. Aussi je me demande souvent si la dis- 
parition de mes pauvres grottes prouve r^ellement une 
chute plus forte et anormale de neige, depuis quelques 
amines, ou si elle n'est pas due plut6t & un simple soul6- 
vement du glacier, k une dilatation, k une tumefaction 
purement locale, ou peut-6tre m6me k un changement 
dans le rdgime des vents, qui chassent capricieusement 
des masses 6normes de neige, 14 mdme ou il en tombe 
tres peu du ciel ? II y a encore bien des mysteres dans les 
glaciers : bien plus que dans la mer... 

Voil& des choses pratiques... Ghangeons maintenant 



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ASCENSIONS. 197 

d'allure et de terrain, et revenons aux belles nuits du Vi- 
gnemaleen £t£. J'ai rarementvu des nuages aussi extraor- 
dinaires et fantastiques que pendant le s^jour d'une se- 
maine que j'y fis cette ann£e, h la fin de juillet. Les nuits 
furent d'une beauts incomparable, et toujours claires : 
mais h nos pieds, des brumes immenses nous dgrobaient 
loutes les valines, jusqu'au niveau de 2,000 metres. Rien 
d^tonnant a cela : nous y sommes habitues. Ce qui £tait 
nouveau pour nous, c'Gtait la mysterieuse oscillation, l'es- 
p6ce de tressaillement de ces masses orageuses de va- 
peurs presque toujours horizontales. Comme la lune les 
couvrait d'un deluge de lumtere, j'Stais merveilleusement 
place pour etudier du haut en bas Failure des nuages 
pendant la nuit par un temps calme. 

Lew p£rim6tre 6tait presque immobile, et son niveau 
ne changeait que lentement : mais le centre bouillonnait, 
et semblait palpiter, comme s'il y avait eu lk-dessous un 
cceur et des poumons. Un soir, la plaine des brumes s'af- 
faissaau milieu : elle s'effondra, et cessa d'etre horizontale. 
Dans ce cratere qui se creusait toujours se dessinerent 
alors de longues bandes de t6n£bres; il s'y ouvrit des 
gouffres bleu&tres, des grottes et des crevasses tortueuses.- 
Bien qu'il n'y etit pas de vent, il s'y dressa des vagues 
g^antes, d'un noir aflreux h Tombre, et d'une p&leur nei- 
gensedu c6t£ eclair£ par la lune. Ces vagues se h£rissaient : 
hautes d'une centaine de metres, elles avaient des crinife- 
res; elles simulaient des flammes, et Tensemble avait 
l'air d unenfer agite par le vent, mais dans le plusprofond 
silence. Le long des cotes, c'est-k-dire sur le flanc des 
montagnes, ces flots Gnormes lgchaient les precipices 
comme de l'Scume; ils essayaient d'escalader les rochers 
et les cimes; mais Ik, une force irresistible et invisible les 
arrttait, les refoulait h leur niveau normal, et brisait leur 
orgueil; ils retombaient vaincus. 

Ailleurs, ces c6nes mouvants et tumefies ressemblaient 



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198 COURSES ET ASCENSIONS. 

h des monstres a moitte endormis, couchds, b&illant et 
grimagant ; ouvrant des yeux lugubres et des gueules 
noires, secouant leurs cheveux blancs, et se levant thea- 
tralement comme de grands morts qui ressuscitent. 

Je pensais k Wagner, k Meyerbeer, et k Victor Hugo... 
Quels vers et quelle musique un tel spectacle lour aurait 
inspires ! Car le silence inspire autant les musiciens que 
los poetes. 

Au Sud, dans un lointain cr^pusculaire, le Cirque de 
Gavarnie flottait sur cette mer blanche et pleine d^cume, 
comme un Leviathan morne et naufrage\ Plus loin, au 
fond de l'Aragon, s'allongeaient massivement les grands 
nuages passionn^s du Midi, remplis et d6chir£s d eclairs 
en zigzags, en etoiles et en croix. lis etaient en colere, ou 
plutot en d61ire, on pourrait dire en feu : car quclques- 
uns ressemblaient a des torches •allumees, sortant d'une 
ombre sanglante, ou grondait sourdement le tonnerre. 

Juste au milieu de cet Himalaya de nuages, se h&issait 
jusqu'aux 6toiles une Babel formidable de vapeurs, de 
tenebres et d'6clairs. Ce nuage ph6nom£nal et immobile, 
au pied duquel le Mont-Perdu lui-mfcme rampait comme 
une colline, avait au moins 10,000 jnfctres de hauteur: 
il avait Fair de dominer le monde, et au moment ou la 
pleine lune passa sur son sommet, on aurait dit un phare 
surnaturel, 6clairant tout un hemisphere, ou un de ces 
volcans n^fastes de l'Equateur, qui font trembler la terre 
et l'Ocean, et lancent des bombes incandescentes dans des 
mondes inconnus. 

Je remercie mon brave et laborieux confrere, M. Wal- 
lon, du soin particulier qu'ila mis a sculpterleVignemale, 
sur l'admirable plan en relief dont il occupe orgueilleuse- 
ment le centre. II y a \k plus que de la science ct de la 
v6rit6 : il y a de Tart et de Tamour. 

Mentionnons en passant ma cinquieme ascension du 



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1 



ASCENSIONS. 199 

Taillon (3,146 met.), faite en neuf heures, aller et retour, 
avec Haurine. De toutes les cimes de premier ordre des 
Pyr6n£es, c'est une des plus faciles et des plus belles. 
Voilii pourquoi j'en parle. II faut lui attirer une clientele. 

Jescaladai aussi avec Haurine, vers la fin de juillet, un 
pic pyramidal qui, de mes grottes Belle- Vue, paraft juste 
an Nord-Est. Des hautes crates qu'il domine, descend au 
Nord la valine de Lutour. 

^ous montAmes par le Sud (par le versant d'Ossoue), en 

so/rant tortueusement tout le vallon de Pouymourou, 

encore absolument couvert de neige, oh nous pass&mes 

deux heures. Je voudrais specifier la hauteur et le nom 

dc ce pic; mais, vu l'incertitude et mfime la confusion 

qui r£gnent encore dans la cartographie de ce recoin 

sauvage et peu connu des Pyr£n6es, c'est impossible. II 

doit avoir 2,900 et quelques metres. Sur la cime, je trouvai 

une bouteille contenant la carte d'une dame, la comtesse 

de Lagrange. 

Dix ou douze jours apres, trouvant CtSlestin libre (chose 
rare!), je refis Tascension de la Briche de Tuquwouye 
(2,675 met.), dans le seul but d'oflrir mes voeux et mes 
hommages a 1'abri nouveau-n^, mais ddj& tr&s c^l&bre, de 
ce nom. II faudrait 6tre bien malveillant pour ne pas 6tre 
content de ce refuge. Son seul point faible, c'est sa laideur. 
II ne charme pas les yeux. II a I'air d'un bateau chavirS, 
quille en Tair, et le goudron, dont il exhale au loin 
lodeur, ajoute encore h l'illusion, en ^voquant des id6es 
marilimes. II n'a rien d'artistique. Mais qu'importe la 
laideur a 2,700 metres d'altitude ! Les femmes elles- 
mfcmes Tacceptent et s'y r^signent, k moins d'etre 
vieilles... A ces hauteurs, on ne peut se prSoccuper que 
de 1'utile : c'est un devoir; et il est sftr qu'& ce point de 
vue-lk l'abri de Tuquerouye est un chef-d'oeuvre. Gommtf 



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200 COURSES ET ASCENSIONS. 

il est chaud, solide et bien portant ! Honneur k ceux qui 
l'ont construit : au Club Alpin en general, mais en particu- 
lier k M. Lourde-Rocheblave ! 

Si je voulais le critiquer, je dirais qu'en principe, en 
th6orie, c'est un grand risque d'Stablir un refuge dans une 
br^che oh s'engouflrent tous les vents, oh la tourmente 
fait mfime voler des pierres, et ou la foudre aurait beau 
jeu. (Test une audace qui me semble t6m6raire. Tout au 
sommet d'un pic, on est moins expose que dans une 
brfcehe. Le vent y est moins fort, et je pense qu'k la Breche 
de Roland un abri serait vite emporte. Mais la r6ponse k 
tout cela, c'est qu'on ne pouvait pas faire autrement. 
Tenant k voir le Mont-Perdu de face, et k le faire valoir, 
il n'y avait pas de choix, il n'y avait pas d'autre site pos- 
sible. D'ailleurs, sa masse puissante amortira peut-6tre 
beaucoup le vent, ou le fera d6vier. 

Quant aux blessures qu'on a faites aux rochers, aux 
barres de fer dont on les a lardSs, aux travaux d'art dont 
on les a d6figur6s, pour populariser Tuquerouye et le 
rendre accessible aux vieillards, aux malades, et k tous 
ceux qui ont peur de la neige un peu raide, je trouve que 
ces operations ressemblent beaucoup k des profanations... 
Vulgariser, c'est rendre vulgaire. lln'y a aucune necessity, 
ni mime aucune utilite, k ce que tout le monde puisse faire 
des escalades. Ce n'est pas un devoir : pas plus que de 
jouer du piano comme Liszt, de peindre comme Raphael, 
ou de parler comme Cic^ron. Bien plus, une foule enlaidit 
tout, m6me la nature, et surtout les montagnes. 

Autant j'aime les refuges, qui n'ont d'autre but que de 
faciliter, aux alpinistes s£rieux et enthousiastes, de longs 
sSjours dans les regions £lev£es, autant je suis hostile k la 
mutilation des passages difficiles, dans les sanctuaires les 
plus sacr£s de la nature, livr£s ainsi k tout le monde. 

Je pris done k Tuquerouye, comme toujours, la seule 
voie naturelle, le majestueux couloir de neige sans traces 



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ASCENSIONS. 201 

etsans souillures, oil Ton ne monte qu'avec ses jambes, 

commeunhomme, etdebouLEst-ildoncsi m6chant?S'est- 

i\ jamais \eng6 des calomnies dont on l'a sisouvent abreuvS? 

lln'ajusqu , & present jamais blessg personne : il est plus 

innocent qu'il n'en a Tair. Mais il ne s'ensuit pas qu'il soit 

toujours facile. La v£rit6 sur ces ravins de neige tres raides, 

c'est qu'ils changent tous les ans, et peut-£tre tous les 

mois, non seulement de nature et d'aspect, mais de pente. 

C'est moi qui ai trouv6, en 1882, le couloir de Tuquerouye 

lout dfyouilte de neige, et mfime de glace. 11 n'en restait 

un peu que sur les bords, contre les rochers. Absolument 

m&onnaissable, ce n'6tait plus, du haut en bas, qu'un d6- 

goutant ravin de boue et de cailloux mobiles. En 1890, 

M. Trutaty 6prouva de formidables difficult^; mais c^tait 

en octobre. Qui parmi nous n'a la le r6cit dramatique 

de Ramond? L'6t6 dernier, jai trouvS le couloir 16gendaire 

plein de neige tres Spaisse (vers le milieu d'aotlt), mais 

moins raide qu'autrefois. Nous montAmes, montre en 

main, en 45 minutes, sans nous presser : et la descente ne 

prit que 20 minutes. 

Un mois apr£s, par une bHilante apr^s-midi du milieu 
de septembre, je contemplais les Monis-Maudits de la ca- 
bane de Cabellud (Port de Venasque), avec autant d'amour 
qu'il y a trente ans. Cela ne change jamais. Ges passions- 
Ik ne s'grnoussent pas. J'Gtais mont£ avec un des enfants 
de Taimable professeur de belles-lettres k Toulouse, 
M. Antoine Benoist; et, bien qu'aimant assez la solitude 
dans les monlagnes, j'6tais tout triste le soir, quand je me 
sgparai de ce petit charmeur, qui, a douze ans, venait de 
faire r ascension du N6thou ! 

Le 30 septembre, juste k l'Spoque ou, dans les Pyr6n6es, 
la neige est h son minimum, j'eus Timmense joie de con- 
stater, du haut du Pic du Midi de Bigorre (2,877 m£t.), 



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202 COURSES ET ASCENSIONS. 

qu'elles en avaient encore beaucoup, et infiniment plus 
qu'il y a cinq ou six ans. A cette t^poque, des pics de plus 
de 3,000 metres (le Neouvielle, le Batoa, le Lustou, etc., etc.) 
<Haient devenus si gris, si noirs et si vulgaires par manque 
de neige, ils ressemblaient tellement a des archanges d£- 
chus, a des C6sars tomb6s, qu'on n'y regardait plusqu'avec 
des larmes aux yeux. Car la neige, c'est la gloire des mon- 
tagnes, et quand il n'y en a plus elles semblent d^shono- 
r6es. Mais la voila revenue, puisque, le 30 septembre 
dernier, les Pyr6n6es £taient encore toutes blanches, au- 
dessus de 2,600 metres. Bient6t peut-6trc elles reprendront 
leur gblouissante livree d'il y a trente ans 

Selon son habitude, M. Vaussenat me fit le plusaimable 
accueil. 

L'automne me retrouva dans la patrie de Henri IV, sur 
la colline gracieuse et historique ou Pau fait face aux Py- 
r6n6es et au soleil. Le vent d'Espagne y souffla si souvent 
en octobre, qu'il fit presque aussi chaud qu'au mois d'aout. 
Comme je lesaime, ces rafales somniferes et plaintives du 
simoun ! Comme elles soupirent, et comme elles font r£- 
ver! Tout chante dans le Midi, dans les regions b^nies et 
lumineuses ou la nature elle-m£nie est un orchestre, et ou 
Tamour et la douleur s'exhalent en melodies qui font le 
tour du monde! La langue de Despourrins, le Tibulle des 
pasteurs, et de Jasmin, n'est-elle pas une musique? Elle 
charme mtoie ceux qui ne la comprennent pas. 

Mais les pays du chant, du r&ve et du soleil sont aussi 
ceux de la paresse et de Tind^cision. Le vent du Sud en- 
dort les hommes, comme la nature. Les moeurs et les 
instincts dependent beaucoup du temps : le barometre a 
une action morale... Tel ciel, tel caractere. Aux races du 
Nord la force et TGnergie, la violence m£me, et les au- 
daces inoules. Elles tiennent de la bourrasque. Elles re" 
ftetent les nuages sombres, tumultueuxetpuissants de leur 



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ASCENSIONS. 203 

• 

ciel. Hies ont la poesie et la Iristesse des latitudes neigeu- 
sos et mornes ou rhomme est grave et silencieux comme 
un sapin, mfcme quandson coeur est plein d'orages. 

Aux races molles du Midi les d61ices du repos et du 
rt?e, une quietude bouddhique, voisine de l'insouciance, 
l'horreur de la locomotion et d'un effort soutenu. Leurs 
passions m£mes et leurs coteres sont 6ph6ra6res comme 
des orages, et spasmodiques comme des volcans. Leur 
4me reflete les nuages torrides et lumineux de l'lnde et 
du Brfoil, qui, sans changer de formes, restent plusieurs 
jours a la m3me place, silencieusement couches autour 
d'un horizon toujours incandescent, mais oil tout dort, les 
flots, le ciel et le desert. 

Aupied des Pyr6n6es, les rivieres monies semblentsubir 
^influence narcotique du climat. Elles ralentissent leur 
marche, et n'avancent qu'& regret vers la mer. Elles ont 
envie de reculer, et dans le pays Basque, leurs eaux ont 
rimmobilite d'un lac, autour des collines vertes et velou- 
tees baignSes par la Bidouze, la Joyeuse et l'Adour. On 
dirait le Bosphore. 

Tout dort dans le B6arn, ou il n'y a presque jamais 
d'aulre vent que celui du Midi. Sur les coteaux fleuris de 
Juran<;on, au Sud de Pau, le calme est kernel. Jamais la 
brise ne vient troubler le silence de leurs bois, oh Ton 
n'entend que le chant des oiseaux. Aucune poussiere ne 
vient jamais ternir l'6clat et la piiret6 de leurs feuilles 
imraobiles, et lorsqu'un innocent zephyr se permet d'y 
passer, sa voix est si pudique et si timide, il parle si bas, 
qu'il ne parvient m6me pas a les faire soupirer. 

Les feuilles Iroublees s'agitent et frgmissent un instant, 
comme des enfants qui se rSveillent et qui ont peur ; 
mais elles se calment et se rendorment aussi vite qu'eux. 
& sont des feuilles tr6s sages, qui ne tombent qu'en 
toourant, et encore, pas toujours ! 

Cette paixprofonde, cette inertie, cette torpeur g6n6rale, 



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204 COURSES ET ASCENSIONS. 

qui frappent autant le philosophe que le naluraliste, se 
manifestent en tout, et (Tune manifcre souvent inexpli- 
cable : car les locomotives elles-mSmes n'y Schappentpas, 
sur les lignes du Midi. Saisis d'une lassitude, d'une som- 
nolence dont ils ne se rendent pas bien compte, les trains, 
comme les rivteres, ont une horreur tr6s prononc^e du 
mouvement... Ils sont portes au r6ve... Mais ceci n'est 
peut-Gtre pas exclusivement la faute do Tatmosphere. Les 
hommes y entrent probablement pour quelque chose. 

(Test ainsi qu'excepte la vitesse de rotation de la terre 
sur son axe, lout semble se ralentir et s'endormir & 
mesure qu'on approche des tropiques. Sans doute, c'est la 
patrie des grandes ardeurs et des passions terribles ; mais 
elles ne se trahissent que par des explosions aussi courtes 
que violentes. Ce sont des ouragans. Somme toute, les 
races m6ridionales sont les enfants g&t£s du ciel. Leur vie 
ressemble aux fleuves sinueux et solennels qui se promi- 
nent gravement sur les grandes plaines aromatiques et 
m&odieuses de l'Equateur, sans s'agiter, sans £cumer, 
sans savoir oil ils vont, et qui descendent thSAtralement 
vers TOc^an, pour ymourir converts de fleurs et de soleil. 

C te Henry Russell, 

Mcmbrc du Club Alpin Francais 

(Sections de Paris, du Sud-Ouest, et des Pyrdnees 

Occidentales). 



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VIII 

SOUS TERRE 

(QUATRlfcME CAMPAGNE) 

1891 

(Par M. E.-A. Martbl) 

I. — ABIDES ET EAUX SOUTERRAINES 
DU CAUSSE DE GRAMAT 

M a nt en 1891 fort peu de jours k consacrer aux cavernes 
de France 1 , j'ai dft confier l'exScution d'une graride partie 
4e mon programme — en m£me temps que tout mon 
materiel d'exploration — h mes ddvou6s et infatigables 

'• Par suite d'un voyage a Constantinople ct cnGrece au cours du- 
9 Q eI j'ai commence l'dtude des katavothres du Peloponesc, gouffres 
«^5orption des eaux, analogues aux avens des causses, ct jusqu'ici 
^explores. J'ai du renvoyer au prochain Annuaire le recit de cetto 
4to.d- G * iautc de place dans eclui-ci : d'autant plus volontiers quo les 
^e^erches se continuent actuellcment sous la direction de M. Siderides, 
ingenieur en chef a Tripolis, qui m'a suivi dans les quclques desccntes 
eflectuecs par moi aux environs de cctte villo ct auqucl j'ai laissd tout 
mon. materiel d'exploration. A la connaissance des canaux souterrains 
katavothres est lice la question pratique de l'assainissement de la 
or ^°i par la suppression des mardcagos qui, actuellcment, no t 
vent p aa d'ecoulcment suffisant dans les gouffres obstrucs ou 
^troits. (Voir Comples-rendus des stances de la SociitCde g€ogra\ 
bailee du 18 decembre 1891 ; Bulletin du Club Alpin Francais, jai 
*®^ I et Revue de Geographic, avril ct mai 1892.) 



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206 COURSES ET ASCENSIONS. 

amis et collaborateurs G. Gaupillat, Ernest Rupin, presi- 
dent de la Society scientiflque de Brive (Corr£ze), Philibert 
Lalande, secretaire de ladite SociSte, et Raymond Pons, 
proprietaire k Reilhac (Lot). lis se sont acquitt^s de Ieur 
t&che toujours difficile, souvent p^rilleuse, avec un soin et 
une ardeur dont je tiens avant tout k les remercier chau- 
dement. 

Si Ton pouvait rencontrer dans les differentes regions 
calcaires des Pyrenees, des Gharentes, des Alpes, du Jura, 
etc., des chercheurs aussi ardents et aussi £claires qiTeux, 
la carte souterraine de la France, de toutes ses cavernes, 
de toutes ses eaux int6rieures serait faite dans dix ans. 

AB1ME DE LA CROUSATE 

En 4890 (voir YAnnuaire de 1890), nous avions etudi6 les 
rlvi&res absorb^es dans l'Est du Causse de Gramat (sans 
pouvoir pousser k plus de 400 metres dans l'interieur du 
sol), et explore plusieurs igues (gouflres) entre ces pertes et 
les sources oil elles reparaissent vraisemblablementau bord 
de la Dordogne et du C£16 (sans y retrouver les courants 
souterrains intermediates). 

Le 14 mars 1891, MM. E. Rupin et R. Pons executfcrent 
k I'abime de la Crousate ou Crouzate, k 150 metres Est de 
la route de Gramat (6 kil.) a Reilhac (3 kil.), et k 8 kil. 
Ouestde Thymines, une tentative incomplete de descente 
qui leur r^v^la Texistence d'une nappe d'eau. 

Le 12 juillet 1891, Gaupillat et moi, avec armes et ba- 
gages, nous retrouvions k Gramat m6me, k 6 h. et demie du 
matin, Rupin, Lalande et Pons, plus le fidfcle Louis Armand, 
notre chef d'6quipe des ann6es pr6c£dentes; d&s 8 heures 
trois quarts nous attaquions la Crousate, dont la visite et 
l'6tude ^taient termin^es k 5 heures du soir sans grandes 
peines, gr&ce knos longues dchelles de cordes. 

L'abime de la Crousate, qui ressemble beaucoup h celui 



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SOUS TERRE. 207 

de Baumes-Chaudes (gorges du Tarn; voir YAnnuaire de 
1888), s'ouvre, vers 340 m6t. d'altitude, comme une grotte 
dans un rocher k pic et non pas comme un puits vertical 
dans un champ plat. II mesure 90 metres de profondeur 
totale, et se compose de trois stages avec des puits verti- 
eaux , profonds 
de 8 a 42 metres, 
reunis par des 
galeries peu in- 
clines ou hori- 
zontales dans 
une seule et 
m£me diaclase 
verlicale longue 
de 100 metres 
environ et large 
deik 10 metres. 
(V. la coupe). 

En mars 1891, 
MM. Rupin et 
Pons s'tHaient 
arrtHes au bas de 
l'avant - dernier 
puits, jolie che- 
ininde de stalag- 

miteroseetjaune Ab!rae g^^CZX*** 

haute de 26 me- 
tres : les pierres qu'ils avaient jetees dans le dernier puits, 
leplusgrand(6 m6t.de diamfctre al'orifice), tombaient alors 
dans unfe masse d'eau fort r6sonnante. Le 12 juillet, six 
hommes robustes me descendirent avec Armand et Pons, 
le long d'une veritable cascade de stalagmite rouge fort acci- 
dence, inclinge k 80° environ et d'un tr6s grandiose aspect, 
toutenbasdugouffre, profondde 42 metres, que nous trou- 
\imescompletementi sec et oil nous ftmes les constatations 



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208 COURSES ET ASCENSIONS. 

suivantes (3 heures de Tapr^s-midi ; temperature, -+- 1 1° C). 
Le fond du puits est une chambre ovale de 6 mfetres 
sur 8, & 38 metres en dessous du sommet du gouffre : dans 
Tangle oriental de cette petite salle se creuse une sorte de 
bassin profond de 4 metres, et de 1 mfctre k l m ,50 de dia- 
m&tre. En descendant k grand'peine dans ce bassin et en 
enlevant les grosses pierres ou lesmorceaux de boispourri 
qui Tencombraient, nous reconnftmes qu'il se terminait 
par un conduit vertical naturel et rocheux de quelques 
centimetres de diamfctre. Par ce conduit, profond d'un 
metre k peu pr&s, nous vimes et entendimes distinctement 
un petit ruisseau souterrain coulant de l'Est k l'Ouest, mais 
impossible k atteindre et k suivre dans son etroit canal 
(canal semblable k ceux ou j'ai en avril 1890 etudte avec 
mon beau-fr^re L. De Launay le mode de circulation des 
ruisseaux souterrains des grottes de Rochefort en Belgique) ' . 
Nous nous rendimes tout de suite compte que le conduit 
vertical est tout simplement Torilice d'amenee, le tuyau 
d'adduction des eaux internes : c'esfr par Ik qu'elles arri- 
vent dans le fond de la Grousate ou qu'elles s'en ^chap- 
pent, s'y elevant plus ou moins haut selon I'abondance des 
pluies. Nous nous trouvions done en presence d'une veri- 
table source interieure intermittente, et nous constations 
une fois de plus que les abimes servent de reservoirs, de 
trop-pleins aux eaux souterraines ; nous surprenions surtout 
pour la premiere fois le secret du mgcanisme hydraulique 
naturel, encore inconnu, 5. l'aide duquel s'effectue le rem- 
plissage ou le vidage de ces reservoirs. Cela explique encore 
comment certaines grottes, dont Torifice se trouve k une 
altitude relativement eievde, vomissent parfois, k desinter- 
valles irreguliers et eloigners, de veritables torrents : ce 
phenomfcne se produitquand I'eau dans le trop-plein arrive 
jusqu'au niveau de Touverture qui le fait communiquer 

1. Voir Bulletin de la Socie'te' gtologique, 3« sdrio, t. XIX, p. 159 *et 
suiv. (i« ddcembre 1890). 



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SOUS TERRE. 209 

avecVextfrieur. Enfin nous retrouvions dans ce ruisseau 
inaccessible ce que nous cherchions, c'est-k-dire la prolon- 
gation souterraine de Tun des cours d'eau engloutis dans 
l'Est du plateau de Gramat k l'Hftpital, Issendolus, Thy- 
mines, Th£minettes, Assier, etc. 

En r6sum6, la source du bas de la Grousate ressemble 
beaucoup h un geyser avec son orifice de jaillissement et 
son basski de reception. 

Tout autour de ce bassin, et sur le sol de la chambre 
ovale qui doit 6tre souvent remplie d'eau, s'est amass£ un 
fort dfydt de sable fin et d'argile rougeAtre : c'est le r6- 
sidu solide, veritable alluvion souterraine, des Eruptions 
aqueuses qui se produisent Ik apr&s les pluies. Le surplus 
du fond 6tait rempli d'une argile compacte encore hu- 
mide, toute craquelSe par le dess^chement et que l'eau 
certes n'avait abandonee que depuis peu. Ajoutons que, 
tout le long des parois du grand puits de 42 mMres (qui 
n'a nulle part moins de 4 a 5 metres de diam&tre), de 
nombreuses lignes circulaires noires, form^es par des de- 
pots de guano de chauves-souris incrustes sous la stalag- 
mite, t^moignent clairement des variations multiplies du 
niveau de l'eau dans le reservoir naturel. 

Si nous avons pu faire ces curieuses et importantes 
remarques, c'est gr&ce k Theureux hasard qui a fait coin- 
cider notre visite du 12 juillet avec un moment de trfcs 
grande sScheresse, oil les eaux £taient partout fort basses 
etl'etiage interne du causse par consequent trfcs abaiss6 
aussi. 

11 va sans dire que, comme tous les abimes, la Grousate 
est une fissure naturelle du sol dilate et affouill6e par 
l'6rosion. 

Sous le revfctement stalagmitique qui tapisse le "bass 
de reception de la source interne, nous d^couvrimes 
d6gage&mes le squelette d'un ours de petite taille de 
pfriode zoologique actuelle et nullement d'un Uri 

AMKtJARB DE 1891. M 



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210 COURSES ET ASCENSIONS. 

spelaeus quaternaire. Ceci parait 6tablir que ce carnassier 
a exists k une Spoque relativement r^cente sur les pla- 
teaux du Quercy, bien qu'aucune tradition locale n'en 
fasse mention de Brive k Cahors. De toutes fa^ons nous ne 
saurions expliquer comment l'animal a pu tomber Ik. 

Chose bien plus bizarre encore : en haut et en travers 
du grand puits de 42 metres, MM. Rupin et Pons avaient 
d^couvert, lors de leur premiere visite, un poirt en bois 
de chGne jete par-dessus I'abime : cette passerelle conduit 
de l'autre c6t£ du gouffre k deux petites chambres nalu- 
relles qui n'oflrent aucune issue. Malgr£ sa haute compe- 
tence en arch^ologie, M. E. Rupin n'a point voulu se 
prononcer sur Tkge ni sur Tusage de cette inexplicable 
construction. Selon lui, Thypothese la moins improbable 
est que ce pont devait servir k puiser de l'eau. 

Sur le sol de la galerie, longue de 16 metres, qui r6unit 
le bas du puits de 26 metres au sommet de celui de 
42 metres, gisent des morceaux de bois travails, presque 
pourri, et l'extr^mite d'un montant de charrue. Au som- 
met du puits de 26 metres, on remarque « dans le rocher, 
et faites avec un instrument contondant, deux encoches 
destinies k recevoir une poutre Gquarrie ; k cette poutre 
devait 6tre adapts un syst&me quelconque de suspension 
(poulie ou autre) permettant de descendre ou monter a 
volonte w (E. Rupin.) Des entailles semblables existent 
aussi dans la galerie m6me qui forme l'entr^e de la Crou- 
sate : elles ont d6 servir a une cl6ture quelconque. 

M. R. Pons a trouv^ dans le couloir qui m6ne au puits 
de 26 metres des dents de sanglier et de loup (ou de 
chien) , des fragments de poteries, et une sorte d'in- 
strument de fer rouie en spirale (sans doute un chan- 
delier). 

En 1888 enfln, MM. Cartailhac et Boule avaient recueilli 
dans le coujoir d'entr^e de la caverne de la Crousate 
(qu'ils nomment « trou Pons ») quelques ossements d'ani- 



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SOUS TERRE. 211 

maux et objets travailtes, pas plus anciens que Ykge de la 
pierre polie 1 . 

Ces surprenanles manifestations de l'industrie humaine 
parmi ces crevasses, dangereuses k parcourir en somme 
sans materiel approprte, remontent-elles aux hommes de 
l'fyoque n6olithique, aux guerres m&Itevales de l'occu- 
pation anglaise, ou simplement k des r6fugi6s de 1793? 
Tous les vieillards et les traditions du pays n'apprennent 
rien sur ces questions, que Ton rGsoudrait peut-6tre en 
fouillant et vidant h fond tous les recoins de la Crousate. 

M. Pons, dans ses diverses visites k la Crousate, a remar- 
qu6 sur les parois de petites araign^es rouges et de petites 
raouches blanches dont la presence sufftt k d^montrer 
combien il importerait d'entreprendre ici, corame dans 
toutes les grottes, des recherches d'entomologie et d'his- 
toire naturelle mSthodiques et s^rieuses. 

En 1 etat, cet abime, qui ne possfcde point de stalactites 
remarquables susceptibles d'attirer les touristes, reste un 
des plus instructifs que nous ayons explores jusqu'ici. 

GOUFFRES DE B&DES, DES BESACES 
ET DES YITARELLES 

A 2 ou 3 kilometres au Nord-Est de la Crousate, entre 
la route de Gramat et le chemin de fer, se trouvent, par 
350 metres d'altitude moyenne, plusieurs gouffres pro- 
tends ct largement ouverts qui ne sont certainement pas 
sans relations avec les ruisseaux perdus k l'H6pital, Issen- 

dolus ct Thymines, & 5 ou 6 kilometres dans TEst. 
IMpon dans sa Statislique du Lot * et le guide Joanne 

Gascogneet Langusdoc (6dit. 1883, p. 77) n'en mentionnent 

qu'un, celui de Bides. . 

1. Cartailhac et Boole. La Grotte de Reilhac (Causscs du Lot); 
Lyon, Pitrat, 1889, in-4% p. 58. 

2. Deux volumes in-4°, Paris ct Cahors, 1831. 



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212 COURSES ET ASCENSIONS. 

Sur ma demande, MM. Rupin, Lalande et Pons ont 6t6 
visiter les lieux, le 17 dScembre 1891, et voici ce qu'ils ont 
constats : 

Le gouflre de Bfcdes est un vaste cirque ovale analogue & 
Roque de Corn (Voir VAnnuaire de 1890), mais deux fois 
plus profond (environ 80 metres), quatre ou cinq fois plus 
large, et sans galerie souterraine ouvertc dans le bas : on 
peut y descendre en voiture par un mauvais chemin en 
lacets tracS sur la moins escarpSe des parois. Dans le bas 
deux petites grottes, longues seulement de 24 et 20 mfctres, 
ont pu Stre des abris prShistoriques, mais ne conduisent k 
aucune caveme. 

En somme le gouffre de B&des est compl&tement bouch£. 
11 en est de mSme de Besaces (k 1 kil. au Sud-Est), deux 
gouflres adossSs Tun k I'autre, larges de 50 k 70 metres et 
profonds de pres de 100 metres. Le gouffre des Vitarelles 
(la Vitarelle de la carte), k 1 kilometre encore vers le 
Sud-Est, est un magnifique entonnoirde 100 metres de pro- 
fondeur : on y descend par une Stroke fissure. (Test k lui 
que s'applique la description que Delpon et Joanne ont 
faite du gouffre de B&des. Dans le fond, une petite fontaine 
dSbouche de la paroi verticale par un Stroit conduit hori- 
zontal. Elle Stait k sec le 17 decembre 1891 ; mais M. Pons 
avait constats dSjk qu'elle coulait abondamment aprfcs les 
grandes pluies, et les paysans lui ont affirms qu'ils avaient 
vu Tabime k moitiS rempli d'eau. 

Dans le voisinage, il y a encore plusieurs trous ou bas- 
sins, aux parois plus ou moins k pic, cultivSs dans le fond, 
larges de 30 k 50 m&tres, profonds de 15 k 30, et dSpourvus 
de tout orifice de puits. 

Ce sont ces depressions que Ton nomme spScialement 
des cloups dans le Lot. Toute la surface du Causse de 
Gramat en est couverte. 11 est impossible d'y voir autre 
chose que des cuvettes formSes par l'Srosion superficielle 
sous Taction d'eaux tourbillonnantes ; et quand cette 



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SOUS TERRE. 213 

action s'est exercSe sur un point oil les eaux souterraines 

opdraient le m6me travail int6rieurement, il en est r£sult6 

par effondrement une perforation complete du sol comme 

iPadirac, etc. 

Bedes, les Besaces, les Vitarelles ont &t€ creusds aussi 
par les eaux int£rieures, mais les Gboulements ont obli- 
t6rg les conduites souterraines dont la fontaine des Vita- 
relles reste un exemple et un fragment. 

Comme k la Crousate, ces eaux souterraines venaient de 
Thymines (300 mfct. d'altitude), lssendolus (310 m6t.) et 
l'H6pital (340 m6t.) ! . Aujourd'hui que la pr6cipitation 
atmosphtfrique est beaucoup plus faible, de tout petits 
conduits profond£ment enfouis sufQsent k leur 6coule- 
ment. 

Des ablmes s'ouvrent quelquefois subitement dans le 
causse apres les grandes pluies. 

Le phgnomgne s'est produit notamment dans les pre- 
miers jours d'aotit 1891 k la Cayrouse, k l'Ouest de Reilhac 
et de Lunegarde. Un violent orage avait compl&lement 
submerge plusieurs larges cloups profonds de quelques 
metres : Tun d'eux se vida brusquement, au grand £moi des 
habitants, et M. Pons, appeld sur les lieux, y constata la 
naissance d'un aven large d'un m&tre et profond d'une 
trentaine : par cette fissure souterraine, toute l'eau s'^tait 
Coulee apr^s avoir crev6 le fond du cloup devenu trop 
mince. On m'a cit6 plusieurs faits semblables. 

ABIME DES ALYSSES 

^ 2 kilometres au Nord de Rocamadour, M. Philibe 
Lalande a explore, le 15 octobre 1891, en compagnie de sc 

• M. P on9j en oc tobro 1891, a ete examiner les deux pcrtcs d'Isse 
113 ct de l'H6pital, que nous n'avions pu voir en 1890. II a consU 
" ^s deux petits cours d'eau etaient impossibles a suivrc sous ten 
conunc £ Themincs et a Theminettes (Voir YAnnuaire de 1890). 



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214 COURSES ET ASCENSIONS. 

fils et (Tune jeune fllle de dix-sept ans, M lle de Montmaur 
(qui n'a pas eu peur du noir inconnu), le petit abime des 
Alysses (les Alix de la carte, vers 250 m&t. d'altitude). 
Dimensions de l'orifice, 3 metres sur 1 mfctre k l a ,a0; pro- 
fondeur k pic, 6 a 7 metres seulement; forme en bouteille 
comme les gouffres d'erosion du Causse-Noir (Voir YAn- 
nuaire de 1889, p. 110 et 127), bon exemple de marmite 
de grants tapiss^e d'admirables scolopendres. Au fond, 
un talus trfcs incline d'ou partent deux galeries oppos£es, 
comme au Petit-Cloupman (Voir YAnnuaire de 1890) : 
Tune plongoant k 45° vers le Sud-Ouest, longue de 70 k 
80 metres; l'autrc longue de 130 metres. Caverne reguli&re 
sans stalactites. 

En r£sum£, aven en miniature accessible k tout le monde 
avec une simple £chelle; visite fort ais£e, demandant peu 
de temps k raison de la proximity de Rocamadour, et pou- 
vant donner une id£e du ph^nom&ne naturel des avens. 

IGUE DE BIAU 

Au delk du petit canon de TAlzou, k 2 kilometres et demi 
au Sud-Est de Rocamadour, le gouflre de Yigue de Gra- 
nouillat ou de Biau ou de Daou (sond£ d£jk par nous en 1890 ; 
profondeur 46 metres) est Texemple le plus frappant d'un 
aven form£ par Erosion a la fois externe et interne. Nous 
l'avons explore tous ensemble le 13 juillct 1891, le lende- 
main de la Crousate. 

Au fond d'un beau cloup circulaire de 70 k 80 metres de 
diamdtre et de 30 metres de creux,auquel des strates de 
roches 6mergeantes donnent quelque peu Taspect dun 
amphitheatre romain, s'ouvrent deux trous ovales in6gaux 
de 5 a 8 metres de diametre, complement entour^s d'une 
luxuriante v6g£tation et separ£s par un col en dos d'kne 
d'une douzaine de metres de largeur. 

Lendroit est fort pittoresque (altitude du plateau, 300 met.; 



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SOUS TERRE. 215 

du grand orifice, 270 met. ; du petit orifice, 267 m&L; du col, 
274 met.). La descente est aisee et s'eflectue sans lumifcre. 
Nous constatons que le petit orifice est celui d'un puits 
lateral rejoignant obliquement le grand puits. 

Nous prenons pied comme partout sur un petit c6ne de 
pierres haut de 4 metres, ce qui porte la profondeur totale 
i50 mfetres; ce c6ne occupe, sous le grand orifice, k peu 
pres le centre d'une vaste salle ronde de 80 metres de 
circonference et de 15 de hauteur sur 26 k 27 metres de 
diam&tre.Tout autour du c6ne le sol de cette caverne est k 
peu prds horizontal , compoce d'argile compacte, et forme 
unanneau parfait de 5 & 10 metres de largeur, une vraie 
salle de bal ronde avec Testrade de Torchestre au centre. 
Aussi, descendus les derniers, M. Lalande et moi, trou- 
vons-nous nos compagnons, Gaupillat, Rupin, Pons et 
Armanden train d'executer des valses folles a la lueur des 
trente bougies qu'ils ont disposes tout autour sur les 
parois. S'il n'y faisait pas si frais, l'igue de Biau se prGterait 
merveilleusement k uneffctesouterraine. L'aspect interieur 
estdureste fort curieux k cause de la lumiSre diffuse qui 
fijtre par les deux orifices : au milieu on aper^oit le ciel 
par le trou rond du grand puits ou pend la longue cheve- 
luredes scolopendres ; contre les parois il fait absolument 
noir et on doit eclairer ses pas. 
• Dans Tangle Nord, une petite fissure impenetrable 6met 
quelques gouttes d'eau, dernifcres traces d'un ruisseau sou- 
terrain aujourd'hui k sec et qui a dessin£ sur Targile, dans 
la portion Ouestde la salle, des sillons encore humidesqui 
se prolongent jusqu'& Tangle Sud : \k une autre fente, d'un 
mfctre de hauteur et large de quelques doigts, sert evideni- 
ment d'exutoire au ruisselet quand il coule . Des paysans 
du voisinage nous ont affirm^ que souvent, en jetant des 
pierres dans Tigue, ils les ont entendues tomber dans Teau ; 
le fait est certain. Comme hier k la Crousate, nous avons eu 
la chance, gr&ce k la s^cheresse, de trouver Tayen de Biau 



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216 COURSES ET ASCENSIONS. 

vide et de surprendre le secret de son mode de remplis- 
sage : ici ce sont des fissures d'infiltration, de peiites dia- 
clases, qui am&nent par les craquelures du sol les eaux de 
pluie sous le seul effort de la pesanteur. L'argile encore 
tout humide temoigne que ce nouveau trop-plein n'est pas 
vide depuis longtemps. 

Si le courant d'eau dtait plus puissant, si le flot avait pu 
s'eiever plus haut, la caverne par Erosion se fCki dilatee et 
sa voftte arrondie davantage ; le creux souterrain se fitt 
rapproch£ du creux superficiel, et entre euxdeux le terrain 
se ftit effondr£ pour former un goufifre immense, comme 
Padirac ou les Vitarelles, au lieu de deux puits assez etroits. 

Enfin c'est h l'igue de Biau que nous avons note la tem- 
perature la plus basse de tous nos abimes et cavernes : 
+ 5° C, au lieu de 4- 7° h 14° observes jusqu'ici. Cela 
tient sans doute au courant d'air du double orifice qui 
active I'evaporation. 

En betonnant le fond de cet abime, on pourrait peut-fctre 
le transformer en une citerne de 3,000 k 4,000 metres cubes. 

GROTTE DE LA VIERGE 

La grotte de la Vierge, h Rigalou (1 kilometre et demi au 
Sud-Ouest du Bastit), pourrait bien r£server quelque heu- 
reuse trouvaille. Elle offre de grandes analogies avec la * 
Crousate; toutefois son entree est horizontale (a-pic de 
4 metres) comme celled'un aven.M.Pons,enoctobre 1890, 
y a suivi un couloir-grotte, long d'environ 300 metres, orn£ 
d'admirables concretions. II a et6 arr£t£ brusquement au 
fond par un abime h pic, dont il lvalue la profondeur k 
40 ou 50 metres, et que je n'ai pas pu aller explorer encore. 
Qu'y a-t-il au delk? G'est k voir. 

Toujours est-il qu'un sieur Durieux, du Bastit, a raconte 
& M. Pons ce qui suit : 

« II y a une cinquantaine d'ann£es, apr&s un orage ter- 



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SOUS TERRB. 217 

rible, la grotte de la Vierge vomit un tel torrent d'eau que 
la route contiguS (de Gramat k Cahors) fut couple sur une 
longueur de 6 metres , malgr£ la hauteur de ses talus 
(3 metres); la cave voisine de M. Durieux se trouva com- 
plement inond^e. Depuis, un pont a 616 construit dans 
la crainte de nouvel accident. » 

LES AVENS Dfi LA BRAUNHIE 1 

Je nomme simplement en passant, pour 6tre absolument 
complet, l'aven des Pouzats (profondeur 30 metres), et je 
passe aux avens de la Braunhie (Voir YAnnnaire de 1890, 
p. 193 et 207), qui vont nous arrfcter quelques instants. 

Un triste 6v6nement a fait connaltre Yigue de Picastelle, 
oil la sonde nous avait donnd 87 metres le 18 septem- 
bre 1890. Au milieu du mois d'aoftl 1891, une jeune femme 
de yingt-cinq ans, mere de famille, s'y est pr^cipitde pour 
mettre fin k des chagrins intimes : moins heureuse que le 
braconnierde Saint-Martin (Annuat're de 1890, p. 205), elle 
atrouv6 la mort qu'elle cherchait. La famille et la justice 
ont fait retirer le cadavre par deux hommes courageux, 
MM. Sirieys et Andral ; ceux-ci sont descendus dans le 
gouffre soutenus par de simples cordes. M. Pons dirigeait 
lafunfcbre et pgrilleuse operation, qui prSsQjitait beaucoup 
de difficulty (principalement k cause de la decomposition 
au corps) et qui rgussit sans accident. 

^ gouffre se termine par un talus de sable fin : il a 
M metres de profondeur totale, est sans issue, et rcssemble 

4 'Vue de Saint-Martin, 
tela me donne peu confiance dans les autres goufTres 

de la Braunhie. 
*• R- Pons en connalt d6jk trente-neuf, et il a entendu 

Dn J'uisseau couler au fond de Yigue de Viazac (50 k 



*• Pron 



onccz Braugnc. 



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218 COURSES ET ASCENSIONS. 

60 metres de creux) entre Picastelle et Roche-Perc6e : 
celui-lk du moins sera k examiner. 

Dans TOuest du Causse de Gramat, il reste un dernier 
probleme k r^soudre. 

De la Bastide-Murat, point culminant du Causse de 
Gramat (447 metres), un petit ruisseau sort de terre et 
coule vers l'Est-Nord-Est pendant 3 kilometres et demi, 
jusqu'au hameau de Bramaries ou, par 370 metres d'alti- 
tude, il s'engouflre dans deux trous ou Ton pourra peut- 
6tre p6n6trer quand on les aura d6blay6s. 

A 1,200 ou 1,500 metres au Nord-Ouest, prfcs de la cote 
440 de la carte, M. Pons a explore fin aotit 1891 Yigue de 
Calmon. II a m6me failli s'y tuer en roulant, par suite 
d'une fausse manoeuvre, le long d'un talus de pierres haut 
de 20 metres et fortement inclin6. 11 croit qu'il s'est arrfctd 
k 90 metres, que l'abime a plus de 100 metres de pro- 
fondeur et qu'il a entendu un ruisseau couler dans le bas. 

L'igue de Calmon reste done k faire, puisque M. Pons n'a 
pas vu le fond, et d'autant plus qu'k 4 kilometres au Nord- 
Ouest une source puissante, vraie fortune pour le pays, 
Emerge au village de Montfaucon par 301 metres d'altitude, 
k la lisiere occidentale du Causse de Gramat. Ne serai t-ce 
pas la rtapparition du ruisseau de Bramaries entendu au 
fond de I'ablme intermediate? Les altitudes respectives 
rendent Thypothese vraisemblable. 

ABIME DE LA RERRIE 

En dehors du Causse de Gramat, nous avons explore, 
Gaupillat, Rupin, Pons et moi, le gouffre de la Berrie 
(14 juillet 1891) dans la valine du Vert (ne pas confondre 
avec le Vers, qui est tout proche), k 2 kilometres Sud- 
Ouest du chef-lieu de canton de Catus et k 15 kilometres 
Nord-Ouest de Cahors. LA existent deux trous conligus, k 
500 metres au Sud-Ouest du petit hameau de la Berrie, 



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SOUS TERRE. 219 

P a r 180 metres d'allitude. L'un est completement bouchd 
i 8 ou 10 metres de profondeur : au fond de l'autre, on en- 
tend distinctement couler un ruisseau en toute saison, et 
les paysans disent qu'aprfcs les grandes pluies Teau s'glgve 
bienprfcsde Torifice. 

Personne n'y etait jamais descendu, et cependant 27 me- 
tres d'echelles de corde nous ont amends sans aucune diffi- 
cult au sommet d'un talus de pierres haut de 7 metres. 
Ce talus occupe le centre d'une salle ovale, de 30 metres 



/ 



Coupe verticalo de l'abime do la Berrie, dresseo par E.-A. M artel. 

de longueur sur 18 de largeur, taillde en coupole, en ddme, 
par l'erosion inlerne, comme Tigue de Biau, mais sur des 
proportions plus restreintes. 

Dans Tangle Nord, k 34 mfctres en dessous de Torifice et 
M46 metres d'altitude, une vasque de 2 metres de diarmHre, 
senfonqant sous Tencorbellement de la paroi et remplie 
sans doute par siphonement, dSbite le ruisseau que Ton 
entend de Text6rieur : ce ruisseau parcourt libremcnt un* 
e&pace de 5 metres dans le fond du puits, et disparalt k 
nouveau dans les interstices de la roche et du talus de 
pierres; impossible de le suivre, car tout est fermc autour 
de nous comme & l'igue de Biau : le gou/fre (bien inoffen- 



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220 COURSES ET ASCENSIONS. 

sif) de la Berrie est done un regard ouvert sur un courant 
souterrain qui daigne k peine se laisser surprendre. Si Ton 
ignore d'od vient ce courant, on sait du moins oil il d6- 
bouche : e'est k la source de Granden ou Graudenc, de 
Tautre c6t6 de la colline, k 250 metres au Sud k vol d'oi- 
seau, tout au bord de la route de Catus k Saint-Medard, 
dans la valine du Vert, par 140 metres d'altitude et au 
pied d'un talus bois£ et d'une falaise calcaire. 

En sortant, nous courons voir si cette source est p£nd- 
trable : h61as ! non ; elle vient au jour par un joint horizon- 
tal de la roche calcaire, aux l&vres trop series pour nous 



o ' ' ' ' ft voo rndtret 

Coupe du plateau de la Berrie, dressde par E.-A. M artel. 

livrer passage, et il faut conclure qu'k travers les 250 mfctres 
intermtfdiaires son cheminement s'op&re par infiltration ou 
conduits etroits. 

La constatation est importante quand m6me, car la 
Berrie n'est que le sixi£me aven k eau courante sur les 
quarante environ explores depuis quatre ans (Bramabiau, 
Mas-Raynal, Padirac, la Crousate, igue de Biau). Et puis 
nous devions en tirer quelques jours apr&s, et k nos d^pens, 
un enseignement k la fois pratique et hygidnique. Tr6s 
alter6s par la chaleur, nous avions bu avidement k la souree 
pure mais perfide de Graudenc sans refldchir que, quelques 
minutes auparavant, nous avions vu au fond de la Berrie 
une carcasse de veau en decomposition gisant au beau 



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SOUS TERRE. 221 

milieu du ruisseau souterrain. On devine les consequences 
de cette tftourderie : nulles pour Rupin et Pons, elles furen 
gtoantes pendant quelques jours pour Gaupillat, et assez 
graves pour moi-mfcme. D6s mon retour k Paris, je fus, a 
partir du 20 juillet, victime d'un commencement d'em- 
poisonnement ptomaique caract£ris6, qui me tint une 
dizaine de jours au lit et indispose pendant pr&s de deux 
mois. J'avais tout simplement failli boire une fifcvre 
typholde k la source corrompue de Graudenc. 

A?is£ de Fincident, le prSfet du Lot a fait enlever la car- 
casse coupable et d6fendu de jeter desormais aucune b&te 
morte dans le trou de la Berrie. 

C'est ainsi que I'alimentation et l'hygtene publiques sont 
fort interess6es aux etudes souterraines ; et je ne regrette 
nollement mon bouillon de veau de Yel6 dernier (selon 
Appellation plaisante que n'ontpas manqug de lui donner 
certains journaux), puisqu'il a servi k faire comprendre le 
wte utilitaire de nos recherches. 



If. — SOURCES RIVERAINES DE LA DORDOGNE 
ET CAUSSE DE MARTEL 

L ^ l Ude des sources riveraines de la Dordogne a 6t6 

achev^e en 1891 par MM. Rupin et Lalande. Gomme je 

e Cra ignais, presque toutes sont impen^trables , et 

Ucu ne n'a permis de pousser au loin sous le Causse de 

Gramat. 

* Est du chemin de fer de Brive k Figeac, celles de 
wfr ac, Carennac et Toupi (pr&s Mezels) ont peut-6tre pour 
serv oip supgrieur la feerique galerie de Padirac. 

* Ouest de ce chemin de fer, le groupe de sources d~ 
1 mt *>alent comprend celles de Saint-Georges (tres pitto 
res( lUe), du Gourguet, de Lombard et de la Finou, plon 
8 ea *U toutes sous les falaises & fleur d'eau par 100 mfctre 



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222 COURSES ET ASCENSIONS. 

environ <f altitude, et issues possibles du gouffre de Roque 
de Corn (180 k 200 metres d'altitude). 

En continuant k suivre dans la direction du Sud-Ouest 
la rive gauche de la Dordogne, on rencontre pr6s de May- 
ronne les gouffres du Limon, k 2 kilometres de la riviere, 
par 110 metres d'allitude. Ce sont deux sources de fond, 
deux grands trous ronds pleins d'une eau jaun&tre, situds 
a 40 metres Tun de l'autre. 

Je persiste a croire que le ruisseau de Salgues, perdu 
dans la grandiose caverne du RSveillon k 7 kilometres au 
Sud-Est, pourrait bien avoir au Limon Textr^mil^ libre de 
son siphon souterrain. 

Ensuite e'est une vraie rivi&re qui tombe dans la Dor- 
dogne k Lacave : YOuysse, longue de 8 & 9 kilometres et 
tort bien ddcrite dans la Geographie du Lot de Joanne 
(19 e 6dit., 1890), a laquelle je renvoie pour abrSger 1 . Des 
sources de fond (semblables au Loiret) lui fournissent de 
l'eau toute l'annSe : les deux principales sont les deux 
gouffres, distants Tun de I'autre de 1,200 metres (altitude, 
environ 115 metres), de Cabouy et de Saint-Sauveur, ana- 
logues k ceux du Limon. 11 est possible que ce soit la le 
lieu de rSapparition des ruisseaux perdus dlssendolus 
Thymines, etc. Nous comptons sur la grotte de la Vierge 
pour nous le dgmontrer. Peut-6tre serons-nous encore 
de^us! 

Nous avions fond(* quelque espoir de penetration inte- 
rieure sur une derntere source, celle qui sort en riviere 
de la grotte assez hautement ouverte de Meyraguet, a 
1,200 metres au Nord-Ouest du confluent de TOuysse et de 
la Dordogne. 

Avec un de nos bateaux demontables d'Osgood, MM. Ru- 

1. Contraircmcnt a ce quo j'ai (lit dans YAnnuaire dc 1890, p. 193, 
cost YAlzou, prcsquc toujours a sec a partir dc Rocamadour, qu'il faut, 
malgrc la plus grandc longueur dc son thalweg, considerer coninic un 
affluent de l'Ouysse qui n? tarit jamais. , 



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SOUS TERRE. 223 

pineUulien Valat ont p£n6tr6 le 25 septembre 1891 dans 
ce souterrain , dont l'eau occupe toute la largeur : au 
bout de 160 metres de navigation , ils ont 6te arr6t6s, 
coramepartout, par une voute descendant au niveau de 
l'eau. 

Un pfecheur du voisinage a affirm^ que, ayant remonte 
une fois le courant aux basses eaux, il avait vu l'extr6~ 
mite mur£e avec des briques. M. Rupin n'a pu verifier 
cette assertion k cause de Tabondance du flot; d'aprSs le 
plan qu'il a lev£ avec soin, la caverne a exactement la 
forme dun qualre retournS. 

L'eau s'6coule du Sud au Nord depuis le fond jusqu'i 
l'enlrle ouverte directement sur la Dordogne m^me. Lar- 
geur de la galerie, 2 k 8 metres ; hauteur des voltes, m ,60 k 
3 metres. • 

La caverne de Meyraguet est-elle le d6bouch6 dune 
riviere intdricure inconnue, ou simplement une derivation- 
siphon de TOuysse voisine, partiellement absorbSe par 
quelque fissure du fond de son lit? C'est ce qu'il est 
mpossible de dire encore. 

Sur la rive droite de la Dordogne, le Causse de Martel 
feit pendant a celui de Gramat : bien moins grand que ce 
dernier et aussi moins 61ev6 (206 metres k Martel, 365 pres 
Turenne), ce causse a 6galement ses avens et ses sources. 

Mes devours collaborateurs y ont effectuS, toujours avec 
won materiel, des recherches fort interessantes dont les 
tfsultats geographiques corroborent ceux des miennes : je 
tiens k en dire quelques mots. 

En face de Floirac, k 2 kilometres et demi au Sud-Est de 
Saint-Denis et a lamfeme distance au Sud-Ouest de Martel, 
la fontaine de Briance sort abondante d'une caverne k 
300 metres au Nord de la Dordogne. Le 8 aoftt 1891 
MM. Rupin etPons, dans le bateau d'Osgood, ont etd arr6t& 
apres 60 metres de parcours par Tindvitable voxHe k tleui 
deau. La loi du siphon parait &tre universale et inexorable 



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22 4 COURSES ET ASCENSIONS. 

Largeur du couloir, tout occupy par l'eau, 2 a 6 metres; 
hauteur de la votite, 2 & 3 metres. 

Non loin de \k (1 kilometre et demi au Sud-Ouest), les 
admirables falaises de Gluges sont un des sites les plus 
pittoresques de la Dordogne. 

A 4 kilometres au Sud-Ouest de Martel, k TOuest du 
hameau de Jacques Blanc et de la cote 317 de la carte au 
80,000% Faven de Monmercou 6 tait un des mysteres du causse, 
myst&re aujourd'hui resolu en un simple puits de 35 metres 
de profondeur totale (25 k pic et 10 pour le talus de 
ddblais), ouvert sur une galerie bouch^e de toutes parts, 
longue de 50 metres, large de 5 a 15. Pas d'eau. Rien de 
remarquable si ce n'est un orifice double. 

Ge trou faisait peur, car un soir, dit-on, on en avait vu 
sortir des flammes : donc^c'etait le vestibule de l'enfer; et 
quelqu'un ayant tente d'y descendre avait en effet perdu 
la respiration tout de suite. Encore une l^gende k sup- 
primer! Sur le talus, un chapeau d'homme et des carcasses 
d'animaux. Ainsi Monmercou ne fait que nombre et n'a 
r6v6\6 aucun secret. (MM. Rupin, Lalande et Pons, 9 aout 
1891.) Lk aussi on jette toutes les bates mortes, chevaux et 
autres, et Tabime est retnpli de grosses mouches noires 
d'aspect peu rassurant. Ces insectes plus ou moins char- 
bonneux ne sont-ils pas encore un danger qu'on supprime- 
rait en cessant de prendre les abtmes pour des d^potoirs? 

A peu de distance au Sud-Est d'ailleurs (un k deux kilo- 
metres), les deux sources vauclusiennes et imp£nctrables de 
Boutieres et de Cacrey peuvent bien communiquer avec 
Monmercou par quelques fissures inaccessibles & l'homme, 
mais fort aisles k parcourir pour les eaux de pluie, Tin- 
filtration et... les microbes : Monmercou done devrait 
6tre prot6g£ comme la Berrie contre le... tout k logout! 

Depuis longtemps est c£lebre, k I kilometres Nord de 
Souillac et 10 kilometres Ouest de Martel, le ph£nom&ne 
d'intermittence alternative des deux sources du Grand-Bla- 



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SOUS TERRE. 225 

(jowretdu Boulet, tributaires de la Borreze, affluent droit 
delaDordogne, dont Tune diminue quand l'autre augmente 
(Voir le Diclionnaire gtographique de la France, de Paul 
Joanne, aux mots Blag our et Boulet). 

Le Blagour est un gouffre (9 metres de profondeur) 
commele Limon, etc., d'oii s'^coule toujours un ruisseau, 
laut6t paisible, tant6t furieux, mais qui ne tarit jamais 
completement. 

Quant au Boulet, lorsqu'il sort, aprfcs les grands orages, 
c'est par l'orifice d'une caverne parfaitement pgn6trable 
[hauteur n ,80, largeur l m ,10). 

Par 14 on pouvait esp^rer trouver les grandes cavernes 
dont on supposait Texistence, et en m6me temps Impli- 
cation de ce ph^nomfcne naturel incomprehensible, au 
sujet duquel plusieurs theories plus ou moins fantaisistes 
ont iiji &6 £nonc6es. Mais l'exp^rience 6tait r^ellement 
dangereuse, car si la visite souterraine se prolongeait, si 
un orage survenait pendant ce temps, quel serait le rSsul- 
totde la rencontre entre le chercheur temdraire etles eaux 
intfrieures subitement gonfldes? 

Le curg de Reyrevignes (Lot) parait 6tre le premier qui 
ait risque Fa venture, ennovembre 1889, en compagnie d'un 
sieur Kiocoux, habitant le voisinage. Apr&s avoir longtemps 
et pSniblement ramp6 a quatre pattes, ils arriv£rent h un 
puits vertical de plusieurs metres de profondeur. Jetant 
une echelle sur ce puits, Riocoux poussa un peu plus loin 
jusqu'fc une nappe d'eau qui TarrGta. 

Les circonstances m'ayant toujours emp6ch£ d'aller ve- 
rifier cer^cit, M. Rupin a bien voulu s'en charger, et par 
frois fois il est revenu & la charge malgrd les risques et les 
dangers de l'excursion (25 d^cembre 1889, 2 octobre 1890, 
i3ao0t 1891). 

L orifice est le d£bouch6 d'une galerie souterraine qui se 
dirige droit vers le Nord-Ouest avec quelques coudes assez 
Prononcgs. 

A33XJAIR! DE 1891. * 5 



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226 COURSES ET ASCENSIONS. 

Pendant 100 mfctres, la hauteur est bien inferieure & un 
mfctre, et le sol est constitue par des amas de grosses 
pierres qui rendent le rampage h plat ventre ou sur les 
genoux tresfatigant. 

Le surplus du parcours est encore si p£nible qu'il faut 
une heure et un quart pour atteindre le puits. M. Rupin y 
est descendu avec une corde, n'a rien trouv£ au fond, et 
croit que Teau ne vient point par \k. Le 13 aout 1891, dans 
sa troisieme expedition avec MM. Pons, Julien Valat et un 
bateau d'Osgood, il est arrive au fond de la galerie et, avec 
les plus grandes difficulty, n'apu na\iguer que pendant 
20 metres. 

M. Pons; de son c6t<5, a declare qu'il n'avait jamais 
accompli une exploration aussi rude; il a du, en eflet, 
k l'extremite, se laisser tomber dans l'eau, pour bien con- 
stater FarrGt deflnitif et Tobstruction complete de Vetroit 
conduit par un madrier en bois de sapin bien Squarri. 

Gette etrange trouvaille permettfa peut-etre de savoir 
d'ou viennent les eaux 6nigmatiques et intermittentes du 
Boulet. 

« Ce madrier de 30 h 40 centimetres de c6te, rencontre 
dans le fond du bassin plein d'eau, dit M. Pons, est si 
fortement engage dans une fente stalagmitique du ro- 
cher que je n'ai pas pu le demarrer... II est materielle- 
ment impossible que cet arbre bien travailie soit arrivS 
de l'entree du Boulet, les coudes sont trop prononc^s : 
on ne pourrait m£me pas le sortir sans le couper... II 
y a done une autre issue. On a construit des tunnels 
pour la voie ferine voisine (de Brive h Souillac). Peut- 
6tre ce bois porte-t-il des marques; peut-etre qu'en le 
sciant et enle tirant de Ih on en decouvrirait Torigine »... 
et en m&me temps celle des eaux du Boulet. 

Du plan dresse par M. Rupin, il resulte que le point 
extreme atteint se trouve & 320 metres de Pentree, et que 
la galerie mesure de 1 h 6 metres de largeur. 



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SOUS TERRE. 227 

Une anecdote pour finir. 

11 y a une trentaine d'annges, M. Deltheil, depute du 
Lot et propria taire de la forge voisine de Bourzolle, s'a- 
visa de faire boucher Torifice du Boulet. Au bout d'un 
certain temps, la montagne se mit h g6mir sourdement, 
l'eau jaillit par de nombreuses fissures nouvelles, et fina- 
lement les materiaux d'obstruction furent brutalement 
emportSs comme un bouchon de champagne par la vio- 
lence du flot interieur trop longtemps comprint. Depuis 
on a laiss£ Feau couler k sa guise. 

Bref, l'^nigme n'est pas devinGe. 

Des choses fort curieuses ont encore 6td reconnues 
dans la partie Nord du Causse de Martel, au Sud des com- 
munes de Ghasteaux et de Noailles. 

Pendant la construction du chemin de fer de Souillac 
h Brive, les travaux du tunnel de Murel couperent en 
deux parties in6gales une galerie souterraine inconnue, 
longue en tout de 500 metres, large en moyenne de l m ,50, 
et haute de 3 alO metres. Pas de concretions calcaires. 

A 2 kilometres et demi au Nord-Est du tunnel de Murel, 
celui de Fontille a crev£ dgalement une grotte du mfcnie 
genre : mais celle-ci dtait pleine d'eau, formant un reser- 
voir naturel inconnu ; les ouvriers n'eurent que le temps 
de fuir devant Tinondation. 

l/ablme de la Font-Trouvte (ou aven Saule), & 3 kilo- 
metres Est de Fontille, et k la m6me distance Sud de 
Xoailles, a tH6 ouvert ^galement par hasard il y a une di- 
zaine d'annGes, sur Taire d'une carri&re, par les travaux 
Sexploitation d'un banc de pierres a chaux. II mesure 
20 metres de profondeur et conduit h une grotte de 
250 metres de longueur totale ; au fond de cette grotte 
un trou large de quelques centimetres, par lequel on 
tend tomber une dizaine de metres de plus bas les piei 
qu'on y jette. A elargir, pour y descendre et s^voir 
qu'il y a au deli ! 



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228 COURSES ET ASCENSIONS. 

C'est une chose fort interessante que la decouverte for- 
tuite, due a des travaux industriels, des trois cavit£s de 
Murel, Fontille et la Font-Trouv^e (sp6cialement 6tudi6es 
par M. Ph. Lalande) ; elles nous donnent le type de ces re- 
servoirs d'eau assur^ment innombrables qui resteronl 
pour la plupart inaccessibles dan9 les entrailles des 
causses faute de communication directe avec l'extgrieur. 
Ce type est constant : une diaclase agrandie soit en hau- 
teur, soit en largeur, conform6ment k tout ce que j'ai re- 
connu depuis quatre ans. 

Tout pres de la Font-Trouv6e, vers le Nord-Est et dans 
la direction de Noailles, l'abime k double orifice de La- 
fage (les Abimes), profond de 30 metres en tout, a 6te explore 
k diverses reprises par MM. Rupin et Lalande qui, \k au 
moins, ont 6te" recompenses de leurs peines par la decou- 
verte d'une curieuse grotte de 535 metres de longueur, 
orn£e de tres belles stalactites. M. Rupin en a dresse le 
plan. 

Les deux bouches s'ouvrent dans Poolithe inferieure, & 
10 metres Tune de l'autre, et sont entourees de beaux 
arbres. A Finterieur, les votites ont parfois 10 metres de 
hauteur. L'une des galeries renferme un petit ruisseau. La 
plus jolie salle est celle du « Palais des Chauves-Souris », 
toute consteliee de calcite. 

Les eboulements bouchent les deux extremites. 

Y a-t-il autre chose au delk? C'est probable. 

11 serait facile d'amenager les abimes de Lafage, qui ap- 
partiennent k M. le comte de Noailles ; leur proximity de 
la station de Noailles serait de nature k y attirer de nom- 
breux visiteurs. 

La profondeur minima du puits le plus large n'est que 
de 19 metres, et les asp6rit£s des parois faciliteraient sin- 
guli&rement un am£nagement quelconque. 

Une chose reste k etudier dans cette partie du Causse 
de Martel : c'est le ruisseau de la Couze, qui, non loin de 



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SOUS TERRE. 229 

Noailles, a 8 kOometres Sud de Brive et sous le vallon a 
sec d'Entrecor, se perd « dans une caverne pr6s du ha- 
meau de Couze pour reparaltre h 3 kilometres plus loin, h 
la source dite du Blagour 1 , pres du village de Chaste au » 
au hameau de Soulier (Joanne, Gascogne et Languedoc, 
p. 169). Exploration & faire (votite tres basse) pour con- 
stater s'il n'y a pas une relation entre ce courant souter- 
rain, les ablmes de Lafage et de la Font-Trouv6e, et la 
caverne de Fontille, le tout compris dans un rectangle de 
terrain de 4 kilometres sur 1 kilometre et demi. 

Un mot encore sur Tabime ou eydre de Montmege, a 
MOO ou 1,500 metres au Sud de Terrasson (Dordogne). 
Eydre est le nom local des avens en Perigord. 

M. Lalande me Fa signale en me fournissant les rensei- 
gnements suivants : L'ablme s'ouvre h 500 ou 600 metres 
Ouest du chateau de Montmege {Maunege de la carte au 
80,000 e ), en plein lias; c'est un trou ovale d'un metre sur 
deux. La profondeur est 6valu6e & 30 metres. On raconte 
quon y a jete une fois une paire de canards, lesquels sont 
ressortis a la source du Moulin-Rouge h 1,200 metres au 
Nord-Est, tout pres de la VGzere. Ici encore que trouve- 
rons-nous? Monmercou ou la Berrie, ou mieux peut-etre? 
Le seul moyen de le deviner, c'est d'y alier. 

Dans cette partie du causse, M. Lalande a visite entre 
Larche et le Pouch deux avens en miniature, profonds 
seulement de 3 ou 4 metres. 

Ainsi le Causse de Martel possede, comme les autres, 
one circulation d'eaux souterraines fort curieuse; MM. Ru- 
pin et Lalande ont fait oeuvre tres utile en Fetudiant avec 
la perseverance la plus louable et le savoir le plus dign 
de confiance. 

Avant de quitter la region de Brive, indiquons enfi 
que M. Rupin a vide la question de la caverne de Nouard* 

1. Ne pas confondre avec lc Grand -Bhgoir.-. 



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230 COURSES ET ASCENSIONS. 

^i 19 kilometres Nord-Ouest de Martel, prfcs de Beaulieu 
(Correze). 

Cette grotte, k laquelle on attribuait des kilometres de 
galeries et de rivieres souterraines inconnues, n'a pas 
m6me, en realite, d'apres le plan.lev6 par M. Rupin en 
septembre 1891 , 200 metres de ramifications totaies, hautes 
de k k 7 metres au plus, et parfois superpos6es en deux 
etages fort petits ; un faible ruisseau parcourt les conduits 
inferieurs apres les pluies. Le tout sans aucun attrait 
pittoresque. 

Et maintenant reprenons, a Brive, le train qui va nous 
transporter k Rodez, aupres d'une nouvelle grande cu- 
riosite des causses. 



III. — LE TIH00UL 0E LA VEYSSItRE (AVEYROA) 

L'exploration du Tindoul (gouffre) de la Veyssihe a 
fourni le plus important resultat de notre campagne de 
1891. 

Cet abimc est un des plus grands et des plus ceiebres de 
la France. 11 est situe dans l'Aveyron, k 10 kilometres 
Nord de Rodez et 5 kilometres Est de Salles-la-Source (k 
vol d'oiseau), sur le Causse du Comtal ou de Concoures 
ou de Rodez, k 400 metres Ouest du kilometre 11 de la 
route departementale n° 13 de Rodez k Villecomtal. 

Le Causse du Comtal, haut de 500 a 700 metres, long de 
25 kilometres, large de 10 k 15, s'allonge de l'Est k TOuest, 
entre Rodez sur l'Aveyron au Sud, et Bozouls (cirque cal- 
caire des plus pittoresques appeie YEnfer) sur le Dourdou 
(affluent gauche du Lot) au Nord. Relie par les terrains lia- 
siques du haut plateau de l'Aveyron au Causse de Severac 
k l'Est, il sert de trait d'union entre les hauls causses ma- 
jeurs du Rouergue et du Gevaudan (Sauvelerre, Mejan, 
Noir,Larzac)d'unepart,et les causses has etplusetendusdu 



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Orifice du Tindoul de la Veyssiere, dcssin de G. Vuillier, 
d'apres une photographic de M. Gaupillat. 



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SOUS TERRE. 233 

Quercy (Villefranche, Cahors, Gramat, Martel)cT autre part. 
Le Tindoul devait done rattacher notre champ d'explo- 
ration de 1888 et 1889 & celui de 1890 et 1891, et nous per- 
mettre de souder une chalne continue d'observations sur 
les abimes et eaux souterraines des causses depuis le voi- 
sinage de Montpellier (grotte du Sergent k Saint-Guilhem- 
le-D£sert, H6rault) jusqu'& celui de P6rigueux (eydre de 
Montmege a Terrasson, Dordogne). 

Connaissant d6ja Texterieur du grandiose aven de la 
Veyssiere, j'avais projete depuis longtemps d'en scruter 
lesprofondeurs,lorsqu'en dGcembre 1890 M. Quintin, alors 
ing6nieur des ponts et chauss^es k Rodez, et camarade 
d'^cole de Gaupillat, vint nous trouver tous les deux et 
nous exposa ce qui suit. 

En apprenant notre decouverte k Padirac en 1889, 
MM. Coste, ingSnieur des mines a Rodez, et Quintin avaient 
songg h explorer eux-mfcmes le Tindoul pour voir si Ton 
ne rencontrerait pas au fond quelque rivifcre souterraine. 
Au point le plus fa'vorable pour la descentc, le gouffre 
n avait que 38 metres k pic : un treuil fut done installs au 
bord, et MM. Gostes, Quintin et Pons, architecte departe- 
mental, un homonyme de notre d6vou6 collaborateur, 
atterrirent, avec quelques aides, sur un talus d'tfboule- 
ment occupant tout le fond du puits. Aucune galerie ne 
s'ouvrait sur le pourtour, lorsqu'un des visiteurs, en cas- 
sant la roche du fin fond pour recueillir des echantillons 
gSologiques, provoqua un effondrement du sol : un trou 
beant s'ouvrit alors, d'un metre k peine de diametre, 
par lequel on parvint, tout comme a Padirac, dans x 
galerie souterraine inconnue. Pendant 500 metres dans 
direction Est-Sud-Est on put suivre cette galerie, haute 
3 & 20 metres, large de 3 k 15 metres, et a peu pr&s he 
zontale, jusqu'& un lac qui arrGta net la recherche. Reve 
ill la charge une autre fois avec un teger radeau, M. Quir 
put traverser ce lac, constater qu'il mesurait 40 metres 



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234 COURSES ET ASCENSIONS. 

largeur, qu'il paraissait se d^verser dans d'Gtroites fissures 
laterales ou de fond, qu'il 6tait aliments par une forte 
riviere sortant d'une autre galerie, et que cette galerie, 
occup6e par l'eau, semblait prolonger la premiere dans la 



Tiudoulde la Voyssiero : fond du grand puits et dchelle de dcscente, 
dessin do Vuillier, d'apres une photographie de M. Gaupillat. 

m£me direction et avec des proportions analogues. Mal- 
heureusement, une cascade de trois metres de hauteur 
formait pour le radeau un obstacle infranchissable, et 
Texplorateur avait du s'en tenir la. 

II venait done nous demander de l'aider a terminer la 
recherche commence, et rendez-vous fut pris pour l'6t6 
suivant. 



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SOUS TERRE. 235 

Nous inscrivlmes alors le Tindoul sur notre programme 
de 1891, k la suite de la Crousate, Biau et la Berrie; mais 
j'eus le regret d'etre rappeld k Paris pour mes affaires, et 
j'abandonnai Top6ration (en leur laissant mon materiel et 
les instructions ri£cessaires) a Gaupillat, Pons et Armand, 
qui r&issirent les 15, 16 et 17 juillet k atteindre I'extr6mit6 
de la riviere souterraine du Tindoul, k 500 metres plus 
loin que la cascade du lac, soit k un kilometre de Tori- 
fice. 

M. Quintin lui-m£me fut priv6 aussi du plaisir de re- 
cueillir le fruit de son premier travail, ayant alors quitti 
Rodez, et £tant pres de partir en mission jxmr le Tonkin ; 
nous le regrettAmes d'autant plus qu'il nous avait remis, 
avec la meilleure grace du monde, tout le dossier ddji 
compost par lui, et comprenant un plan au l,000 e et di- 
vers documents int^ressant le Tindoul. . 

Son successeur, M. Mahieu, et M. Brisse, ingenieur des 
mines, ont accompagne Gaupillat pendant une partie de 
son exploration. 

Du plan math&natiquement dressS par M. Quintin jus- 
qu'4 la cascade, k l^chelle du 1 ,000% avec les instruments 
de precision du Service des mines, il ressort ce qui suit : 

Louverture du Tindoul est un ovale irr^gulier de 60 me- 
tres de longueur sur 20 & 40 metres de largeur et de 
150 metres de tour ; la lfcvre Ouest est plus £lev£e de 5 me- 
tres (580 m£t. d'altitude) que la l£vre Est (575 mfct. d'alti- 
tude), car il y a la une petite faille bieri caract6ris£e ; le 
sommet du talus de pierre et d'effondrement du fond 
s'appuie contre la paroi Ouest k 542 metres d'altitude (soit 
a 38 mfetres au-dessous du sol), et le petit trou ouvert au 
bas du talus se trouve a 524 metres (soit & 56 metres de 
profondeur totaleVPar une pente douce, encombrec de 
cailloux, on atteint, & 514 metres, la premiere galerie, ou 
le niveau du sol varie entre 523 metres d* altitude et 
513 metres (67 m6t. au-dessous de la l&vre superieure). 



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236 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le lac 6tait a 517 mfctres lors du travail de M. Quintin 1 . 

11 est clair que la rivi&re a coul6 jadis et s'avance encore 
quelquefois dans la galerie trouvde a sec; qu'elle a, par 
adouillement et a la rencontre de la faille, produit l'effon- 
drement du Tindoul, et que depuis elle est descendue en 
des canaux inferieurs, actuellement impdn£trables. 

En juillet 1891, Gaupillat et ses compagnons rencontre- 
rent, un peu au dela du milieu de la premiere galerie, les 
debris du radeau laiss£ au lac par M. Quintin : il (Ha it tout 
disloque; prcuvc irr6futable de l'irruption des eaux souter- 
raines dans la galerie seche, lors de quelque crue. Avant 
mfime d'arriver au lac, ils trouv&rent la rivifere coulant 
vers eux, mais se perdant a main droite dans des tfboulis 
et dans des fissures du rocher ; au lac enQn, qu'ils traverst- 
rent ais^ment avec nos bateaux d'Osgood et Berthon, la 
cascade ne mesurait plus que m ,75au lieu de 3 mdtresde 
hauteur (temperature de Tair, -+- 11° C; de l'eau, 10°,5) : 
done le niveau du lac £tait plus 6\e\6, et les eaux se trou- 
vaient plus abondantes qu'au moment des premieres ex- 
plorations, ce que corroborait bien d'ailleurs la rencontre 
du radeau et d'une nouvelle perte en aval du lac. 

Aprfes la cascade, la galerie se prolongeait, en effet, vers 
TEst-Sud-Est avee la mfcme allure et quelques sinuosites, 
occupde par un veritable torrent presque partout encombr£ 
de gros blocs d6tach<5s de la voftte. Le parcours en fut des 
plus p6nibles : sur pr6s des deux tiers de la longueur, il 
fallut op6rer le portage des bateaux, soit en marchant sur 
les greves argileuses glissantes, soit en sautant de bloc en 
bloc au milieu mfcmedu courant. En eflectuant ce dur tra- 
vail, Pons, Armand et le bateau chavirerent compldte- 
ment et eurent grand'peine a se tirer de Teau sans avaries; 
a plusieurs reprises, on dut rgembarquer pour traverser 

i . Les Geographies et les Guides donnont tous au Tindoul 130 metres 
de tour sculenient et 47 metres de profondeur, au lisu dc 38, 56 et 67 
cxistant aux trois principaux niveaux. 



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Tindoul de laVeyaaiere : arcade d'entreo de la galerie interieure, 
detain de Vuillier, d'apres une photographic de M. GaupiUat. 



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SOUS TERRE. 239 

des nappes profondes. Ce labeur 6tait tout aussi fatigant ct 
dangereux qu'aux pas du Tiroir, des Palettes et des Gours 
de Padirac, et la violence du courant augmentait la diffi- 
culty 

Enfin la navigation r6gultere et ais£e est reprise sur un 
lac d'une quinzaine de metres de largeur, au milieu du- 
quel un roc forme une ile longue de 30 metres ; le torrent, 
toujours rapide et abondant, remplit de nouveau toute la 
largeur de la caverne sans rives ; la votite s'abaisse en tun- 
nel k l m ,50 au-dessus de Teau, puis se relfcve & 6 ou 8 me- 
tres en une coupole de 25 metres de diamfctre pour des- 
cendre de nouveau h son extrdmitg ; exactement comme 
aux deux tunnels et au Lac-Rond de Padirac !... Mais, h61as ! 
cette fois, le plafond plonge jusqu'en dessous de l'eau, qui 
arrive ici par siphonnement et qui mesure 3 metres de 
profondeur ! Ghambre close, partout le rocher, aucune 
issue dans la votite, point de scaphandre h bord : il faut 
battre en retraite, h. 500 metres de distance de la cascade 
et a t kilometre du goufFre, ainsi qu'il r6sulte du lev£ som- 
maire soigneusement dressG par Gaupillat pour faire suite 
au plan de M. Quintin. 

Mais la d^couverte n'en est pas moins capitale et peut 
devenir, au point de vue scientifique, la plus importante 
de toutes celles que nous ayons faites jusqu'ici dans les 
causses. 

Le Tindoul est notre septteme aven h eau courante. 

Quant au pittoresque, il n'existe qu'&rorifice et au grand 
puils, qui sont fort curieux. 

A l'interieur du gouffre, les strates en encorbellement 
forment, au-dessus du petit trou qui m&ne k la galerie, un 
gigantesque portail carr£, tout aussi beau que la grande 
arcade de Padirac. 

Dans les souterrains, il y a absence presque complete de 
concretions cristallines et grandes salles, et, par conse- 
quent, d'attrait pour le simple touriste ; la riviere ne m6 



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240 COURSES ET ASCENSIONS. 

rite pas, de ce chef, d'etre am6nag6e pour les promeneurs. 

Le courant, plus fort et abondant que celui de Padirac, 
a le d£bit d'une grosse riviere et paralt drainer toutes les 
eaux d'infiltrations du Gausse du Comtal, entre le Lot et 
TAveyron; il alimente tres probablement les sources volu- 
mineuses de Salles-la-Source, k 5 kilometres & TOuest du 
Tindoul, par 450 metres environ d'altitudc. Des travaux 
d'art difficiles et couteux permettraient peut-6tre de d6- 
couvrir en amont et en aval, par la destruction des voutes 
de barrage et des £boulis d'absorption, les prolongements 
de la galerie, de remonter jusqu'& Torigine myst^rieuse 
du torrent cached dont aucun indice exterieur ne laisse 
deviner la provenance, ou de d£boucher dans quelqu'une 
des grottes qui percent les falaises de Salles-la-Source ! . 
Mais le succes de ces travaux est bien problematique, et on 
se demande s'il compenserait les grosses defenses k encou- 
rir. Une elude plus sure peut 6tre faite des main tenant 
dans le tres important courant souterrain du Tindoul : 
c'est celle de la faune qui doit le peupler, faune sp^ciale 
assur£ment, puisque les flots qui la renferment n'ont 
jamais vu le jour. 

La botanique, la m6t£orologie, Thydrologie trouveront 
aussi beaucoup a rechercher au Tindoul. 

Deux jours apres Texploration, qui dut fctre reprise par 
trois fois difKrentes, un orage £pouvantable ravageait 
toute la region des causses ; les sources vomissaient des 
flots de limon rouge; les torrents emportaient routes, r£- 
coltes et maisons! Que seraient devenus nos voyageurs si 
cette d6b&cle 6tait survenue pendant leur sejour sous 
terre? 

Et voilu comment nos recherches, commences en 1888, 
forment de\jk un canevas general jete* sur une zone de ter- 
rains calcaires longue de 250 kilometres, des bords de 

1. II y a une grandc analogic cntro le Tindoul et le Mas-Raynal, au 
fond duquel coule la Sorguos. (Voir YAnnuairc de 1889.) 



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SOUS TERRE. 241 

THSraulUceux de la VGzfcre (quarante ablmes inconnus 
et vingt-cinq grottes nouvelles, donnant un dSveloppe- 
ment total de 21 kilometres de galeries). 

Je souhaite ardemment que, pour remplir les nombreux 
vides restant h combler entre les mailles de ce r^seau, il 
se trouve beaucoup d'amateurs disposes k imiter nos en- 
treprises souterraines et k suivre les exemples de MM. Ru- 
pin, Pons et Lalande, — de M. J. Vallot, qui, entre deux 
ascensions au Mont-Blanc, ne dgdaigne pas de consulter 
avec ardeur et succ6s les avens et cavitSs du Larzac, — 
et de M. Mazauric, instituteur k Vauvert (Gard), qui en 1890 
et 1891 a su trouver 3 nouveaux kilometres de galeries 
dans TStrange caverne de Bramabiau, aujourd'hui connue 
jusqu'a concurrence de 5 kilometres d'6tendue, sans avoir 
dit encore son dernier mot. 

E.-A. Martel, 

Membro du Club Alpin Francais 
(Sections de Paris et de la Lozere ct dos Causses). 



ANKUAJRB DB 1091. 



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IX 



L'AVEN DE RtfMEJADOU 

ET 

LE CANON DE LA BEAUME 

(Par M. A. Janet) 

J'avais eu occasion, en 1883, de visiter le bois de Paio- 
live dont les mines dolomitiques m'avaient fori interesse, 
ainsi que Taspect original et grandiose du caiion que 
forme le Chassezac au Nord de cette region, entre Ghassa- 
gne et Casteljau. 

Pour qui connalt les herissements bizarres des roches 
dolomitiques, il est Evident que les signes convention- 
nels des cartes topo#raphiques sont impuissants k en 
donner une representation exacte. Sur la carte de l'Etat- 
major (feuille d'Alais, n c 209), le bois de PaYolive, dont le 
nom n'estd'ailleurs pas inscrit, est indique par la notation 
suivante : des traits analogues k ceux dont on se sert pour 
les escarpements sont jetes, $k et 1&, sur le figure ordinaire 
du terrain par des hachures. 

Or, en examinant la m6me feuille dans la region situ^e 
au Nord-Est du bois de Paiolive, k 7 ou 8 kilometres, je 
remarquai la m£me notation. J'en conclus que l'on devait 
y retrouver les m£mes terrains avec des phenomfcnes ana- 
logues. Je me proposai d'aller explorer cette region. 

Deux sejours consecutifs dans l'Extreme-Orient, de 1884 



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L'AVEN DE RfcM&ADOU ET LE CANON DE LA BEAUME. 243 

H887 et de 1888 k 1890, m'avaient emp6ch6 de mettre 

k execution ce pro jet, que j'ai r6alis6 en septembre 1891. 

Comme je m'y attendais, j'ai trouv6 Ik une reproduction 



Carto de la region du cafton de la Beaume. 

du bois de Palolive, inKrieure peut-6tre k quelques 6gards, 
supGrieure k coup stir k d'autres points de vue k cette 
curiosity naturelle d6jk si remarquable. 

Jevais d6crire Texcursion que j'y ai faite, en ajoutant 
ensuite quelques conseils pour ceux qui seraient amends 
a (aire k leur tour quelques courses dans cette region. 



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244 COURSES ET ASCENSIONS. 

Arrive a la station de Grospierres (ligne du Teil k Alais) 
h 8 h. 24 min. du matin, je me dirigeai vers le Chassezac, 
que je remontai pour chercher un endroit gu6able : je le 
trouvai pr6cis£ment en face d'un chemin conduisant k la 
ferme de Bourbouillet oh je comptais me rendre. 

Ge chemin traverse une croupe en pente douce, consti- 
tute par un terrain calcaire assez fissure, mais ne pr6sen- 
tant pas, en ce point tout au moins, Tapparence ruiniforme 
des dolomies. On redescend ensuite dans un large vallon, 
sans v£g£tation ni traces d'habitation, dont la solitude et la 
nudity ne manquent pas d'une certaine grandeur, et Ton 
se rapproche peu k peu d'un ruisselet, alors presque k sec, 
qui en occupe le thalweg. 

Ce ruisselet regoit deux petits affluents venant du Nord, 
et qui croisent le chemin. Attir6 par quelques mouvements 
de terrain, je quittai, avant le point ou elle rencontre le se- 
cond de ces affluents, la route qui m'etit conduit & Bour- 
bouillet, et j'allai rejoindre le ruisselet principal, dont je 
remontai le cours pendant un peu plus d'un kilometre. 

Ce cours d'eau suit une valine 6troite, profondSment en- 
caiss6e, d£coup£e dans une masse de calcaire blanc k stra- 
tes horizontales, non pas en falaise, mais entre deux talus 
k 45° trfcs lisses, couronn^s d'arbres k leur sommet, encom- 
br6s de blocs 6boul6s k leur pied. De nombreuses sources 
jaillissent presque au thalweg et donnejit h ce ruisseau un 
volume qu'il ne conserve pas en aval, oh sans doute les 
fissures du sol en absorbent une certaine portion. G'est un 
site tr6s strange, presque sinistre, que rien absolument ne 
rappelle dans Palolive. 

Revenant d'abord sur mes pas, puis escaladant le flanc 
septentrional de la gorge, je rejoignis le chemin de Bour- 
bouillet, oh j'arrivai k temps pour me mettre k l'abri d'une 
pluie battante. 

Je me proposals de jeter un coup d'oeil sur des sources 
indiqu6es sur la carte d'Etat-major aupr6s de Bourbouillet. 



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l'ayen de r£m£jadou bt le canon de la beaume. 245 

En causant avec le berger de la ferme, j'appris qu'il y avait, 
en outre de ces sources, une curiosity k visiter : raven de 
R6m6jadou, auquel il m'oflrit de me conduire. 

Nous nous mtmes en marche vers midi et demi, le ciel 
s'&ant rass6r6n6, et nous nous rendlmes d'abord aux sour- 
ces, dont la principale sort d'une paroi rocheuse verticale 
au fond d'un petit cirque encaissS, profond d'une vingtaine 
de metres, et rempli de v6g6tation. J'en ai pris Sgalement 
unevue. 

Dans la paroi de droite de ce cirque s'ouvre une grotte 
dont l'acces n'est pas absolument facile, car il faut grimper 
7 a 8 metres sur le mur de roche pour en atteindre le seuil. 
Mon guide nVapprend qu'a la suite des saisons pluvieuses, 
alors que la source ordinaire sort a plein jet de la crevasse 
dont elle ne faisait a ce moment que s^pandre doucement, 
cette grotte laisse Schapper aussi un assez grand volume 
d'eau. 

Nous sortons du petit cirque en escaladant sa paroi Nord, 
etnous nous trouvons sur.un plateau boisS, absolument 
analogue au bois de Paiolive, avec de nombreuses roches 
surgissant du niveau moyen du sol et des cavites remplies 
de terrevGg^tale ou prospSrent divers arbustes. Toutefois, 
cette partie du plateau ne prSsente pas de roches ruini- 
formes de dimensions considerables. 

Nous rejoignons un chemin, qui est celui que nous au- 
rions pris directement a Bourbouillet si nous n'avions pas 
6td a la source. Au bout de quelque temps, mon guide me 
fait prendre un sentier a gauche, qui, a travers un laby- 
rinthede roches entrem616es d'arbres, conduit en quatre a 
cinq minutes k 1'aven de R6m6jadou. 

Cet aven est constitu6 par une fente de 40 metres envi- 
ron de long sur 5 k 7 metres de large, avec une profondeur 
d'environ 25 metres. Au fond de cette fente on voit coulei 
un cours d'eau qui en occupe toute la largeur et dont le 
murmure assez fort s'entend d£ja de quelque distance des 



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246 COURSES ET ASCENSIONS. 

bords de raven. Ce cours d'eau debouche d'une arcade 
d'environ 6 metres de haut et s'engouffre dans une arcade 
semblable. 11 coule du Nord au Sud, ce qui concorde avec 
le dire du berger de Bourbouillet qui l'identifie avec la 
source d'ou nous venions. D'apres lui, les habitants de 
Bourbouillet ont ete un jour assez surpris de voir Teau de 
leur source meiee de sciure de bois, et n'ont eu Impli- 
cation de ce phenomene que quelques jours apres, en ap- 
prenant que des bticherons qui avaient debite en baches 
plusieurs stores de bois s'etaient debarrasses de leur sciure 
en la jetant dans Taven. 11 me dit aussi qu'une chevre 
tomba dans Taven, d'oii on la retira en faisant descendre 
un homme avec une corde. Get homme disait que les ga- 
leries d'amont et d'aval, dont il ne visita que Tentr^e, 
semblaient se continuer. 

Le cours d'eau de RSm&jadou ne tarit jamais, me dit mon 
guide : le fait est que, lors de ma visite, apres une s£che- 
resse de trois mois environ, il occupait toute la largeur de 
son lit avec une profondeur de 20 k 30 centimetres. 

N'etant nullement outilie pour une dcscente, je conti- 
nuai ma route, esperant que quelque jour ce « Padirac » 
aura son Martel. 

En quelques minutes, je rejoins le chemin qui va de 
Bourbouillet k Garel, et je prends conge de mon guide 
pour continuer vers le Nord. 

Depuis la source de Bourbouillet, le pays garde le m&me 
aspect, celui d'un bois de PaYolive beaucoup plus etendu, 
mais d'aspect moins varie et par suite moins pittoresque 
que son prototype. Aux environs immediats de 1'aven, 
toutefois, une vegetation plus touffue, des rocs plus con- 
siderables, epars sur le versant d'un coteau, retablissent la 
balance; mais en avan^ant vers le Nord, ce caractere se 
reperd et la for&t se deboise, les « combes » etant genera- 
lement completement defrichees. Plusieurs maisons inha- 
bits (granges, resserres) apparaissent. Je finis par croire 



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l'aven de r£m£jadou et le canon de la beaume. 249 

que, sauf la belle vallde de Bourbouillet et 1'aven de R6- 
m£jadou, je ne verrai rien de bien curieux, quand, a un 
detour du chemin surplombant une s6rie de combes sur 
lesquelles le regard peut s'^tendre, je vois apparaltre,dans 
un espace chaotique oil la for6t reprend ses droits, des 
monuments dolomitiques. aussi varies, plus 61ev£s et plus 
hardis d'aspect que ceux de Pai'olive : cette region est k 
800 metres environ de la route dans la direction du Nord- 
Ouest. Je voudrais bien pousser jusque-la, mais la pluie se 
remet de la partie, mena^ant de durer tout Tapres-midi, 
et comme je desire pouvoir prendre des vues du « canon » 
de la Beaume, il ne faut pas que je m'attarde. Je reprends 
done ma route vers Garel. 

Le chemin s'616ve et so dirige vers une crfcte pr6c£d6e 
d'une combe dans laquelle, h TEst cette fois, se dressent 
d'autres splendides rochers ruin£s formant des series de 
tours d'une trenlaine de metres de hauteur, h 600 metres 
de la route. On arrive a la crGte et Ton voit s'ouvrir a ses 
pieds une valine, tres large vers la gauche, et qui strangle 
et s'encaisse vers la droite. Au bord de la Beaume, qui ser- 
pente d'une manifcre tres pittoresque, les maisons du ha- 
meau de Garel, accessible par un chemin en lacets. A droite 
on voit le plateau dolomitique se terminer en table escar- 
pee surmontant un talus fort raide, qui d6vale vers le ha- 
meau de Lunel. Ce promontoire est portraiture par moi h 
la faveur d'un rayon de soleil pendant le voile gris des 
nuages; apres quoi je longe la crfcte de la falaise, puis je 
descends jusqu'au bord de la Beaume par un sentier qui la 
rejoint a Lunel. 

Je ne d^crirai pas mon itin^raire d£taill6 dans ce canon 
ou j'ai dA traverser la riviere a gu£ k trois reprises quand 
l'espace me manquait entre elle et les parois de rochers. 
La gorge, trfcs pittoresque, est encaiss£e entre des falaises 
de 80 h 120 metres de hauteur distantes de 100 a 150 metres 
auplus Tune de V autre. Cet espace est loin d'etre occupy, 



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250 COURSES ET ASCENSIONS. 

en temps normal, par la rivtere, qui serpente (Tune mu- 
raille h V autre au milieu de sables qu'elle a apportes et 
qu'elle recouvre lors des crues. 

Une chose assez curieuse est que les deux murailles,qui 
sont pourtant le prolongement g^ologique Tune de l'autre, 
n'ont g£n6ralement pas le m6me aspect. Les strates hori- 
zontals forment le principal trait caracteristique de la 
paroi Sud, alors que la paroi Nord est le plus souvent en- 
taill£e de profondes fissures verticales. La gravure de la 
page 247, qui reprGsente la paroi Sud, en un point ou la 
rivifcre vient en baigner le pied, donne une id6e de son 
aspect g6n6ral. Gette vue n'est malheureusement pas prise 
au point le plus pittoresque de la gorge, mais en un point 
ou rSclairement etait le moins d^favorable avec le ciel 
uniformSment gris de cet aprfes-midi. 

Un endroit excessivement curieux est le village de la 
Beaume,dont la representation sur la carte de TEtat-major 
(feuille de Largentiere, n° 197) ne permet pas de se faire 
une id£e. 

Un cirque, de dimensions assez restreintes, ^chancre la 
berge Nord du canon. Des maisons y ont 6t6 b&ties autour 
d'une place et de quelques rues; mais, cet espace ne suffl- 
sant pas, d'autres maisons, en nombre assez considerable, 
ont £16 se jucher sur des crates, des terrasses, des sommets 
aigus de blocs rocheux, figurant autant de petits capitoles 
dominant leurs roches tarpGiennes. Une verdure assez 
abondante enjolive ce tableau, rendu plus curieux encore 
par de grandes cavernes dont quelques-unes, couples en 
deux tronQons par le creusement du canon, se font vis-&- 
vis dans les deux falaises opposes. 

Juste en face du village, un trou oblique 's'ouvre en por- 
tail assez grandiose dans la falaise Sud, et, s'glevant en 
pente raide, vient d^boucher k ciel ouvert sur le plateau. 

Le temps 6tant de plus en plus sombre, je quittai le 
canon et, traversant la Beaume sur un pont de pierre, je 



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l'aVEN DE REM&JADOU ET LE CANON DE LA BEAUME. 253 

remontai sur le plateau jusqu'au hameau de Ghamptressac 
pour suivre de \h la crfcte des falaises. 

Au pied des maisons de Ghavetourte, la vallee d£crit un 
coude en S fort pittoresque, dans lequel la falaise Sud, trop 
rongGe par la riviere, a laissS s'Gcrouler un pan de roches 
qui s'est disjoint en beaux blocs rectangulaires sur lesquels 
les arbres se sont mis k pousser. MalgrS l'heure avanc^e, 
j'en prends une derniere vue, apres quoi je redescends 
dans la plaine ou le Chassezac, la Beaume et l'Ardeche 
viennent se r6unir. A cette descente on a une vue tres 
curieuse du mont de Sampzon, dont la table terminale 
parait plus Gtroite k la base qu'au sommet. 

Le pont sur la Beaume ayant 6t6 rompu dans les crues 
de 1890, je traverse cette riviere sur une passerelle vo- 
lante, apr6s quoi je franchis sur le pont de Ruoms le beau 
canon presque en ligne droite ou coule l'Ardeche pendant 
3 kilometres, pour arriver k la station de Ruoms k 5 heures. 

En r6sum6 : & la jonction des deux feuilles 197 et 209 de 
la carte d'Etat-major (Largentiere et Alais) existe une 
grande gtendue de terrains dolomiiiques en grande partie 
boisSs, analogues au bois de Paiolive, mais plus monotones 
que celui-ci. 

Toutefois les valines avoisinant Bourbouillet sont abso- 
lument remarquables et d'un caractere tout k fait special. 

Au Nord de cette region se retrouvent des ruines dolo- 
mitiques plus belles et surtout pr^sentant plus d'aspect 
d'ensemble a distance que celles de Paiolive. 

Au centre existe Taven de R6m6jadou, dont la descente 
parait facile et m6riterait d'etre tentee. 

Enfin le canon de la Beaume et surtout le village de ce 
nom sont absolument dignes d'une visite. 

Pour visiter en un seul jour cette region dans des con- 
ditions analogues k celles ou je l'ai fait moi-m6me, je crois 
devoir recommander mon itingraire dans le sens mftme oil 
je l'ai suivi. Toutefois, il serait preferable, le Ghassezac 



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254 COURSES ET ASCENSIONS. 

n^tant pas toujours guGable, d'aller de la station de Gros- 
pierres au village de Saint-Alban. II y a, pour assurer les 
communications, une passerelle volante ou une barque 
suivant les cas. De \k, se diriger sur Bourbouillet pour en 
visiter les alentours, et y demander un guide sans lequel 
il serait mat£riellement impossible de d^nicher 1'aven de 
R6m£jadou. On peut prGvenir d'avance le fermier dc Bour- 
bouillet, M. Marcellin Bailie. 

Si Ton se propose de reconnaltre h fond les mines dolo- 
mitiques, ce qui prendrait certainement plusieurs jours, il 
faudrait se loger & Joyeuse, d'ofc une excellente route 
m£ne jusqu'au-dessus du promontoire de Lunel, donnant 
ainsi acc£s aux plus curieuses parties du plateau. 

Enfin, si Ton ne veut visiter que le cafion de la Beaume, 
excursion qui peut se faire en trois heures tr6s facilement, 
il faudrait partir de Ruoms, aller h la Beaume par le che- 
min de la rive Nord et revenir soit par la rive Sud, soit par 
le fond du cafton si la riviere est guGable et qu'on ne 
craigne pas d'avoir & se mouiller les mollets. 

A. Janet, 

Membre du Club Alpin Franeais 
(Section do Paris). 



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EN ARDENNE 

U VALINE DU VIROIN 5 

(Par M. Paul Collinet) 



En suivant depuis Charleville la pittoresque et aujour- 

d'hui classique valine de la Meuse frangaise, — apr6s avoir 

d6pass6 Braux-Levrezy, Montherm6 et le confluent de la 

Semoy, Laifour et les Dames de Meuse, Revin et le mont 

Malgr&out, F6pin et Fumay, — on arrive, au moment oh 

la valine s'Glargit, k lagare des deux Vireux : Vireux-Wal- 

lerand k droite, Vireux-Molhain h gauche, deux gros 

bourgs rtfunis par un pont de fer comme il y en a tant sur 

la Meuse. Lk se jette un des plus petits affluents du fleuve 

ardennais le Viroin, form6 par la rencontre de deux ruis- 

seaux, TEau-Blanche (qui passe k Chimay) et l'Eau-Noire 

(qui arrose Couvin et Nismes), venus tous deux des riezes 

de Rocroi. C'est k remonter le cours de cette rivi&re que 

nous avons employ^ les journ^es des 29, 30 et 31 aotit : 

l'acc&s de la valine est facility par le chemin de fer de Vi- 

i. L'excursion dont je fais ici le recit a etc accomplie avec plusieurs 
de mes collegues de la Societe d'etudcs ardcnnaises la Bruytre. Jo 
recommande comme carte d'cn9emble, pour la suivre, la feuillo de 
Greet de la carte du Service vicinal au 100,000 e . 



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256 COURSES ET ASCENSIONS. 

reux k Mariembourg, qui longe le Viroin, sans lui enlever 
d'ailleurs aucun charme *. 



I 

Ce charme du Viroin, c'est celui des valines herbeuses, 
celui que poss&dent la Lesse moyenne et la Lomme, TOur- 
the et la Meuse dans une partie de leurs cours, toutes 
rivieres bordGes de collines arrondies en c6nes, vague- 
ment semblables k des puys, seniles ou incultes, dont la 
succession donne assez l'illusion d'une chaine de mon- 
tagnes en raccourci, — aspect bien different des rives de la 
Semoy aux eaux noires, aux crates d^chiquete'es comme 
des dos de fantastiques dragons. Gette difference d'aspects 
s'explique fort simplement par la constitution des terrains : 
la zone des valines herbeuses est uniquement calcaire 
(d£vonien moyen et partie du supGrieur), tandis que la 
zone des valines sauvages est toute schisteuse et quartzeuse 
(cambrien et dGvonien interieur *). 

Depuis le confluent, un chemin suit la riviere k gauche : 
il m6ne k Olloy (15 kilomet.) par Treignes et Vierves; au 
lieu de le prendre k son debut pres des usines de Vireux, il 
vaut mieux franchir la cr&te de separation entre la valine 
principale et celle de la Dluve, son affluent, et rendre une 
courte visite k l'£glise romane du modeste village de 
Molhain : cette Sglise, qui date de Tan 750 au dire du 
sacristain, mais qui est en r6alit6 du xn c ou du xm e sifccle, 

1. La Compagnie de l'Est delivrc du mois de mai au mois d'octobre 
des billets dits « Vallee de la Meuse » au depart des gares d'Epernay, 
Reims, Charlevillc, Sedan, Longuyon, et permettant de se rendre a 
Givet, et retour (ccs billets sont valables du samedi apres midi au 
lundi avant midi). De Sedan et Charlevillc, le prix est de 3, 5 et 
7 francs. 

2. Cf.,sur cette division des vallees ardcnnaises en trois zones, notro 
etude VArdenne, csquisse de geographic pittorcsquc, parue dans 
YAnnuaire de 1889. 



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LA VALINE DU VIROIN. 257 

renierme une foule de pierres tombales dont la plus 
ancienne remonte h 1331 . Puis en quittant le village, nous 
retrouvons, au-dessus du tunnel de MazSe, le chemin de 
tout&l'heure; de R-haut, la vue s'Stend sans limites 
jusqu'aux collines de laMeuse autour de Vireux,et, devant 
nous, elle plonge en enQlade dans la valine que nous 
allons remonter. Le premier village qu'on rencontre, c'est 
Treigues : on y pSnetre par une fente du rocher, qui laisse 
apercevoir en un coup quelques maisons ruinSes au toit 
de chaume et de mousse, tout k jour ainsi qu'une dentelle 
k qui il manquerait des mailles, et plus loin une rue de 
maisons bariol6es de miUe couleurs, et enfin, sur la colline 
ou s'Stale le village, l'Sglise toute neuve, du gothique le 
plus pur, gcrasante avec son transsept trop dSveloppS : ces 
contrastes rSvSISs subitement font un effet du plus mer- 
veilleux pittoresque. 

A Vierves, le village qui suit, le monument qui retient 
notre attention estl'ancien chateau des comtes de Hamal : 
1'entrSe, sur une petite place, est gardSe par une porte 
massive surmontee des armes et de la devise des propriS- 
taires : Non cancrse y sed tmitte gressu. De Tautre c6t6, 
quand, sorti du village, on se retourhe, le chateau, flanquS 
dune tour de six Stages, dominant la rivtere, apparait, 
perdu dans la verdure, encadrS au fond des collines coni- 
ques toutes blanches sous le soleil : la droite du tableau 
est fermSe par les lignes grises des grands bois qui com- 
mencent, vestiges de Tantique forSt d'Axdenne dont le 
nom est rests chez les paysans, par opposition au terrain 
calcaire que nous traversons, et a la Fagne herbeuse que 
Ton atteint pres de Mariembourg. 

Nous n'irons pas jusqu'k cette ancienne ville forte de 
Vauban, aujourd'hui dSmantelSe, gros bourg triste, dans 
la plaine, avec sa place centrale et ses six rues en Stoile 
qui aboutissaient auxremparts, letype d'ailleursdes villes 
de la region, Rocroi, Philippeville. Nous nous arrSterons 

ASlfUAIRB DB 1891. 17 



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258 COURSES ET ASCENSIONS. 

& Nismes, sur I'Eau-Noire, aprfcs avoir traverse Olloy, la 
dcrni&re 6tape de notre apr£s-midi; un sen tier pierreux 
nous mene au plateau, d'ou nous voyons s'esquisser dans 
la brume du soir le tournant de la rivi&re bord£e des ro- 
chers gris de Dourbes, et d'autre part, vers la plaine, la 
masse t£tra6drique de la Roche h l'Homme, dominant le 
confluent des deux Eaux. Le nom de cette roche lui vient, 
dit-on, d'un berger qui s'est pendu au sommet, et dont 
une croix de bois perp^tue le souvenir : il est vrai que 
Vhistoire a d^truit le r£cit fantaisiste et pretend que le 
nom est dA simplement au vieux pays de Lomme, pagus 
Lommensis; peu importe : ce qui nous attirait surtout h 
Nismes, c'6tait moins le ch&teauet le pare du dix-huili£me 
siecle, que les environs trfcs int^ressants pour la prShis- 
toire et la gGologie du calcaire de Givet. 

II 

11 semble, du reste, que ce petit coin de TArdenne, entre 
Dourbes-Fagnolles, Nismes et Olloy, soit cornme une syn- 
thase detractions scientifiques. Les roches perches de 
trous y ont donnd naissance & des 16gendes sans nombre, 
oti les nuionSy les farfadets wallonsjouentle premier r61e : 
les chateaux en mines apportent leur contingent de bal- 
lades h Timagination avide de merveilleux; les Ro mains 
m&me ont pass6 Ik, et, brochant sur le tout, science de 
l'antique civilisation d'avant les Celtes, la prShistoire y est 
representee par des silex taill6s et des monuments encore 
deboul. La « grottologie », elle aussi, nous eflt retenus quel- 
que temps, si la perte de l'Eau-Noire, entre Petigny (vers 
Couvin) et Nismes, eut 6t6 accessible; mais devant la mu- 
raille l^zard^e d'oii sourd la riviere apr6s une disparition 
de quatorze lieues, nous restons impuissants, comme tant 
d'autres, car le mystere de sa travers^e souterraine n'est 
pas encore Gclairci, et personne n'a pgnStrg sous la mon- 



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LA VALL&E du viroin. 261 

tagne qui renferme, peut-£tre, un nouveau Trou du Han. 
A visiter ces ruines, ces rochers, ces mGgalithes, n'y 
avait-il pas de quoi employer notre journ^e du 30 aoul? 
Nous nous rendimes done, de grand matin, directement k 
Dourbes, par le plateau que coupe 1 a voie ferr6e, et qui 
force le Viroin k former une longue boucle entre la Roche 
kP'Homme et Olloy. Toute la bande calcaire que nous 
suivons renferme des gisements de fer et de plomb d6j& 
exploits par les Romains, qui ont laissS un camp sur la 
rive gauche, et ont sem6 aux environs de nombreuses 
pieces et m&Iailles. Sans chemin, k travers ronces et gen&ts, 
nous d6valons sur la riviere par une pente d'Gboulis, cou- 
verte de broussailles : nous voulions voir en passant ce 
qu'on appelle dans le pays le Trou du Frere Jacques en 
souvenir d'une ermite qui v^cut Ik. Nous traversons la 
riviere en dessous des ruines du ch&teau de Haute-Roche, 
perchges k la cime des assises inclines et parallgles du 
calcaire de Givet. D6truit par Charles-Quint en 1554, le 
ch&teau renferme, paratt-il, un tr6sor, gardG par une gatte 
d'or, la « cabra d'oro » de toutes les 16gendes, et qu'il faut 
surprendre &minuit juste pour lui ravir son prScieux d6p6t ; 
personne n'y est encore parvenu, mais de hardis chercheurs 
n'ont trouv6 qu'une chose : la mort. \oi\h la l^gende qu'on 
raconte partout, en Ardennecomme ailleurs, sur la Semoy 
comme k Dourbes. Le village de Dourbes, qui s^tale au 
pied des ruines, nous 6tait d&jSt connu : nous nous 6tions 
mis en rapport, lors d'une pr6c6dente excursion, avec un 
intelligent aubergiste, comme on en voit peu en voyage, 
M. Th. Charlier, aujourd'hui bourgmestre du lieu. II est 
notre guide k la petite grotte des Tassons (blaireaux), situ6e 
au flanc de la colline qui domine Dourbes, en face de 
Haute-Roche; on y monte par un vallon pierreux toujours 
& sec, sauf en hiver ou les eaux venues de la plaine de 
Bieure jaillissent d'entre les cailloux comme d'un puits 
artesien. Sur la plaine oil s'engouffrent les eaux de pluie, 



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262 COURSES ET ASCENSIONS. 

les paysans comblent do leur mieux ces trous qui empor- 
tent leurs terres, r£put£es les meilleures de la campagne. 
Du reste, ces sortes d'avens en miniature, qu'on nomme 
ailleurs aiguigeois ou sourds, n'ont rien qui doive nous 
Conner : la bande de calcaire qui traverse toute TArdenne, 
depuis Rocquigny (dans l'Aisne) jusque dans la Prusse 
RhSnane (aupres d'Aix-la-Chapelle), ne renferme-t-elle pas 
a elle seule les grottes du Han, de Rochefort, Revogne, 
Eprave, Remouchamps ? Et c'est aussi cette bande que 
l'Eau-Noire franchit sous terre. 

De la plaine ou nous sommes months, la vue se d£ve- 
loppe immense sur l'horizon de la Fagne et les collines 
lointaines de Roly et de Frasnes, dont les maisons flam- 
boient sous le soleil de midi. Cette vue large, nous allons 
la retrouver dans une heure au Tienne 1 des Fagnes oil nous 
irons visiter les megalithes, cromlech et dolmen : le tienne 
domine le petit village de Fagnolles, assis aubord des pr£s 
oh s'^leve un chateau en mines : plus loin, c'est Mariem- 
bourg et Matagne, et les bois de sapins et* de boules qui 
ferment le tableau a droite; tandis que vers Dourbes, 
cach6 dans un repli de terrain, par-dessus la valine, le 
regard ne s'arr£te qu'a la for<H d'ou monte dans le ciel 
tres bleu la fum6e grise des sarts nouveau-d6frich6s, droite 
comme de longs Scheveaux que dchiderait une main invi- 
sible. 

Une th^orie fait des cromlechs (pierres en rond) des ob- 
servatoires primitifs r£gl6s sur le soleil, et tire un argu- 
ment puissant de leur situation sur les hauteurs. Sans 
prendre parti sur la question, il nous semble que le Tienne 
des Fagnes r^alisait a merveille cette condition; en revan- 
che, le cercle est peu facile a reconstituer : les pierres 
^parses dans les hautes bruyeres sont couchGes sans ordre 
sur un lit profond de sable jaune ; ce sont des blocs ter- 

i. Tienne, en wallon « plateau »; du c6tc de Liege, oh dit Thier. 



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LA VALINE DU VIROIN. 263 

tiaircs venus sur ce plateau primaire on ne sait comment; 
toujours est-il que la main des hommes n'y est pour rien. 
Bien des personnes avaient pass6 Ik sans s'inquteter de 
l'origine et de la destination de ces pierres; c'est seulement 
en 1889 qu'un livre tres document^ 1 vint proposer, de ces 
mdgalithes et de plusieurs autres observes en Ardenne, 
Implication que nous avons signalee. 

Le dolmen, lui, la pierre aux sacrifices, est enfoui dans 
un creux de sablonniere; il semble mieux identify que son 
contemporain pr^celtique. Les deux bassins, qui se font 
pendant, — les rigoles, — la symGtrie presque parfaite de 
la pierre fournissent une quasi certitude aux savants; nous 
nous contentons de regarder, sans chercher k dire un mot 
de plus sur la question, et nous descendons aux ruines de 
Fagnolles. Fameux chateau, rival ou allte de Haute- 
Roche, suivant les circonstances, — ils guettaient a eux 
deux les voyageurs qui n'evitaient Tun que pour tomber 
dans l'autre, et ils correspondaient entre eux par des feux 
allumSs sur la plus haute tour, — Fagnolles comme Haute- 
Roche ful ren vers6 par le chef du Saint-Empire ; mieux con- 
serve dans sa chute, avec ses fosses pleins d'eau ou les 
roseaux poussent serr6s, il garde encore debout sa tour du 
Nord-Est rSduite k l^tat de squelette, et qui ne tient que 
par un prodige d^quilibre. Le proprtetaire, en homme 
pratique, a sem6 dans l'enceinte de l'avoine et du trifle, 
et il tend des bricoles k grives k la place oh les seigneurs 
d'autrefois, Scoutant les chansons d'amour, m^ditaient, 
devant leur hanap de forte btere, le pillage prochain ou 
la fete k venir. 

Le sentier qui nous ramdne k Dourbes longe un 6tang 



I. Dolmens et Cromlechs de Belgique, par E. Harroy, directcur do 
1'EcoJc nornialc de Ver?iers. Namur, 1889. — L'auteur appellc dolmen 
one pierre coucheo, ct allde couverte ce que Ton nommo vulgaircment 
dolmen, e'est-a-dire une sorte de table montde sur deux pierres ver- 
licalc*. 



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264 COURSES ET ASCENSIONS. 

verdi de lentilles d'eau, qui fait tourner parfois la roue 
moussue d'un moulin d6labr6, puis grimpe, grimpe encore, 
et nous descend en pente douce chez notre hdte. Le lende- 
main, 31 aotit, nous reprenions le chemin d'Olloy, puis la 
route de Vireux, refaisant, en sens inverse, l'6tape du sa- 
medi.Nousaurionspu,comme nousTavions d^jafait aupa- 
ravant, gagner Mariembourg, remonter TEau-Noire jusquk 
Couvin ou visiter Chimay, son chateau et son remarquable 
pare; mais d'autres excursions, certainement aussi int6- 
ressantes que celle du Viroin, nous appelaient ailleurs. 

Paul Collinet, 

Mcmbro du Club Alpin Franc ais 
(Section dc Paris). 



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I 



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) 



EN CORSE 

(FfcVRIER ET MARS 1891) 

FRAGMENTS DU JOURNAL DUN TOUR1STE 

(Par M. Edouard Rochat) 



En 1882, j'avais fait en Corse un premier voyage dont la 
relation a 613 publtee dans YAnnuaire 1 . En Kvrier 1891, je 
suis all6 de nouveau visiter cet intercssant pays, que j'ai 
parcouru en tout sens du 18 fevrier au 5 avril. 

Je ne raconterai pas mon voyage en detail et jour par 
jour;jed6tacherai sculement de mes notes quelques pages 
signalant ici ou \k un site pittoresque ou un monument 
curieux. 

D^barque k llle-Rousse le 18 fevrier,le20j'etais h Corte, 
le 11 k Bastia. De Bastia j'allai le 23 k Murato, et visitai, 
prfcsde ce village, l^glise pisane de Saint-Michel. A propos 
de ce monument, je transcris un premier fragment de mon 
journal de voyage. 

Un kilometre avant d'arriver k Murato, je rencontre sur 
la gauche l'Sglise pisane de Saint-Michel. Elle fait plus 
de pr&s que de loin. La position a 616 tr&s bion 



i n nuaire dc 1882, pages 342 ct suivantcs. 



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266 COURSES ET ASCENSIONS. 

choisie. L'^difice a dt6 construit avec des pierres blanches 
etdes pierres vertes, employees sans plan pr6con$u; elles 
auraienl 6t6 mises en place k mesure qu'on les apportait : 
telle est la tradition, d'apres ce que ma dit le cur£ dc Mu- 
rato. Au-dessous de l'entablement, on voit quelques sculp- 
tures en pierre verte; elles sont tres frustes, de petite di- 
mension, et dans ccs conditions Tinconvenance des sujets 
repr6sent6s se remarque peu : d'apres ce que j'avais lu, je 
m'attendais k quelque chose de beaucoup plus choquant. 
Dans rint^rieur de Nglise, il y a encore des restes de fres- 
' ques trds visibles en trois ou quatre endroits. Pour visiter 
l'int^rieur de l'eglise, il faut aller demander la clef & Mu- 
rato. 

LY'glise de Murato m&me possdde une Madeleine attri- 
bute au Titien; qu'elle soit du Titien ou non, c'est une 
peinture remarquable; on y voit en outre, dans la sacristie, 
une tfcte de Christ en cire trfcs bien conserve. 

Avant de partir, je dine dans un cabaret avec des oeufs h 
la coque, des pommes de terre frites a Thuile et de la 
veritable polenta du pays (farine de marrons cuite k l'eau); 
elle est naturellement un peu sucrSe, et je la trouve bonne 
pour l'estomac. II est bon de l'additionner de lait ; avec du 
sucre et une liqueur, kirsch ou rhum, c'est un veritable 
entremets. On m'a servi un vin du pays sentant un peu le 
muscat, mais, k tout prendre, tres bon. 

Apres le diner, je retourne k pied prendre le chemin de 
fer k Biguglia; je trouve la route aussi agr^able k la des- 
cente qu'k la mont6e, et je rentre k Bastia tr&s content de 
ma journ^e. 

Les jours suivants ont 616 consacrds k des courses dans 
la peninsule du Cap-Corse. Le trajet de Luri, sur la rive 
orientale, jusqu'k Pino, sur la rive opposde, est des plus 
attrayants. Je detache ici un second feuilletde mon journal. 



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EN CORSE. 267 

Le 26 je quitte Porticiollo, oh j'avais pass£ la nuit, et je 
suis le bord de la mer pour gagner la marine de Luri et 
remonter ensuite la valine du m£me nom. Elle passe h juste 
litre, je crois, pour la plus int&ressante de tout le Cap- 
Corse. ArrivG h la marine, je tourne h gauche pour prendre 
la direction de TOuest, et je remonte la valine. D'abord, 
au premier plan, ce sont des collines couvertes d'un ma- 
quis bien vert, \h ou il n'a pas 6t£ incendie ; au second plan, 
dans la directioii du Sud-Ouest, des rochers; enfin au der- 
nier plan, dans la direction de l'Ouest, des montagnes bien 
d^coupges. Quand on avance dans la valine, la vue se re- 
pose agr^ablement sur de grandes collines bois6es ; puis, 
dans la direction de TOuest-Nord-Ouest, unpeu au-dessous 
d'un piton, on aperQoit la Tourde S£neque, du plus pitto- 
resque effet. 

Montant toujours, j 'arrive h. la Piazza, nom donn£ h la 
principale agglomeration de la commune de Luri, et je 
prends une chambre au restaurant Continental, chez 
M" e Perfetti, ou je me suis trouv^ convenablement. La, 
j'ai Theureuse chance de rencontrer M. Orsini, juge de 
paix de Luri, qui a l'extr&me amabilite de m'accompagner 
a la Tour de S&ieque.Nous montons avec sa voiture aussi 
haut qu'il est possible h une voiture d'aller. La route de la 
Piazza k la tour est encore plus int£ressante que la route 
de la marine de Luri h. la Piazza. La tour, de pres, fait 
encore plus d'effet que de loin. Quand on a quitte la voi- 
ture, le sentier n'est pas tres bon, mais la promenade n'en 
est pas moinscharmante. Si mes souvenirs sontexacts, nous 
marchons de vingt k vingt-cinq minutes pour arriver au pied 
de la tour ou, malheureusement, on ne monte pas. De tous 
les cdtes la vue est belle sur les montagnes et sur la mer. 
Le site dans son ensemble est grandiose ; avant de partir, 
nous allons visiter un couvent b&ti pres de la tour, oti Ton 
nous offre de tres bon vin blanc. 
Pour redescendre h la Piazza, nous prenons avec la voi- 



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268 COURSES ET ASCENSIONS. 

ture une autre route qu'& la mont£e ; elle est aussi agitable. 
Je remarque de superbes amandiers charges de fleurs. 

La valine de Luri, tres belle et tr6s fertile, n'est malheu- 
reusement pas d'une salubrity absolue. 

Le 27, je pars de la Piazza de Luri, k 9 h. 20 min., por- 
tant mon l£ger bagage. Toujours du beau temps. Prenant 
tant6t la grande route, tant6tles raccourcis, je passe devant 
la chapelle de Sainte-Lucie et j'atteins, k 10 h. 30 min., le 
versant Ouest; au Sud la Tourde S£n£que ; h l'Ouest, la mer. 
La descente sur Pino par la grande route est superbe ; j'ai 
sur ma gauche, c'est-k-dire au Sud, un ravin, du maquis, 
des pins, des rochers ; a l'Est-Sud-Est, la tour de S&ieque; 
au Sud-Ouest, des gradins de collines, puis quelques 
pointes de rochers bordant la mer; k l'Ouest, la mer, la 
pleine mer. 

La descente par la grande route, oh la vueest plus libre, 
est si attrayante que j'en suis tous les lacets au lieu de 
prendre les raccourcis qui me feraient gagncr deux kilo- 
metres. Depuis le commencement de mon voyage, parmi 
les sites nouveaux pour moi, aucun paysage ne m'a paru 
aussi charmant. Sur le versant Ouest, la verdure est g6n6- 
ralement plus fratche et plus vartee que sur le versant 
Est. A 41 h. 20 min., je vois Pino avec son £glise, ses tours 
anciennes, ses riches habitations et ses beaux tombeaux. 
(Vest certainement un des villages les plus remarquables 
de toute la Corse. II compte des millionnaires et mdme des 
gens plusieurs fois millionnaires. Je ne trouve k fairc, 
dans ce ravissant endroit, qu'un fort modeste repas. Apres 
dejeuner je me dirige sur Canari par la route bordant la 
mer. 

Rentre a Bastia, j'en repars le 2 mars, et vais coucher 
aux bains de Pietrapola. Le 3 au matin je suis en route k 
9 h. et demie pour visiter le fond de la valine. Je me di- 
rige sur Isolaccio, oil j'arrive a 11 heures, montant presque 



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EN CORSE. 269 

toujours par la route mulettere. Au-dessous du village je 
trouve encore un peu de neige. On pourrait dejeuner k Iso- 
laccio, d'oii Ton a d6jk une fort jolie vue. II y a Ik une source 
tres renommSe dont je n'ai pas gofite l'eau, ayant 6t6 ren- 
seignS trop tard ; mais j'ai la chance de trouver pour le reste 
de ma course un jeune guide dont j'ai 6t6 absolument sa- 
tisiait, Marc-Dominique Golombani. Nous montons sur un 
rocher dominant de beaucoup Isolaccio k l'Ouest; on l'ap- 
pelle dans le paysle Monte Rotto. Avant d'arriver au som- 
met, nous trouvons un peu de neige; c'est, je crois, le point 
cote 1 ,024 mfct. sur la carte de l'Etat-major. La vue k l'Ouest 
est limine par une chaine de montagnes, dont un som- 
met d£passe 2,000 metres et dont plusieurs s'^levent de 
1,600 metres k plus de 1,900 metres. Ces montagnes ont 
encore beaucoup de neige ; elles sont couvertes de forGts 
d'essences di verses, hGtres, chines verts, pins ou sapins. 
Le Taravo coule derriere dans une valine assez peu acces- 
sible, je crois. Dans la direction de l'Est, on voit cinq 
6tangs bordant la mer. Du point oh nous sommes, on n'a- 
perqoit pas la Pointe Campitello (1,941 metres), d'ou Ton 
a un panorama superbe et trfcs 6 tend u, me dit mon guide. 
D'apres ses renseignements, Tascension peut se faire k par- 
tir du commencement de juin, en grande partie k cheval ; 
deux heures et demie suffisent pour aller d'Isolaccio au 
sommet. 

Du Monte Rotto nous descendons sur San Gavino; le 
chemin traverse de beaux maquis oCi les arbousiers sont 
superbes ; ce village est entour6 d'un joli bois de chktai- 
gniers d'aspect un peu triste dans cette saison. 

Pour aller de San Gavino, je ne dirai pas aux premieres 
maisons d'Ania, commune form£e, comme cela arrive si 
souvent en Corse, de plusieurs agglomerations, mais jus- 
qu'au-dessous de r^glise, on traverse successivement les 
deux branches du torrent de l'Abatesco, qui passe a Pietra- 
pola. Le maquis, jusqu'au passage de la seconde branche 



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270 COURSES ET ASCENSIONS. 

du torrent, est un des plus beaux de la cdte orientale ; le 
paysage, toujours agitable, est souvent remarquable et 
d'aspects tres varies par endroits : grands chines verts et 
beaux rochers. Au passage de chacune des branches du 
torrent, les sites sont pittoresques. Pour passerelles, deux 
ou trois arbres pas plus gros que la jambe et mal assu- 
jettis. Le torrent pass6, nous nous engageons dans une route 
g6n6ralement ombrag^e par des chfcnes verts ; ensuite ce 
sont des maquis ou les arbustes peu 61ev£s ne peuvent 
nous garantir du soleil . 

A 2 h. 30 min., nous passons au-dessous de l'6glise 
d'Ania. Quand on se retourne dans la direction de TOuest, 
la vue se repose agr^ablement au premier plan surun joli 
cirque de verdure ; au second plan, sur des montages boi- 
s6es avec de la neige. La fin de la descente sur Pietrapola 
est charmante. Je me retourne souvent pour jouir, dans la 
direction de TOuest, de la vue des montagnes plus ou 
moins couvertes de neige, et je rentre k Tauberge apres 
avoir repass^ sur des planches TAbatesco. Lorsqu'en 1882 
j'ai pass6 quelquesheures aux bains de Pietrapola, je ne me 
doutais pas quMl y avait une aussi belle course a faire 
dans les environs. Elle demande six heures de marche. 

Le 4 mars, il pleut presque toute la journ^e, heureuse- 
ment pour les cultures. « 11 pleut de l'huile, » disait-on 
autourde moi. A moins de 50 metres au-dessusdu village, 
au lieu de pluie il tombe de la neige. 

Le 5 je pars en voiture pour Ghisoni. A Ghisonaccia je 
d^jeune bien k Tauberge de Louis Lusinchi, oft il y a des 
chambres assez convenables. Je continue ma route en voi- 
ture jusqu'k l'entrSe de la gorge de llnzecca, ou je des- 
cends pour admirer k mon aise. C'est tres beau : comme 
fond de tableau tres 61oign6, de Tautre cdte de la gorge, 
des montagnes avec de la neige. La route suit toujours la 
rive gauche du Fium'Orbo et est plus droite que ne le sont 
en g6n6ral les routes de gorges ; celle-ci est malheureuse- 



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EN CORSE. 271 

ment trop courte. Vers le milieu il y a un site superbe : 
e'est unrenfoncementqueron seraittente de prendre pour 
une entree de gorge ; les rochers, avec leurs pointes en 
forme de bee d'oiseau, font un grand eftet; ajoutez k cela 
quelques beaux chines verts : e'est original et imposant. 
11 n'est malheureusement gu6re possible de prendre la 
photograptaie du site ; il faudraitpour celafctre en face, sur 
la rive droite du torrent. 

J'etais loin de m'attendre k trouver, depuis la sortie de 
la gorge jusqu'k Ghisoni, une route presque aussi intdres- 
sante que la gorge m6me de Tlnzecca; elle est riante, 
orn£e d'une charmante verdure, et les neiges du fond sont 
bien belles ; il y en a aussi sur le versant Nord des monta- 
gnes de la rive droite du Fium'Orbo. De jolis mamelons, 
domin£s par des montagnes garnies comme eux d'arbres 
k feuilles persistantes, chines verts et pins, ach^vent de 
rendre lo paysage singulierement pittoresque ; il a un 
caractere sui generis, j'ai d& le voir au bon moment. Mon 
cocher d£signe sous le nom de Saint-Paul la premiere par- 
tie de la route entre la sortie de Tlnzecca et Ghisoni; e'est 
peut-6tre la plus belle. En approchant de Ghisoni, j'admire 
un beau rocher k aretes vives ; ses anfractuosilSs sont 
encore remplies de neige; il est vraiment remarquable : 
e'est le Kyrie Eleison ; on peut en faire Tascension ; il est 
au Sud de Ghisoni et entour6 d'autres beaux rochers. II y 
a encore de la neige par places sur les jardins du bourg, 
qui est situ6 au milieu d'un joli cirque et entour6 d'une 
petite fordtdech&taigniers; son altitude d^passe 600 metres. 
Mon cocher m'a men6 k une assez pauvre auberge, oil j'ai 
cependant eu un bon lit; je crois que e'est chezBernardini 
qu'on serait le mieux. Le soir, je prends toutes mes dispo- 
sitions pour traverser le lendemain le col de la Sorba en- 
combrS de neige . 

Le 6 mars, k 6 h. 40 min., je pars avec un excellent 
guide, Jacques- Joseph Paolini, ancien sous-officier au 52 e de 



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272 COURSES ET ASCENSIONS. 

ligne. A 7 h. 25 min., nous cessons de voir Ghisoni; a 
notre gauche est une for6t. Nous laissons sur notre gau- 
che la route du col de Verde, qui monte dans la direction 
du Sud pour redescendre ensuite sur Zicavo. Le pays est 
pittoresque : dans la direction de TOuest, des sommets 
neigeux; dans celle de l'Est, on voit l'^tang d'Urbino et la 
mer par l^chancrure de l'lnzecca. A 8 h. 10 min., nous 
rencontrons un cantonnier ; il travaille pour ouvrir un che- 
min dans la neige. Nous avanQons entre deux murs de 
neige de m ,50 a 4 metre de hauteur, mais bient6t nous 
sommes en pleine neige. 11 en est beaucoup tombg le 
4 mars, il y en a jusqu'a la hauteur du mur d'appui bor- 
dant la route, et plus de chemin fray£. J'ai toujours du 
plaisir a me retourner de temps en temps vers l'Est pour 
voir la mer magnifiquement 6clair6e par le soleil. La jour- 
nee estsuperbe, nous suivons toujours lagrande route. A 
8 h. 40 min., jeremarque des pins superbes;a9 h. 10 min. 
nous sommes a la maison du cantonnier, oil nous nous 
restaurons un peu. Le cantonnier-chef arrive a ce moment, 
et a notre depart nous fait accompagner jusqu'a un point 
qu'il a indiqu£. II y a sur la route plus d'un metre de neige, 
a chaque pas on enfonce au moins jusqu'a mi-jambe. A 
10 h. 15 min. nous quittons la grande route devenue abso- 
lument impraticable, — par endroits il y a beaucoup plus 
d'un metre de neige, — et nous prenons les raccourcis entre 
les arbres. A 10 h. 20 min., nous atteignons le col de la 
Sorba : il a 1,305 m&t. d'allitude, juste la hauteur de la 
Cima delle Follice, le sommet le plus 61ev6 du Cap- 
Corse. 

Du col la vue est moins 6tendue que de la maison du 
cantonnier, mais on est au milieu de bien belles neiges et 
de beaux pins. On voit toujours la mer sur un espace assez 
considerable; au Sud et au Sud-Ouest, a notre niveau, des 
montagnes dentel6es. Dans la direction du Sud on me 
montre le sommet du Monte Rotondo et la chatne de 



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EN CORSE. 273 

montagnes dont il fait partie ; on y remarque trois pointes 
distinctes. On voit bien le Kyrie Eleison. 

En descendant nous voyons le Monte Rotondo, le Monte 
d'Oro, et la vue s'^tend de plus en plus dans la direction 
du Nord-Ouest. A 10 h. 40 min. nous faisons une petite 



Vue de Bonifacio, dessiu de Vuillier, d'apres une photographic. 

pause; encore un raccourci, et nous reprendrons dgfiniti- 
vement la grande route; nous Tatteignons h. 11 h. 5 min., 
et nous y trouvons encore plus d'un mgtre de neige. A 
11 h. 10 min. nous passons devant une fontaine, dans un 
tr£s joli site; k midi, nous sortons de la forftt. Dans la di- 
rection du Nord nous voyons le village de Muracciolo et le 
pont du chemin de fer qui, je crois, doit joindre ce village 
k Vivario. Nous dominons h droite une large valine dans 

▲5NUAIRB DE 1891. 18 



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274 COURSES ET ASCENSIONS. 

la direction du Nord. Je crois voir le San Pietro dans cette 
direction. Partout des montagnes avec de la neige. Sortis 
de la forfct, nous trouvons bien moins de neige sur la route, 
elle devient intermittente et nous finissons par en £tre 
d6barrass6s. Les pentes a Texposition du Nord sont boi- 
s6es, pins maritimes d'un cdt6, pins laricios de Tautre, et 
de la neige au pied des arbres. A 1 heure nous sommes a 
Vivario. Dans cette course, mon guide, homme assez 
grand, charge de mon bagage, a enfoncS plusieurs fois 
dans la neige jusqu'a la ceinture. J'ai £t6 absolument 
satisfait de lui. 

La grande route de Vivario a la premiere station du 
chemin de fer est particulterement belle dans ce moment, 
grace a la neige. Le chemin de fer me mene assez lente- 
ment a Ajaccio. 

D'Ajaccio, le bateau a vapeur le Bocognano m'a conduit 
a Propriano (le 8 mars), puis a Bonifacio (le 9). J'ai pass£ a 
Bonifacio une journ^e charmante, en compagnie de deux 
families frangaises dont j'avais fait la connaissance sur lc 
bateau. Nous admirons les pittoresques falaises qui bor- 
dent le rivage, et nous allons, apres dejeuner, visiter en 
barque les merveilleuses grottes : je les revois avec un 
nouveau plaisir. Le 10, le bateau nous ramfcne a Ajaccio. 
L'excursion d'Ajaccio a Bonifacio par mer est charmante. 
Elle coute 10 fr. a Taller et autant pour le retour, en 
premiere classe; le prix de chaque repas est de A fr., vin 
et cafe compris; la cuisine du bateau est bonne. Le voya- 
geur a g6neralement une cabine pour lui tout seul, et, 
couchant & bord, n'a pas a sinquteter de rhdtel. 

Je passe sur les excursions faites dans les environs 
d'Ajaccio pendant les jours suivants : au chateau de Pozzo 
di Borgo; au penitencier de Chiavari, oil j'ai 6t6 accueilli 
avec une amabilitg charmante par le tres distingue di- 
recteur M. Jlichard: a Vico, a Evisa et a la ravissante for£t 



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EN CORSE. 275 

d'Ai'tone, avec retour par Porto, les calanques de Piana et 
Carg£se; k Bastelica et aux alentours. J'emprunterai seu- 
lement a mes notes la seconde partie du rdcit d'une excur- 
sion faite d'Ajaccio & Santa Lucia diTallano et a Zicavo, 
du26 au 34 mars. La premiere partie de cette excursion, 



Falaise a l'Kst de Bonifacio, dossin do Vuillier, d'aprfes une photographic. 

enlre Ajaccio et Bicchisano-Petreto, m'a 6t6 facility par 
les excellents renseignements de M. Jacques Casamarta, 
negociant a Propriano, qui a eu l'extrGme obligeance de 
me donner l'hospitalitS chez lui h Santa Manza. 

Venu d'Ajaccio h Bicchisano-Petreto en passant par 
Chiavari, Santa Manza et Pila-Canale, je pars le samedi 28, 



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276 COURSES ET ASCENSIONS. 

a 7 heures du matin, par un temps douteux, de Thotel de 
France, a Bicchisano-Petreto, avec un tr6s bon guide, Marc- 
Marie Tafonelli, cordonnier et interimaire des postes. 11 
porte tr6s volontiers mon bagage ; comme je voyage a pied, 
Th6telier m'a pris pour un Anglais, a ce que mon guide 
m'apprend en chemin. A 7 b. 45 min. v ayant gravi des 
pentes raides et marchG g£n6ralement par de petits sen- 
tiers et un instant par une grande route en construction, 
destinSe a relier Petreto a Aullene, nous arrivons a une 
route forestiere peu praticable aux voitures, mais excel- 
lente pour des mulets. La vue est peu 6tendue, mais tres 
jolie. Le brouillard devient de plus en plus gfcnant et em- 
p6che de voir la valine du Taravo. 

A 8 h. 45 min. j'admire en passant des chines verts 
Gnormes, couverts de mousse; deux d'entre eux ont &\& 
ren versus par un ouragan. Je n'en ai vu de plus beaux 
que dans la for&t de Perticato. Un peu avant d'arriver au 
col de Foce Stretta, que je passe a 9 h., je rencontre quel- 
ques plaques de neige. Sur la carte de l'Etat-major je 
trouve « Pointe de Foce Stretta, 1,045 met., » mais pas 
dedication de col du mftme nom. Nous rencontrons en- 
core des chfcnes verts superbes. A 9 h. 10 min. nous pas- 
sons le col ou la Bouche de Saint-Eustache, ou s'^levait 
autrefois une chapelle dont il ne reste que quclques 
pierres, puis nous atteignons une magnifique for&t de 
pins, horriblement ravagee par le feu en 1890. Des cen- 
taines d'hectares ont 6td parcourus par Tincendie dans les 
bois de Valle Mala et de Tacca. Tous les arbres ne sont pas 
complement perdus, il y en a qui reverdissent. Les arbres 
les plus forts pourront reprendre le dessus. A mesure 
qu'on avance dans la for£t, le dSsastre s'accentue, quel- 
ques arbres gisent sur le sol. La for6t brftlSe est une for6t 
domaniale oCi il n'y a guere que des pins. Dans ces bois-lk 
les incendies sont plus frequents que dans les autres, 
peut-6tre a cause de la malveillance, et les ravages sont 



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EN CORSE. 277 

plusterribles, lespommes de pins, que la moindre flam- 
meche peut allumer, facilitant la propagation de Tin- 
cendie. 

En descendant, nous arrivons h des sites superbes, belles 
gorges et beaux rochers colons en rouge par le fer. II y 
a dans une gorge des chines verts ; ils ont 6t6 en grande 
partie respectSs par l'incendie. Dans une portion de gorge 
l'incendie a fait rage et a presque tout d6vor6 ; c'est lugu- 
brement beau. Sans l'incendie on verrait moins bien les 
rochers, tres remarquables de forme et de couleur. 

Depuis la Bouche de Saint-Eustache, et pendant pr6s de 
deux heures de marche, le paysage a 6t6 de plus en plus 
beau. Un instant nous voyons Aullene, puis nous nous 
engageons dans une belle gorge et nous descendons assez 
rapidement. Si par moments, dans la direction d'Aullene, 
le paysage est moins pittoresque, on n'a qu'& se retourner 
pour admirer sans reserve, et malgr6 le mauvais temps, 
brouillard, pluie et vent, j'arrive k Aullene enchants de 
ma course... 

...A ladescente du colde la Vaccia sur Zicavo, le 30, le 
paysage est superbe,les montagnes sont belles et les forftts 
dehMres sont admirables. En regardant dans la direction de 
rOuest-Sud-Ouest, on voit la mer par-dessus une douzaine 
de chalnes de montagnes de moins en moins 61ev6es. 
Apres les hfctres on rencontre, en descendant, les chines 
verts, presque aussi beaux que ceux de la Bocca Stretta et 
de la Bouche de Saint-Eustache. Deux fois, dans la partie 
sup^rieure de la descente, nous avons rencontr6 de 35 a 
40 centimetres de neige sur un assez court espace. 

En approchant de Zicavo je me demande comment, dans 
certains endroits, d'aussi beaux chines verts peuvent venir 
au milieu d'entassements de blocs de granit aussi gros 
que les grfcs de la forGt de Fontainebleau, s'Schelonnant 
sur des pentes extrfcmement rapides. Gomme tous les 
villages un peu 6lev6s, Zicavo est en partie entour6 de 



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278 COURSES ET ASCENSIONS. 

chktaigniers dont quelques-uns sont 6normes. Je descends 
a l'hdtel Leandri; en 1882 il s'appelait l'hdtel Corcopino 
et 6tait tenu par le p£re de M me Leandri, mais dans une 
autre maison. J'y ai eu un excellent lit et une excellente 
cuisine. Jamais je n'ai eu de meilleures truites, ni d'aussi 
bon bouillon dans un h6tel. 

Le 31 mars je pars k 9 h. 10 min., apr£s dejeuner, par 
un temps assez beau mais un peu froid. Je suis la route 
de voitures. A 10 h. 10 min. j'atteinsle village de Cozzano, 
pittoresquement perchG comme beaucoup de villages de 
Corse. Toute cette route est tres interessante. Dans la 
direction du Nord, belles montagnes avec neiges, rochers 
et arbres verts. A TOuest, ce sont les hfetre? qui dominent, 
surtout dans les parties superieures. 

A 10 h. je traverse un pont et, quittant un instant la 
route pour remonter la rive droite d'un torrent qui coule 
dans une belle gorge oil s^l&vent des chines verts, j'ar rive 
ainsi k Tune des plus jolies cascades de la Corse. Repre- 
nant la route du col de Verde, j'arrive a 11 h. 5 min. k un 
poteau indicateur : je suis k l'altitude de 858 metres. Con- 
tinuant k monter, je trouve un joli bois form6 de chines 
verts plus 61anc6s qu'ils ne le sont ordinairement. Sur ma 
gauche et plus bas il y a toujours beaucoup de chktai- 
gniers. Je laisse sur ma droite la maison forestiere de Saint- 
Antoine, plac6e dans une situation charmante, et k 11 h. 
45 min. je m'arrftte un instant dans un site trfcs remar-* 
quable. Sur le bord de la route des pins laricios, a ma 
droite des neiges superbes, sur des rochers bien d6coup6s; 
devant moi des maquis, des pins et des roches avec de la 
neige. A gauche, c'est un peu moins pittoresque. Le ciel, 
d'un bleu profond, avec quelques nuages blancs nuances 
de gris, ajoute encore k la beaute du paysage. La route 
serpente k travers la for6t de pins laricios, et les arbres 
sont d'autant plus beaux que Ton s'616ve davantage. A 
12 h. 55 min. je commence k rencontrer un peu de neige 



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EN CORSE. 279 

sur la route qui, bient6t, en est completement recouverte. 
La direction changeant, le chemin est tout k coup libre de 
i\eige,mais je la retrouve bient6t et, k partir de 1 h. 15 min., 
je marche sur \me couche de neige de 40 k 50 centimetres 
d'Spaisseur. A 1 h. 20 min., a un endroit ou Ton a tailie le 
rocher k pic d'un c6te pour le passage de la route, celle-ci 
estbarr^e par une pente de neige allant du haut du rocher 
entaill6 jusqu'au bord oppose, mais la neige est assez 
molle pour qu'on puisse y passer sans danger. On ren- 
contre, comme toujours dans de pareilles routes, des ponts 
sous lesquels passent des ruisseaux ou des torrents. Les 
gorges d'ou ils descendent sont generalement jolies. A 
1 h. 55 min. j'arrive k un pont recouvert d'unetr^s epaisse 
couche de neige. Le parapet n'en est pas tres eieve, mais 
la neige le depasse de 30 centimetres environ; j'y enfonce 
jusqu'au-dessus de la cheville et, le pont passe, la couche 
de neige a toujours la m6me epaisseur ; la marche devient 
tr&s pdnible. Je suis encore k 4 ou 5 kilometres du col de 
Verde et, quoique des traces r6centes nVindiquent qu'on 
adudescendre du col, je n'ai pas assez de temps devant 
moi pour y monter et redescendre ensuite k Zicavo. Je 
retourne done sur mes pas, quittant k regret le beau site 
ou je me trouve. Je pense avoir marche dans la neige sur 
une longueur ininterrompue d'au moinsun kilometre. 

Cette route est aussi interessante k la descente quk la 
montee et, comme il arrive presque toujours, le paysage 
se pr£sente sous des aspects assez different*. En general 
on voit mieux la foret,et il y a un point entre autres ou la 
vue en embrasse un espace enorme. Je me rappelle parti- 
culierement un site oil les montagnes, couvertes de pins 
laricios , forment un superbe hemicycle domine par un 
Enorme rocher en forme de pyramide tronquee. 

Le i avril, apres avoir passe la nuit precedente k Santa 
Maria Siche, k l'hdtel Continental, jai refait en voiture, 



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280 COURSES ET ASCENSIONS. 

pour regagner Ajaccio, la route suivie en sens inverse dans 
mon premier voyage. La temperature £tait assez froide, et 
j'aurais bien voulu avoir un peu de la chaleur que j'avais 
ressentie en 1882 entre Zicavo et Bicchisano-Petreto. Enve- 
lopp6 dans mon plaid sur la banquette de devant de la 
diligence, je me disais qu'& tout prendre Zicavo est bien 
Tun des plus jolis centres d'excursion qu'on puisse choisir 
en Corse, aussi bien pour les marcheurs que pour ceux 
qui ne le sont pas. 

J'ai pass6 & Ajaccio les derni&res journ^es de mon 
voyage, celles des 2, 3, A et 5 avril. Quand le chemin de fer 
ira sans interruption — et ce sera bientdt, il faut l'esperer 
— d'Ajaccio b. Corte, on pourra, si Ton a des trains mar- 
chant k Failure mod6r£e de huit lieues k l'heure, aller 
dejeuner h. Corte, revenir diner h Ajaccio, et faire dans 
ttntervalle une belle promenade dans les parties infe- 
rieures des admirables gorges du Tavignano et de la Resto- 
nica. 

Edouard Rochat, 

Membrc du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



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XII 

MUORQUE ET MONSERRAT 

(Par M. Georges Bartoli) 



22 mai 1 89 4. — Le capitaine du Bellver fut le marin 
le plus stup6fait de toutes les Espagnes lorsqu'il vit s'6lan- 
cer d'un flottille de canots quarante-huit touristes frangais 
qui envahirent son bord et firent mine de s'y installer 
comme chez eux. Chez eux? N'y £taient-ils pas, en effet? 
N'avaient-ils pas dfcs longtemps retenu leurs cabines?Si, 
mais ils avaient neglige un detail oiseux en apparence, ils 
n'avaient pas lu les journaux de Barcelone; sans quoi ils 
eussent appris que les alpinistes frangais avaient renonc6 
i leur voyage et que tout 6tait contremandS. Rensei- 
gnement sur la foi duquel notre marin n'avait plus tenu 
compte des conventions passSes, et preuve que les plus 
§normes canards ne naviguent pas exclusivement sur les 
eaux fran^aises. 

Par bonheur le Bellver est un joli steamer de quel- 
que 800 tonneaux ; on put tous nous y caser et on leva 
l'ancre, tandis que le soleil, dardant ses derniers rayons k 
travers des nu6es tragiques, teignait d'un rouge flamboyant 
les colonnes, les clochers et les palais de Barcelone la 
Superbe. 

Tous masses sur la poupe, silencieux, nous regardions 
fuir l'Espagne, k cette heure toujours recueillie oil ilsem- 



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282 COURSES ET ASCENSIONS. 

ble qu'il se rompe quelque chose entre vous et le monde 
connu... 

La M6diterran6e £tait encore calme; les moins loups de 
mer d'entre nous se sentaient rassurds. Seuls quelques 
vieux navigateurs s'inqutetaient des £pais nuages qui gros- 
sissaient dans TOuest obscur, s'avan^aient, prftts k fondre 
sur nous. Peu k peu la nuit, efla^ant les contours ind^cis 
de la c6te, rendit plus complete chez nous l'impression de 
Tinfini. Les vagues s'accentudrent; on d^serta le pont. Une 
vingtaine de braves k peine prirent place autour de la table 
du bord. Une heure plus tard on n'entendait plus dans le 
navire que le bruit rSgulier, monotone et endormant de 
TWlice. 

23 max. — Quatre heures du matin. Un formidable sou- 
bresaut du Bellver, qui me projette k demi hors de ma cou- 
chette, me procure un rdveil peu agr6able. Chancelant, 
battant les cloisons, jeme hisse sur le pontet j'assiste k un 
spectacle £trangement lugubre. Nous longeons de trfcs prfcs 
une falaise immense et toute noire dont la cime se perd 
dans un ciel couleur d'encre ; noire aussi est la mer que 
soul&vent de monstrueuses lames, noir le navire sans cesse 
balayS par la pluie et les vagues. Tel est Taspect sinistre 
sous lequel m'apparait pour la premiere fois Majorque, 
Tile enchantee aux fruits vermeils. 

L'llot de la Dragonera est double ; cinglant maintenant 
vers TEst, nous entrons dans la baie de Palma. D6}k lorage 
s'est dissip6; le soleil repand sa gait6 sur la rive moins 
accore ; le vent nous apporte des parfums tr6s balsamiques 
et tr£s excitants comme ceux que Ton respire aux appro- 
ches de la Corse. La forteresse de Bellver se dessine, domi- 
nant un riant paysage ; puis de blanches maisons enlour^es 
de jardins touflus od s^lance qh et \k le stipe 616gant d'un 
palmier; puis Palma qui grandit, comme sortant des flots, 
avec ses hautes b&tisses en amphithS&tre, la masse impo- 



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MAJ0RQUE ET MONSERRAT. 283 

sante de sa cathSdrale et ses innombrablesmoulins a vent. 
Dans un lointain dglicieusement violac£ on distingue des 
montagnes aux fantasques dScoupures. 

Nous sommes tous group^s k Tavant du navire, non plus 
silencieux comrae au depart, mais joyeux, cette fois, et 
pleins d admiration. Plus d'un dit k son voisin qu on est 
\k bien loin de la vieilie Europe, que TOrient se r^vfele 
dans son Stonnante richesse de coloris, dans samyst^rieuse 
etfascinante seduction. 

A sept heures et deraie le paquebot s'amarre au quai sur 
lequel se presse une foule nombreuse, mais calme et polie, 
attendant les strangers, — car notre voyage a pris, dans 
Tile, les proportions d'un 6v6nement considerable. Nous 
attendent aussi une dizaine de galeras, coquettes voitures 
couvertes de toile blanche et tr6s agr£ables pour voyager. 
Les chevaux majorquins dont elies sont attetees nous em- 
portent d'un train d'enfer dans la calle Conquistador, ^t la 
fonda « Mallorca ». L&, apr&s un dejeuner excellent mais 
trop espagnol, c'est-&-dire un peu sommaire pour des alpi- 
nistes franQais, notre caravane se divise en deux colonnes. 
La colonne A, sous la direction de notre excellent collfcgue 
Rulland, prendra les devants et fera le tour de Tile par 
FOuest ; la colonne B le fera par TEst. Elles sont toutes 
deux composes d'un nombre k peu pr&s £gal d'excursion- 
nistes; mais la premiere renferme des esprits aventureux, 
elle bouleversera le programme, — les programmes ne sont 
faits que pour cela, — et s'efforcera de d^gager de leur 
myst&re les regions encore inexplor^es de la « Balearis 
Major ». Je fais partie de la colonne A, et c'est son voyage 
que je vais t&cher de retracer. Au moment du depart se 
joignent k nous trois fort aimables compagnons dont l'ind- 
puisable obligeance et la connaissance du pays seront pour 
notre groupe un element de succ&s; ce sont MM. Mark, 
consul d'Angleterre, Debos, consul de France, et Decazes. 
Ce dernier est un jeune Parisien qui, venu h Majorque pour 



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$84 COURSES ET ASCENSIONS. 

passer une quinzaine, s'y etait attard6 depuis cinq mois, 
tant il avait 6t6 captiv6 par le charme de cette ile. 

Nous voici tous installs dans nos galeras. En route! 
Palma traversge dans un nuage de poussifcre, nous debou- 
chons dans une plaine richement cultivtte. De chaque cot6 
du chemin, d'un blanc aveuglant, ce sont des clos d'oran- 
gers qui embaument Tair, des champs d'amandiers m61£s 
d'^normes caroubiers, desbois d'oliviersdifformes,grima- 
gants, monstrueux. (Test plus haut cependant que nos 
regards sont attires, plus haut vers la montagne que, de 
notre bord, nous apercevions comme une masse bleuMre, 
confuse, et qui maintenant s'accuse avec'des reliefs vigou- 
reux, des entailles profondes et de chaudes colorations. 
Bientdl nous p6n6trons dans la sierra par un barranco 
/'ravin) pittoresque ou les autres essences font place aux pins 
et au maquis enchev6tr£, oil des rochers rouges s'entassent 
et s'6croulent dans le lit aride du torrent. Des arbres frui- 
tiers croissent encore sur des terrasses dont les murs dis- 
paraissent sous de luxuriantes retomb^es de feuillage. 
Mettons pied & terre pour mieux jouir des splendeurs de 
cette nature m£ridionale, de cette vdgdtation d£bordante, 
pour nous baigner dans cette admirable lumiere. 

Encore quelques lacets et voici Valdemosa, coquet vil- 
lage b&ti en amphithdMre et blotti sous la verdure. Une 
massive construction se fait d'abord remarquer : c'est la 
cartuja (chartreuse), aujourd'hui d6sert6e par les moines 
et transform^ en appartements habitds par des Palmesans 
pendant les chaleurs de r<H6. Ces appartements, prdc£d£s 
chacun d'un jardinet en terrasse, sont assez vastes et mer- 
veilleusement situ^s en face de la mer; ils ne s'en louent 
pas moins des prix ddrisoires, quatre ou cinq francs par 
mois. L'aile gauche de l'ancien couvent appartient & un 
riche Palmesan qui en a fait une demeure seigneuriale ; 
salon de reception, salle de th6&tre, tableaux, sculptures, 
rien n'y manque. Mais cc qu'on y voit surtout de rare etde 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 285 

d<Hicieux, c est un minuscule jardin, vrai nid de verdure et 
de fleurs, ou tout est parfums, formes exquises et couleurs 
chatoyantes. 

Un souvenir s'attache k la chartreuse de Valdemosa, 
celui du s£jour de George Sand et de Chopin mourant, 
pendant Thiver 1838-1839. C'est \k que Tillustre £crivain 
accumula en elle cette mauvaise humeur qu'elle d^versa 
ensuite dans son livre Un hiver d Majorque, oeuvre injuste, 
toute de passion Stroite, oil se trahissent les emportements 
du caraclfere de l'auteur. 

En regagnant nos voitures, nous croisons un vieux pajes 
vfctu de Tantique costume majorquin, qui est trfcs ana- 
logue k celui des Bretons. Ici comme partout cette tradition 
se perd, et nous ne verrons plus qu'& Pollensa quelques 
rares vieillards se conformer encore aux anciennes modes. 

Valdemosa est situ6 au sommet du barranco; au sortir 
du village nous trottons k plat sur une route bordee de 
terrains en friche et clos nGanmoins de murs 6normes 
const ru its avec un soin particulier. Dans toute Tile on ren- 
contre avec surprise cette anomalie. Des,gcns bien inform6s 
I'expliquent en disant que les Majorquins, n'ayant rien a 
faire, ex6cutent, pour occuper leurs loisirs, de v^ritables 
chefs-d'oeuvre de mosaYque autour de landes incultes. 

Le chemin, franchissant Tarfite de Tile, nous m6ne rapi- 
dement sur la cdte Nord, oil un tableau magistral et inat- 
tendu provoque chez nous une explosion d'enthousiasme : 
nous sommes au falte d'une falaise immense et bois£e k 
miracle, et devant nous se d6roulent k l'infini les flots bleus 
de la M6diterran£e. En quelques minutes de descente nous 
touchons k Miramar. 

Si Ton n'avait cent excellentes raisons pour 6tre attird h 
Majorque, il y faudrait venir exprfcs pour voir Miramar. 
Qu'est-ce done que ce lieu dont le nom poetique 6voqut 
seul un monde de magnificences? Est-ce une vifle? Ur 
hameau? Un ch&teau? Rien de toutcela, c'est la realisatior 



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286 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'un r6ve grandiose op6r6e k coups de millions par un vrai 
artiste, l'archiduc Louis-Salvator. 

Figurez-vous une abrupte montagne, baignant dans la 
mer et haute d'un millier de metres, toute drap^e d'une 
v6g<Hation inextricable, ou surgissent de gigantesques 
rochers rouges ; imaginez encore, au pied de cette mon- 
tagne, sur la greve dor6e, un palais d'hiver, k mi-cdte un 
cottage d'dte, de tous c6t£s un immense r£seau de sentiers 
traces avec un sentiment exquis du .pittoresque, une mul- 
titude de miradors qui m6nagent des vues eblouissantes; 
ajoutez a cela toutes les feeries de la lumifcre, et vous aurez 
une trfcs faible id£e de ce quest Miramar. Au centre de la 
propria, sur la marge de la route, est une hospederia, 
appartenant k l'archiduc, ou tout voyageur est assure de 
trouver gratuitement, pendant trois jours, le gite, le feu et 
l'huile. (Test Ik que nous descendons de voitures. Un 
domestique va prtWenir de notre arrivee le mattre qui est 
a sa maison deliver, c'est-a-dire k plusieurs kilometres de 
nous. En l'attendant, nous nous promenons dans un d6dale 
de ravissantes allees courant sous des tunnels de feuillage, 
escaladant des rochers, c6toyant des precipices ettoujours 
offrant des vues d'une admirable vari£t<§. 

Enfin paratt l'archiduc, homme d'environ quarante-deux 
ans, aux traits m&les, a la taille assez haute. Tout en lui 
indique la force, l'dnergie et l'autorile. Sa voix est claire, 
un peu rude, faite pour le commandement; sa mise est 
d'une extreme simplicity. II nous re^oit avec la plus cordiale 
courtoisie et, tout en nous faisant visiter son domaine, ne 
cesse de nous int£resser par ses explications, ses observa- 
tions et ses rdcits.'Il s'exprime aussi purement en franQais 
qu'en allemand et en anglais qu'en espagnol. II a 6norm6- 
ment vu et etudie, car il fut un grand voyageur avant de 
veninse reposer dans les d^lices de Miramar d'une vie de 
peregrinations k travers le monde. Dans son Eden mfcme, 
son activity ne l'abandonne pas ; il dirige ses constructions, 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 287 

ses plantations, et ecrit sur les lies Baleares des ouvrages 
estimSs et fort complets. II habite une demeure faite a son 
image, tres modeste d'apparence, mais orn£e, h Tint^rieur, 
des recherches de Tart. On y remarque des meubles pr6- 
cieux et surtout une belle collection de mal'oliques. On 
raconte a Majorque que l'archiduc acheta le vaste domaine 
de Miramar pour 6viter que les bucherons n'en d6truisissent 
lesvieux arbres, pourlesquels il a une sorte de culte. Ce 
trait, joint & sa sobridtd et k son extraordinaire simplicity 
complete ce caractfcre original et quelque peu £nigmatique. 
Physionomie puissante, en sommc, que celle de ce prince 
philosophe qui mGprise les grandeurs et fait largement le 
bien. A l'observer, on evoque involontairement la grande 
figure de Ramon Lull, qui fut aussi un philosophe et v6cut 
en ermite a. Miramar, alors Th6bal'de sauvage et retraite 
ignore. 

Les propridt6s de l'archiduc s'Stendent bien au deUi de 
Miramar; il nous mene & une autre maison de campagne, 
Marotge, oil il nous fait verser des rafraichissements par 
une servante qui est le type de beauts majorquine le plus 
accompli que nous ayons rencontre. Des toasts sont 
£chang6s et nous prenons cong6 de notre h6te, dont nous 
emportons tous le meilleur souvenir. 

De Marotge k Soller, en passant par le pittoresque vil- 
lage de Dega, on s'61oigne de la mer, sans cesser un instant 
de traverser des sites agrgables. Au coucher du soleil, nous 
atteignons le sommet d'une eminence d'ou Ton d^couvre 
un paysage d'un charme et d'une grandeur inexprimables. 
Cest une longue vallee toute plant6e d'orangers et d'arbres 
verts, ou se groupent et s'eparpillent les maisons blanches 
de la ville de Soller. Enserrant cette oasis, s'eleve une 
ceinture de Geres montagnes aux ravins profonds, aux ro- 
chers rouge&tres, dominies par la pyrarhide 61anc6e du 
Puig Mayor de Torella (1,500 met.), le point culminant de 
Majorque. Pour gagner le fond de la valine, la route se re- 



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288 COURSES ET ASCENSIONS. 

plie en longs lacets, serpente entre des haies de lauriers 
roses et d'arbustes odorants. 

Les rues de la ville sont pleines de monde, excellente con- 
dition pour observer le type du pays. Les femmes de 
Soller sont les plus belles de Tile. 11 serait t6m£raire de dire 
k quelle race elles appartiennent, car les invasions nom- 
breuses que Majorque eut h subir ont profonddment modify 
le type primitif. On retrouve cependant chez elles des in- 
dices semblant accuser la predominance du sang somite. 
Biles portent 616gamment le foulard dont la pointe retombe 
sur la nuque, et le corsage de velours noir aux manches 
courtes, fendues et orn£es de boutons de m£tal. Celles de 
la classe ais6e, ainsi que dans toute Tile, s'enveloppent la 
t£te et la gorge du gracieux rebozillo de mousseline enjo- 
\i\6 de dentelles. Quant aux hommes, minces et ras£s, ils 
ont fort bonne tournure sous le sombrero k larges bords et 
la petite veste noire, qui leur donnent Failure de toreros en 
tenue de ville. 

Soller ne poss&de aucun monument digne detention. 

A la fonda de la Paz on nous traita bien. Un lit monu- 
mental, tout incruste de nacre et d'ivoire, fut mon partage. 
Dire que je m'y 6tendis avec bonheur est superflu, car, 
ayant pr6c6demment pris part au voyage dans les Pyrenees 
Orientales, j'etais de ceux qui ne setafent pas coucbes dans 
des draps depuis trois fois vingt-quatre heures ! 

24 mai. — De bonne heure le pav6 de Soller a retenti 
sous le sabot des mules; une section de sept touristes, sous 
la conduite du consul d'Angleterre, s'est dStachde de notre 
colonne pour gravir le Puig Mayor de Torella. Si attrayante 
que pdt £tre cette ascension, la majority de notre troupe 
lui a prefer^ le chemin direct de Soller k Lluch par les bar- 
rancos, trajet dont on dit merveille, et qui n'a 6t6 effectud 
avant nous par aucun voyageur franQais. Cet itingraire a, 
de plus, Tavantage de nous permettre, avant le dejeuner, 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 289 

une promenade au port de Soller, joli petit bassin commu- 
niquant avec la mer par une 6troite passe et distant de la 
ville de quatre kilometres. C'est \k que s'embarquent pour 
le continent les oranges, qui sont un des produits les plus 
importants de la plaine sollerine, et une notable part des 
chaussures de cuir fauve que Ton fabrique dans l'ile. 

A onze heures et demie, sous un soleil ardent, nous nous 
ebranlons dans la direction du Nord-Est et nous traversons 
Soller au milieu d'une foule de curieux. Notre caravane est 
tout a fait imposante : en avant sont, avec leurs conduc- 
teurs, les b&tes de b&t chargees de bagages et de vivres; 
puis viennent les sybarites qui se pr^lassent, k dos de mu- 
lets, sur des peaux de moutons en guise de selles; enfin les 
marcheurs qui se groupent au hasard et d^vorent une 
poussiere brtilante. 

Soller est une ville d'environ dix mille habitants ; ses 
abords sont sem£s de villas et de fermes entre les clotures 
desquelles nous cheminons. La plaine franchie, on aborde 
la montee du barranco de Soller, oil se tord un etrange 
sentier dispose en escalier et pav6 de cailloux glissants. Le 
ravin est trfcs resserrS, mais d'un pittoresque acheve. Des 
deux cotes s'etagent, en gradins, des oliviers et des cultures 
varices au-dessus desquels s'61ancent dans l'air en feu des 
rochers d'un grand style. En se retournant on apercjoit, 
comme par une embrasure, la ville au milieu de ses jar- 
dins embaumds et, plus loin, la mer d'azur. Rude est I'as- 
cension, mais, au bout de deux heures et demie de marche, 
la recompense nous attend prfcs d'une source fratche et 
jamais tarie ou nous faisons une halte prolongee. Ici le de- 
cor est change, la zone des arbres est dt$pass6e ; la vie v£g£- 
tale ne se manifeste plus que par de maigres broussailles. 
C'est un d6sert pierreux et qui serait morose si un eclatant 
soleil ne rilluminait. Encore quelques minutes de montee, 
et Ton touche k un col tres long et desol£ ayant la conOgu- 
ration d'une veritable valine. Les hauteurs qui Tenviron- 

A3TCCAIRB DK 1891. 19 



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290 COURSES ET ASCENSIONS. 

nent ont le caractere de la grande montagne; h droite cc 
sont des murailles r£barbatives, k gauche le Puig Mayor 
tr£s abrupt et vibrant de lumi&re. Gette fois nous sommes 
au caeur m6me de la cordillera qui s'allonge de la Drago- 
nera au cap Formentor et se hdrisse de pics porphyriques, 
dioritiques ou calcaires, aux reliefs et aux couleurs les 
plus varies. 

Au delk du col, la valine s'abaisse en pente douce ; elle 
semble n'avoir pas d'issue, car la petite riviere qui l'arrose 
s'^chappe, k droite, k travers la montagne, par une fissure 
si gtroite qu'on ne TaperQoit que quand on en est tout prfcs. 
Ce deversoir est orients vers le Sud. Continuant k marcher 
au Nord-Est, nous passons un autre petit col coupant une 
seconde ligne de partage des eaux tr&s d6prim£e, et arri- 
vons k une source dont l'onde fratche, m61ang6e d'aguar- 
dienle, nous d6salt£re d&icieusement (une heure neuf mi- 
nutes de la premiere source). Vient ensuite une plaine 
accidentee, encadr^e de belles montagnes et ombrag£e 
d'6normes chines verts. On dirait encore que nous soyons 
enferm6s de toutes parts par d'infranchissables murailles, 
mais soudain s'ouvre devant nous la faille extraordinaire 
du « Barranco Blan » ou « Gorch Blan ». I^es rochers qui 
gtranglent cette combe sont si hauts que la lumifcre att6- 
nu6e semble jeter sur leurs contours comme une gaze 
transparente et bleu&tre; ils sontveloutes de mousses et 
de plantes vivaces; leurs aspects changent k chaque pas. 
Ce sont \k choses impossibles k dGcrire ; il faut avoir par- 
couru ce barranco par une pure soiree de printemps pour 
encomprendre la poStique ct mystirieuse seduction, pour 
en recevoir la forte impression que nous en avons gard6e. 
Lorsque nous en sortons et que Thorizon se d^veloppe lar- 
gement k nos yeux, nous entrevoyons, dans le Nord pro- 
fond, des ravins qui paraissent plas prodigieux encore et 
que des voyageurs plus heureux que nous auront peut-fclre 
le temps d'explorer. 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 291 

Entrc le Barranco Blan et Lluch rfcgne une interminable 
s6rie de chatnons qu'il nous faut gravir et redescendre sans 
rel&che. Malgr£ l'attrait de ces montagnes que couvrent 
damples forGts de chines verts, nous commenQons k 6tre 
las de voir toujours surgir devant nous de nouveaux som- 
mets k escalader. D6ja le soir 6pand sur la sierra Tatmo- 
sph^re violette des cr^puscules mGridionaux, quand nous 



Lluch, dessin do Slom, d'apr&s uno photographic de M. J. Bompard. 

distinguons, au fond d'un vrai gouffre de verdure, la forme 
blanche d'une chapelle. Nous pressons le pas et entrons 
bienL6t, par une large avenue, dans le monastere de Lluch 
(six heures trente minutes de Soller). Personne dans les 
immenses corridors sombres, personne dans les larges 
escaliers; le couvent aurait-il 6t6 abandonn6? Non, car voici 
dans la cuisine un jeune garqon qui mange avec ses doigts 
de la bouiilie dans une Gcuelle, et r6pond k nos questions 
sans perdre une bouchSe de son brouet. 11 appelle un autre 



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292 COURSES ET ASCENSIONS. 

enfant qui parait avoir la haute main sur le logement et 
auquel nous demandons des lits; le bambin, de fort mau- 
vaise grice, nous propose quatre couchettes. Qualre lits 
pour vingt-lrois personnes ! le dr61e se moquait de nous, 
aussi la patience 6chappe & plusieurs de nos compagnons 
qui p(§nctrent dans les cellules malgr£ les protestations du 
galopin, et demeurent convaincus que nous pouvons tous 
£tre couches s^pardment. L'affaire ful toutefois arrangSe 
k l'amiable par le prieur, qui n'avait pu venir plus t6t k 
cause d'un office et eut bient6t fait de mettre lamarmaille 
k la raison. II 6tait amusant de voir, ensuite, avec quelle 
activity nos gamins pnSparfcrent nos cellules et nos lits. 

Lecouventde Lluch est construit dans uneravissante situa- 
tion, au milieu d'un cirque de rochers bizarres et de hautes 
collines magnifiquement bois6es. Ses vastes batiments ne 
prSsentent, du reste, aucun interftt, ils sont d'une banality 
parfaite. Ce qui fait sa cel6brit£ dans l'lle, c'est son sanc- 
tuaire, miraculeux, dit-on, el sa destination assez originale. 
11 est, en effet, une sorte de conservatoire de musique sa- 
cr6e ou Ton instruit les enfants qui devront former le con- 
tingent de la maitrise de Palma. Les bambins qui pr£pa- 
raient nos lits 6taient done de futurs artistes. Lluch est, de 
plus, une hospederia; les voyage urs et les p&lerins y ont la 
disposition gratuite d'une trentaine de lits. 

La question du logement r6gl£e, nous descendons au re- 
fectoire et attaquons vigoureusement nos provisions. Ce- 
pendant Tinquietude nous gagne, car il est neuf heures, et 
ceux de nos collegues qui ont entrepris r ascension du 
Puig Mayor n'arrivent pas. Ils paraissent enfin et sont 
salu^s de bravos bien nourris. Je dois k Tobligeance de Tun 
d'eux, M. Georges Auriol, le r£cit de cette belle course; je 
le reproduis textuellement : 

« Depart de Soller vers six heures du matin, par le che- 
min qui conduit k Lluch et sort du village par le c6td Est. 
Laissant au Nord-Ouest Biniaraix, hameau dependant de 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 293 

Soller, nous nous £levons au milieu d'oliviers et de carou- 
biers; avant d'arriver au Barranco, nous laissons a notre 
droite le chemin de Lluch et suivons un sentier bien trac6, 
qui servait autrefois a l'exploitation des puits de glace 
creusSs pr£s du sommet du Puig Mayor. La vue, masqu6e 
au Nord et & TOuest par les escarpements de la chaine, 
s'gtend au Sud-Est sur la conque et le port de Soller, les 
collines de Deya et les massifs occidentaux de Tile. Au bout 
de trois heures environ, nous quittons la region bois6e, 
passons pr6s d'une fontaine, gravissons par des lacets un 
couloir qui nous mfcne h un col d'oii nous decouvrons le 
Puig Mayor de Torella et, plus loin, le Puig Menor. Le sen- 
tier longe le versant Sud-Est de la crSte du premier, et 
nous conduit a un petit plateau ou sont creus6s plusieurs 
puits de glace encore remplis de neige et que domine, au 
Sud-Est, de 50 metres environ, le sommet que nous vou- 
lons atteindre. G'est \h que nous d^jeunons. Nous avons 
mis cinq heures environ pour arriver h ce point, mais en 
marchant tout tranquiilement et en fl&nant beaucoup en 
route. 

« Aprils dejeuner, nous escaladons & l'aide des pieds et 
des mains la paroi verticale qui fait face au Nord-Ouest. 
On peut gagner le sommet en contournant le pic au Nord 
et au Nord-Est. (L'archiduc Louis-Salvator nous a dit h 
Miramar y 6tre mont£ k dos de mulct.) La vue s'6tend sur 
tout 1'ile de Majorque et decouvre Minorque, le port de 
Ciudadela, Cabrera, Iviga et Formentera ; la puretS de r at- 
mosphere nous a permis de distinguer la cdte d'Espagne. 

« L'ascension aurait pu se continuer en suivant la cr&te 
quise detache au Nord-Est du Puig Mayor, puis en descen- 
dant une s6rie d'escarpements qui s'abaissent par 6tages et 
permettent de rejoindre le chemin de Soller k Lluch au 
deli du Gorch Blan. Nous aurions dft alors r^lrograder pour 
voir le Gorch Blan, qui en vaut bien la peine. D'ailleurs un 
incident, qu'il est inutile de rappeler, nous obligea a reve- 



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294 COURSES ET ASCENSIONS. 

nir du pic sur le chemin de l'ascension. Pour nous rendre 
k Lluch, nous descendons le versant de la montagne oppose 
k la mer; c'est une muraille trfes droite dont la surface cal- 
caire, rong^e par les pluies, est h£riss£e d'arfctes vives et 
tranchantes. Nous devons prendre les plus grandes precau- 
tions pour ne pas laisser engager nos pieds dans les trous, 
parfois profonds, que les eaux ont creus^s; l'inclinaison de 



Face Est du Puig Mayor, dessin de Slom, d'apres une photographie 
de M. J. Bompard. 

la pente nous oblige souvent k recourir k l'aide des mains 
et... du reste. Cette descente, longue et fatigante, nous 
conduit k un vallon parallele k la chaine, ou paissent des 
troupeaux de brebis. Pour passer de ce vallon dans la valine 
parallfcle que suit le chemin de Soller a Lluch, nous nous 
engageons dans une coupure ouverte par les eaux d'un 
torrent, et franchissons ce passage scabreux sans prendre 
de bain. Nous rejoignons, a cinq heures et demie environ, 
k la m^tairie de Borella, avant le Gorch Blan, le chemin 



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MAJORQUB ET MONSERRAT. 295 

qiTa pris le gros de la caravane, et arrivons & huit heures 
trois quarts au monastfcre de Lluch. » 

25 mai. — R^veil de grand matin. Trois amis et moi par- 
tons en ^claireurs. En quittant le monastfcre, on longe un 
banc de rochers bizarrement creus^s et feuilletes et ayant 
plusd'une analogie avec les lapiaz de Savoie. Comme Lluch 
est k une altitude d'environ 500 metres, ii reste peu de 
chemin k faire pour atteindre la ligne de falte qui nous s£- 
pare du bassin de Pollensa. De ce point elev£ nous domi- 
nons un vaste panorama caract6ris£ par une fantastique 
chaine de montagnes qui se d6coupent, jusqu'au cap For- 
mentor, comme les dents d'une monstrueuse scie. Au deli 
miroite la mer calme. Sous la frondaison des kernels chines 
verts, le terrain s'accidente de roches tombGes des sommets 
voisins et entre lesquelles bavardent des ruisselets. Tout 
est frais, riant, gracieux, mais le sentier n'est qu'une abo- 
minable cascade de cailloux tranchants qui nous d^chirent 
les pieds. Rarement je fis plus douloureuse descente; je 
regrettais les chemins d'Aragon, dont j'ai tant m6dit jadis, 
et ou Ton ne risque du moins que des chutes et des bains. 
M6medans la valine assez bien cultivSe qui s'^tend jusqu'& 
la mer, les affreuses pierrailles nous meurtrissent. Nous n'en 
filons pas moins d'une rapide allure et, apres trois heures 
vingt-cinq minutes de marche, nous entrons k Pollensa. 
Cette course, d'aprds les renseignements locaux, devait 
durer sept heures; il est vrai que celle de Soller k Lluch 
£tail, nous avait-on dit, de quatre heures, tandis que nous 
avions mis six heures et demie de marche soutenue pour 
Tex6cuter. Fiez-vous done aux indigenes; dans aucun pays 
ils n'ont la notion des distances! 

Pollensa a un cachet plus primitif que Soller; le moder- 
nisme,sinon la civilisation, a evidemment peu pendtr^ dans 
cette petite ville. On y voit, bordSes d'alo^s et de masures, 
des rues d'un style tout oriental; on y rencontre des gens 



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296 COURSES ET ASCENSIONS. 

portant le vieux costume majorquin; on y entend nasiller 
desm£lop£es trainantes semblables k celles dont nous ont 
r6gal6s, k Paris, les concerts tunisiens ou marocains de 
l'Exposition. Celan'emp&chepas que la fondaoii nous des- 
cendons (calle del Temple, n° 9) est, comme partout k Ma- 
jorque, fort propre et tenue par des gens obligeants. 

Pollensa poss£de un port tr£s peu mouvement6 et dis- 
tant d'environ quatre kilometres. Son pont romain — seule 
curiosity classic del'endroit — nous attire beaucoup moins 
que la bourgade m£me, qui a un caractfcre vraiment spe- 
cial et interessant. Les habitants nous regardent avec une 
joie d'enfants; ils se prGtent en riant aux essais photogra- 
phiques que tente sur leurs groupes mon ami Bompard. 

Aprfcs le dejeuner la colonne A se disloque; chacun tire 
nn peu de son c6t£. Bompard, deux autres collogues et moi 
fr£tons une tartana, voiture k deux roues, pour aller k 
Alcudia, petite ville £loign£e de dix kilometres. La route 
est monotone, trac6e k travers une campagne plate et pau- 
vrement cultiv£e. En revanche, Alcudia est fort curieuse, 
avec ses remparts romains flanqu^s de tours carrees, perces 
de poternes et tr&s bien conserves. Les deux baies de Pol- 
lensa etd'Alcudiasont jumelles, une simple languede terre 
les s£pare. La seconde est approximativement k trois kilo- 
metres de la ville. Un service hebdomadaire de bateaux k 
vapeur relie Alcudia k Minorque. 

En quittant Tantique cit£, notre titubant vehicule, lais- 
sant k droite les derni&res ramifications de la montagne, 
suit le bord de la mer, puis s'engage dans les vastes ma- 
rais d'Albufera qui £taient, il y a peu de temps encore, un 
foyer de pestilence. Aujourd'hui la malaria a presque en- 
ticement disparu ; les marais ont et£ draines et transform^ 
en riches terres arables. Tout voyageur qui les traverse se 
voit arr&td par un gardien qui, j'ignore dans quel interftt, 
consigne son nom sur un registre. Les signes de la prospe- 
rity agricole de cette region sont visibles; partout les pro- 



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MAJ0RQUE ET MONSERRAT. 297 

c6des perfectionn^s sont en usage. On apporte un soin par- 
ticulier k la canalisation et k la distribution de l'eau. 
Cbaque cultivateur a son jour pour en puiser la quantity 
quilui est attribute; s'il exc^de cette quantity, il est pas- 
sible de poursuites. Cette eau, trop rare dans la plaine, est 
souvent amende de montagnes tr6s 61oign6es par des aque- 
ducs dont Timmense d^veloppement <§tonne l'6tranger. 

Entre Alcudia et la Puebla, douze kilometres environ. 
Ce dernier village est la tfite de Tembranchement qui va 
rejoindre, k Empaime, la ligne k voie dtroite de Palma k 
Manacor. Nous prenons place dans un minuscule wagon 
remorqu£ par un rudiment de locomotive, et ce joujou 
roulant, religieusement prot£g£ par deux gendarmes, nous 
depose k Inca vers le d£clin du jour. 

Inca est une petite viile de huk k neuf mille habitants 
qui, vue du chemin de fer, a une apparence tout k fait en- 
gageante. Les rues en sont propres et anim^es. Quelques 
vieilles maisons ont d'inUressants details d'architecture. 
Les portes, grandes ouvertes, laissent voir nombre de ces 
d£licieux patio pleins de fralcheur, oft Ton aperqoit, dans 
le demi-jour, des escaliers grandioses, des grilles de fer 
artistement ouvrag^es, des puits aux fleches (H^gantes, et 
parfois la brune silhouette d'une du&gne gravement assise 
dans un fauteuil sculpts. L^glise principale est spacieuse, 
et son haut campanile ne manque ni de hardiesse, ni de 
gr&ce. La fonda de Janer, dans la calle San Bartholome, 
est une de cclles dont nous ayons gard6 le meilleur sou- 
venir. 

26 mai. — Dlnca k Manacor le train lilliputien nous 
promene dans un pays fort beau et mouvementS ou crois- 
sent des arbres nombreux, ou la verdure r6jouit 1'oeil. Au 
Nord le profil des escarpements puissants de la cordill&re ; 
au Sud de hautes collines aux flancs desquelles se serrent 
des villages pittoresquement campus. Sineu se fait remar- 



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298 COURSES ET ASCENSIONS. 

quer entre tous par sa coquetterie et sa charmante situa- 
tion. Dans cette region, comme d'ailleurs dans toute rile, 
un fait qui ne saurait 6chapper est Tabsence presque 
totale d'habitations isotees; toutes les maisons sont grou- 
pies, formant des agglomerations beaucoup plus conside- 
rables que nos villages et atteignant pour la plupart les 
proportions de petites villes. Cette particularity s'explique 
par les incursions qui, pendant des sifccles, d6vast£rent 
Majorque et mirent les insulaires dans la n6cessit6 de se 
concentrer pour r£sister plus efficacement aux envahis- 
seurs. 

Manacor est la seconde ville de Tile; elle compte pres 
de vingt mille habitants. Les rues en sont droites et assez 
r£guli&rement bAties. Peu d'originalitG et point de monu- 
ments dignes d'une visile. Aprfcs un repas tr£s louable pris 
k la fonda Femenias, nous partons, en galeras, pour les 
fameuses grottes du Drach. La route qui y conduit est, 
contrairement k la rfcgle, fort mal entretenue, et le pays 
qu'elle parcourt n'est pas de nature k nous d^dommager 
des cahots. II est, en effet, triste k pleurer, denude, ravage 
par tous les vents; il fait revivre, chez ceux qui ont conmi 
la Bretagne, la poignante m^lancolie des landes armori- 
caines. Au bout d'une heure vingt minutes de trajet, dos 
constructions d'une blancheur tfclatante et une petite baie 
d'un indigo intense rappellent que Ton est aux rives ra- 
dieuses de la M£diterran6e. Nous sommes k Porto Cristo, 
le port de Manacor (dix & onze kilometres). Les grottes du 
Drach souvrent k quelque mille metres de \k. J'ai toujours 
eu une certaine aversion pour les grottes ; elles m^trei- 
gnent, nTStouffent, me font regretter, des les premiers pas, 
le libre azur du ciel et les larges horizons; je nen reconnais 
pas moins volontiers que les cavernesdu Drach sont tout k 
fait remarquables. Leur beauts n'est pas dans les dimen- 
sions de leurs salles, — elles sont toutes assez exigufis, — 
elle tient a la ddicatesse inflnie des stalactites et des sta- 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. c 209 

lagmites, k la vari6t6 des formes qu'elles affectent, et sur- 
tout aux ravissants petits lacs d'eau marine qui dorment 
sous des voiites aux ciselures merveilleuses. II y fait toute- 
fois une chaleur insupportable. Je retrouve avec volupt£ 
le grand air et les rayons du soleil et, aprfcs une halte r6- 
paratrice k l'auberge de Porto Cristo, nous repartons pour 
Manacor oh nous sommes rend us vers six heures du soir. 
A Majorque on va au caf£ moins pour s'alcooliser que 
pour entendre de la musique. Sauf les dtablissements plus 
modernes de Palma, chaque cate possede un piano sur 
lequel les amateurs s'escriment k qui mieux mieux. A Ma- 
nacor, la salle oil nous allons prendre un moka douteux 
n^chappe pas a la regie g£n£rale. D6jk de nombreux audi- 
teurs entourent la fille de la maison, charmante brunette 
de quinze ans, qui fait entendre des airs du pays, sans 
prejudice des morceaux de la Mascotle et d'autres op^rettes. 
Elle chante avec une passion extraordinaire et une grande 
intelligence de la musique, mais aussi avec l'emphase 
et lexag&ration m&idionales. Ses grands yeux noirs s'al- 
lument, sa fine physionomie devient extr6niement expres- 
sive; tantdt caressante, tantdt emport^e, elle se grise de 
m61odie et mime autant qu'elle chante. Nous reclamons 
des chansons populaires, qui sont toutes d'une couleur un 
peu m£lancolique, mais toujours pleines de sentiment et 
d'originalitd. La jeune Antonia les* execute soit seule, soit 
avec sa mere, la senora Fiol y Llabres, dont la voix est 
plus grave et plus chaudement Umbrae. Elle voudrait en- 
core chanter des romances plus difficiles, que son accom- 
pagnateur ignore; je me mets alors au piano et nous pro- 
longeons assez tard la soiree, ,1'avoue que nous etions 
empoignes ; ce concert improvise avait un singulier parfum 
d'exotisme; nous nous sentions au milieu de gens naturel- 
lement et v^ritablement artistes. La stance est close par 
la petite soeur d'Antonia, qui danse des pas du pays avec 
un brio surprenant. Nous regagnons la fonda en fredon- 



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300 COURSES ET ASCENSIONS. 

nant, dans la nuit bleue, des bribes de jotas et de mala- 
guenas. 

Manacor est aussi le point d'od Ton part pour les grottes 
d'Arta. Celles-ci sont au moins aussi cei&bres que celles 
du Drach ; presque tous nos collfcgues les allferent visiter. 
Pour moi je m'en abstins. « Le trajet de Manacor k Arta, 
dit le D r Alban Fournier, est un des plus jolis que Ton 
puisse imaginer. On traverse une petite chalne de mon- 
tagnes par un col limits au Nord par le Puig de las Planas 
et au Sud par le Puig del Padre. Faire arrfcter h ce col les 
voitures, le paysage est ravissant. » Quant aux grottes en 
elles-mfcmes, M. Georges Auriol les appr^cie en ces termes : 
« La majority de nos camarades d'excursion a donng la 
preference aux grottes d'Arta, beaucoup plus majestueuses 
que celles du Drach. La grandeur des salles, la beauts des 
stalactites, notamment dans la salle des Colonnes et dans 
celle des Etendards, reflet feerique des feux de Bengale 
sous ces votites gigantesques, ont fait mettre avec juste 
raison au second rang les grottes du Drach, qui sont jolies, 
mais pas davantage. Et puis, ce qui pour nous produit la 
plus grande impression, c'est Tentr^e d'Arta : un arceau 
de vingt metres d'eievation, reposant par une extr^mitd 
sur un pilier monumental, et s'ouvrant sur la mer. A si- 
gnaler la coloration rouge et noire de la roche, donl le 
contraste avec le bleu de la mer et la verdure des arbres 
augmente encore Teffet du tableau. » J'ajoute que le vil- 
lage d'Arta passe pour tr&s curieux. De Manacor l'excur- 
sion s'eflectue en une journ^e. 

On peut encore partir de Manacor pour faire l'ascension 
du Pic de San Bartolom£, qui, vu sa belle situation, doit 
&tre un excellent belv£d£re. 

27 mai. — Nous voici arrives au terme de notre course 
aventureuse h travers des contre*es tant6t grandioses, tan- 
tot gracieuses, toujours empreintes d'un cachet tres ori- 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 301 

ginal e * rehauss^es pour nous de tous les prestiges d'un 
moncJe nouveau et merveilleux. L'inconnu derrifere nous a 
referent ses portes; le railway bourgeoisement nous ra- 
mfene k Palma, nous rentrons en pleine civilisation. Che- 
min Haisant nous pouvons envoyerun salut k la sauvage 
cordil lere qui nous a prodigue tant de fortes Amotions, 
taid&'inoubliables surprises; nous revoyons aussi les 6\6~ 
ganles petites villes de Sineu et d'Inca. 

L'apres-midi se passe en promenades en zigzag dans 
Palma. Cette capitale de Majorque est capricieusement 
construile sur des collines, situation qui donne beaucoup 
de diversity & ses aspects. Les rues sont g£n£ralement 
irreguli&res et, comme dans toutes les villes mSridionalcs, 
^troites et bord^es de hautes maisons. II y a cependant 
quelques larges voies, notamment la calle Conquistador et 
la Rambla, belle avenue qui traverse toute la ville et qui 
est le rendez-vous du monde 61£gant. Le quartier le plus 
vivant est celui de la Casa Consistorial et de la Plaza del 
Mercado. Cette place du Marchd pr^sente, le matin, le 
fourmillement bariol£ le plus amusant du monde. C'est \k 
qu'il faut aller pour £tudier les types et les caracteres po- 
pulaires. Le Majorquin, dans quelque parlie de Tile qu'on 
robserve, n'a rien d'espagnol. Loin d'etre remuant, lo- 
quace, querelleur comme ses compatriotes du continent, il 
<*tonne par son calme et la douceur de ses moeurs. II est 
m&me quelque peu endormi; il se laisse vivre sous son 
beau ciel, prenant le temps comme il vient, et m6pris* 
les vaines agitations qui dominent Texistence des Eui 
piens; il est tout a fait oriental, ayant des Levantins 
nature contemplative et inconsciemment fataliste. Lat 
rieux sans fi&vre, obligeant sans b&te, hospitalier sa 
obs£quiosit£, il constitue un type parfaitement distinct d 
autres r^gnicoles. On dit qu'il n'y a k Majorque ni voleu 
ni bfttes nuisibles, ni insectes venimeux : rien n'est pi 
vrai, et je crois m&me qu'il n'y a pas de serrures aux porte 



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30$ COURSES ET ASCENSIONS. 

Quant k la langue parlee & Majorque, elle est fort differente 
du castillan; c'est un dialecte Catalan plus pur que celui 
du continent et se rapprochant du vieil idiome limousin. 

Le soir, les diverses fractions des deux colonnes se reu- 
nissent a Palma et vont en masse assister, dans le grand et 
beau theatre de la ville, k une trfcs satisfaisante represen- 
tation de Lohengrin. Que de chemin parcouru depuis les 
chants arabes de Pollensa ! 

Et la colonne B, me direz-vous, qu'etait-elle devenue 
pendant que vous exploriez la cordillfcre et le littoral? La 
colonne B avait procede avec une sage tranquillity et pru- 
demment 6vite les excursions fatigantes. De Manacor elle 
avait visits les grottes. Puis, negligeant Alcudia, Pollensa, 
Llucb, les barrancos et les pics, elle etait allee d'Inca k 
Soller par une route magnilique qui franchit le col de 
Soller, traverse une region et manage des horizons dont 
nos collegues ont garde un souvenir dore. Enfin, apr£s 
avoir ete princifcrement re^ue, k Miramar, par l'archiduc 
Louis-Salvator, elle etait revenue k Palma, point general 
de concentration . 

28 max. — La forteresse de Bellver est assise, k l'Ouest 
de Palma, sur une colline boisee qui commande la baie. 
On y accede par une bonne route qui circule entre des 
cottages dont les jardins trfcs touffus ont une vegetation 
africaine. Le chateau fort n'a plus aujourd'hui, d'ailleurs, 
qu'une valeur toute decorative; ses epaisses murailles, 
construites sur un plan concentrique, ne resisteraient pas 
& un obus de trente-quatre. L'autorite militaire ne le garde 
pas moins avec un soin jaloux ; il faut une permission spe- 
ciale, qui nous est gracieusement accordee, pour visiter 
cette forteresse toute platonique, qui n'a, k mes yeux, 
d'autre merite que d'offrir une vue eblouissante sur Palma, 
sa plantureuse campagne, la mer et la sierra. 

De retour k Palma (vingt minutes], nous nous mettons 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 303 

cn devoir (Ten visiter les monuments. La cathddrale, k 
elle seule, m6riterait une longue 6tude. Elle est vaste et 
magnifique. Son immense nef, pleine (Tune demi-obscurit6, 
est, ainsi que toutes les Sglises espagnoles, enti&rement 
libre de chaises, ce qui ajoute & son aust£rit6 et k Tam- 
pleur de ses proportions. « On ne peut, dit un artiste fran- 
<;ais, M. Gaston Vuillier, trouver un ensemble de lignes 
mieux distribuS et une finesse d'exScution plus surpre- 
nante que dans le portail qui fait face & la mer. Jamais 
l'art gothique, a-t-on dit, n^tait apparu plus savant, plus 
correct, plus expressif. » Le maitre-autel est enrichi 
d'^normes flambeaux d'argent et d'autres ornements d'un 
tres grand prix. La cathGdrale fut £difi6e, k la fin du 
treizieme siecle, par le roi Jayme II, dont le cadavre mo- 
mifie est d£pos6 dans le choeur. 

Le Palacio Real, attenant k la cathtfdrale, est une con- 
struction Strange et composite sur le style de laquelle on 
est loin d'etre d 'accord. 

Un autre monument gothique du plus hautint6r6t est la 
Lonja (bourse) dont Fint6rieur surtout est tr6s remarqua- 
ble; c'est une salle tr6s grande et tr&s elev6e dont la voute 
est soutenue par six piliers en forme de spirale. C'est dune 
leg^rete et d'une audace inoul'es. 

A la suite de la Society arch^ologique de Palma, dont les 
membres nous guident et nous fournissent des explications 
avecune in£puisable obligeance, nous visitons la Gasa Gon- 
sistorial ou Ayuntamiento, « beau monument, dit M. Vuil- 
lier, qui rappelle le style florentin par la proSminence 
extraordinaire du toit. La facade, avec ses fenfctres k fron- 
tons coupes et le luxe de son architecture qui semble 
appartenir au seizi&me sifccle, est d'un beau caractdre; le 
toits'avance en auvent de trois metres environ, soutenu par 
des caissons k rosaces d'une grande richesse et par de lon- 
gues cariatides couch6es. » Dans une des salles on admire 
un Van Dyck inestimable, le Mar lyre de saint Sebaslien. 



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304 COURSES ET ASCENSIONS. 

Le cloltre de San Francisco, construction gothique (Tun 
style exquis, nous s6duit par la finesse et lelegance de ses 
colonnes et de ses archivoltes merveilleusement ajourees. 
II est aujourd'hui converti en maison de detention. 

Les edifices que je viens de citer, et qu'il faudrait un vo- 
lume pour d£crire, sont tout a faithors pair. Moins reinar- 
quables, mais encore int^ressants, sont le seminaire, oil se 
trouve un mus6e arch6ologique, et Fhdtei du comte de 
Montenegro qui renferme une belle galerie de tableaux, 
une vaste bibliolhfcque et nombre d'objets curieux. 

M. Mark, le consul anglais, est non seulement un parfait 
gentleman, mais aussi un homme d'un goiit tres fin; son 
hdtel — dans lequel il nous oflre un lunch somptueux — 
est un veritable mus£e encombr^ de collections et d'oeuvres 
d'art. Cette demeure hospitaliere regarde la mer et lac6te 
orientale du golfe ; nous la quittons, charm^s de la cor- 
diale reception qui nous y a 6t£ faite, pour assister k la 
procession de la F£te-Dieu. Dans les rues, bousculade in- 
sens6e. Fendant la foule, des amis et moi nous nous glis- 
sons dans la cathedrale afin de voir la formation du cortege. 
Tout est ordonne avec precision ; d'abord un groupe de 
membres du clerg6, puis une confrSrie, puis des musiciens 
et des chanteurs, puis la statue enluminge d'un saint ou 
d'une sainte que quatre hommes portent sur un brancard. 
Suit une interminable s^rie de sections composees de la 
m6me fagon. Echappes k grand'peine de Teglise, nous nous 
rangeons devant le fastueux Cercle de Palma pour saisir 
Tensemble du d6fil6. (Test vraiment brillant et ne manque 
pas d'une certaine grandeur. L'attitude recueillie des Pal- 
mesans qui suivent la procession attenue ce qu'il y a de 
thd&tral dans cette exhibition. 

Le diner lestement exp^die, nous regagnons, par les quais 
sombres du port, notre Bellver, a bord duquel est ddjk 
l'archiduc Louis-Salvator se rendant & Trieste. 

La mer est calme, les feux de Palma s'y reflMent en Ion- 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 305 

gues trainees lumineuses. Le paquebot fend les flots im- 
mobiles, et nous voyons s'effacer dans la nuit Tile superbe 
oil nous avons passe des journees si bien remplies, si rapi- 
dement ^coulees. Une ombre gigantesque surgit encore & 
tribord : c'est la Dragonera, derni&re vision de la terre raa- 
jorquine. 

29mai. — Huit heures du matin. Un brouillard impene- 
trable nous enveloppe; il se dechire soudain et Barcelone 
apparalt resplendissante de lumiere. 

Rien de charmant comme une promenade matinale sur 
laRambla. Cette belle avenue est couverte de fleurs dis- 
poses sur les etalages avec un goiit et un art qui rendraient 
honteux les Parisiens. On marche dans un air lourd de 
parfums, au milieu des couleurs les plus riches et les plus 
chatoyantes. Tres interessante aussi est une visite au mar- 
ch6 central, voisin de la Rambla ; il y rfcgne une animation 
etourdissante ; le soleil se joue a travers les tentes des 
boutiques avec une puissance d'eflets k ravir un colo- 
riste. 

Je ne m'attarderai pas a parler des monuments de Bar- 
celone, cette ville etant relativement connue. Je signale 
seulement, comme edifices de premier ordre, le Palais de 
Justice et l'admirable cathedrale. Gelle-ci m'a produit une 
tres grande impression. En somme, par ses proportions 
grandioses, ses belles constructions, sa richesse, son mou- 
vement, Barcelone ne peut etre compare qu'& Paris ; les 
autres grandes villes de France lui sont, & mon avis, trfcs 
inf£rieures. 

Auneheure, un train nous emporte vers le Monserrat. 
Nous voici de nouveau en pleine montagne. Le convoi tra- 
verse une region trfcs tourmentee, ou se creusent profon- 
dement des ravins tortueux, oil les terres et les rochers 
sont ardemment teintes d'ocre rouge. A la station de Mo- 
nistrol, nous quittons le train pour monter dans de grands 

AMNUAIRB DE 1891. 20 , 



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306 COURSES ET ASCENSIONS. 

omnibus qui font, en trois heures, le trajet de la gare au 
couvent du Monserrat. La route descend d'abord au village 
de Monistrol, StagS sur les bords du Llobregat, — torrent 
capricieux qui s'est creusS une sorte de canon trSs acci- 
dents, — et aborde la longue montSe du couvent. 

Majorque, nous avait-on dit, nuira au Monserrat. II n'en 
est rien. Le Monserrat est un massif si Strange, il s'Scarte 
si complStement des types connus de montagnes, il est 
douS d'une si forte individuality, qu'il ne peut Stre l'objet 
d'aucune comparaison. il ne ressemble qu'k lui-mSme. 
Avant lui on peut avoir contempt les plus splendides 
paysages, il n'en restera pas moins un sujet d'etonnement 
et d'admiration. GSologiquement le Monserrat, montagne 
de la scie, « est composS d'un conglomSrat de cailloux cal- 
caires, schisteux, granitiques, emp&tSs dans une argile rou- 
ge&tre et provenant d'anciennes montagnes dSmolies par 
les courants 1 ». Comme aspect, c'est un titanique entas- 
semenl de rochers aux formes inconnues, aux couleurs 
innomSes, dont les anfractuositSs sont envahies par des 
arbustes vigoureux. Ce massif unique est isolS comme s'il 
edt surgi de la plaine tout d'une piece. II est entaillS de 
depressions profondes, accidentSes des plus bizarres com- 
binaisons des reliefs rocheux et fourrSes d'une luxuriante 
vSgStation. A ses flancs s'accrochent de nombreux ermi- 
tages abandonnSs. Comme nous suivons k pied la route du 
monastSre, une aiguille attire particuliSrement notre at- 
tention ; elle semble Stre un immense doigt ievS vers le 
ciel; on Tappelle le Cavall Bernat. 

Le couvent, dont la cSlSbritS est trSs grande en Espagne, 
est construiti mi-cdte (900 mSt. d'altitude environ) deTun 
des vallons sauvages qui pSnStrent dans le cceur de la mon- 
tagne. Ses bMiments sont trSs vastes, et Tun d'eux n'a pas 
moins de huit Stages. On y peut loger un nombre incalcu- 

1. Elisee Reclus, Gtographie universelle, tome I« r . 



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MAJORQUE ET MONSERRAT. 309 

lable de visiteurs. lis n'ont, d'ailleurs, aucun mgrite archi- 
tectural. Seules les ruines de l'ancienne 6glise romane ont 
un int6r6t artistique. Quant au restaurant oil Ton h6berge 
les voyageurs, nous en sommes tout simplement £mer- 
veillSs; il est excellent. 

30 mai. — La matinee est pure, nous partons pour le 
Picde San Geronimo (1 ,237 m6t.), point culminant du Mon- 
serrat. Tout d'abord, il faut gravir, dans un 6troit ravin, 
un escalier, taill6 dans le roc, qui compte environ six 
cents marches, exercice assez depourvu d'agrGment. Plus 
haut, le vallon, s'61argissant, devient moins escarp^ p il 
est ombragS d'arbres £pais qui poussent dans un magni- 
fique dSsordre de for£t vierge ; son cadre est form6 par 
des murailles cr6nel£es, h6riss6es de tours, flanquGes de 
bastions d'une indicible £tranget6. Bientdt nous rejoi- 
gnons le chemin, beaucoup plus long, par lequel les mu- 
lets peuvent monter au San Geronimo. 

Nous voici au sommet. Aucune grande ascension ne 
pourra eflacer en moi le souvenir de ce pic d une si mo- 
deste altitude. Nous sommes entour^s d'abimes oh poin- 
tent des aiguilles farouches et semblables & de monstrueux 
sSracs; notre isolement est absolu. Au dela du Monserrat 
moutonne une contr^e peupl^e de villes et de villages ; 
toute la plaine catalane est sous nos pieds. Le regard 
embrasse une immense 6tendue de pays, suit le cours 
sinueux du Llobregat, se perd avec lui dans l'inflni de la 
mer, s'arr£te enfin contre le rempart neigeux et gigan- 
tesque des Pyr6n£es. Ce spectacle est Tun des plus grands 
qu'il puisse fctre donn6 k Thomme de contempler. J'ai 
fait bien des courses dans les plus hauts massifs de 
l'Europe, et bien peu d'entre elles me semblent dignes 
d'etre mises en parall&le avec l'ascension du San Gero- 
nimo. 

En descendant nous faisons, au nombre de quatre ou 
cinq, une variante recommandable. Au lieu de rentrer 



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310 COURSES ET ASCENSIONS. 

directement ail couvent, nous suivons un sentier en cor- 
niche qui mene k Termitage de San Dismas, ruine sus- 
pendue entre ciel et terre h la paroi d'un rocher et offrant 
une belle vue de detail sur la valine du Llobregat. Droit 
au-dessous de l'ermitage on voit le monastfcre et, plus 
bas encore, la Gueva de la Virgen deiicieusement situ£e 
dans un ombreux vallon. 

Retour a Barcelone. Nous jouons de bonheur, car c'est 
encore jour de grande procession. Les rues que doit par- 
courir le cortege sont tendues d'tftoffes rouges; les fen6tres 
et les balcons fourmillent de monde. Sur les voies les 
plus larges, des rangs serr£s de cbaises permettent aux cu- 
rieux d'assister commodSment a ce spectacle qui, pour 
porter une etiquette religieuse, n'en est pas moins profane 
et nous cause une douce gaite. La marche est ouverte par 
deux mannequins, hauts de six metres, richeinent habilles 
et couverts de pierreries fausses, qui repr^sentent un roi 
et une reine d'Espagne. Les bommes qui les portent sont 
dissimul^s sous leurs robes. Les deux nobles personnages 
se tr£moussent fort joyeusement et semblent beaucoup 
s'amuser. A leur suite viennent des prGtres qui psalmo- 
dient, puis une confr^rie, une corporation d'artisans, un 
peloton de soldats avec leurs officiers, enfin une musique 
toujours excellente. Un espace s6pare ce premier groupe 
d'un second compose d'une mani6re k peu prfes semblable, 
et cela defile ainsi pendant quatre heures. Entre chaque 
section marche un enfant travesti soit en ange, avec des 
ailes de papier dans le dos, soit en ermite, avec sa pauvre 
petite tfite toute ras6e, soit en saint Jean-Baptiste, avec 
une peau de mouton pos6e sur un maillot rose. Une des 
sections est form^e du corps des g6n6raux ; tout cha- 
marr^s, couverts de decorations, t&te nue, ces vieux guer- 
riers tiennent un cierge h la main, tandis que leur canne 
est suspendue k un bouton de leur tunique. Derrifcre eux 
leurs ordonnances portent leurs coiffures avec une gra- 



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MAJ0RQUE ET MONSBRRAT. 311 

vitesacerdotale. Pendant ce temps les femmes qui suivent 
la procession distribuent des oeillades aux spectateurs. 
On ne peut rien imaginer de plus carnavalesque, et cette 
impression de mardi gras est encore accentu^e par les 
fleurs que Ton vous jette & la figure. 

31 mai. — L'heure du depart a sonn6. Le train qui nous 
r am£ne en France file k travers les beaux paysages de la 
Catalogue. Nous emportons tous un vivant souvenir de ce 
v °yage, et un sentiment de reconnaissance pour la Section 
" u Canigou et pour notre collfcgue le D r Alban Fournier 
^ Ul l'a organist et dirigg. 

Georges Bartoli, 

Membrc du Club Alpin Francais 
(Section du Sud- Quest). 



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XIII 

LA SARDAIGNE MINlfiRE 

(Par M. L. De Launay) 



La Sardaigne n'est pas seulement cette ile un peu sau- 
vage aux maquis odorants, aux antiques nouraghes, aux 
vieilles cites pisanes, aux edatants costumes, qu'a si 
brillamment decrite et illustree notre aimable collfcgue 
G. Vuillier 1 ; c'est aussi, depuis Fantiquite, un centre de 
mines important qui, vers 1859, a recommence & produire 
des quantity considerables d'argent, de zinc, de plomb et 
de fer. Laissant de cdte la Sardaigne purement pittoresque, 
qui n'est plus k depeindre, nous voudrions faire un court 
voyage dans la Sardaigne miniere. 

L'bistoire de ces mines est bien curieuse et, par endroifs, 
couple de brusques surprises, comme un roman d'aven- 
tures. Nous serons, pour en rechcrcher Torigine, conduils 
a interroger, par del& l'histoire, ces 6poques primitives, si 
attachantes par les questions monies qu'elles soulevent, 
par leur lointain mysterieux, par leur toute r£cente resur- 
rection apres tant de siecles d'oubli. Comme contraste, 
nous verrons, en des ann£es presque contemporaines et 
qui pourtant paraissent dej& tres recuses, les merveilles 
de grandes industries surgissant par des coups de fortune 
d'une terre jusque-lk m^prisee et pour ainsi dire deserte. 

1. Voir Annuaire de 1890 et Tour du Monde de scptcmbre 1891. 



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LA SARDAIGNE MINI&RE. 313 

Les debuts de l'industrie et de la m^tallurgie dans Tile 
remonlent vers le neuvifcme ou dixi&me si&cle avant notre 
ere. A ce moment, on pent pr^sumer qu'elle 6tait habitue 
par trois peuples distincts, successivement arrives d'Afri- 
que par le Sud-Ouest, et se suivant, de TEst a l'Ouest, 
comme trois flots en marche. A l'Est, dans le massif mon- 
tagneux du Gennargentu, c'est une premiere race sauvage 
aux haches de pierre, que Diodore de Sicile nous d6peint, 
sous le nom d'Iol6ens, comme vivant dans des cavernes. 
Plus a l'Ouest, ce sont des Shardanes, Asiatiques partis des 
bords de la mer Eg6e vers le douzieme si6cle, depuis lors 
(plus ou moins confondus avec les Libyens) ayant combattu 
en Egypte, suivi la c6te d'Afrique vers la Tunisie, enfin 
pass£ d'Afrique en Sardaigne; ceux-la. construisent, pour 
se difendre contre les pfemiers, comme une longue s^rie 
de retranchements Nord-Sud, ces curieuses maisons-forte- 
resses aux blocs 6norrnes, le plus souvent bruts, dont les 
innombrables restes sont d£sign6s sous le nom de nou- 
raghes. Enfln, dans la partie Ouest, qui est aujourd'hui 
llglesiente (la principale region minifcre sarde), les Ph6ni- 
ciens, grands mineurs et grands m^tallurgistes, en m£me 
temps que grands commer^ants, ont ouvert des ftiines de 
plomb, apporte du cuivre de Chypre ou dEspagne, de 
retain du Cornouailles, et organist une industrie rudimen- 
taire. 

Cette industrie, nous la connaissons par quelques tra- 
vaux de mines subsistants, dont l'&ge a pu <Hre ddtermin^ 
au moyen des monnaies, des lampes qu'on y a trouv^es ; 
nous pouvons £galement nous en faire une id£e par les 
imitations maladroites qu en ont tentees les Shardanes 
constructeurs de nouraghes. 

Les environs de certains de ces nouraghes, en particu- 
lier de celui de Teti, a TOuest du Gennargentu, ont fourni 
en effet un tres grand nombre d'objets du plus haut int£- 
r£t, auxquels on avait commence par attribuer un age tres 



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314 COURSES ET ASCENSIONS. 

recute, pr^historique, et que Ton consid^re aujourd'hui 
comme datant de l'6poque phdnicienne. 

II semble qu'il y ait eu Ik, sous la protection de ces for- 
teresses, comme au moyen kge autour des chateaux forts, 
des villages avec des ateliers oil Ton travaillait le bronze, 
ou Ton fabriquait des armes. 

Parmi les produits des fouilles entreprises depuis qua- 
rante ans, beaucoup paraissent avoir et6 des ex-voto; ce 
sont des statuettes, des idoles, des figurines de soldats, 
d'archers, de petitcs barques, etc., toutes fondues en bronze 
11 moule perdu, puis en g6n6ral flx£es, au moyen d'un lin- 
got de plomb, sur un ptedestal en trachyte ; ailleurs, on a 
rencontr6 des faisceaux d'£p£es relives par des feuilles de 
cuivre pur; en outre, des moules en pierre dans lesquels 
on fabriquait les armes, des saurnons de plomb aigre non 
raffine ni coupell6, des pains de cuivre rouge, des mor- 
ceaux de cassit£rite (minerai d'etain) et un debris de lignite 
qui avait pu servirde combustible. Beaucoup de fragments 
de bronze r^unis en amas indiquaient peut-6tre que les 
Shardanes, ouvriers assez maladroits, se contentaient le 
plus souvent d'obtenir le bronze par une seconde fusion; 
mais, puisqu'ils avaient de la cassit£rite, c'est apparemment 
qu'ils savaient aussi, pour Tavoir appris des Ph^niciens, 
le preparer en fondant ensemble le minerai d'etain et le 
cuivre rosette. 

Aux Ph6niciens succSderent, vers 512, les Carthaginois, 
dont l'occupation dura trois siecles. Leurs travaux de mi- 
nes, assez peu distincts de ceux de leurs pr6d£cesseurs, eu- 
rent £galement pour but la recherche du plomb et de Tar- 
gent contenus dans des filons de galene argentif&re encaiss£s 
au milieu de terrains calcaires, tendres et ftciles & entaii- 
ler. Leur port d'embarquement £tait h Sulcis, dans l'lle de 
San Antonio. Un melange progressif dut seproduire entre 
ces nouveaux conqu6rants et les constructeurs de nou- 
raghes, car les nouraghes sont pr£cis6ment localises dans 



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LA SARDAIGNE MINI&RE. 315 

la region qu'occupfcrent les Carthaginois ; mais, dans les 
montagnes de l'Est, le premier peuple restait rebelle et 
r£sislait&toutes les expeditions. Cesmontagnards indomp- 
tds,qui £chapperent m&me a la conqu£te romaine, sont 
peut-Gtrc les ancetres des Sardes aux moeurs primitives, 
aux beaux costumes archaiques, qu'on retrouve encore 
dans cette partie de Tile. 

Entre la premiere et la seconde guerre punique (235- 
227), les Romains envahirent la Sardaigne, qu'ils r&iui- 
sirent en province; et, \k comme partout, ils mirent leur 
forte empreinte d'ing£nieurs en tracant un r£seau de 
routes — moins complet pourtant que dans les autres 
parties de l'empire — et en d£veloppant les travaux de 
mines. 

A ce moment, la Sardaigne 6tait e"videmment tr6s peu- 
ple; car PItinSraire d'Antonin parle de cinquante villes 
dont quelques-unes, d'apres leur nom, etaient certaine- 
ment des villes minieres : Metalla (du cote de Flumini), 
Piumbea, etc. 

Les exploitations romaines, tout aussi bien que les car- 
thaginoises, avaient pour but la decouverte des mines de 
gatene argentifere; le zinc etait laissG de c6t6 (comme il le 
fut, disons-le tout de suite, jusqu'en 1860 environ), le fer 
d6daigne\ 

Quelques-unes de ces excavations minieres qui subsis- 
ted permettent de se faire une id6e des m^thodes em- 
ployees. Les puits verticaux sont extr6rnement nombreux, 
parfois k peine distants Tun de l'autre de 3 ou 4 metres et 
souvent si etroits qu'on arrive malais£ment a y p£n£trer. 
Ce ne sont pas les beaux puits rectangulaires de l m ,30 de 
large et l m ,80 de longueur, k parois bien lisses et munis 
d'6chelles, qui subsistent dans les mines ath^niennes du 
Laurium, mais souvent de simples soupiraux qui ont du 
servir h l'extraction des minerals au moyen de treuils, qui 
peut-Stre aussi, en un temps oil Ton ne connaissait pas la 



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316 COURSES ET ASCENSIONS. 

boussole, permettaient de se diriger sous terre en don- 
nant des points de repere k la surface : les puits verti- 
caux, correspondant k des galeries plac^es horizontale- 
ment dans le plan inclin6 du filon, dessinent eux-memes 
a la surface une s6rie de lignes paralleles. lis ont jusqu'k 
100 et 150 metres de haut; en profondeur de vastes exca- 
vations les r&missent, aux points oil le mineral etait riche; 
mais, lorsque la veine metallif&re se r6tr6cit, les galeries, 
de plus en plus Gtroites, la suivent dans tous ses caprices. 

Pline l'Ancien, dans un curieux passage, nous fait voir 
ce que pouvait fctre, dans l'antiquite,ce travail des mines, 
si dur qu'on le rGservait a des condamn^s (damnali ad ef- 
fodienda melalla) et k des esclaves. II nous parle des longs 
mois que Ton restait sous terre alalueur des lampes, dont 
la dur£e servait de mesure au travail; des 6boulements 
qui, soudain, ensevelissaient les mineurs; de l'extraction 
qui se faisait k bras d'homme, de proche en proche, en se 
passant les fragments de Tun k Tautre, k travers les t6- 
nfcbres. 

Les outils qui servaient k ces malheureux, on en a re- 
trouv6 des specimens nombreux : ce sont des coins k 
pointes, des pics k roc de difT&rentes dimensions ; avec eux 
£taient des lampes de toutes les formes et de toutes les 
Spoques, depuis le simple godet en terre cuite, avec un bee 
sur lequel reposait la m&che, jusqu'k la lampe ferm^e, k 
une ou deux meches, fit souvent enjoliv^e de figures. Au 
voisinage, parfois, 6tait rests le'squelette bris6 du mineur 
enseveli dans son travail. 

Quant a la mStallurgie romaine, on peut en juger par 
les restes d'usines que Ton a d^couverts. Ces usines Staient 
souvent Stablies sur Tun des rares cours d'eau qui existent 
encore dans ce pays assez dess6ch6, l'eau repr^sentant 
alors la seule force motrice mScanique : on en a trouv£ 
k Villamassargia, Domus Novas, Flumini Maggiore, etc. 
Lk, on devait fondre dans des fours k manche avec quel- 



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LA SARDAIGXE MINlfcRE. . 317 

que machine soufflante. Mais il existe egalement de nom- 
breuses usines dans des endroits presque arides, au voisi- 
nage imm£diat des filons exploits 1 : k Arenas, il y avait 
des fours trfcs multiplies, chacun tres petit, formS d'un 
parall£lipipede de 40 centimetres de cdt6, construit en 
granite k Text^rieur, en quartzite au contact delaflamme; 
pres de chacun d'eux il restait de petits monceaux de 
scories de deux ou trois tonnes. De m£me a Carcinadas, oil 
Ton a pu recueillir des saumons de plomb portant une 
inscription au nom de l'empereur Adrien : Imp. Ctes. 
Hadr. Aug. 

Ces usines, si nombreuses, indiquent un mode de travail 
analogue k celui que Ton suivait en Am^rique avant la 
conqu£te espagnole; on devait se placer en for&t, k proxi- 
mity du combustible. L'analyse des scories et lingots de 
plomb qu'on y trouve montre que Ton cherchait surtout 
Targent. En elTet, les lingots de plomb en retiennent a peine 
1 gramme aux 100 kilos avec des minerais qui devaienten 
contenir jusqu'k 200 et 300 ; il est done certain que l'op6- 
ration de la coupellation, qui permet d,'extraire l'argent du 
plomb brut, Gtait pouss^e a un grand degr6 de perfection ; 
par contre, la premiere operation m^tallurgique qui a pour 
but de tirer du minerai le plomb brut argentiffcre 6tait 
assez maladroitement conduite ; car les scories qui en sont 
le residu retiennent jusqu'a 25 et 30 p. 100 de plomb avec 
70 a 100 grammes d'argent aux 100 kilos de plomb, e'est- 
a-dire au moins un tiers de perte. 

Independamment de l'argent, il est d'ailleurs certain 
que les Romainscherchaient le plomb; quand mfcme nous 
ne le saurions pas d6\k par des textes precis, par les 



i. A Rio Tinto (Espagne), ou nous avons eu l'occasion do visiter 
d'anciennes mines romaincs, on a remarqu6 de memo quo les usines 
antiques nc rechorchaicnt pas lo voisinagc des cours d'eau. La force 
motricc ncccssairc pour souffler le foyer etait donnee a un prix suffi- 
samment bas par les esclavcs. 



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318 COURSES ET ASCENSIONS. 

fouilles de Rome, Pompei, etc., nous aurions pu le recon- 
naitre ici m6me par la presence de saumons de plomb 
marques aunom de Tempereur, par la rarel6 des litharges 
(oxydes de plomb) dans les d£p6ts des scories, par le nom 
dela ville antique de Plumbea, etc. 

Inoccupation romaine en Sardaigne dura jusqu'au cin- 
qui&me siecle; puis, du cinquifcme au onzifcme siecle, nous 
assistons la comme ailleurs a Tinvasion des barbares et a 
la ruine de toute Industrie. De 455 k 534, ce sont les Van- 
dales qui dominent; puis, vers 550, arrivent les Goths; 
apres quoi, Tile est r6gie par des envoy£s des empereurs de 
Byzance; plus tard elle est soumise au gouvernement na- 
tional des juges, mais constamment trouble par les incur- 
sions des Sarrasins; enfin, en Tan 1004, le pape Jean XVIII, 
par un appel qui semble un prelude des croisades, promet 
la Sardaigne a qui la dSlivrera du joug africain; Pisans et 
G£nois accourent, les premiers pour se fixer dans le pays 
et y rStablir durant trois si6cles un ordre de choses a peu 
pres rSgulier, les seconds pour retourner aussit6t chez eux 
charges de butin. 

A cette p^riode d'occupation pisane remonte la reprise 
des travaux de mines dans Tile dGsertee, inculte, et,par le 
developpement des marais sur les cotes, devenue de plus 
en plus insalubre. En m6me temps, au lieu des vieilles 
villes carthaginoises, Sulcis, Tharros, depuis longtemps dis- 
parues, s'6l6vent des villes nouvelles, en premier lieu Igle- 
sias (en ce temps-Ik, Villa di Chiesa), capitale de la region 
industrielle. Iglesias, ville fortiftee, battait monnaie avec 
l'argent de ses mines. 

Les travaux de cette Gpoque, comparables k ceux des 
Romains par la nature des instruments employes puis- 
qu'ils sont egalementant6rieurs kTinvention de la poudre, 
s'en distinguent pourtant par certaines dispositions; nous 
avons eu Toccasion de visiter les principaux a la mine de 
San Giovanni et nous les d^crirons un peu plus loin : mais 



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LA SARDAIGNK MINI t RE. 319 

auparavant nous voulons r^sumer un tres curieux do- 
cument ancien, Ie Breve di Villa di Chiesa di Slgerro (Igle- 
sias), qui fait connaitre la legislation miniere appliqu^e 
alors ! . 

Ce bref proclame la plus entiere liberty de recherche et 
d exploitation des fhines sans tenir compte du proprtetaire 
du sol. Tout particulier (ou toute compagnie) qui veut en- 
treprendre une fouille a la surface n'est tenu qu'k certaines 
regies, telles que de rester a une distance d£termin£e des 
travaux antSrieurs, d'indiquer par un signe en forme de 
croix sa prise de possession, etc. On distingue les cas ou 
lespuits donnent acc&s a des travaux distincts et celui ou 
les travaux de deux puits se r&missent en profondeur (/b«- 
dorare) ; dans ce dernier cas, on doit op6rerun bornage dans 
les galeries*. Outre les galeries suivant l'inclinaison du 
filon et cavit^s y attenantes (cas ie plus frequent alors), 
qu'on d^signait sous le nom de fosse, le bref mentionne des 
puits verticaux, canali, plus rares que chez les Romains, des 
travers-bancs, dorgomene (du mot allemand durchkommen, 
traverser), etc. 

Le travail des mines, qui avait 616 si longtemps consi- 
d£r£ comme infamant et abandonn^ aux condamnes, est 
maintenant pratique par des hommes libres auxquels le 
bref confere m£me certains privileges, tels que l'immu- 
nite pour une s£rie de petits d^lits ou pour les dettes con- 
tractus hors du territoire. Les mineurs forment des asso- 
ciations qu'il serait curieux de comparer avec certains 
essais de socialisme et certains syndicats actuelsMls sont 

i. Ce bref, decouvcrt en 1867 a Iglesias ct public par le sdnatcur di 
Vesmo dans les Monument a historic patriae de Turin, a etc approuve 
par le roi Alphonse d'Aragon le 8 juin i337. Mais, quoique de l'epoquc 
aragonaise, qui a succede a l'epoquc pisane, les dispositions qu'il rcpro- 
duit datcnt de celle-ci. On peut lui comparer d'autrcs codes anciens, 
tels que celui de Massa Maritima. 

2. On en a rctrquvc a San Giovanni. 

3. Une de ccs associations de mineurs du moyen age s'est perpetuee 



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320 COURSES ET ASCENSIONS. 

propricHaires d'une ou plusieurs actions appeiees trente (de 
l'allemand trennen, diviser), representees par un titre 6crit 
qu'on peut vendre, donner en gage, etc. lis descendent k la 
mine le lundi k midi et en sortent le vendredi h midi ; le 
samedi a lieu la paye. 

Les discussions, qui devaient &tre tres fr£quentes avec 
ces excavations rapprochdes, sont jug£es par des arbitres, 
les maestri delmonte, choisis parmi les bourgeois d'Iglesias 
ayant servi h la mine au moins cinq ans. L'Etat percoit, 
outre quelques droits secondaires, un impdt du douzifcme 
du produit brut, impdt qui — d'apresune petition du syn- 
dic d'Iglesias en 1553, rappelant les benefices anciens des 
mines — ne devait pas rapporter moins de 400,000 francs 
par an (pour une production de 4,800,000 francs). 

La redaction de ce petit code minier, qui contient un 
grand nombre de termes techniques tir£s de l'allemand, 
prouve assez ciairement que les Pisans avaient du appeler 
h leur aide des mineurs allemands, comme on en fit venir 
en Espagne lorsqu'on voulut y reprendre les exploitations 
antiques au quinzieme siecle. C'est en effet I'Allemagne qui 
fut au moyen Age le grand pays minier, et celui ou Ton 
songea lout d'abord a enoncer certaines regies theoriques 
pour l'exploitation des gisements m6tallif&res. ^interven- 
tion de ces strangers explique certains proc£d£s nouveaux 
que nous allons rencontrer en visitant les travaux pisans 
de San Giovanni. 

La mine de San Giovanni (pres de Gonnessa, au Sud- 
Ouest d'Iglesias) est situ^e & une grande hauteur, domi- 
nant une valine qui, d'un c6t£, va se perdre dans des dunes 
fievreuses le long de la mer ; qui, de l'autre, suit, en se 
dirigeant vers Iglesias, les longues pentes d'dboulis rouges 
jetdes sur les flancs de la montagne par l'importante mine 

en France, dans TAriege, a Vic-Dessos, ou une concession de fer, ap- 
partenant a la commune, est exploiter sous la direction d'un ingenicur 
de l'fitat. 



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LA SARDAIGNE MINIERE. 321 

de Monteponi. Lh, dans la pente abrupte et rocheuse,s'ou- 
yrent encore, suivant l'inclinaison du filon, les strokes 
galeries par lesquelles s'enfonqaient, il y a sept cents ans, 
les mineurs pisans 1 . 

L'une d'elles oil nous pgn^trons a gard6 son entree vofr- 
t£e oh Ton voit les traces d'un cintre garni de roseaux, 
aujourd'hui moul£ en creux dans le ciment : puis on des- 
cend dans la veine de gal&ie et Ton arrive dans de v6ri- 
lables salles de grottes — salles oil les stalactites monies 
ne manquent pas — avec d'^troits boyaux qui les relient. 
Sur les parois, taillges jadis p6niblement k la pointerolle, 
un peu de minerai n6glig6 brille encore de place en 
place. 

Lorsqu'on est rentrS dans ces mines il y a cinq ou six 
ans, les trouvailles archSologiques ont 6t6 nombreuses. 
C'est ainsi qu'on arencontr6 k un avancement tout l'attirail 
d'un mineur : des coins perc^s de trous qu'il devait porter 
enfilgs sur une corde, des pointerolles, des massettes, une 
lampe en terre cuite, enfin deux bouteilles de verre dont 
Tune remplie d'une poudre blanche qui intrigua fort 
d'abord etqui, k Tanalyse, se trouva £tre simplement de 
la poussiere de calcaire ; les bouteilles, oil Ton avait pens6 
un moment d^couvrir quelque explosif impr&vu, n^taient 
en rgalitg que les Pigments disjoints d'un sablier. 

Avec ces quelques objets, les excavations subsistantes 
et le bref d'Iglesias, on peut reconstituer les diffgrentes 
parties de Tart des mines au douzi&me siecle. 

L'abatage 3tant long sans la poudre, bien que la main- 
d'oeuvre ftit peu cotkteuse, on TSconomisait par tous les 
moyens. Jamais de galeries dans des roches dures et jamais 
de vides inutiles : on devait travailler souvent & genoux, 

1. 11 y a cinq ou six ans settlement, on s'est occupc de reprendre la 
portion de la mine ou avaient travaille les Pisans, et on a pu rendre pra- 
ticable 1'acces de toutes les galeries en deblayant quelques points 
ebonies et retablissant des e c hello s aux passages trop vcrticaux. 

ANNTJAIRB DE 1891. 2l 



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322 COURSES ET ASCENSIONS. 

dans des gaieries basses ne s'61argissant qu'& la rencontre 
des amas de minerai, profitant de toutes les crevasses 
argileuses [monte tenero)^ de tous les joints pour diminuer 
la peine, s'aidant du feu dans les roches dures 1 . Peu de 
travers-bancs, de gaieries au rocher, hors du minerai, 
comme on en fait aujourd'hui pour aller d'un puits, dune 
issue au filon a travers la masse sterile. Lorsqu'on ne des- 
cendait pas depuis le jour dans le plan m6me du filon, on 
Tatteignait par des puits verticaux tres Gtroits comme ceux 
des Romains. 

Le creusement se faisait au moyen de coins enfoncSs k 
coups de massette; Textraction de la galene, dans des pa- 
niers port6s par des gamins ou dans des peaux de chevre 
(on en a retrouv^ les debris) qu 1 on tirait au moyen d'une 
corde de tr&s loin. L'dpuisement de l'eau, difficult^ pres- 
que insurmontable avant la vapeur d&s que Ton descendait 
au-dessous du thalweg de la valine, 6tait assez simple ici, 
h San Giovanni, dans le flanc de cette montagne calcaire 
drainGe par toutes ses crevasses naturelles. Quand cela 
devenait n^cessaire, on employait de v^ritables pompes a 
chapelet composes d'un tronc de bois creusS suivant Taxe 
et servant de tuyau dans lequel des galets emmanchgs sur 
une tige de bois remplissaient Foffice de pistons 2 . Par ces 
moyens primitifs, on est descendu alors jusqu'& 250 metres 
de profondeur. 

Au point de vue m^tallurgique, on doit remarquer que 
les scories pisanes, caractSrisges par les m6dailles qu'on 
y a rencontr^es, t^moignent d'un traitement plus perfec- 
tion^ que celles des Romains. 



1. L'usage du feu s'est conserve" longtemps dans les mines; une des 
planches dc Y Encyclopedic (t. VI, Travaux des mines, pi. II) est des- 
tined a montrep.le dispositif adopts a cet effet. 

2. Des systemes de ce genre ont M trouv^s non a San Giovanni, 
mais a Masua. A Rio Tinto et San Domingos, en Espagne, on employait 
des roues a godets. 



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LA SARDAIGNE MINIKRE. 323 

Les travaux des Pisans, puis des Aragonais qui leur suc- 
cSdferent, furent poursuivis jusqu'au milieu du quinzi&me 
sifccle, mais abandonngs assez vite lors de la ddcouverte 
des riches mines d'argcnt americaines, et ensuite k peu 
pres compietement oublies. II faut faire un saut de trois 



sfecles, et arriver en 1859 pour assister & la resurrection 
du pays. 

A ce moment, sous l'influence d'une legislation liberate, 
lesetrangers,Fran<jais, Anglais,etc, commencfcrent&affluer 
en Sardaigne. On y organisa des mines de plomb et de fer 
et enfin, en 1866, un essor inattendu fut imprime & In- 
dustrie par la decouverte, dans des conditions tout & fait 



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324 COURSES ET ASCENSIONS. 

originates, de la calamine (minerai de zinc) k MalGdano. 

Voici ce qu'on raconte k ce sujet : 

On avait fait en cet endroit depuis 1852 di verses tenta- 
tives infructueuses pour chercher de la galGne et la Soci6t6 
concessionnaire, nomm^e « la Fortune », 6tait k bout de 
ressources quand, en 1866, elle envoya k Anvers et k Mar- 
seille deux bateaux charges d'un minerai particulieremenl 
sale etterreux. De Tundes ports on se contentader^pondre 
que le minerai n'6tait bon qu'a jeter a mer; de 1'autre on 
ajouta que, comme gatene, il ne valait rien, mais qu'il s'y 
trouvait une certaine proportion de calamine (minerai de 
zinc) dont il pourrait 6tre interessant de rechercher de plus 
grandes masses. La calamine 6tait alors une chose tene- 
ment inconnue en Sardaigne que, si Ton en croit la l^gende, 
M. Y..., qui avait 6t6 au courant de Taffaire, vint k l'Ecole 
des Mines pour s'en faire montrer des 6chantillons. Sur 
cesentrefaites, la Soctetd « la Fortune » Qt faillite; M. Y... 
constitua une autre compagnie qui racheta la conces- 
sion de galene, s'en Qt donner une de calamine et com- 
menQa des travaux. On s'apergut alors que le puits oil 
Ton venait de d^penser inutilement tant d'argent £tait 
creusS en plein massif de belle calamine a 35 ou 40 p. 100 
de zinc, et Ton comment, sur l'emplacement de ce puits, 
devenu fameux, de la Fortune, une grande exploitation a 
ciel ouvert qui, d&s la premiere ann6e, produisit plus de 
10,000 tonnes de minerai et commenga le succds de la 
puissante Soci6t6 frangaise de Malfidano*. 

A la suite d'une pareille surprise, on eut bien vite fait 
d'apprendre partout en Sardaigne k reconnattre la ca- 
lamine, et cela d'autant plus que, de tous c6t£s dans 
Tlglesiente, on en d^couvrait des amas, m£me sur des 
points aussi anciennement exploits que Monteponi. 11 

1. Actuellement Mai fid an o occupc 1,700 ouvriers et produit par an 
50,000 tonnes de calamine. De 1866 a 1888 l'extraction totale depassait 
deja un million de tonnes. 



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LA SARDAIGNE MINIERE. 325 

y eut alors une ftevre de speculation extraordinaire, et Ton 
pretend qu'on ne rencontrait plus un Sarde, — pasteur 
gardantson Iroupeau, chasseur courant le maquis, paysan 
b&chant la terre, — qui n'etit sous le bras un morceau de 
pierre plus ou moins corrode et ferrugineux etne s'infor- 
m4t anxieusement si entail bien de la calamine. 

Dans les ann£es qui suivirent, de nombreuses exploita- 
tions s'organis&rent en Sardaigne au moyen des capitaux 
strangers, frangais ou anglais, et le pays se transforma peu 
a peu. Cependant les moyens de communication ne s 1 y 
cr^rent que lentement. En 1865, on avait travails pendant 
quelques mois k une ligne de chemin de fer allant du Nord 
au Sud de llle et reliant ses deux capitales, Sassari et Ca- 
gliari; bientdt on Tabandonna. Au moins, s'il y avait eu 
des routes; mais les routes m6mes manquaient; en 1869, 
on n'allait encore partout qu'& cheval ou bien dans un de 
ces chars qu'on voit encore, attel^s de leurs deux boeufs, 
rouler p£niblement sur des roues d'une seule ptece adhe- 
rente k l'essieu. Remplacez le char par une caliche, mais 
laissez les boeufs, et vous aurez Equipage dans lequel tel 
directeur se rendait alors pompeusement k sa mine' 1 . 

C'est k cette p&riode, en quelque sorte heroique, qu'il 
faut rapporter certaine vendetta dont on fit grand bruit. 
Dn ing^nieur stranger, qui n'avait pas suffisamment tenu 
compte de la vigilance jalouse avec laquelle les femmes 
sardes sont gard^es comme des femmes d'Orient, crut 
bien faire de se soustraire par la fuite aux repr&ailles dont 
on le mena<$ait; il Gtait dfyk sur le pont du bateau k vapeur 
quand un coup de feu, tir6 du rivage, vint Ty tuer. Les 
Sardes portant des fusils Staient nombreux sur le quai; 
on ne sut jamais retrouver le meurtrier. 

MalgrS T6tat de choses un peu primitif qui se perp6- 

i. Nous devons ce detail ainsi quo bien d'autrcs aux precicux sou- 
venirs de M. Aguillon, ingenieur en chef des mines, qui visita la Sar- 
daigne a cctte epoque. 



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326 COURSES ET ASCENSIONS. 

tuait, Targent affluait et des mines se cr£aient de tous 
c6t£s ; parmi celles qui ont eu depuis une fortune brillante, 
nous en citerons deux seulement dont Thistoire a presents 
des particularity interessantes : Monteponi et le Sarrabus. 

Monteponi, pr&s d'lglesias, a 6te la premiere mine exploi- 
ts en Sardajgne dans les temps modernes; reprise en 1791 
et dirig^e par Tfitat, elle occupait, en 1839, 80 ouvriers et 
produisait un peu de plomb, pour environ 20,000 francs. 
Conc6d6e en 1850 a des particuliers, moyennant 32,000 
francs par an, elle donna les ann^es suivantes un produit 
brut de 2 millions sur lequel le benefice net 6tait de pres de 
20 p. 100. Dans le bail de trente ans qu'il avait sign6, l'Etat 
s'^tait engage k reprendre k expiration tous les b&timents 
a leur valeur ; c'est ce qui explique comment Ton peut ad- 
mirer, au haut d'unecolline plantee d'eucalyptusetdepins, 
un somptueux palais ou sont log6s en rois le directeur et les 
bureaux. La mine de Monteponi a 6t6 longtemps la prin- 
cipal de la Sardaigne et, quoique actuellement les mas- 
sifs de calamine connus y soient k peu prfcs 6puis6s, elle 
est encore une des plus remarquables par ses beaux ate- 
liers de preparation m6canique admirablement organises 
par M. l'ing^nieur Ferraris. Ajoutons d'ailleurs bien vite 
que la si fructueuse concession accord6e pour trente ans 
en 1850 k la Soci6t6 exploitante est venue k expiration en 
1880 et n'a 6t£ renouvel£e alors qu'k des conditions plus 
dures ; c'est ainsi qu'on a impost k la compagnie le perce- 
ment d'un 6norme tunnel d'6coulement de 6 kilometres de 
long, qui a£t6 enfin achev6 en 1890 et qui permet aujour- 
d'hui, non seulement k la mine de Monteponi, mais k plu- 
sieurs autres au voisinage, de descendre leurs exploita- 
tions 60 metres plus bas dans le filon, c'est-k-dire d enle- 
ver sur 60 metres de hauteur des masses de minerai qui 
auparavant se trouvaient noyges par les eaux. 

La seconde mine dont il nous reste k dire un mot est 
celle du Sarrabus, ou Ton exploite non plus le zinc 



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LA SARDAIGNE MINIERB. 327 

comme h Malfidano, ou le zinc et le plomb comme k Mon- 
teponi, mais l'argent. La il avait exists d6ja dans l'anti- 
quite des travaux importants suivis d'un commencement 
de reprise en 1622, et La Marmora parle en 1839 des exca- 
vations importantes que Ton y constatait; cependant, en 
1867, il n'avait encore 6t& fait sur ce point, quoiqu'on 
soupQonnat d£ja la grande richesse des gisements, aucune 
tentative nouvelle vraiment sdrieuse et Ton s'6tait born6 a 
prendre des permis de recherches. C'est en 1870 que la 
Soci6t6 de Lanusei commenga a y exploiter le filon de 
Monte Narba. La mise en marche des travaux, comme celle 
de beaucoup d'autres en Sardaigne, est due en grande partie 
a un Eminent ingdnieur, M. Eugenio Marchese, qui a 
longtemps represents Tile au Parlement italien. 

La production du Sarrabus a 6te toujours en croissant 
jusqu'en 1885, ou elle a atteintun maximum de produc- 
tion de 2,400,000 francs, et Tan dernier encore elle s'est 
61ev6e h 1,500,000 francs. 

Cette ddcouverte a 6t6, on peut le dire, la derntere d'im- 
portance notable qui ait £t£ faite en Sardaigne. Aujour- 
d'hui, h I'activitg ftevreuse des vingt-cinq ou trente der- 
nieres annees, a succ6d6 un calme relatif, et sur quelques 
points m6me, on peut le dire, un ralentissement. Ge n'est 
pas que la production des divers metaux ne soit encore 
considerable; mais, pour les minerals de zinc, elle est des- 
cendue, malgrd la hausse artiflcielle obtenue sur le prix du 
mdtal, de 100,000 tonnes en 1885 a 83,000 en 1889; pour 
la galene, elle a passd de 37,000 tonnes a 26,000, etc. 

Ola tient d'une part a ce que les gisements calaminai- 
res sont toujours des amas limits et localises au voisinage 
de la surface, de Tautre a ce que, dans les filons, a mesv™ 
que Ton s'enfonce, Texploitation devient plus difflcile 
plus cotiteuse. En outre, au Sarrabus, il se trouve que, i 
dessous d'une certaine profondeur, Targent semble dis 
raitre, au moins momentandment. Certes la Sardaij 



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328 COURSES ET ASCENSIONS. 

mintere a encore un bel avenir devant elle et, avec rintro- 
duction, d6jk accomplie en bien des points, de mgthodes 
tr6s perfectionn^es, elle pourra encore extraire bien des 
millions de ses mines; mais on ne saurait nier que lapros- 
p6rit6 n'est plus la m6me qu'autrefois. 

II en rSsulte un certain malaise qu'accrott la crise agri- 
cole, plus intense encore ici qu'autour de Rome ou en Ca- 
labre; Tile souffre vivement de la charge d'imp6ts qui 
rdsulte des armements et des entreprises coloniales; la 
rupture des trails de commerce avec la France lui a 6t6 
particuli&roment sensible; les taxes sont telles qu'une 
bonne partie des terres passe peu & peu par confiscation 
entre les mains du fisc. En m&me temps, comme dans la 
plus grande partie de I'ltalie, les routes, les chemins de fer, 
ont, faute d'argent, & peu pr6s cess6 de se dSvelopper; le 
brigandage est loin d 'avoir disparu;les forfets sont vendues 
et couples Tune aprds Tautre; la malaria continue k s6vir 
six mois sur douze. Convaincus qu'on les oublie dans ieur 
lie, les Sardes se plaignent non sans quelque raison que le 
continent ne fasse rien pour eux et, lorsqu'a la Chambre 
italienne on expose de beaux projets pour d6tourner vers 
la Sardaigne Immigration nationale qui va se perdre en 
Am6rique, ils rgpondent avec mauvaise humeur que Immi- 
gration se d6tournera toute seule, quand elle saura trou- 
ver chez eux des chances de prosp^ritd. 

Malgr6 cela, — un peu h cause de cela aussi, — la Sar- 
daigne est un beau pays qui a conserve des moeurs de l'an- 
cien temps, des costumes resplendissants ; elle esttrSssuf- 
fisamment sillonnge de chemins de fer et gardde par la 
gendarmerie pour qu'on puisse y circuler sans crainte dans 
les mois d'avril k aofit oil ne r&gne pas la fievre, et nous 
allons avoir, en la parcourant un peii pour voir T6tat actuel 
de cette industrie dont nous avons suivi les progr£s, Toc- 
casion d'admirer le long des c6tes d6coup6es de Tlglesiente 
ou dans la montagne du Sarrabus quelques jolis paysages. 



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LA SARDAIGNE MINI^RE. 329 

C'est de Tunisie que nous sommes arrive en Sardaigne 

par le pittoresque petit port de Cagliari. Cagliari, avec ses 

maisons peintes, ses clochers d'^glise en silhouette sur le 

ciel,sesrempartset ses tours au sommet d'un&colline,aun 

aspect plus espagnol, plus oriental qu'italien; lorsqu'on 

est grimpg en haut de la ville, on apenjoit, de la terrasse de 

la citadelle, sur les baies aux contours compliqu^s, sur les 

grands Clangs bleus coupes d'lles ou pointent dans les bois 

des villas blanches, un panorama fort 6tendu. Si, apr&s 

avoir pass6 sous la porle de 1 'Elephant 1 , on erre au dehors 

des vieux remparts ou dans un vallonnement, flanqu6 de 

murailles d'un c6t£, qui descend au port, les motifs de 

croquis abondent. 

Cagliari, la capitale de la Sardaigne, s'est fort d6velopp6e 
en ces derni&res annSes; les Sardes sont fiers d'y avoir 
perc6 des places et des boulevards, amen6 l'eau de tr&s 
loin, b&ti, au lieu d'un village, un semblant de ville mo- 
derne. Ce qui n'empdche pas d'ailleurs les rues les plus 
fr6quent6es d'etre montueuses et 6troites, les voitures de 
faire dgfaut, les paysans coiftes de leur bonnet de laine 
noire, couverts de leur veste en peau de mouton, le button 
en main, de se promener sans aucune g&ne. 

En dehors du commerce de son port, la ville a une in- 
\ dustrie importante, ceHe de ses salines. Les beaux 6tangs 

bleus que nous admirions tout k l'heure en touriste du haut 
de ^esplanade, nous aurions pu les 6tudier en ing6nieur; 
car ils constituent, surtout le Stagno di Molenlargiu k TEst, 
une des richesses du pays. 

Jusqu'en 1852, l'Etat en extrayait du sel sans grand b6- 
n^fice, arrivant k peine a produire 250,000 quintaux par an 
etconlraint, en raison du prix tr6s 61ev6 auquel il vendait 
cet aliment, de se protSger k main arm6e contre les incur- 
sions desgensde HntGrieur qui venaients'approvisionnerde 

i. Voir un beau dcssin de Vuillicr dans lc Tour du Monde du 19 sep- 
t^mbre 1891. 



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330 COURSES ET ASCENSIONS. 

vive force. Unc compagnie franchise qui aobtenu, en 1852, 
la concession de ces salines est arrivSe, d£s 1859, k donner 
1,272,863 quinlaux de sel, aujourd'hui 1,700,000, en m6me 
temps qu'elte abaissait notablement le prix du sel et r6us- 
sissait k en exporter de grandes quantity en. Suede, en 
Norvfcge, en Hollande. 

De Cagliari, si nous voulons maintenant visiter les mines 
de Tlglesiente, il faut nous rendre d'abord en chemin de 
fer k Iglesias, par un pays plat, peu cultivS, plants de 
quelques caroubiers, coup6 de haies de cactus, en laissant 
k gauche la ruine d'Acquafredda qui fut le chateau d'Ugolin. 

Iglesias, la vieille ville miniere, qui fut un moment si 
anim6e vers 1868, alors que Ton d^couvrait les calamines 
et que FranQais, Anglais, Ilaliens, accouraient prendre 
leur part de ces merveilleux gisements, est aujourd'huiun 
village assez morne avec quelques restes de remparts pi- 
sans en brique rouge debout dans la verdure. C'est derrtere 
ces murailles que la ville se d6fendit bravement lors de la 
conqufcte espagnole. 

D'Iglesias k Malfidano, il y a cinq heures de voiture : 
pays montagneux, bois d'oliviers ; grandes pentes planlSes 
de lentisques, cistes, thuyas, etc. Napoleon disait un jour 
que, les yeux fermSs et du large, il reconnaitrait la Corse 
k Todeur de ses maquis. La justesse de cette observation 
n'est apparue en Sardaigne ; car Ik aussi, le maquis exhale 
un parfum tres special qui s'est li6 pour moi indissoluble- 
ment k l'id^e de mes courses dans Tile et sufflra, j'en suis 
stir, quand je le f encontrerai ailleurs, pour en 6voquer les 
paysages dans mon esprit. En ce moment (8 mai) toule la 
campagne est en fleurs et l'odeur aromatique, pulpeuse 
des cistes, la senteur &cre des lentisques vous poursuivent 
le long des sentiers comme une obsession. Ces cistes, qui 
torment chacun une touffe de 60 k 80 centimetres de hau- 
teur, aux feuilles allong^es et grasses, sont serr6s en un 
6pais tapis couvert de flours blanches ou roses comparables 



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LA SARDAIGNE MINlfeRE. 331 

kdes Eglantines. Les lentisques, en g6n6ral un peu moins 
grands qu'un homme, deviennent parfois de vSritables 
arbres. Et il y a, en outre, une vari6t6 infinie de buissons 
fort gracieux qui feraieni la joie de quelque dessinateur de 
jardins, des arbousiers aux fruits rouges, de petits chines- 
liege, des thuyas, bien d'autres plantes dont j'ignore les 
noms. A leur pied poussent une multitude de fleurs rouges, 
jaunes, violettes, bleues, des coquelicots, de grosses p4- 
querettes, des orchidSes, des cyclamens, des anemones, 
pfcle-mfcle avec des fougeres. 

A San Angelo nous quittons la route pour suivre & flanc 
de co tea u, en vue d'horizons gtendus de montagnes cal- 
caires, un chemin caillouteux, le seul qui donne encore 
acces & la grande mine de Malfidano ; puis nous descen- 
dons rapidement vers Buggeru (le village de Malfidano) 
dont on apergoit au loin les murs blancs et les toits rouges 
au bord de la mer bleue dans une gchancrure entre les 
escarpements calcaires regularises par les eboulis prove- 
nant des exploitations. Gette 6chapp£e sur la M6diterran6e 
azur^e est vraiment belle, et le petit port de Buggeru, lou- 
jours tourmentE par les vagues, n'est pas non plus sans 
cachet. 

On visite souvent de bien vilains pays quand on court 
les mines, et je ne sais peut-fttre rien de plus laid au monde 
que la Belgique industrielle, les villages noirs et mis£- 
rables du bassin de Saint-fitienne, ou certains centres mi- 
niers d'Autriche et d'Allemagne; mais en Sardaigne nous 
sommes favorisSs, et toute cette course que nous allons 
faire de Malfidano k Monteponi sera une veritable prome- 
nade de la Gorniche. 

Buggeru, oh il n'y avait peut-£tre pas une cabane il y a 
trente-cinq ans, est une petite [ville de 3,000 Ames sortie 
da sol h Tam^ricaine, avec une 6glise, des maisons d'Ecole, 
un hopital. La mine occupe 1,700 ouvriers et produit par 
an 40,000 tonnes de calamine. En 1888, la production to- 



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332 COURSES ET ASCENSIONS. 

taledepuis 1866 atteignait ddjk plus d'un milliard de kilog. 
de minerai. 

Nous avons racont£ les debuts de son existence. II y a 
bien du basard dans l'histoire de cos mines de calamine 1 . 
La calamine en effet, au lieu de former, comme la plupart 
des autres minerals, des filons d^paisseur k peu pr&s con- 
stante indefiniment prolong^ dans le sol, remplit de v&ri- 
tables poches, des amas, exclusivement concentres dans 
les terrains calcaires et localises au voisinage de la surface. 
Lorsqu'on rencontre un de ces amas, on a quelques beaux 
jours devant soi; mais, en profondeur, l'amas se termine k 
100, 200 metres, et il faut courir k la recherche d'un autre. 
La Soctete de Malfidano a eu jusqu'ici cette chance de d6- 
couvrirsuccessivement,surun kilometre de long, d^normes 
masses qui lui assurent encore un long avenir. Vers 1870 
d6jk, au bout de trois ou quatre ans de travail, on se croyait 
bien pr6s d'avoir 6puis6 la premiere, celle au milieu de 
laquelle avait (He creus£ le puits de la Fortune; il suffira de 
dire qu'on en retire encore aujourd'hui du minerai. Mais 
les principales exploitations portent actuellement au Sud, 
sur l'amas r£cemment trouv6 de CaUas. Cet amas, exploits 
souterrainemenl, a 80 metres sur 15 metres de section et 
la forme d'un fuseau vertical n'affleurant pas k la surface, 
dont la longueur, encore inconnue,parattd6passer500 me- 
tres. On voit, sur toute la hauteur de la colline qui domine 
au Sud le ravin de Malfidano, d6boucher les galeries qui 
vont le recouper. 

Grace h la dScouverte de cet amas, grace aussi k la for- 
mation d'un syndicat qui s'est etabli depuis quelques an- 
n6es entre les principales usines de zinc pour Slever le prix 
de ce m£tal, cette mine est actuellement dans une situation 

i . Nous laissons dc cote ici les details techniques qui sortiraient du 
cadre de ce recucil. lis trouveront leur place dans un ouyrage en cours 
de publication chcz Baudry et C lc : GMogie appliqute (giscments mi- 
neraux et metalliferes). 



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Vue da la mine da Malfldano, dessin de Taylor, d'aprfes una photographic. 



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LA SARDAIGNE MINI^RE. 335 

trfcs prosp^re. L'existence de ce syndicat, qui a eu pour 
effet de faire monter les actions de toutes les mines de 
zinc, est dautant plus favorable k Malfldano que les mine- 
rals y sont riches, et, corame les r£glements du syndicat 
limitent pour chaque usine non la production de zinc, mais 
le nombre de fours, c'est-k-dire la quantity des minerais 
trails, les minerais riches sont particulterement recher- 
ch6s. II est seulement k craindre que la cessation, possible 
un jour ou r autre, de cet 6tat de choses factice, ne nuise 
m6me aux mines qui exploitent comrne celle-ci les plus 
beaux gisements. 

De MalGdano repartons maintenant vers le Sud, en l'ai- 
mable compagnie de M. l'ing&iieur des mines Mazzetti, 
pour une tournSe d'autres mines de zinc; une petite voie 
miniere entaill6e dans la falaise semble avoir 6t6 faite 
tout expres pour nous permettre d'admirer cette cdte d6- 
coupSe avec ses caps et ses crevasses ou s'enfoncent les 
vagues. Voici Planu Sartu, une autre exploitation de la 
Soci6t6 de Malfidano, puis Aquarese et Cucurru Faris qui 
depend de Planu Dentis. Tous ces noms sardes ont une 
physionomie bien particulifcre avec leurs terminaisons en 
u et en is : Baueddu, Pubuxeddu, Ingurtosu, etc., et la 
languesarde, elle aussi, aquelque chose de trfcs special; on 
a dit que c^tait de toutes les langues d£riv6es du latin 
celle qui s'en rapprochait le plus; mais il y flotte en m6me 
temps des apports de tous lespeuples qui ont pass6 par Ik : 
Ph6niciens, Arabes, Aragonais. 

La region de Cucurru Paris a un caractere k elle : il se 
trouve Ik des ravins profonds avec de grands escarpements 
calcaires aux esquilles d^tachees comme des rGcifs, pi- 
quant droit dans le ciel ; des troncs contourn6s de ch&ne- 
liege ou de caroubier sortant du roc qu'on dirait dessinSs 
par quelque farouche romantique. Sur les pentes fleurissent 
les maquis; du haut des falaises tombent les lierres; ces 
calcaires h6riss6s, performs, corrodes, perc^s de grottes 



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336 COURSES ET ASCENSIONS. 

et d6coup6s hardiment, prennent le soir d'amusantes 
silhouettes. 

De Cucuitu Faris, nous descendons a Masua et a Nebida 
retrouver la mer, en regardant au passage dormir sur Tazur 
des flots un petit Hot aux formes de sphinx que notre ami 
G. Vuillier avait dessine deja pour le dernier Annuaire. 
Enfin, parFontanamare, nous nous dirigeons vers San Gio- 
vanni. 

C'est sur cette c6te de l'lglesiente, d'ici a Garloforte (lie 
de San Pietro), qu'on'peut voir les curieuses pGcheries de 
thons qui forment, avec les mines, une des grandes res- 
sources de la Sardaigne. 

Les thons, dans leurs peregrinations pgriodiques, ont, 
parait-il, un itin^raire toujours le m6me, que les p£cheurs 
connaissentbien. Lorsqu'en venant de FAtl antique ils ont 
depasse Gibraltar, ils se divisent en deux bandes dont 
Tune contourne l'Afrique, dont Tautre, longeant d'abord 
I'Espagne, atteint la c6te Ouest de Sardaigne par le Nord 
et la descend du Nord au Sud en la serrant de tres pres a 
une profondeur d'environ 100 metres pour se nourrir de 
petits poissons. On profite de cette regularity pour dispo- 
ser sur leur chemin de grands filets verticaux dune in- 
stallation assez cotiteuse i , au moyen desquels on les am one 
peu a peu dans un dernier espace resserre, surnomm6 la 
chambre de'mort. Quand les thons rencontrent le premier 
de ces filets, ils le suivent d'abord jusqu'a Fextremite oil 
ils trouvent un filet perpendiculaire qui les arrfcte : alors 
ils rebroussent chemin, puis reviennent et retournent de 
nouveau, £puis£s, affoies, pendant des jours de suite sans 
jamais avoir l'idee de repartir librement par ou ils sont 
arrives, vers le Nord. 

Dans la chambre de mort, les p&cheurs, a travers Teau 
claire, les voient penetrer un a un, petits h cette distance 

1. Plus dc 100,000 francs par pechcric. 



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LA SARDAIGNE MINIKRE. 337 

comme des goujons, et les comptent. Lorsqu'ils jugent 
qu'il y en a assez de pris, trois k quatre cents environ, on 
commence k remonter les filets qui les emprisonnent. C'est 
ce qu'on appelle le jour de la matanza. Etourdis par la 
decompression brusque qui rSsulte de leur 616vation d'une 
profondeur de 100 metres k la surface, les thons sont k 
moitte morts en apparaissant au-dessus de l'eau; a coups 
de harpons, on les achdve. De tous les cdt£s, le sang coule; 
c'est une horrible boucherie qui laisse bient6t les barques 
pleines de viande palpitante et rouges comme le pav6 d'un 
abattoir. Jadis on prenait ainsi jusqu'& 30,000 thons par 
annGe, dont plusieurs pesaient 1,000 ou 1,200 livres. 
Aujourd'hui ce nombre est bien rSduit... 

La mine de San Giovanni, ou nous arrivons en gravissant 
une pente escarp^e, est cette ancienne exploitation pisane 
dont nous avons d6jk eu l'occasion de dire TantiquitG; on 
en tire aujourd'hui de la galene argentifere dans des con- 
ditions que nous retrouverions £galement, si le temps ne 
nous faisait dtfaut, au Nord d'Iglesias, dans les riches 
filonsde Montevecchio d'oii 1,300 ouvriers sortent par an 
12,000 tonnes de gal&ne argentifere k 200 francs la tonne. 
Ce nous sera une raison de plus pour indiquer la nature 
de ce gisement. 

Ici point de gros amas limits comme pour la calamine, 
mais un veritable filon ind£fini en profondeur, c'est-a-dire 
une fissure a peu pres verticale et plus ou moins droite, 
qui s'est ouverte k une ^poque ancienne dans l'Gcorce 
terrestre et oil des eaux chaudes chargers de m^taux sont 
venues du fond apporter des minerals m6l6s de gangues 
stfriles (ici de la galene avec du quartz et de la barytine) 
au milieu des gboulis tombgs des parois. Par une dispo- 
sition qui est frgquente dans les filons de galene, le mine- 
ral, dans la longueur de ce filon, est surtout concentre 
suivant quatre colonnes inclines correspondant icertaines 
particularity dans Tascension des eaux. On y exploite un 

AXSUAIRB DE 1891. 22 



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338 COURSES ET ASCENSIONS. 

minerai consid£r£ comme tr&s riche en argent, tenant 
35 p. 100 de plomb et 1,500 grammes d'argent aux 1,000 
kilog., c'est-i-dy'e 0,15 p. 100 d'argent. Un tel minerai vaut 
environ 250 francs la tonne; on peut juger par comparai- 
son de l'extraordinaire richesse que repr^sentent des mi- 
nerais a 30 p. 100 d'argent comme ceux que I'on a trouvfo 
exceptionnellement au Sarrabus. 

Enfin de San Giovanni, pour rentrer a Iglesias et de la k 
Cagliari, nous passerons par une autre grande mine de 
riglesiente, celle de Monteponi, la premiere exploitde en 
Sardaigne dans les temps modernes et longtemps la plus 
importante. Lk nous avons un melange des deux condi- 
tions que nous venons d^tudier & Malfidano et k San Gio- 
vanni, c'est-i-dire k la fois de la calamine et de la galene, 
du zinc et du plomb. Cela n'a d'ailleurs rien d'extraordi- 
naire, car le plomb et le zinc ont 6t6 apportSs par les 
m£mes eaux tbermales, et 1'ailure sp£ciale des gisements 
calaminaires aux parois calcaires tient seulement & ce que 
ces eaux m^tallisantes, — toujours chargees d'acides, — 
lorsqu'elles ont rencontr£ des calcaires, c'est-&-dire des 
roches atlaquables, les ont corrod£es de proche en proche 
et ont substitucj dans i^tendue de ces grands amas le zinc 

aux molecules de calcaire dissous.' 

* 

Ce ph6nom£ne de substitution est pr6cis£ment tr£s 
facile k etudier k Monteponi, d'autant plus facile qu'au- 
jourd'hui l'emplacement ou se trouvait jadis la calamine 
est remplacS par un immense trou b6ant, un grand cratfcre 
aux parois rougeAtres ouvert au sommet de la montagne 
et dont on peut apprScier ais£ment et la forme et la struc- 
ture. La constitution d'un gisement n'est malheureuse- 
ment jamais si ais£e h connaitre que lorsqu'il est 6puis£. 

D'ailleurs, ajoutons-le bien vite, la mine de Monteponi, 
quoiqu'un peu dSchue de son ancienne splendeur, n est 
pas encore morte pour cela; tout d'abord on vient d'y 
installer en juillet 1887 un atelier de preparation mScani- 



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Un Sarde, dessin de Vuillier, d'aprfcs uoe photographic. 



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LA SARDAIGNE MINlfeRE. 341 

que trfcs perfectionn£ od Ton commence h traiter avec 
fruit les minerals menus qui, depuis 1867, avaient £t6 
entasses sur le « carreau » de la mine. Puis, en dehors de 
la calamine, il existe h Monteponi des minerais plombi- 
feres curieusement distribu£s en une s6rie de colonnes 
suivant les plans de stratification du calcaire. On avait £t6 
arr£t£ dans leur extraction par les eaux ; mais le grand 
tunnel d*6coulement de 6 kilometres de long perc£ de 
188t h 1889 moyennant 2 millions, tunnel qui d£bite 
120,000 metres cubes d'eau par jour, donne aujourd'hui, 
comme nous l'avons dit plus haut, 60 metres de hau- 
teur de filon k enlever. Monteponi, qui occupe un millier 
d'hommes, extrait 4,500 tonnes de gal&ne et 15,000 de 
calamine. 

11 nous resterait encore, pourGtre complet, k visiter dans 
l'lglesiente bien d'autres mines : par exemple, celle de la 
Duchessa d'oii les chars attel£s de minerai partent en tra- 
versal k la lueur des torches une grotte naturelle creu$6e, 
comme celle de Han-sur-Lesse, par un torrent qui, apr&s 
avoir longlemps contourn6 un promontoire, a trouv£ plus 
court dele percer; nous pourrionsaussi, h 15 kilometres h 
TOuestde Cagliari, visiter les mines de fer de San Leone; 
mais il est temps de quitter le plomb, le zinc ou le fer 
pour un m^tal plus pr£cieux, Targent, et de nous diriger 
vers le Sarrabus, dans la region montagneuse qui occupe 
le Sud-Est de la Sardaigne. 

Nous sortons cette fois de Cagliari par l'Est : ce qui nous 
permet, tout en contournant les etangs, prolongement du 
golfe de Quartu, de regarder la silhouette de la ville, fort 
originate de ce cdte avec sa ligne de remparts et ses grosses 
tours. Puis, e'est une interminable plaine sans un arbre, 
une succession de champs de bl£ et de vignobles entour£s 
dehaies de figuiers de Barbarie; apr£s quoi, une mont£e 
sur des pentes de granite nous am£ne par Monte Acuto & 
Sarcilone, une des mines de la Compagnie franchise de 



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342 COURSES ET ASCENSIONS. 

Rio Ollastu. Pays sauvage; aspects de pleine montagne, 
quoique Taltitude soit faible (300 metres seulement) ; escar- 
pements de schisles et ravins profonds. A c6t6 de la mine 
est un village sarde qui a quelques rapports avec un village 
kabyle. Les maisons, semblables a des bonnets h poil, 
sont simplement fornixes d'un cone de 3 metres de haut et 
2 metres de diamdtre k la base, construit en branchages 
de lauriers-roses ou de lentisques avec quelques plantes 
plus series et un peu de terre au sommet; un trou pour 
laisser passer la fum6e,une porte basse, ki'int6rieur quel- 
ques broussailles formant paillasse et un banc : c'est tout. 
Dans ces antres vivent avec leur famille ces Sardes au type 
Snergique 1 , a la veste de peau de b6te, a la ceinture de 
cuir, aux blancs pantalons bouffants qui nous saluent si 
respectueusement en enlevant les chapeaux, bonnets et 
foulards que certains superposent sur leur nuque pour se 
garantir des fievres. Beaucoup plus civilises avec cela qu'on 
ne le croirait, ces Sardes ; mais, lorsqu'il faut apportcr, en 
ce pays desert, les rouleaux de mille francs de la paie 
mehsuelle, il n'est subterfuges auxquels on ne soit forcd 
de se livrer pour passer inapergu; car, sans qu'il y ait au- 
cune troupe de brigands organise, il se trouve toujours 
une vingtaine de piltres disposes a se r^unir un jour pour 
une bonne affaire, quitte k reprendre le lendemain leurs 
occupations paisiblesetcontemplatives; et jamais personne 
ne les denoncera. 

De Sarcilonek Monte Narba, lagrandemine du Sarrabus 
et le centre de la Soci(H6 de Lanusei, nous allons par la 
montagne en cinq heures de cheval. C'est d'abord le maquis 
embaum£ avec son tapis de fleurs multicolores; puis une 
for£t de chines verts au tronc contournS, au feuillage 
sombre, pousses en d^sordre sur un sol rocailleux et acci- 
dents. Jadis ces forets couvraient la plus grande partie de 



1. Voir la gravure de la page 339. 



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Jeune femme de Sennori, dessin de Vuillier, d'aprfcs une photographie. 



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LA SARDAIGNE MLNlfcRE. 345 

laSardaigne; mais \h, comme en Alg^rie, comme en Corse, 
les habitants coupent leurs bois pour les vendre ou les 
brdlent pour faire du charbon, pour d^fricher, souvent 
pour se venger du proprtetaire ; et peu h, peu les montagnes 
se dSnudent; c'est au point qu'en ce pays oil les pins vien- 
nent a merveille, on est forc6 aujourd'hui d'avoir recours 
k la Corse pour la grande quantity de bois que consomment 
les mines. 

Avant d'arriver a Monte Narba, il faut passer dans la 
forfct un col asse? £leve du haut duquel on apergoit au loin 
la mer; le sentier bord6 d'une ligne d'arbres verdoyants 
longe la cr6te bois^e : il y a \k des aspects qui me rappel- 
lent sous leur forme riante, lumineuse, le souvenir bien 
inattendu des paysages du Mont-Mhos. 

Et d6jh, au-dessous de nous, les 500 metres de pente qui 
nous sgparent du village de Monte Narba montrent de tous 
ctites les blessures ouvertes que leur a faites l'exploitation 
des mines, des trous de galerie, des 6boulis gris&tres. Le 
filon exploite ici est encaiss6 dans ce versant de la mon- 
tagne qu'il suit h l'inttfrieur presque parallelement h la 
cr&te oil nous sommes; on a commence par aller le recher- 
cher au moyen de ces tunnels dont nous apercevons l'en- 
tr6e a divers niveaux au-dessus du thalweg de la valine ; 
aujourd'hui on a 6t6 forc6 de descendre au-dessous de la 
valine et les minerais, au lieu d'arriver tout simplement 
au jour h flanc de coteau, sont extraits du fond par un 
puits. 

J'ai dit la grande richesse de ce filon d'argent qui, un 
moment, a produit pres de deux millions et demi par ; 
en profondeur on traverse actuellement une phase diffh 
et, en 1889, l'extraction n'a et6 que de 1,500,000 fran 
mais, dans les niveaux supdrieurs non encore dpuis^s, c 
vraiment un beau spectacle pour un mineur que celui 
ces longs « fronts de taille », de ces galeries longean 
veine m^tallifere oil Ton amisknu,surtoute lahauleui 



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346 COURSES ET ASCENSIONS. 

la paroi, la surface du filon, formant \k comme une croAte, 
un revcHement d'un metre de large destine k Gtre arrache 
peu a peu. Tout n'y est pas mineral, bien entendu, et la 
gangue de calcite forme assur^ment la plus grande masse ; 
mais au milieu d'elle apparaissent des nids, des veines de 
sulfure d'argent avec argent rouge et argent natif. 

II est temps cependant de nous arracher k ces joies pu- 
rement minieres et de reprendre le chemin de la France, 
non toutefois sans avoir et6 voir au pfclerinage de San Ga- 
vino, k Porto Torres, une de ces belles reunions de cos- 
tumes archaiques qui sont un des traits les plus marquants 
de la Sardaigne 1 . 

Nous prenons de Cagliari k Sassari une ligne de chemin 
de fer qui nous fait traverser toute la Sardaigne du Sud au 
Nord. Yoici Oristano, au bout d'une longue depression 
plate couverte d'alluvions qui, il y aquelques sifccles, etait 
un bras de mer separant deux lies. Champs cultivGs et haies 
de cactus; maquis surmont^s par les hautes touffes jaunes 
des euphorbes et cachant lesgrappes fr&lesdesasphodeles; 
puis longs plateaux deserts au milieu desquels se dressent 
les nouraghes de Macomer. Apr&s Chilivani, le pays s'acci- 
dente ; quelques coulees de lave en forme de tables enser- 
rant des valines ou des villages ont pouss6 autour d'une 
6glise k marqueterie noire et blanche. Et Sassari, la se- 
conde ville de la Sardaigne, apparait en haut d'une grande 
pente douce avec ses coupoles d^glise et leurs facades k 
l'italienne toujours decoratives k distance. 

De Sassari, c'est une promenade d'aller visiter la vieille 
ville, tres catalane, d'Alghero avec son enceinte continue 
de murailles formant parfois quai au-dessus de la mer et 
ses grosses tours rondes. 

Puis, le jour de la f£te de San Gavino, je me rends & 



1. Voir sur la gravure de la page 343 une jcume femme dc Scnnori 
avec la coiffure blanche monastique, le corselet d'or et le veston rouge. 



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LA SARDAIGNE MINI^RE. 349 

Porto Torres, un petit port de mer k l'air triste, aux 
maisons basses, ou souffle sans cesser la bise. 

Sur l'unique rue qui va du Palazzo del fie Barbaro k la 
basilique de San Gavino, les paysans et paysannes arrivent 
en ce moment par groupes, tous en costume national, les 
uns ft pied, d'autres en charrette, la plupart k cheval; 
Thomme et la femme sont alors sur la m£me b6te, 1'homme 
en avant, envelopp^ de son capuchon de laine noire ter- 
min6 en pointe; la femme derridire, assise de cM6, d'un 
bras se retenant a son mari, de l'autre essay ant de fermer, 
sur son beau corsage rouge brodtS d'or, sa mante violette 
qu'emporte le vent. 

lis se h&tent, car l'heure avance; tout autour de l'^glise, 
comme en un jour de pardon breton, on range les char- 
rettes d6tel6es au toit de toile arrondi, on met k paitre 
l'herbe les chevaux entrav6s ; puis on passe sous une po- 
terne ou se tiennent des vendeurs de cierges, de coeurs en 
mdtal et de simulacres de San Gavino en cire ; on traverse 
une grande cour sur laquelle l'6glise allonge sa facade 
perc^e d'une porte en pierre sculptde et, par un perron de 
quelques marches ou des mendiants sont accroupis, on 
entre dans la nef. 

Celte nef a la forme d'une salle rectangulaire avec, des 
deux c6t6s, une arcade en voltes d'arfcte soutenue par une 
rangee de colonnes vert sombre. A un bout est l'autel ou 
Ton dit la messe; k l'autre, sur un cheval blanc, saint Ga- 
vino en guerrier romain, la t&te seulement coifKe d'une 
aureole. G'est lui seul qui occupe les fiddles, tous rSsolu- 
ment tournant le dos au bon Dieu, pour adorer son saint. 
Le tableau est fort original ; agenouill6s ou accroupis en 
d&ordre sur les dalles k la fa^on italienne, hommes et 
femmes se prosternent, Invent les bras au ciel. Tandis qu'ils 
rScitent leurs prieres, j'ai tout le temps pour examiner 
leurs costumes. Les hommes, de leurs doigts embarrasses 
roulant leur bonnet de laine, ont un gilet de velours vert, 



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350 COURSES ET ASCENSIONS. 

une veste en peau de mouton, une ceinture de cuir, un pan- 
talon noir; les femmes portent un corsage tr6s £chancr6 
par devant et luissant voir toute la chemise bouffante, mon- 
tant jusqu 'au cou en arrifcre. Ce corsage est fort compliqu£ ; 
on y remarque surtout, avec des dispositions variables, une 
£tofle broch^e d'argent ou d'or encadrant un carr6 ou un 
triangle d^toffe rouge ou rose plac6 au milieu du dos. Les 
manches sont tantdt en velours cramoisi avec une rang^e 
deboutonsd'argentorn6sdeturquoise,tant<5t en laine rouge, 
tant6t encore en velours taillad6 avec des crev^s. La coif- 
fure comporte en general un petit bonnet rouge cachant soi- 
gneusement les cheveux, que recouvre h son tour un fou- 
lard jaune, rose, violac£, termini en pointe par derrtere, 
nou6 par devant sous le cou. La jupe est g6n6ralement 
d'un ton violac6 ou mauve, le tablier rouge brod£ de noir. 
Gependant la c^remonie se termine, les pterins se r£- 
pandent dans la ville pour attendre les v£pres; c'est de 
nouveau lemGmecoup d'oeil bariol6que le matin, la m6me 
animation, le mfimemouvement des femmes marchant par 
groupes en causant. Puis le soir tombe et, tandis que la 
bourrasque accrue tourne en temp&te, je regagne le che- 
min de fer qui doit m'amener a Golfo Arangi, ou je m'em- 
barquerai dans quelques heures pour Civita Vecchia, d'ou 
un autre train me ramenera en France. 

L. De Launay, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



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XIV 

SPARTE ET LES GORGES DU TAYGfiTE 

(Par M me Aline Martel) 

Sparte, la fameuse rivale d'Ath^nes, est relativement peu 

visit^e, car jusqu'fc present les communications entre les 

deux villes n'etaient guere plus rapides que dans l'anti- 

quite! Bientdt les choses changeront : les ing^nieurs sont 

k loeuvrc, et, d'ici quatre ou cinq ans, Athenes et Sparte 

se Irouveront relives, directement par la voie fernte qui 

doit traverser tout le PSloponese. Le voyage demande au- 

jourd'hui deux grandes journ£es : neuf heures de chemin 

de fer d'Ath&nes k Tripolis, point extreme de la ligne k 

Theure actuelle; et huit heures de voiture de Tripolis a 

Sparte. C'est encore une petite expedition dont la peine, 

d'ailleurs, est amplement pay£e, lorsque, par Mistra et les 

gorges du Taygete, on pousse jusqu'aKalamata (golfe de 

Coron) et k Messene, ainsi que nous l'avons fait. 

Nous nous mettons en route le dimanche 13 sep- 
tembre189l. 

La premiere partie du trajet, d'Athenes k Argos et Myli 
par Corinthe, est connue et je n'en dirai rien : elle n'a de 
remarquable que le merveilleux passage des Roches Sciro- 
niennes ; par cette pure matinee d'automne la scene y est 
^blouissante. 

Le train c6toie lentement les flancs de la montagne, sus- 
pendu en corniche et avec une hardiesse inoule k une cin- 



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352 COURSES ET ASCENSIONS. 

quantaine de metres au-dessus des criques denteldes du 
rivage et de la baie de Salamine toute constell^e d'lles de 
marbre qui brillent au soleil entre les petites vagues 
bleues. 

Apres la travers^e de l'Argolide on se trouve au bord de 
la mer, h Myli, en face de Nauplie. La nouvelle ligne (k 
voie Gtroite, inaugunte en juillet 1891), pour s'elever jus- 
qu'li 655 metres d 'altitude (gare de Tripolis) sur le plateau 
central du P^loponese, s'enfonce d'abord versTOuest dans 
la montagne, remonte une gorge sauvage et imposante, et 
dgbouche dans la plaine d'Aklado-Kampos (300 mM. d'al- 
titude), immense cirque rocheux, grandiose sous le plein 
soleil, effroyablement laid sans doute sous la pluie. 

A grand renfort de viaducs, de remblais, de fortes 
rampes et de courbes trfcs accentuees, la voie fait pgnible- 
ment le tour presque complet de cette valine creuse et 
ronde, ancien lac aujourd'hui vid6, espece de cuve en- 
serr£e de montagnes aux lignes sgv&res et d'un cachet 
particulier; elle en franchit la cr&te au col de Maskena, 
traverse un petit plateau, puis, par le col de Verlsova, 
d6bouche enfin dans la plaine de Tripolis. 

Ici Ton sent vraiment que Ton a changg de pays; la na- 
ture difTere et les costumes nous paraissent nouveaux : 
plaine bien cultivge entre les hautes montagnes aux profils 
accentu6s, moulins k vent aux dix ailes triangulares en 
forme de foes de navires, vfctements aux couleurs vives et 
pittoresques, tout cela n'est plus la grise et sfcche Attique. 
Les hommes ont la calotte rouge k long gland, la fusta- 
nelle, les ceintures et vestes toutes diaprSes et brodies, les 
femmes s'enveloppent la t£te d'un voile blanc et le corps 
d'une longue redingote ouverte sur une chemise de toile 
parfois brod^e et sur des jupes aux nuances les plus im- 
pr^vues : une surtout, relevant avec gr&ce son vStement 
blanc sur une jupe bleue double d'orange, me plait infi- 
niment par Tensemble harmonieux de son costume. 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYGETE. 353 

Et, pour illuminer tout cela, le radieux soleil, le ciel 
limpide, l'intense lumiere de la Grece. 

A Tripolis, nous arrivons vers 4 heures, tombant au mi- 
lieu d'un brouhaha indescriptible : le dimanche est jour de 
bazar et de march£. Toute la ville remue dans la rue, sur 
la place : ce ne sont plus des costumes, c'est une d&bauche 
de couleurs, qui s'£tale sous les vignes chargdes de raisins 
etles tentures criardes des tapis et des voiles faisant des 
voAtes fratches d'un cdt6 k Tautre des rues : et un bruit, 
etune animation! Fruits, babouches, armes et coutellerie 
surtout, sef vendent dans les boutiques en plein vent ; on 
serend compte que Tripolis traverse en plein cette pdriode 
d'agitation et de transformation qui suit Tarriv6e de la 
locomotive dans toute ville bien peuplSe, restde longtemps 
k I'^cart, privde de voies de communication et qui aspire 
maintenant a devenir un centre actif. Nul monument cu- 
rieux d'ailleurs, Tripolis (ou Tripolitza) ayant 6t6 compl&- 
tement dgtruite en 1825 par les Turcs, durant la guerre 
de Tinddpendance, et reb&tie depuis. 

Tout ce vacarme chatoyant nous ravit au point de vue 
esth&ique, mais notre confort en p&tit, car chacun est en 
fete et nous avons mille peines k nous faire indiquer un 
h6tel, k trouver une voiture et k transporter nos bagages; 
Basile, le drogman que nous a obligeamment procure 
M. Quellennec (ingdnieur fran<jais k Athenes), enperd com- 
pletement la t6te. 

Enfin, tout s'arrange et nous parvenons k nous installer 
knt bien que mal dans V « Hdtel des Etrangers » ; nous y 
sommes regus suivant l'usage oriental avec force poignSes 
d. e main par un superbe palikare en grand costume na- 
tional, tfite Snergique, type grec accompli, qui n'est autre 
que le proprtetaire. Par exemple, il a fallu renoncer [k 
diner : i e restaurant de I'hdtel 6tait envahi par] une po- 
pulation Equivoque et tapageuse; Basile rendait visite k 

Ajcnuairr de 1891. 23 



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354 COURSES ET ASCENSIONS. 

des amis; le personnel 6tait d6bord£ et ne comprenaitni 
le franQais ni l'italien. Une tasse de th6 nous tient lieu de 
souper ! 

La soir6e se passe k preparer tant bien que mal le depart 
de demain, car nous allons quitter les sentiers battus, et 
ne trouverons m&me plus une auberge pendant pres d'une 
seraaine. 

Mais la fete continue de plus belle avec petards etmarche 
aux flambeaux; il n'en faut pas tant, en Gr6ce, pour que 
chacun dSserte le logis. Nousprenons le sage parti de dor- 
mir, sans avoir r£ussi a savoir s'il y aura demain, oui ou 
non, une voiture disponible pour nous conduire k Sparte; 
et nous nous demandons, d£courag6s, s'il ne va pas falloir 
renoncer k la belle excursion du TaygSte? 

Le matin du 14 septembre,tout se dgbrouille comme par 
enchantement : ce n'est plus dimanche, on est calm6; 
chacun y met de la bonne volontg, et k 8 heures nous 
roulons vers Sparte. 

Le temps est d^licieux, et nous avons trouvG moyen de 
nous caser dans une bonne caliche, mon mari et moi, le 
cocher et son valet d^curie (les automgdons de la Gr£ce 
moderne ne voyageant point sans leurpalefrenier), Basileet 
nos innombrables colis: valises, couvertures, lits de camp, 
caisses de conserves, photographie, pharmacie, cartes et 
livres, etc. Tout va bien cette fois, et nous jouissons tran- 
quillement des souffles frais de la montagne, qui viennent 
lemp^rer Tardeur du soleil et contrastent agr^ablement 
avec la chaleur accablante d'Olympie et d'Athenes, la 
semaine passed. 

La route n'a rien de remarquable. En sortant de Tripo- 
lis, on traverse des champs de mais ; on apergoit dans le 
lointain le marais et le katavothre ou gouflre de Taka, et 
on laisse a gauche l'emplacement de la ville antique de 
T6gge ; puis on s'616ve le long d'une montagne seche, d£- 
nud6e,mais dor6e par le soleil, belle de lignes et rappelant 



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SPARTE BT LES GORGES DU TAYG^TE. 355 

\m pen les grands horizons des Causses. On franchit ainsi 
\e col de Kapareii et les ravins d'Alopo-Khori. 

La route est neuve et bonne, bien que nggligeant cer- 
laines precautions de vulgaire prudence : elle monte et 
descend sans manager les pentes ni les tournants et sans 
se pr^occuper de mettre aux ponts (d'une largeur tres mo- 
d6r6e) le plus simple parapet, pas m£me une borne. 

Vers midi, nous faisons halte sur le plateau (altitude, 
800 metres). On detelle les chevaux pour les mener h un 
khani voisin, sorte de cabaret miserable comme il y en 
a partout en Grece et ou on trouve toujours au moins de 
l'eau. Nos betes et nos gens vont s'y restaurer, tandis que, 
nous souciant peu de la cuisine locale et du vin r£sin6, 
. nous installons tranquillement notre campement de bohe- 
miens sur la grande route ; nous ouvrons nos boltes de con- 
serves, nous preparons une soupe chaude, et nous dejeu- 
nonssur le bord du chemin, h l'ombre de la voiture... ce 
qui cause, on peut se le figurer aisement, une stupefaction 
profonde aux rares passants. 

Puis nous nous remettons en route par un pays raving, 
triste et assez monotone ; de grands troupeaux de moutons 
broutent une herbe rare sous la garde de bergers vfctus de 
peaux de b^tes et portant sur l'epaule de longs fusils h la 
crosse travailiee. G'estle col ou defile de Klisoura (altitude, 
900 metres), par ou Ton entre dans le bassin de TEurotas; 
tout pres de la eut lieu, en 221 av. J.-C, la bataille de 
Sellasie, oil le roi Cieomene, le reformateur de Sparte, 
fut vaincu par les Achiens unis au roi de Macedoine. 

Au loin, les silhouettes bleu&tres de belles montagnes se 
decoupent finement sur le ciel pur et s'etagent en plans 
accuses : ce sont les montagnes de Leondari et de la Mes- 
senie. 

Et voici, tout h coup, la masse imposante du Taygete qui 
se revele h nous, au-dessus de la fertile valiee de Sparte ; 
dans la montagne, nous apercevons, comme une tache 



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356 COURSES ET ASCENSIONS. 

(Tun bleu plus sombre , la d^chirure de la langada de 
Trypi, oil nous nous engagerons demain pour passer le col 
du Tayg6te... Voici Mistra, perch^e comme un nid d'aiglc 
sur la poinle aigul 1 dune colline ; ce mince fil d'argent, 
c'est l'Eurotas; et ces maisons claires enfouies dans la ver- 
dure, c'est Sparte... Sparte!... le Taygdte!... deux noms 
fameux qui suffiraient seuls h provoquer Amotion, si le 
panorama n'^tait pas lui-mdme aussi grandiose et aussi 
beau ! 

Nous voudrions descendre vite et arriver tout de suite, 
mais les chevaux ont encore besoin de repos, et nous 
devons faire une halte d'une heure au khani ombragg de 
Vourliajl'endroit est charmant,la vue superbe, mais nous 
avons h^te de repartir pour 6tre rendus avant la nuit... et 
l'heure des ftevres. 

La halte s'acheve enfin, et nous descendons, rudement 
cahot6s sur une route nbn terming encore, oil les che- 
vaux ont un certain mal a tirer la voiture, jusqu'a ce que 
nous atteignions les rives de l'Eurotas. L'Eurotas, dont taut 
de poetes ont chants les lauriers-roses et les eaux claires ! 
Chose rare, ils n'ont pas trop exag6r6 : un joli filet d'eau 
coule encore, mSme en cette saison, dans un large litde 
caillouxencaiss6 entre d'Gpaisses touffesde lauriers-roses, 
quelques-uns rest£s fleuris, et qui doivent &tre ravissants 
en £te. 

Nous approchons done de Sparte, et ici se pose une 
grave question qui ne laisse pas que de nous rendre sou- 
cieux : c'est celle du glte... il n'y a pas d'hGtel k Sparte. 
M. Sampo, Ting^nieur en chef grec, auquel M. Quellennec 
nous a presents k Ath^nes, oh il se trouvait de passage, a 
mis sa maison h notre disposition, nous disant de t616gra- 
phier h son entrepreneur, M. Zanos, pour le pr^venir de 
notre arrivSe. Cela a 6t6 fait hier, mais la d^pGche aura- 
t-elle 6t6 comprise? Ce soir encore serons-nous contraints 
de faire notre cuisine? 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYG^TE. 357 

Nous voici arrives, et notre preoccupation se dissipe : le 
logis estprGt, et 1'entrepreneurZanos se presente sousl'ai- 
mable forme d'un compatriote, dont le nom frangais est 
M. Jannot. Sa femme et lui nous recoivent h diner d'une 
fa^on charmante, et leur hospitality toute franchise nous 
parait bien reconfortante. 

Le lendemain matin, nous visitons Sparte : ce n'est ni 
long ni compliqu6. L'antique Lacedemone, jadis si puis- 
sante, a fait place h une sorte de grosse bourgade aux 
petites maisons blanches bordant des rues d'une largeur 
demesuree : c'est une fondation du roi Othon, qui avait 
entrepris de ressusciter tous les grands noms de la Gr&ce. 
Elle ne manque pas d'animation, et Chateaubriand trouve- 
rait maintenant bien change le site oil il a vu « une mise- 
rable chaumiere blanche, demeure unique d'un chevrier, 
servir seule h faire jreconnaltre l'emplacement d'une des 
vilies les plus ceiebres de Tunivers ». 

Le petit mus£e renferme de curieuses steles archaiques, 
des statues assez frustes, peu de chose, en somme, car 
Sparte n'a pas 616 fouiliee et reserve des surprises. 

Les fondations de quelques villas romaines subsistaient 
au Nord, et, en construisant la ville moderne, on a trouve 
piusieurs pavages en mosai'que assez interessants. 

Quant a l'ancienne Sparte, elle est encore en terre, en- 
fouie sous un champ d'oliviers dont les proprietaires de- 
mandent 250,000 drachmes, k titre d'indemnite, avant de 
permettre des fouilles : le gouvernement offre 1 70,000 drach- 
mes... et on ne fait rien. Les figuiers de Barbarie et les 
oliviers persistent k cacher les restes de l'antique cite ; on 
march* sur des fragments de toutes sortes, heurtant k 
chaque pas un socle de colonne ou un tron^on de marbre 
emergeant du sol ; quelques vestiges du theatre dominent 
seuls encore un peu les champs et ont conserve une vague 
forme architecturale; mais,du train oil vont leschoses, ils 
auront bien vite disparu : les gradins ont servi de carriere 



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358 COURSES ET ASCENSIONS. 

aux habitants de Sparte et de Mistra, qui trouvaient \k des 
pierres toutes taillges, et la culture d6molit k outrance 
tout ce qui la g6ne. 

Un monument demeure debout pres de ces mines, mo- 
nument quadrangulaire .construit en blocs cyclopdens et 
dont on ne s'explique pas bien Tobjet; dans le pays, on 
l'appelle, sans preuve aucune, le tombeau de Leonidas; 
entourd d'oliviers, il forme un premier plan original k la 
belle vue dont on jouit d'ici sur la valine de Sparte et le 
Taygete. 

Tout cela est vite parcouru, le dejeuner est lestement 
expddte ; on arrime nos bagages sur des mulets, et bientot 
nous eflectuonsun triomphal depart par les ruesde Sparte, 
dont les habitants voient rarement le spectacle d'une cara- 
vane pareille. Nous avons cinq mulets : deux pour les ba- 
gages, les trois autres pour nous et Basile, conduits chacun 
par leur agoyate (conducteur) en fustanelle et petite vesle 
courte ; Dimitri, le domestique que M. Jannot a mis gra- 
cieusement k notre disposition pour nous piloter pendant 
cette journ£e, caracole en tfcte sur un joli cheval ; nous 
trottons k sa suite, et Ton se met aux fenStres pour nous 
regarder. 

La route est d&icieuse entre Sparte et Mistra, lorsqu'on 
passe par Hagiannis (Saint-Jean) ; nous nous sentons comme 
grisds par la lumifcre, le soleil, le ciel bleu et la beauts 
du site ; c'est un ravissement que de cheminer entre les 
oliviers, les milriers, les jardins d'orangers aux feuillages 
brillants, les haies d*alo6s, les figuiers ou Ton happe au 
passage des fruits exquis, les sources claires qui chantent 
le long du sentier ; qui done disait que la Gr£ce dtait sechc 
et grise? 

Et devant nous e'est la splendide silhouette du Taygete, 
plus belle, plus imposante k mesure que Ton s'en appro- 
che. Partout des pelits tableaux charmants : ici sur un tor- 
rent a sec un pont turc ruind, \k une petite, toute petite 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYGETE. 3G1 

mosqu^e peinte en jaune et bleu dont on a fait une 6glise, 
plus loin une vieille porte turque... 

Nous atteignons le hameau de Hagiannis : quelques mai- 
sons de bois aux balcons turcs, une place carr^e entour^e 
de petites constructions basses, de tables et de bancs, 
ombrag^e par d'immenses platanes dont les larges feuilles 
interceptent completement le jour, une fontaine limpide, 
une grande £glise inachevGe. C'est tout, mais il est difficile 
d'imaginer h distance, lorsqu'on n'a pas eu Toccasion de 
l'apprScier par soi-m&me, quel peut fctre le charme d'un 
petit coin semblable,de cette fratcheur, de cette obscurile 
contrastant avec la lumiere aveuglante et le soleil de feu; 
et puis ces honimes, ces femmes en costumes, venus pour 
nous voir et group^s sous les arbres avec tant d'imprevu 
dans ce clair-obscur. 

Nous voudrions faire halte ici un moment et jouir du 
far niente oriental; on nous fait signe : « Plus loin » ! et 
nous remontons sur nos bfctes pour gagner quelques mi- 
nutes apr&s une oasis plus agr6able encore peut-6tre, la 
source m£me du ruisseau qui sort cristallin d'un fond 
de sable blanc, dans un bosquet de splendides cypres et 
platanes; et nous nous asseyons 1&, pr6s d'une petite cha- 
pelle, pour d^guster avec l'eau fralche des p6ches et du 
rahat-loukoum x que des enfants nous ont apportds du khani 
d'Hagiannis par un sentier de traverse. 

Mais Theure s'avance, il faut marcher pour avoir le 
temps de bien visiter Mistra, la vieille cite franque aban- 
donnGe dont on nous a dit merveilles, etnous nous remet- 
tons h trotter dans les champs d'oliviers et de muriers. 

D6passant Tentr6e de T^troite langada ou gorge de Parori, 
nous arrivons bientot au pied du monticule escarp^ sur 
lequel est b&tie Mistra, comme une forteresse avanc^e de- 
fendant de ce cot6 le Tayg&te qui la domine. 

1. Exccllente confiture sechc a la rose on a la pistache. Lc nom de 
rahat-loukoum est turc. 



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362 COURSES ET ASCENSIONS. 

« En 1247, dit Henri Belle (Trois annees en Grece), Guil- 
laume de Villehardouin pendant son sejour en Laconie 
d^couvrit ce rocher qui lui parut convenable pour con- 
struire un fort. 11 en fit, en effet,'une place presque impre- 
nable et l'appela « Mistra », mot qui veut dire en vieux 
patois de France la « maitresse ville ». Les Grecs en ont 
fait « Mizithra », qui signifie « fromage caill£ ». Elle a 616 
presque entifcrement d6truite par les Turcs, etses habitants 
ont 616 grossir la population de Parori et de Sparte. » 

Mais avant d'entrer dans Tancienne ville, nous traver- 
sons le petit groupe de maisons du village actuel, Kato- 
Khori, « ville interieure », et nous mettons pied k terre sous 
de frais et £pais ombrages, pres d'un pont hardi d'une seule 
arche datant du moyen &ge. Les eaux claires qui coulent 
au-dessous viennent de la « langada » de Mistra, large d6- 
chirure de la montagne ou nous nous engageons & pied 
pendant quelques cents metres au milieu des roches et 
des broussailles. Les Turcs ont capte les eaux & leur source 
et les ont fait jaillir pr&s du pont dans une fontaine orn£e 
d'arabesques. L'onde sort en plusieurs jets formant un 
ruisseaulimpide. G'estun va-et-vient continuel de femmes 
et d'enfants en robes blanches, roses, bleues, descendus 
du village en portant sur la t&te avec un beau geste les 
vases qu'ils vont remplir h, la source. II y a \h des groupes 
charmants, et nous restons quelque temps sous un saule 
pleureur, h contempler, pour en bien garder le souvenir, 
cette scene tout orientale. 

Puis, remontant h. cheval, nous traversons le pont et 
nous p<§netrons enfin par une poterne assez bien conserve 
dans cette Mistra c^lebre, dont Chateaubriand, Henri Belle, 
E. About et tant d'autres nous ont donn6 d'enthousiastes 
descriptions. Je n'entreprendrai pas de les recommencer 
aprfcs eux, mais je dirai seulement que cette promenade 
entre ces murailles en ruines, dans ces rues Glroites, sous 
ces poternes presque intactes, a une poGsie romantique 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYGfcTE. 363 

trfcs p6n6trante; monuments, palais, maisons, tout est 
abandonn£, ruin6 ; les murs subsistent seuls avec des 
ouvertures b£antes laissant voir le ciel bleu, et leurs 
portes surmontGes d^cussons ou bien souvent les fleurs 
de lis de France, conserves tr6s nettes, viennent rappe- 
ler d'une mantere imprGvue et touchante la patrie loin- 
taine ! 

Quelques £glises dcmeurent debout presque intactes. 
sanctuaires encore v£n6r6s oil nos agoyates font pieu- 
sement bruler des cierges devantles images saintes; elles 
sont jolies et curieuses dans leur style byzantin des xin e el 
xiv e siecles : la m^tropole Hagios Demetrios avec sa cour 
a colonnades (ancien palais des archevGques), plantee de 
Iauriers-roses et d'ou Ton a une vue superbe sur Sparte 
et la plaine de TEurotas; Pantanassia, orn6e de fleurs de 
lis a l'exterieur, et a Tinterieur enti&rement couverte de 
ftresques du xtv° si6cle d'un haut int6r6t; Saint-Nicolas 
avec ses absidioles rondes, etc. 

Apres avoir parcouru les rues escarpGes en laissant 
l'imagination vagabonder au hasard, r^edifler avec bien 
peu d'efForts les murs branlants, peupler la ville et r^veil- 
ler partout l'animation de la vie, on arrive h une grande 
place dont Tefifet est saisissant. G'est la cour du palais de 
la Princesse ou de Villehardouin, vaste espace carrS en- 
tour6 de hautes murailles perches de nombreuses fenfctres, 
dont les ornements sculptes subsistent en maints endroits ; 
puis Ton grimpe h la citadelle (634 metres), dont la masse 
fort imposante domine de 400 metres la campagne de 
Sparte. Elle est plus curieuse de loin que de prfcs, et le 
seul interdt de Tescalade reside dans l'admirable pano- 
rama que Ton a de cette hauteur, d'un c6t6 sur Sparte, de 
l'autre sur le Tayg&te et sur la langada de Mistra que nous 
avons visitSe tout h l'heure. 

Mais le temps presse, et, si nous voulons gagner avant 
la nuit notre glte k Trypi, il faut nous Mter et dire vite 



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364 COURSES ET ASCENSIONS. 

adieu k Mistra et k son enchevGtrement de ruines pitto- 
resques vers lesquelles nous jetons, en nous retournant, 
plus d'un dernier regard. 

Dans des sentiers k peine traces, la route est accidence, 
couple de ravins, de petites crates bois^es difficiles k 
escalader pour les chevaux et ou j'ai bien de la peine k 
me tenir en Gquilibre sur ce qui me sert de selle, une 
espfcce de bkt en bois surmonte de couvertures et fort mal 
attache par une cordelette sous le ventre et k la croupe de 
la b6te. 

Mais n'importe, c'est si curieux, si int^ressant, qu'on 
oublie tout le reste! A peine avons-nous perdu de vue 
« la Pomp^i du moyen kge », ce coin francais isol£ en 
pleine Grfcce, que nous apercevons le village de Trypi tout 
pr6s de nous, et alors l'id^ale fralcheur, les douces sensa- 
tions d6jk ressenties k Hagiannis nous envahissent de 
nouveau. C'est un nid charmant que Trypi, accrochd aux 
flancs d'un coteau en terrasse avec ses maisons blanches, 
enfouies sous la verdure, ses multitudes de sources, ses 
orangers, ses muriers, ses cypres noirs, droits comme des 
clochers, et ses figuiers dont les fruits inftrs repandent dans 
Fair un vague parfum. II est tard d6jk, le soleil presque 
couch6 lance des rayons bas qui fusent k travers les feuil- 
les, Tair est pur, 16ger, le ciel bleu fonc6 ; des groupes 
nombreux d'hommes, de feinmes en costumes rentrent 
chez eux leurs travaux finis, et nous chevauchons douce- 
ment; chacun se tait,craignant par une parole de d^truire 
cette langueur qui vous p^netre, cette Amotion intime qui 
vous remplit jusqu'au plus profond de T&tre et dont on ne 
jouit bien qu'en silence... Quel beau soir!... et quel beau 
r6ve!... 

Mais tout en r£vant nous approchons, nos chevaux s'en- 
gagent entre de hautes murailles de verdure, et nous nous 
arr&tons devant une maison ou Ton nous souhaite la bien- 
venue, car notre passage a 6t6 annonc6; nous allons loger 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYG&TE. 365 

chez Chabitant, et Ton s'empresse autour de nous. Un 
joyeux brouhaha succfcde au calme de tout k Theure, nos 
cbevaux dessell^s broutent sous les arbres, et c'est un re- 
mue-m6nage de la maison au verger et k la fontaine pour 
organiser notre installation. 

On nous a donn6 une vaste chambre orn^e de fustanel- 
les et de fusils pendus aux murs, entour£e de coflres his- 
tories; il y a un lit fait d'une £norme caisse de bois, une 
table, des chaises, des cruches, rien n'y fait d^faut, sauf 
(oh! simple detail) les carreaux aux fen&tres, qui sont fer- 
ities par de grossiers volets de bois peints en bleu clair, 
joignant assez mal : les vitres manquent absolument! il 
fait si beau en Grece, et les nuits sont si douces, si parfu- 
mees!... 

Nous nous installons, les lits de camp sont d6ploy£s, 
car nous pr^ferons ce coucher dont nous sommes stirs a 
celui de Thabitant, et tandis que nos agoyates soupent 
bruyamment dans la ptece voisine, nous faisons tout seuls 
notre diner de conserves, agr^ablement complete par des 
raisins et des figues fraichement cueillis qu'une des fillet- 
tes de la maison est vqjiue nous apporter toute rouge de 
timidity... Les enfants s'arr&tent sur le seuil de la chambre, 
6babis de nos bagages, de nos lits, de nos lampes kesprit- 
de-vin et autres objets pour eux fantastiques ! 

Puis les bruits se taisent peu k peu dans la maison, un 
grand silence se fait, et nous nous glissons doucement de- 
hors pour admirer la nuit; il fait un clair de lune merveil- 
leux, une veritable nappe d'argent se rSpand mollement 
sur la plaine et sur la montagne sombre; dans le ciel 
presque noir de nombreuses Gtoiles se sont allumges; & 
peine un bruissement d'insecte, un froissement de feuilles ; 
c'est la paix, la s6r6nit6 parfaite, absolue, et tandis que 
nous errons au hasard pr&s des sources pures ramifiSes en 
cent ruisselets sous les orangrrs embaumSs, un calme pro- 
fond nous berce et nous plonge dans une reverie muette. 



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366 COURSES ET ASCENSIONS. 

Gomme nous rentrons, un chien aboie (Tune fa^on peu 
rassurante, car les molosses grecs sont feroces ; les maitres 
du logis, entendant du bruit, paraissent sur le seuil de 
leur maison et rappellent le chien en nous reconnaissant; 
avec quelques brins de magnesium allum£s dans les 
arbres, nous mettons des points lumineux intenses sous la 
feuiltee, au grand Gtonnementdes braves paysans rgveill6s 
qui n'ont jamais vu de pareil 6clat... Et le souvenir de la 
nuit feerique nous hantera longtempsl... 

Le lendemain matin avant le jour, on frappe a notre 
porte... L'6tape est longue jusqu'i Kalamata et la route 
assez dure... 

Nous nous hatons de faire nos prgparatifs fort compli- 
qu6s : rGchauflerle dejeuner, laver etemballer lavaisselle, 
replier les lits de camp, et celaprend du temps... l&ifin, 
tout se d£m£lc peu a peu, les bagages s'entassent sur les 
mulets, le jour commence a poindre a l'horizon dans le 
ciel pale oil s^teignent les dernieres 6toiles. Une des pe- 
tites filles de la maison vient m'apporter gracieusement un 
bouquet de fleurs parfumSes, nous payons riiospitalitS 
que nous avons regue avec peu 4argent et beaucoup de 
poignSes de main, seul remerciement expressif entre gens 
qui ne savent point s'entendre en paroles, et en route! 
avec un soupir de regret en quittant cette retraite douce, 
oil il serait si bon, semble-t-il, de planter sa tente et de 
vivre cacb6... 

Dimitri et le proprtetaire de la maison oil nous avons 
log6 nous accompagnent un bout de chemin; nous respi- 
rons a pleins poumons l'air frais.et pur, admirant la colo- 
ration progressive du ciel clair sous les premiers rayons 
du soleil levant, et enfm Illumination du plein jour rd- 
pandant des flots d'or dans la verdure. Le sentier s'61fcve 
en brusques lacets : comme hier au soir, personne ne 
parle, mais les oiseaux chantent dans les grands cypres, 
les sources murmurent leur musique argentine, de petits 



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I 



SPARTfi ET LES GORGES DU TAYGfcTE. 367 

cailloux roulent comme des grelots sous les pieds de nos 
chevaux excites dans leur grimpade fort dure par le cri 
sonore des agoyates [huochsl hu...och$!) 

Voici une aurore qui ne le c6de gu6re en splendeur au 
clairdelune de laveille... Le paysage devient tres beau, 
car nous nous enfonQons dans la montagne; mais aupa- 
ravant nous faisons halte a un petit cabaret pittoresque- 
ment silu6 sur le bord du chemin, oh Dimitri et notre 
h6te prennent cong6 de nous; on trinque avec du vin r6- 
sin6 danslequel nous essayons de tremper nos 16vres ; force 
poignges de main de la main droite tandis que la gauche 
se pose sur le coeur avec reconnaissance (c'est le salut 
grec), et la petite troupe se divise; nos deux compagnons 
redescendent vers le village que Ton devine plus qu'on ne 
le voit au-dessous de soi blotti dans la feuillGe!... Huochs! 
Hu...ochs! nos chevaux font un vigoureux effort, et nous 
repartons pour entamer la partie s^rieuse de notre route 
et plnttrer dans la fameuse langada du Tayg&te. 

L'entrSe de la langada forme une sorte de large porti- 
que d'un effet grandiose : a gauche de beaux rochers do- 
minent le sentier, et a droite s'ouvre une gorge profonde, 
que les rayons du soleil, tr6s bas encore, laissent dans l'ob- 
scurite. G'est pr6s d'ici, a notre gauche, que Ton a d^couvert 
il y a une vingtaine d'annSes une caverne au fond d'une 
toorme dSchirure, caverne remplie d'ossements dans 
lesquels M. Rayet a cru retrouver les restes des prisonniers 
jetes par les Spartiates au gouflre de C^adas, d'ou le 16- 
gendaire renard tira, dit-on, AristomSne, roide Mess^nie! 

La mont6e est difficile, les chevaux glissent sur les lar- 
ges dalles de marbre qui forment le sol et sur lesquelles 
leur pied nerveux n'a pas prise : les agoyates entourent 
leurs bates, les uns les excitant, les autres les tenant par 
la queue pour les empGcher de tomber en avant; bientdt 
je mets pied a terre (ce que nous faisons a diverses repri- 
ses aux mauvais passages fort nombreux), prGferant l'es- 



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368 COURSES ET ASCENSIONS. 

calade personnelle k la position instable que j'occupe 
perchee k califourchon sur le bkt rudimentaire exhausse 
dun branlant echafaudage de couvertures. 

La route est d'ailleurs si belle qu'il vaut mieux etre a 
pied pour Tadmirer k son aise sans preoccupation. L*on 
monte d'abord dans une gorge sauvage,resserr6e, jusqu'i 
un superbe cirque de rochers, point culminant de cette 
premiere ascension, et Ton redescend ensuite trfcs rapide- 
ment dans le lit m6me du torrent actuellement k sec, 
mais qui bicn souvent interrompt toute communication. 
Nous nous asseyons entre deux cuvettes rocheuses 6rodees 
par les eaux et nous faisons une collation sommaire, mais 
utile, car le trajet est fatigant sous les rayons du soleil 
qui commence k pdnetrer dans la gorge et k en chasser la 
fralcheur. 

U y a de plus quelque chose d'agaQant dans ce sentier 
qui s'eieve pGniblement d'un c6te de la gorge pour redes- 
cendre ensuite brusquement jusqu'au fond et grimper sur 
Tautre versant. Mais, en revanche, il est juste de dire que 
ces alternatives, ces changements perpetuels de niveau 
donnent une grande variete k ce parcours. 

A la seconde montee Ton se trouve accroche sur le flanc 
d'un precipice au milieu d'un amphitheatre de roches nues 
dechirees, parmi lesquelles s'ouvrent k droite des fissures 
sauvages; puis, redescendu une deuxieme fois dans les 
profondeurs de la gorge, on fait halte sous des platanes 
et des figuiers au bord du lit du torrent k l'ombre et k la 
fraicheur... De chaque cdte se dressent de hautes parois 
a pic vfctues de lierre; devant et derriere, Thorizon est 
born6 par de s£v&res profils de montagnes; le contraste 
est saisissant entre la majesty chaotique de ce cadre ro- 
cheux et le fouillis k la fois puissant et gracieux de la ve- 
getation meridionale abritee dans cette sorte de puits qui 
fait songer aux gorges du Tarn ; malheureusement ce pas- 
sage admirable, le plus beau de la langada, est de trop peu 



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ANXUAIRB DB 1891. 24 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYGETE. 371 

de dur£e, et bientdt nous recommenQons une troisieme 
escalade p^nible sur les grandes roches polies ou les 
chevaux glissent encore trop pour continuer & nous por- 
ter. II est 11 heures. Le soleil maintenant darde d'aplomb, 
versant k flots la lumtere et la chaleur ardentes; l'etroit 
sentier en corniche surplombe le thalweg avec des zigzags 
brusques; les roches s'entassent les unes sur les autres et 
les arbres manquent de nouveau; la grimpade est labo- 
rieuse, et c'est avec plaisir que nous puisons quelques 
forces dans le flacon de chartreuse, inseparable de tout 
voyageur en Grfcce qui veut se garder de la fievre. Du 
reste, le plus fort de Tascension est fait; une derniere fois 
nous nous abaissons de quelques dizaines de metres pour 
retrouver le cours k sec du ruisseau oil nos braves chevaux 
nous reprennent. Nous avons maintenant laiss£ k gauche 
la gorge principale, et nous sommes dans un ravin secon- 
dare; nous en croisons k droite un autre fort joli, 6troite 
coupure verticale qui nous rappelle le Trient ou la Diosaz 
(sans eau, bien entendu); on voudrait aller y fouiller k la 
recherche du pittoresque imprSvu, mais le temps manque 
et, d'ailleurs, il n'y a, dans ces montagnes, que fissures et 
dSchirures. Enfin, le chemin s'^largit et perd tout carac- 
tere, les roches verticales disparaissent, on devine que le 
faite n'est plus tresloin, et nous arrivons au khani de Paia- 
nitza (1,050 m&t.), ou nous faisons halte pour le repas... 
Hommes et bfctes se pr£cipitent vers l'eau fralche, car ce 
khani, suivant Tusage, est b&ti pr6s d'une source pure, 
chose rare et pn*cieuse dans le pays. 11 serait assez diffi- 
cile, je crois, de trouver autre chose dans cette miserable 
demeure dont les proprtetaires sonten haillons... et nous 
nous Gtablissons sur un banc au dehors pour ddguster 
comme d'habitude nos provisions de conserve. 

Les enfants du khani s'approchent timidement et nous 
regardent manger; ils sont litt£ralemenl en guenilles, les 
pauvres petits : deux fillettes de six ahuit ans et un gar^on 



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372 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'une dizaino d'anndes. Nous ne les en trouvons pas moins 
ravissants, les petites surtout avec leurs cheveux b onds 
6bouriffes, leurs grands yeux noirs eflaroucbGs et doux 
et lour leint chaud, a la fois rose et ambr6 : j'ai rare- 
ment vu plus jolis types d'enfants; des biscuits et quel- 
ques sous que nous leur donnons font briller de joie 
leurs yeux 6tincelants; ils n'ont jamais 616 a pareille 
tete. 

De sa porte, le pere, un bomme vieilli et us6 par la 
misere, les rappelle durement, sa fiert6 s'inquifcte a l'ide^e 
que ses enfant* ont pu demander l'aumdne (il n'y a point 
de inendiants en Grecei; mais nous lui faisons dire par 
Tinterprete que nous les avons appeles nous-m6mes parce 
qu'ils sont gentils, et le compliment rejouit alors la mine 
du papa tranquillise\ 

Au-dessus de la maison, le sentier continue a monter; 
tandis que nous d&jeunons, les convois traversant la mon- 
tagne s'y succedent, mulets charges de lourds sacs, de 
meubles, de longues poutres de bois; c'est line circulation 
fort amusante et qui contraste avec Tisolement severe 
dans lequel nous nous sommes trouv^s pendant la pre- 
miere partie du trajet. 

C'est par ici, en effet, que passe tout le traflc terrestre de 
Kalamata a Sparte. 

La route raide, mais relativement bonne, est beaucoup 

moins pittoresque apres PaKanitza, au moins pendant un 

certain temps. Apr&s une heure d'ascension sur une pente 

herbeuse, on arrive dans un bois de pins parasols, et bien- 

lot on atteint le col (1,450 met.), oh la vue est merveil- 

leuse! D'un c6t£, lacbaine entiere duTaygete (2,409 met. 

au mont Saint-Elie ou Hagios Ilios) se d^couvre avec 

nne silbouette majestueuse; il n'y a pas de neige en cette 

aison sur la montagne, c'est vrai, mais les lignes en sont 

i belles, se dScoupent si purement sur le ciel, que Taspect 

n est tout a fait grandiose; d'ailleurs, de larges parois de 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYGETE. 373 

marbre blanc viennent le rehausser en y mettant des 
taches lumineuses. De Tautre c6t6, ce sont les montagnes 
de Mess6nie et I'Schancrure du golfe de Kalamata, ou 
Ton devine la mer. 

La descente s'effectue ensuite en pente douce dans les 
sapins oil coule un petit filet d'eau; on laisse le village de 
Sitsova (au Nord), h plus de 2 kilometres sur la droite, et 
Ton suit pendant quelque temps un sentier assez d^pourvu 
d'int6r£t, jouissant seulement de la vue lointaine des 
monts de Mess^nie. 

Puis, Tinclinaison de la route s'accentue en approchant 
du village de Lada que Ton aperQoit en contre-bas dans 
une situation hardie, avec ses maisons £tag6es en artiphi- 
th&Ure sur le sommet d'une colline conique entre deux 
profonds ravins. 

Des sources claires et abondantes surgissent de tous 
c6tes, donnant naissance & une luxuriante v6g6tation, qui 
enveloppe tout Lada d'un £pais manteau vert. 

A l'entr^e du village, pres d'une source particulierement 

riche, est un khani (800 metres) oil nous nous arnHons 

pour goilter sous une treille de vigne. II est 4 heures et le 

soleil commence h baisser; il y a un grand mouvement 

dans le village : c'est l'^poque des vendanges, hommes, 

femmes et enfants montent gaiement les sentiers raides 

avec la hotte vide sur le dos, pour redescendre pli6s en 

deux sous le faix, les jambes nues et le visage tout bar- 

bouilld du rouge jus de la vigne; d'autres m6nent des 

i bestiaux, chdvres, moutons, quelques rares vaches et de 

J petits &nes; des scenes comiques se d^roulent h la tra- 

f versSe du ruisseau bruyant qui fait peur aux b&tes ; c'est 

fort gai et original ; il faut repartir, cependant ! Mais voilk 

que nous remarquons une certaine agitation parmi nos 

agoyates, les villageois s'arrGtent par groupes pour causer 

avec eux en gesticulant, et un mot, toujours le m&me, re- 

-vient dans leur discussion. Enfin, Basile vient h nous Tair 



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374 COURSES ET ASCENSIONS. 

embarrass^ : « Monsieur lies agoyates disent qu'il fautrester 
coucher ici. — Et pourquoi done? Si nous ne gagnons pas 
Kalamata ce soir, nous perdons une journ£e : tant pis si 
nous arrivons un peu lard, il feraun clair de lune superbe! 

— Oui, Monsieur, mais ils pretendent qu'il y aun brigand 
dans la montagne et qu'il n'est pas prudent de s'y aventurer. 

— Un brigand, quelle plaisanterie ! On nous a dit k Athe- 
nes qu'il n'en existait plus. Ils veulent simplement nous 
faire coucher ici pour £tre pay£s un jour de plus, et e'est une 
affaire arrang^e avec le propri^laire du khani! » Piques, 
les agoyates, k qui ces reflexions ont 6t6 transmises, r£pli- 
quent : « Eh bien, tant pis I partons. » Ils dGtachent les che- 
vaux, nous leur montrons que nous possGdons chacun un 
revolver charge, nous faisons apporter du vin pour trin- 
quer avec eux... et nous restons. 

Leurs visages paraissaient soucieux malgr£ tout; nous 
avons r£fl£chi, voyant les conciliabules avec les villageois, 
qu'il est plus prudent de passer la nuit ici. Nous arriverions 
k 10 ou 11 heures k Kalamata avec toutes ces tergiver- 
sations; la route est mauvaise, dit-on, betes et gens sont 
fatigues, et que ferions-nous la nuit dans la montagne avec 
des hommes apeur£s dont nous ignorons la langue? 

L'annonce de notre decision ramene la gaiety ; il est con- 
venu que nous partirons demain des Taube; je crois que 
nous avons bien fait de demeurer, mais qu'est-ce que celte 
histoirc de brigand renouvel^e du Roi des Monlagnes? 

Nous nous installons tant bien que mal dans une des 
pieces du khani. C'est moins gentil qu'hier comme loge- 
ment ; toutefois, grkce k nos lits de camp et aux sacs de soie 
qui nous servent de draps, nous sommes assures contre 
tous les inconvenients : e'est dehors, par exemple, sous la 
tonnelle, que nous pr^parons et absorbons notre diner 
(suite des conserves) tandis que le soleil se couche. 

La nuit est merveilleuse, le clair de lune est limpide et 
argente les monlagnes, et nous nous dicidons k regret k 



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SPARTE 1$T LBS GORGES DU TAYG^TE. 375 

fermer les volets de bois qui, pareils & ceux de Trypi, 
remplacent les carreaux absents. 11 y a m6me une petite 
note de couleur locale supplGmentaire : pas de targette 
aux volets etun loquet rudimentaire a la porte. Nous nous 
barricadons tant bien que mal avec nos valises, et nos re- 
volvers sont h portSe de nos mains; car, malgr6 tout, nous 
finissons par nous demander ce que tout cela veut dire. 

L'aventure en Calabre de Paul-Louis Courier vient nous 
hanter : serait-ce un guet-apens de nos agoyates, dSsireux 
denous dSvaliser dans cette maison isol6e?... lis parais- 
sent de braves gens pourtant, complaisants et honnGtes, 
et ont eu bien soin de nous aux passages difficiles? Mys- 
ore!... Bah I dormons! et a la gr&ce de Dieu. 

... Un petit coup frapp6 h notre porte nous reveille k 
5heures le lendemain matin ; nous avons dormi d'une traite, 
tout est en place, la journ^e s'annonce belle et la tranquil- 
lity renait dans les esprits. Basile, rassurG h la vue de nos 
armes, est plein de courage, et notre caravane se met gat- 
ment en route avec le soleil levant. 

Nous d^gringolons le long des ruelles montueuses de 
Lada que mille ruisselets transforment en vSritables cas- 
catelles ; les mulets glissent, ce n'est pas toujours com- 
mode, mais la bonne volontS vient & bout de tout. Le 
chemin est charmant, des oliviers et des mftriers couvrent 
de verdure le c6ne le long duquel nous descendons, pour 
franchir le ravin sur un pont (altitude 550 metres) et re- 
monter ensuite de Tautre cdt6 en passant au-dessous de 
Koutsava : il faut gagner Kalamata en traversant ces fa- 
meuses montagnes du Magne qui ont eu si mauvaise repu- 
tation autrefois : la m6ritent-elles done encore? Nous 
allons bien voir! 

En attendant, une surprise' agrSable nousStait r£serv6e : 
car le sentier refait tout r^cemment est excellent et la vue 
est tr&s belle, alors que nous comptions sur un chemin 
dangereux et monotone. 



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376 COURSES ET ASCENSIONS. 

Nous chevauchonssurle flanc de lamontagne,traversant 
des affleurements de serpentine et de schistes verts aux 
riches couleurs, intercal6s dans les marbres blancs, et, aprfcs 
avoir contournd des precipices vraiment alpestres, nous ga- 
gnons un premier col. La nous sommes en pleine montagne, 
tr6sisol£s entre des ravins broussailleuxet degros rochers... 
Ici, sans doute, se poste le brigand en question, car le lieu 
ferait un excellent coupe-gorge et, chemin faisant, nous 
en plaisantons, puisque le soleil brille et que nous sommes 
nombreux et arm£s. 

Nous inspirons m6me la confiance & un « pappa » ou 
pr&tre grec en robe noire et grand bonnet, qui se met h 
suivre notre troupe, mont6 surun petit &ne et accompagn£ 
de deux jeunes gar^ons. 

Tout k coup, h un detour du chemin, un canon de fusil 
brille au soleil... Alerte! Est-ce que par hasard?... Non... 
c'est une autre troupe qui fait la route en sens inverse : 
trois gendarmes et un sergent, deux hommes h cheval, 
tous arm£s d'ailleurs, et deux messieurs h pied. — L/un de 
ces derniers nous fait signe d'arrGter et s'avance en nous 
saluant : « Bonjour ! Je suis le procureur du roi (ceci en 
frangais avec un l£ger accent). — Ah ! bonjour, monsieur!... 
on dit qu'il y a un brigand dans la montagne? — Un bri- 
gand ! non, jamais, il n'y a pas de brigand du tout, ce n'est 
pas vrai. — Tant mieux ! mais on nous a dit qu'il avait 
pris 25 drachmes k un paysan hier! — Comment, est-ce 
qu'il vous a fait quelque chose? — Oh! non, pas a nous, 
on nous l'a raconte seulement. — Eh ! il n'y a rien. . . Madame 
veut-elle que je vous donne un gendarme pour vous con- 
duire h Kalamata?... — Avec plaisir et merci! — Adieu, 
monsieur. — Adieu, merci! » — Salutations, poignees de 
main, ^change de cartes et Ton se s£pare, les uns montant, 
les autres descendant. Chacun est satisfait, les agoyates 
poussent un soupir de soulagement, la figure de Basile 
s^panouit, et le pappa ne nous quitte plus. Notre petit 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYGETE. 377 

gendarme lui-mGme (il a bien dix-huit ans) est ravi de la 
bonne aubaine : gr£ce & nous, il remplace par un cong6 de 
vingt-quatre heures une corvee, car il nous apprend, tout 
en marchant, son fusil protecteur & T6paule *, que le procu- 
reur, malgrS ses d£n6gations, va tout simplement & Lada 
faire une enqu<He et courir apres le brigand : c'est un repris 
de justice qui a assassin^ quelqu'un k Kalamata et qui fuit 
les tribunaux. Maintenant il se cache dans la montagne et, 
quand il a faim, il de'trousse les passants solitaires. — Voilk'! 

Nous c6toyonsdes precipices assez vertigineux, et brus- 
quementau sommet d'un nouveau col (altitude, 900 metres) 
une vue merveilleuse se de'couvre : c'est le golfe de Kala- 
mata eblouissant de lumifcre comme une conque de sa- 
phir ench&ss£e de montagnes violates (monts du Magne, 
de Messenie, gorges du Nedon). La ville s'(Hale a nos pieds, 
blanche dans le sable jaune, avec un aspect tr£s oriental; 
Skala, le port de Kalamata, est anim^ ; des bateaux entrent 
et sortent, poussant leurs panaches de fum£e grise dans 
le ciel pur : le panorama est splendide, enthousiasmant. 
Malheureusement, la descente commence, aprfcs un petit 
arrGt au hameau de Panagia, oh notre gendarme fait sen- 
sation, et elle nous parait bien longue; la chaleur est 
accablante, la poussi&re terrible, nos chevaux tr6buchent 
dans le sable; Kalamata, qui se montrait tout proche, de 
Ik-haut, est bien loin, bien bas, et il semble que nous ne 
Tatteindrons jamais. 

Nous passons prfcs d'un castel en ruines assez peu 
curieux, et nous marchons, nous marchons toujours entre 
les hautes haies de cactus et de figuiers de Barbaric Ge 
pays a du cachet 6videmment, et Ion se souvient des ta- 



1. Un fusil Graa, modele francais 1871, fabrique dans une manufacture 
autrichienne ! 

2. Ceci est un cas tout particulier, comme il peut s'en presenter en 
tout pays : il n'en est pas moins avere* que la Grecc est maintenant 
fort sure et qu'il n'y rcste plus de brigands organises. 



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378 COURSES ET ASCENSIONS. 

bleaux d'Afrique devant ces maisonnettes carries, basses, 
aux toits plats, seniles au milieu de laplaine jaune, devant 
ces alofcs, ces palmiers, ces cypres, ces orangers. Tout 
cela ne manque pas de caractfcre, mais il fait un soleil 
terrible, la course est dure, chacun est morne, accable, — 
sauf nos deux mulets k bagages qui, dans un accfcs de 
gaiety provoqu£ sans doute par le moelleux du sol qu'ils 
foulent maintenant, se roulent dans la poussi&re avec leur 
charge qui s'eparpille et qu'il faut arrimer k nouveau ; 
nous nous demandons avec effroi si les bdtes qui nous 
portent ne vont pas suivre cet exemple... Et puis, il faut 
Tavouer, Tapproche d'une ville nous fait regretter nos 
poetiques campements de la montagne, la fratcheur et 
l'air pur des gorges du Tayg&te. 

Enfin, nous atteignons les faubourgs et nous reprenons 
notre attitude digne. Kalamata est une ville commer- 
$ante, animGe, car les plaines de la Mess^nie sont riches et 
fertiles, les rues sont pleines de bruit, de mouvement, 
mais Ton se tait et Ton s'arrdte pour nous laisser passer, 
et nous ne sommes pas peu flattds de reflet produit par 
notre bande. 

L'H6tel des Etrangers est tr6s grec, trop grec pour nous, 
— notre halte n'y sera pas longue! Nous nous s^parons, 
non sans quelque peine, de nos agoyates, de braves gens 
en somme, qu'un \6ger pourboire rend heureux et qui nous 
remercient par de chaleureuses poign£es de main et force 
saluts la main sur le coeur. 

Apr£s midi ils vont repartir pour Lada, tandis que nous 
gagnerons en voiture, par le pays, bien cultivg et terri- 
blement pousstereux, de Messenie, Meligala, au pied du 
mont llhdme et de Tantique Messfcne, oil la temperature 
nous fera regretter plus que jamais les belles nuits de 
Trypi et de Lada 1 . 

1. II y a dc Kalamata a Meligala un troncon de chemin de ferqui doit 
etre continue jusqu'a Tripolis en 1892 ou 1893. 



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SPARTE ET LES GORGES DU TAYG&TB. 379 

Demain par Megalopolis, au th£4tre grec magnifique, 
nous regagnerons, en voiture, Tripolis, ou mon mari veut 
6tudier les katavothres qui ressemblent tant aux avens des 
Causses; pendant ce trajet, nous subirons un ^chantillon 
des terribles orages de ce pays et nous verrons combien 
les paysages de Gr&ce sont tristes et laids sous la pluie ; 
puis nous rentrerons a Athfcnes par ISauplie, Epidaure, 
Tirynthe, Mycenes et Argos, recueillant d'inoubliables sou- 
venirs, parmi lesquels ceux de Sparte et du Taygdte ne 
resteront pas les moins vivaces * ! 

Aline Martel, 

Menibre du Club Alpin Francais 
(Section de Paris). 



1. Les difficultes de la travcrsee du Taygete ont etc cxagerecs par 
H. Belle dans scs intercssantes Trois anne'es en Grtce (Hachctlc, 1881)* 
Depuis son passage, il est vrai, on a quclquc peu ameliord les chemins. 
Les Guides de Baedeker (1889) et de Joanne (1891) nc sont pas encore, 
de leur cote, tout a fait complets ni exacts. lis omcttcnt d'indiquer le 
charmant detour de Saint-Jean, ne parlent pas du khani de Paianitza 
et n'expliquent pas que depuis Trypi jusque-la il y a quatre montees 
alternees de trois descentes; en outre on no passe plus a Sitsova; la 
route du col a Lada n'est nullcment «< abrupte et penible » ; la region 
montagneuse soi-disant « sans caractere » entrc Lada et Kalamata est 
au contraire toute coupee de grands prdcipiccs et de superbes escar- 
pements. Enfin il y a cinq hcures au lieu de trois de Trypi au col, et 
cinq h six hcures au lieu de sept du col a Kalamata. Quant aux cotes 
d'altitudcs, celles de Sparte (245 met. au theatre antique) et du som- 
metde Mistra(634) sont les seulcs fournics parl'uniquc document topo- 
graphiquc s^ricux sur le Peloponesc : la carte de Grece au 200,000 e en 
20 feuilles levee en 1829 par les officiers de l'expcdition scicntifiquc de 
Morce, publiee en 1852 par le Depot de la guerre francais et dont le 
Geogr. Militar-Institut de Vienne n'a fait au 300,000^ en 1888 quune 
mauvaise copie en coulcurs. — J'ai releve au barometrc les altitudes 
suivantes : Mistra (acropole) 450 met., Trypi 500 mot., Paianitza 
1,050 met., col 1,450 met., Lada (khani) 800 met., pont au pied de Lada 
350 met., col du brigand 900 metres. 

E.-A. M. 



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XV 

AU PAYS DES KSOUR 

(SUD TUNISIEN 1 ) 
(Par M. l'abbe Bauron) 



PHYSIONOM1E DE LA REGION. — LES TROGLODYTES. — UNE NUIT 
A HADfcGE CHEZ LE KHALIFE SIDHFATOUCIIE. — LES DJEBA- 
LIA. — LES NOMADES. — M&DENINE. — UN P&RE ELOQUENT. 
— FOUM-TATAHOUINE. — COURSE A DOU1RET, A CUENINI. — 
RETOUR A DJERBA. 

Si vous jetez les yeux sur une carte un peu developp^e 
du Nord de TAfrique, vous remarquez, auSud de Gabes, en 
Tunisie, h vingt lieues du littoral, une chaine abrupte qui 
se dirige vers TOuest et s^pare les Chotts du Sahara. Elle 
traverse le Nefzaoua, archipel d'oasis, qui contient une 
quarantaine de villages, 300,000 palmiers et 20,000 habi- 
tants. Cette chaine se prolonge vers le Sud, au deli 
de Doui'ret, et forme l'escarpe du plateau saharien. C'est 
un enchevGtrement de collines calcaires, de marnes 
labour^es par les pluies, de pitons arrondis, de precipices 
bSants, de pentes rocailleuses, de pics taill^s en biseau et 



l. Voir dans YAnnuaire do 1889 lc r«5cit d'une excursion dans la par- 
tic du pays des Ksour qui sc trouvc dans lo Sud Oranais (Algerie), par 
M*. Victor Riston. 



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AU PAYS DES KSOUR (SUD TUNISIEN). 381 

de corniches efFritdes. Les points culminants atteignent 
pres de cinq cents metres de relief. 

Les villages sont ensevelis sous terre, ou perches comme 
des nids d'aigle sur la cime des rochers, ou suspendus 
k leurs flancs d£nudt$s. C'est ici le pays des Ksour, en 
d'autres termes, des forteresses [Ksour est le pluriel du 
mot AW, qui veut dire chateau, lieu fortifi6). 

Cette merveilleuse region renferme dans la partie mon- 
tagneuse les cavernes des Troglodytes 6thiopiens, dont 
parle Herodote. La partie basse, appel^e Araad, estTancien 
territoire des Lotophages, qui se nourrissaient , d'apr6s 
Hom6re et Herodote, du fruit du lotus (probablement une 
esp£ce de jujubier). Les compagnons d'Ulysse , apr6s 
en avoir goute, ne voulaient plus retourner dans leur 
patrie. 

C'est par cette contrSe, encore peu connue, que j'ai ter- 
mini en 1891 un long voyage dans le Centre et le Sud de la 
Tunisie. J'ai m&me poussG mon excursion jusqu'au poste 
extreme de Foum-Tatahouine, aux rochers de Chenini,de 
Douiret et au Ksar de Beni-Barca, sur la piste des eara- 
vanes allant k Ghadam6s. 

On m'assure des guides qui se rel^veront de poste en 
poste. Ici je partagerai la tente des officiers, et dans la 
montagne je receyrai la dififa des kaids. Le voyage se fait 
k cheval, avec des stapes qui varient de 40 h 80 kilometres. 
M. Fournier La Roussie, interprete au tribunal de Gabes, 
m'accompagne jusqu'au premier village des troglodytes, 
k Hadege, dans le pays des Matmata ! . 

Apr6s de nombreux galops dans la plaine, ravin^e et 
couvertes d'herbes, de drones, de jujubiers, nous avons 
franchi 40 kilometres et abordons les premieres pentes de 
la montagne aux formes sinueuses, aux vallons pleins de 
mysterieuses oasis, que Toeil d^couvre subitement. 

i. Ne pas confondre avec un autre pays des Matmata qui se trouve 
en Alglrie, au Sud de Miliaria. 



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382 COURSES ET ASCENSIONS. 

— Vous 6tes dans un village de six cents &mes, me dit 
M. Fournier. 

— Ou sont les maisons? Je n'aper^ois nulle trace d'ha- 
bitation. ' 

— Prenez garde de tomber dans la cour de quelque 
demeure et d'assommer une femme ou un enfant. 

— Comment voulez-vous que je tombe? Je suis en plein 
champ. 

— Mais nullement. Vous £tes au centre du village de 
Had6ge. 

En effet, j'apergois soudain k mes pieds une fosse qua- 
drangulaire, de 15 metres environ de c6t6 et profonde de 
8 h 10 metres. Au fond de cette cage, servant de cour k 
l'habitation troglodytique, sont plusieurs excavations, 
dont les trous noirs tachent la muraille de grfcs. Ce sont 
les chambres. Elles sont distributes deux a deux sur 
chaque faQade. Elles n'ont pas de fen&tre et ne re^oivent 
la lumi&re que par la porte d'entr£e. 

Un second rangd'appartements occupe le premier etage. 
On y monte k Taide demarches taill^es en saillie sur la 
paroi, et d'une corde, solidement fix^e par le haut dans la 
roche et dont Textr6mit^ pend le long de l'ouverture sou- 
terraine. De grands couffins en tresses d'alfa sont appuy£s 
les uns contre les autres au milieu de la cour. On les pren- 
drait pourdes ruches d'abeilles. lis renferment des c£r£ales. 
Des jarres en gres contiennent de Fhuile, des olives, des 
dattes, des caroubes, du mais. Des femmes travaillent et 
des enfants jouent aufond de la caverne. A notre aspect ils 
poussent des cris sauvages, nous lancent des imprecations 
et nous font signe de nous eloigner. M. Fournier les ras- 
sure. Quelques petits mifroirs, que je lance apropos, achfc- 
vent dc les apaiser et les font rire jusqu'aux oreilles. Les 
femmes se les attachent sur la poitrine en guise dem£dail- 
lons. Elles prSparent le repas et r6tissent un quartier de 
mouton, pass6 dans une tige de bois qu'elles font tourner 



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AU PAYS DES KSOUR (SUD TUNISIEN). 383 

sur un piquet, au-dessus du brasier allume dans une des 
chambres. La fumee s'echappe par le haut de Torifice, en 
l£chant la muraille. 

Toutes ces grotles se ressemblent par le plan general 
qui preside h. leur excavation, faite de main d'homme. 
La difference n'est que dans le nombre des chambres et 
les details de Tameublement. Elles sont independantes 
les unes des autres, h une distance qui varie entre 50 
et 200 metres. Une tranchee profonde, cachee derriere 
un pli de terrain, ou creusge k la base d'un mamelon, 
se lermine en un tunnel aboutissant dans la cour. Elle 
est sinueuse ou oblique et ne permet pas d'apercevoir du 
dehors les antres des troglodytes . Un leger rebord du sol 
indique Tapproche d'une fosse. Toutes ces excavations 
sont si habilement dissimuiees qu'il serait trfcs facile de 
tomber litteralement du ciel au sein d'une famille in- 
connue. 

Les Troglodytes occupent plusieurs villages : les princi- 
paux sont ceux de Hadege et de Tamerzed. Le khalife, 
Sidi-Fatouche, a la reputation d'un homme de vertu. C'est 
un vieillard, voisin de la decrepitude. Ses deux fils ont la 
dignite de kai'd. Ce sont d'assez beaux hommes, mais d'une 
corpulence qui louche h l'obesite. Tous sont rases et par- 
lent avec eloquence. lis ont le type des fellahs d'Egypte. 
Je les crois volontiers issusdeces Troglodytes ethiopiens, 
k qui les Garamantesfaisaient lachasse. « Les Troglodytes 
ethiopiens, dit Herodote, sont les plus legers et les plus 
vites de tous les peuples. lis vivent de serpents, de lezards 
et autres reptiles . lis parlent une langue qui n'a rien de 
commun avec celles des autres nations. » 

11 est evident que les Matmata sont fixes dans leurs 
grotles depuis des siecles nombreux etqu'ils n'ont presque 
rien change h leurs instincts et habitudes primitives. lis 
ont tour h tour reQu I'Evangile et le Koran, sans abandonner 
completement leurs superstitions et leur genre de vie. 



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384 COURSES ET ASCKNSIONS. 

Leurs repaires sont l'asile inexpugnable de leur indepen- 
dance. 

Sidi-Fatouche envoie son fils Mansour nous saluer. A la 
tonibge de la nuit, Mansour revient avec une lanterne. II a 
reviHu un haik de soie blanche et s'est coifT£ d'un superbe 
turban. Des diamanls brillent a son doigt. II se plaint que 
rnon spahi a manqug de respect a son pere. Le cavalier est 
immSdiatement priv6 de la part qu'il esp^rait de la diffa. 
Alors Mansour change de r61e et demande la grace du 
condamne. 

11 nous conduit a la grotte. Nous franchissons le couloir 
souterrain. Sidi-Fatouche nous souhaite la bienvenue, 
nous baise la main et nous introduit dans son ten6breux 
palais. Une premiere chambre est reserv^e aux chevaux. 
La seconde, minutieusement bouctee, est celle ou Sidi- 
Fatouche a renferm£ sa femme et ses servantes. La sui- 
vante nous est destin£e. Elle a 5 metres de largeur sur 
10 de longueur. La voute, badigeonn^e d un lait de chaux, 
pr^sente la forme d'une carene renvers^e. Deux lits de camp 
sont dresses a droite et a gauche le long des parois. Un 
large coftre, qui sert aussi de credence, occupe le fond, et 
supporte un bougeoir, deux cuvettes et une cafetiere en 
argent. Le sol est recouvert de nattes et de tapis de laine. 
L'air est sec, doux. Ces demeures sont v^ritablement 
agr6ables. Chaudes en hiver, elles sont fraiches en etd et 
prol&gent les yeux contre Tintensite aveuglante du soleil. 

Les Matmata sont compris dans le territoire des Ksour, 
qui s'^tend du seuil de Gabes au Sahara et de Zarzis au 
Nefzaoua. Toute cette population des Ksour, Ires peu con- 
nue, prtfsente une physionomie sp^ciale, excessivement 
int^ressante. Pour jeter un peu de clart6 sur la suite de 
inon r6cit, quelques notes explicatives sont n^cessaires. 

Le mot Ksour y pluriel de Ksar, exprimant UidSe de force 
et de puissance, traduit a lui seul un genre de vie parti- 
culier. Les gens des Ksour abritent, en eflet, leurs denrees 



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AU PAYS DES KSOUR (SUD TUNIS1EN). 385 

et leurs produits derrtere le rempart d'une forleresse, per* 
ch6e sur un rocher presque inaccessible, comme k Chenini 
et Beni-Barka, ou solidement b&tie dans la plaine, comme 
k M6tameur et M6denine, ou cach^e dans un pli de la mon. 
tagne, comme k Had&ge et Tamerzed. lis se divisent en 
deuxgroupes, les Djebalia ou montagnards, etlesNomades, 
campant dans les terres basses. Les premiers sont de race 
berb6re pure. Les seconds constituent une federation de 
quatre classes, composes elles-m&mes de plusieurs tribus ; 
ils sont connus sous le nom g£n6rique de Ouarghemma; 
ils sont de sang arabe, m6ld de sang berbfcre. 

La population de la montagne est s^dentaire, adonnde 
k F agriculture et au commerce. Le territoire est peu fer- 
tile, a cause du manque de pluies. Les jardins, cultiv6s au 
fond d'une gorge, sont rares. Les cimes et les pentes, ba- 
layges sans tr6ve par le sirocco ou brtilSes par le soleil, 
restent nues, st&riles, pantelantes et £corch6es. L'eau 
manque. Les petites oasis, que les sources peu abondantes 
permettent d'arroser, ne produisentguere en figues, olives 
et dattes que le strict ngcessaire. Quand il pleut, les c6- 
r^ales donnent des moissons superbes. Mais la pluie est 
un ph6nom6ne aussi extraordinaire qu'elle est chose pr£- 
cieuse. 

Aussi l'ouiba, qui sert d'unit£ de mesure pour les c£- 
r£ales, varie-t-elle dans ses dimensions suivant le degr6 
de richesse de la region. Dans la valine de la Medjerdah, 
le grenier de la Tunisie, TouTba p&se de 50 & 60 kilo- 
grammes. A Tunis, elle en repr^sente 25; k Gabfcs, 12; k 
Douiret, Beni-Barka, Chenini, elle n'est plus que de 4 k 6. 
Les prix ne suivent pas l'^chelle de la capacity. II ressort 
de ces differences que les indigenes de la montagne ne 
peuvent acheter ni vendre autant de c£r£ales que ceux de 
la plaine, et qu'ils sontbeaucoup plus pauvres. 

Mais ce sont d'infatigables travailleurs. Ils font de vrais 
prodiges pour arracher au sol ingrat une maigre pitance. 

AXNUAIRE DB 1891 . 25 



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386 COURSES ET ASCENSIONS. 

Chaque ann£e, un grand nombre abandonnent le pays. lis 
vont dans les villes du littoral, k Gabfcs, Sfax, Sousse, Tunis 
et m£me en AlgGrie, exercer les petits metiers de porte- 
faix, cireurs de bottes, crieurs de journaux, gar^ons de 
bain et surtout de cuisiniers. £eux de Doulret et de Chenini 
jouissent m^me d'une certaine reputation dans les bonnes 
maisons et les principaux h6tels de la R£gence. AM£de- 
nine, chez le commandant RGbillet, nous avons constats 
la presence d'un Vatel, originaire de Chenini et qui a servi, 
sous Pie IX, dans les cuisines du Vatican. 

Les Matmata forment un groupe assez compact dans le 
mfcme massif montagneux. Presque tous sont troglodytes 
et vivent mieux dans leurs cavernes que les Nomades sous 
la tente. Les gens de Chenini, de Doui'ret, de Guermessa 
sont cantonn£s sur des sommets arides, ou ils abritent 
leurs provisions et d'ou ils surveillent les mouvements des 
cavaliers en qufcte de razzia. Enfin quelques-uns s'altachent 
& un piton isol6 dans la plaine et vivent au milieu de No- 
made?, sans se mWer k eux, comme k Beni-Barka, k Tun- 
kett, k G£drah. 

Avant Toccupation, d6s que les Djebalia s'eioignaient de 
leurs nids d'aigle, ils tombaient sous la coupe des Nomades, 
qui les traitaient en serfs taillables et corv^ables k merci. 
Cette suzerainetS d6g6n6ra bient6t en tyrannie et aurail fa- 
talement amen£ la complete disparition des montagnards. 
D6j&, au Sud de Foum-Tatahouine, j'ai vu plusieurs som- 
mets abandonn£s, qui furent jadis des villages berberes, 
dont quelques-uns, k en juger par l'6tendue des mines, ont 
du &lre tres prosperes. Tels sont ceux de Drhiba, de Beni- 
Guendil, de Maatous, de Bregga. Leurs habitants se sont 
r6fugtesdans le Nord de la Tunisie, k Doui'ret, chez les Mat- 
mata et mSme en Kabylie. Ils ont conserve les titres de 
propriety de leurs ancGtres, qui remontent k six ou sept 
siecles. Comme la loi musulmane ne permet pas la pres- 
cripticsi, c'estk Taide de ces titres que les anciens proprte- 



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AU PAYS DES KSOUR (SUD TUNISIEN). 389 

taires de Dhriba cherchent, en ce moment, k r^occuper 
leur village. 

Avant Farriv6e des Fran^ais, chaque famille des Djebalia 
^tait obligee de se mettre sous la protection d'un k£bir, ou 
notable des Ouarghemma. Elle lui abandonnait une partie 
de sa rScolte, de ses produits, de ses troupeaux, ne traitait 
aucune affaire et ne contractait aucune alliance sans l'assen- 
liment du seigneur. Les chameaux, les ch^vres, les che- 
vaux et les moutons portaient la marque de la tribu k la- 
quelle appartenait le protecteur. Un Djebalia ne pouvait 
m6me marier son fils ou sa fille contre le bon plaisir du 
Nomade. Ge syst&me de vassalite k outrance tendait k la 
mine des montagnards. Aujourd'hui ils tentent de recon- 
quer leur ind^pendance. Gr&ce k la protection des Fran- 
cis, ils ont pu se soustraire k la dure tutelle des Ouar- 
ghemma; ils reinvent la t£te et traitent d'6gal k 6gal avec 
leurs anciens oppresseurs. Si mon spahi s'est montrS peu 
respectueux k regard de Sidi-Fatouche et a m£rit6 une 
punition, c'estqu'il est Nomade et que Sidi-Fatouche, tout 
khalife qu'il est, lui parait peu digne d'dgards. 

Les Djebalia, v^ritables Arvernes de la Tunisie, ne se 
sont pas m£lang£s avec les Arabes, comme les autres tri- 
bus. Leur type est caract6ristique. Ils n'ont pas cette finesse 
des membres, cette souplesse des muscles, cette d61ica- 
tesse des attaches, cette noblesse de manifcres et de traits 
qui distinguent les Semites. Plus petits, d'une taille au- 
dessous de la moyenne, trapus, carrSs d^paules, d'une 
d-marche un peu pesante, ils ont le visage plut6t rond 
qu'allongG. lis ont les yeux bleus ou pers, les cheveux 
blonds. Plusieurs m6me vont jusqu'au roux ardent de 
l'Aurore et des filles d'Albion. Ils s^tendent depuis El- 
Hamma jusqu'St hauteur de Benghazi en Tripolitaine. Ils 
sont peu r6pandus au dehors de leur massif montagneux. 
Les seuls villages berbfcres isolds, hors de ce territoire, 
sont ceux de Majora, de Sened, de Lakket, de Takrouna et 



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390 COURSES ET ASCENSIONS. 

d'El-Ayiacha, oh Ton parle le m6me idiome qu'k Douiret. 

Tres routiniers', les Djebalia ont conserve de leurs an- 
cGtres des usages dont ils ignorent le sens et Torigine. 
C'est ainsi qu'ils portent en tatouage bleu, au milieu du 
front, la croix du chr^tien, sans en connaltre la significa- 
tion. Ils ont, par ignorance, adopts les l^gendes des autres 
tribus et se disent issus d'un saint de l'lslam. 

Ils savent pourtant qu'ils n'ont pas toujours 6t6 musul- 
mans. Ils n'en sont pas moins fanatiques, bien qu'ils igno- 
rent les principes du Koran et se soucient peu de les 
mettre en pratique. 

Les Djebalia du Sud fontun peu de commerce. Les gens 
de Douiret et de Guermessa envoient encore maintenant 
des caravanes k Ghadamfcs. Ils entretiennent des relations 
suivies avec les Touaregs, avec qui ils semblent avoir un 
certain degr6 de parents. Les uns et les autres se servent 
presque du m&me idiome berbere. Le dialecte de Chenini 
offre de notables differences. Ce fait prouve que les Djeba- 
lia appartiennent k deux branches differentes de la grande 
famille berbere. 

Les nomades Ouarghemma partagent leur vie entre la 
pMure des troupeaux, le labour et la rdcolte des c6r6ales 
sur des terrains choisis, d'apres le caprice des pluies, parmi 
ceux qui sont propres h la culture. Ils passent quatre mois 
de l'annde dans les Ksour. Le Ksar est une enceinte fortifi^e, 
dans laquelle une multitude de greniers, en forme de cy- 
lindres horizontaux, s'entassent les uns sur les autres jus- 
qu'aux quatrieme et cinqui&me Stages. Ils convergent vers 
une cour unique qui leur sert de centre et k laquelle on 
arrive par un passage tHroit et tortueux. 

Le Ksar de M£denine embrasse plusieurs groupes de 
greniers. Le rempart exterieur qui les enveloppe n'a pas 
d'ouverture, sauf la porte, masqu6e derrtere un bastion 
qui ferme Tentree du couloir. A Tinterieur, les cours com- 
muniquent par des ruelles sinueuses. Des pierres en sail- 



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AU PAYS DES KSOUR (SUD TUNISIEN). 393 

lie, une corde pendante, un escalier rudimentaire en coli- 
magon, permetlent l'acc&s des cylindres. 

A M^denine, le Ksar forme une ville originate, une ville 
sans habitants. C'est la capitale d'une population de vingt- 
cinq villes nomades, qui ne logent et ne couchent jamais 
dans son enceinte. lis y viennent seulement pour y d^poser 
et y vendre leurs r^coltes, ou pour y prendre des pro- 
visions. A MGtameur, les greniers sont dominSs par de 
petits d&mes, dont le rassemblement produit de loin reflet 
d'une s6rie de capuchons de ruches a miel. A Beni- 
Barka, h Beni-Zolten, les Ksour se terminent en terrasses, 
oil Ton fait sdcher les olives et les noyaux de dattes, 
qui serviront Thiver de p^ture aux chameaux. 

Le Ksar, je l'ai dit, n'est pas une habitation propre- 
ment dite, mais un magasin, oil Ton depose le bl6, 
Torge, l'huile, la laine, les dattes, etc. Les Nomades y 
viennent apres la r^colte, dans le courant de juin, et ils 
reprennent leurs courses aventureuses en octobre, au 
moment des pluies. Ils campent sous la tente ou mieux 
sous des huttes de paille, de joncs ou de branches. 
Les nombreux insectes qui les d^vorent les obligent h 
changer souvent de place, et c'est une des raisons pour 
lesquelles toute habitation permanente leur est insup- 
portable. 

D&s qu'un nuage fait apparition, des cavaliers partent 
au galop pour d£couvrir Pendroit ou il se d6versera. La tribu 
entiere se met en route vers le point signal^. Des cavaliers 
ouvrent lamarche,surveillent rhorizon,indiquent la piste, 
et sont prGts a repousser, s'il le faut, Tennemi, qu'il soit 
homme ou quadrupede, lion, panthere, hyene, chacal ou 
renard. Les carabines sont charges; les yatagans pendent 
a la ceinture. Les chameaux portent les provisions, les 
meubles, les ustensiles de cuisine, les cordes et les piquets 
des tentes ; ils s'avancent en ligne, ou quelquefois sur deux 
rangs; les moutons et les chevres, entourSs des chiens, oc- 



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394 , COURSES ET ASCENSIONS. 

cupent le centre du peloton; les femmes ct les enfants 
courent k pied ; les grands parents, trop &gds ou inGrmes, 
et les nourrissons encore k la mamelle, restent sur le dos 
des montures. Le cortege marche lentement, de fa^on 
que les animaux puissent paitre et brouter. Le soir venu, 
la tente est dress£e; les feux s'allument; les femmes pr6- 
parent le kouskous et les cavaliers bourrent leurs longues 
pipes. Puis ils causent et dorment, k la clarte des dtoiies, 
et demain ils reprendront leur promenade, mais sans 
precipitation, avec le calme qui convient au philosophe du 
desert. Car Dieu, qui a cr£6 le temps, en a fait assez pour 
toutes choses, ct les hommes ne doivent jamais craindre 
d'en manquer. La tribu laboure le sol arros£, Tensemence 
et s'enfonce vers le Sud, d'ou elle ne reviendra qu'au mo- 
ment de la r£colte. 

Tandis que lesDjebaliafabriquent des pelleteries, divers 
objets en maroquin rouge, des tentes en poilsde chameau, 
des burnous, de la sparterie, les Nomades d£daignent 
presque toute industrie. Avant roccupation,ils faisaient le 
commerce d'esclaves avec Ghadames, et leurs caravanes 
montaient jusqu'a Ghatt (Katt). Aujourd'hui ils ne trans- 
portent plus.ouvertement que des grains, de Thuile, du 
beurre. Ils rapportent des objets fabriqu6s au Soudan, des 
chaussures, des pelleteries, de la civette, de la poudre d'or, 
de rivoire, et autres articles qu'ils vendent dans le pays et 
k Gabes. 

Nos officiers ont ct£6 k Tatahoul'ne un march£ qui est 
ddja tr£s fr£quent£. Nous aurions un immense int6r£t k 
favoriser les caravanes, qui ont pris, depuis l'occupation, 
le chemin de la Tripolitaine, et que nos droits de douane 
£loignent du territoire tunisien. Aussi tous les efforts du 
capitaine Cuinet et du commandant R6billet ont-ils ports 
sur ce point. 

C'est dans ce but que le commandant a cr6£ le cercle de 
Medenine et le poste avance de Talahoulne. Le jour oil les 



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AU PAYS DES KSOUR (SUD TUNISIEN). * 395 

paquebots transatlantiques ne dedaigneront plus le joli 
port de Zarzis, qui oflre un mouillage bien sup6rieur k 
celui de Gab6s, la plaine de l'Araad changera de physio- 
nomie. Les marches de M£denine attireront non seulement 
lesNomades et les Djebalia, mais encore les Touaregs et 
les caravanes de GhadamSs. La route de Fouin-Taiahoui'ne 
deviendra Tune des voies pr6f*§r£es de penetration, h tra- 
vers le Sahara, vers le Soudan. 

Que de fois, en foulant ce sol calcaire qui sMtend de la 
montagne h la mer, je me suis demand^ pourquoi il ne se 
couvrait point, comme Tile de Djerba, qui en est le pro- 
longement, de superbes moissons et de riantes oasis? 
Les colons et les voies de communication font totale- 
ment d£faut. Nulle part il n'est plus facile d'en (Hablir. 
Le terrain est plat, presque sans accident, et Zarzis oCfre 
un port excellent. Les Romains n'avaient eu garde de le 
n^gliger. Pour toute la region de l'extr&me Sud, c'est un 
d6bouch£ plus naturel et plus accessible que celui de 
Gabes. 

Les Matmata traitent les affaires publiques en commun. 
Presque tous ont le don de T61oquence. lis savent tempo- 
riser et peuvent, sous ce rapport, rivaliser avec les Chi- 
nois. Voici un fait typique dont j'ai £16 t6moin. 

Un Matmata s'est rendu coupable d'un m£fait. Le lieu- 
tenant interpr<He, Amou, Tenvoie qu^rir. Mais les spahis 
ne le trouvent pas. C'est son frere, innocent, qui se pr6- 
sente et implore le pardon. Le criminel reste cache dans 
quelque antre, d'ou il 6pie les allies et venues et oil des 
affidds Tavertissent secretement de Tetat de sa cause. Son 
fr6re et ses amis disent qu'il est absent pour huit jours. II 
est parti pour le Nefzaoua. L'interprete n'est pas dupe. II 
menace la famille d'une forte amende, si l'accus6 ne pa- 
rait pas avant le coucher du soleil. 

Une dizaine de Berb&res s'£lancent dans toutes les direc- 
tions, sous pretexte de voler a la recherche du coupable . 



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396 COURSES ET ASCENSIONS. 

Taut de bonne volonte predispose dfyk h rindulgence.Une 
heure se passe; puis nous voyons arriver lentement un 
groupe d'indig^nes, pr6c6d6s de coureurs venant dire avec 
satisfaction : « On vient ». Ces indigenes accompagnent, 
avec toutes les marques de la pitte et du respect, un vieil- 
lard en haillons, tirant le pied, trainant la jambe, courb6 
sur le b&ton qui assure ses pas chancelants, les paupteres 
rouges et enflamm£es, les membres tremblants, la poitrine 
oppressGe. C'est un nouvel OEdipe. 

II demande avec humility la permission de s'accroupir 
sur la terre, pousse des soupirs, tend les bras, g£mit sur sa 
vieillesse et implore la gr&ce de son fils absent. « Du reste, 
dit-il, mon fils n'est pas coupable; il s'est seulement 
trompG, k cause de sa jeunesse. Qu'on lui pardonne! Ou, 
s'il faut une punition, ce sera le vieillard, chgtif, dSlabrS, 
expirant, qui la subira, jusqu'fc ce que Tenfant puisse reve- 
nir, k moins qu'il ne lui arrive malheur auparavant. Car 
c'est un fils honnfcte. Tous ses compagnons ici presents 
Tattestent. 

« Quant h l'amende, je ne peux la payer, octog^naire, 
pauvre, infirme, k charge d6jk k mes enfants. Mon fils n'a 
rien. Tout ce qu'il possSdait, il Ta donnG pour entretenir 
le dernier souffle d'une vie qui s'exhale dans la poitrine de 
son pere. 

« D'ailleurs, cet enfant, qui est 1&, k peine capable de 
marcher, est mon petit-fils. Ne faut-il pas l'Slever pour 
qu'il connaisse les FranQais et les aime?LesFranQais sont 
bons et g6n£reux. lis detestent Tinjustice. S'ils sont venus, 
c'est pour faire rdgner requite, pour interdire les razzias 
et la vente des negres. Condamneras-tu, Maitre de la jus- 
tice, celui qui leur est d6vou6, et qui ne craindra pas de se 
justifier lui-mfcme, k son retour?» 

A la vue de cette mise en sc6ne pitoyable, ou tous les 
artifices de la rhgtorique et tous les elements du patMtique 
sont employes avec un naturel irrGprochable, je me rappelle 



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AU PAYS DBS KSOUR (SUD TUNISIEN). 397 

les fameuses pSroraisons des plaidoyers romains. L'avocat 
amenait aussi devant le tribunal le fils de la veuve. Ce que 
je viens de voir, n'est-ce pas un reste des pratiques atten- 
drissantes des anciens orateurs? Car sur cette vieille terre 
d'Afrique, les moeurs antiques sont comme les monu- 
ments : elles ont partout des vestiges. Le lieutenant par- 
donne, et, une heure plus tard, Taccus^ vient baiser les 
mains de son juge clement. 
« Tu n'Stais done pas parti pour le Nefzaoua? 
- Si, mais mon cheval s'est blessS. J'ai dA revenir et 

j'ai appris que tu me demandais, et, par ob&ssance, me 

voila! » 

Le pays des Matmata et l'Araad ne sont pas visits et 
restent inconnus. La raison en est qu'il n'y a ni routes, ni 
hdlels, ni moyens de transport, ni chance de trouver des 
vivres. Malheur au touriste qui s'aventure seul, sans s'Atre 
mis auparavant sous la tutelle de l'autoritd militaire! Les 
indigenes fuiront k son approche; il ne pourra m6me se 
procurer une tasse de lait, et, s'il ne s'6garepas, il tombera 
vite 3puis6, faute de nourriture. 

Je n'ai pas k craindre de telles extr6mit6s. Des ordres 
sont donnas; chaque cheik de village me fournit un guide 
pour me conduire jusqu'au village voisin, et le spahi qui 
*** ^ccompagne n'a jamais le verbe ni le geste en retard, 
jfjj^TL^ le cheik est lentk envoy er son homme. M. Fournier, 
V Gob6s, M. le commandant RSbillet, et le lieutenant 
A^clc, de Foum-TatahouTne, me procurent d'excellents 
^tievaux. Pendant huit jours, je parcours sans tr£ve la re- 
gion , tant6t seul avec mon guide et mon spahi, tantdt en 
con* j>agnie de messieurs les ofticiers. Les stapes sont en 
m °yonne de 50 kilometres. Mais il me faut en faire deux 
de 6 *j e t une de 78 kilometres. Gomme je suis chaque jour 
^ 1^- peine, sur la roche, dans le sable et sous le soleil, 
ravo Vie qu'k la fin mon 6chine demande gr&ce. Les aven- 



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398 COURSES ET ASCENSIONS. 

tures no me font pas dgfaut. Cette parti e de mon voyage 
est de toutes la plus dure et la plus dmotionnante. 

De Had6ge k Beni-Zalten et k Toujane je franchis des 
cols, des ravins, des pentes abruptes, qui ne le cedent pas 
aux yeux, en surprises, en desolation, en aridity, en re- 
coins gracieux, aux parties les plus pittoresques de la 
Suisse. La difference est que les montagnes sont moins 
hautes. Les palmiers tiennent lieu des sapins et sont plus 
rares. Les cascades et les torrents ne paraissent que sous 
la forme d'un lit dess£ch6. Mon guide marche au milieu 
de la riviere, dont il suit les m£andres; ses pieds mis res- 
tent insensibles aux angles des cailloux. Mon cheval se 
lasse de ce sol raboteux, encombrS de blocs inegaux. 
Maintenant void la cbatne qu'il faut escalader. Le sentier 
grimpe en lacets le long de cette muraille, et lk-haut, sur 
l'arfete vive que dore le soleil levant, les grottes rocheuses 
de Beni-Zalten brillent comme des palais de marbre. Elles 
s'6chelonnent les unes au-dessus des autres comme les 
marches d'un escalier gigantesque, et Ton se demande si 
c'est la montagne qui forme les maisons, ou si ce sont les 
maisons qui forment la montagne, tant elles sont collies 
ensemble, tant la pente du sol ressemble k celle des mu- 
railles! 

Les indigenes accourent pour me saluer et surtout pour 
examiner ce voyageur inconnu, dortt le burnous d£guise 
mal le chapeau europ£en. A mesure que nous descendons 
sur le versant oppose, la nature paralt s'adoucir et offre 
quelques traces de vegetation. 

Mon cavalier ne connalt que le frangais du troupier. II 
me dit avec un profond respect : 

« Sidi, quelle heure est-il? 

— Onze heures. 

— Alors tu vas boulotter. » 

Voici k propos un champ d'orge. J'y l&che ma bfite, pen- 
dant que j'essaie de dejeuner k Tombre d'un figuier vigou- 



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AU PAYS DES KSOUR (SUD TUNISIEN). 399 

reux. J'offre au guide un quartier de poulet, mais il le 
refuse parce que le volatile n'a pas 6V6 immol6 selon les 
prescriptions du Koran. II vaut mieux souflrir la faim que 
de violer la loi. Le soleil baisse &6}h quand j'arrive dans 
la plaine. Mais quel horizon! D'immenses prairies se d£- 
roulent k perte de vue, couples qh et la par des bouquets 
de lenlisques, des jujubiers, le lotus des anciens. Mon 
gruide decharge sa carabirfe sur les perdreaux qui volettent 
de toutes parts. Des colonnes de fumde bleuissent les airs; 
une ligne de feu serpente dans la prairie. Les indigenes 
ont incendte les herbes. Les buissons cr£pitent; les ser- 
pents, les gerboises et les rats se sauvent 6pouvant6s, et 
les oiseaux voltigent inquiets et languissants. 

Mon cbeval franchit d'un bond le gazon enflammg. 
J'aper^ois lk-bas la fameuse Tadgera, la montagne histo- 
rique, pareille k un lion couch6 dans le desert, pr&s de 
laquelle s'est decide jadis le sort du pays. Elle abrite M6- 
tameur. Mais la plaine ne finit point, et le jour s'achSve, 
qaand j'aper^oisl'oasisj les toits k capuchons, et le poteau 
teldgraphique. Quatre kilometres me s^parent encore de 
M^denine. lis sont vite franchis, et mon cceur tressaille de 
joie k la belle reception que M. le commandant RGbillet 
et sa femme veulent bien faire au voyageur 6puis6. 

Le maitre de c£ans, homme des plus distingu^s, ancien 
£lfcve de Tficole polytechnique, est d'une complaisance 
ingpuisable. II connait k fond la Tunisie et particulifcre- 
ment la region des Chotts et celle de TAraad de Gabfcs. II a 
6crit un livre, fortement documents, sur ce pays; sa con- 
versation est trds instructive. Le camp de MSdenine est 
son ceuvre; apr6s avoir visits les Matmata et la plaine qui 
les enveloppe, je pense comme lui et desire vivement que 
Zarzis devienne le veritable port du Sud . Sa r^cente pro- 
motion aux fonctions de chef d'Etat-major k Tunis est la 
juste recompense de ses intelligents services. 
Les officiers sous ses ordres font preuve d'un dSvoue- 



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400 COURSES ET ASCENSIONS. 

ment exceptionnel. II asu s'entourer (Thommesdevaleur, 
et c'est avec plaisir que je paie mon tribut de reconnais- 
sance k M. le capitaine de B6chevel, et aux officiers de 
Foum-TatahouYne. S£par£s de la civilisation par 180 kilo- 
metres de sable, sur les confins du desert, MM. Keck, 
Combacale, de Lherminat, Grech, repr£sentent vaillam- 
ment la France auprfcs des Nomades et savent inspirer k la 
fois une crainte respectueuse et une louable admiration 
pour leur esprit de justice et de d£sint£ressement. M. Keck, 
aujourd'hui k la t£te du poste de Zarzis, jouit en particu- 
lier parmi les Arabes d'une consideration incomparable, 
lis 1'ont surnomm£ le « Maltre de la justice ». C'est k lui 
que je dois mon itin£raire et toutes les marques de cour- 
toisie que j'ai revues des indigenes. 

L'espace me manque pour narrer les p6rip£ties de Texp6- 
dition que nous faisons ensemble k Beni-Barka, k Chenini 
et Douiret. Rienen Europe n'est comparable k ces villages, 
dresses sur des pics, inaccessibles aux montures et domi- 
nant des gorges sauvages, des sierras d£nud£es et, au 
loin, la plaine incommensurable du Sahara. 

A Douiret, le cheik, pr£venu, la veille, de notre arriv£e, 
a prepare la difla. Nous la recevons au bas du village, dans 
une caverne servant d'habitation. 

Le cheik a dA immoler un mouton et quelques poules. 
Mais ne le plaignez pas trop, car il demande en dedomma- 
gement k chaque famille sa cotisation en nature, etle plus 
souvent un mouton qu'il donne lui en amene dix qu'il 
recoil. A Chenini deux negres, munis d'une fltite et d'un 
tambourin, v&tus d'une tunique blanche k parements 
rouges, nous donnent une aubade pleine de couleur afri- 
caine. 

II me faudrait dire aussi les longues chevauchGes, la 
prtere au cimeti6re de Foum-Tatahoume, oil reposent huit 
compatriotes emport£s par la ftevre avant d'avoir pu re- 
cevoir la visite d'un prGtre, et cette veiliee du bivouac, oil 



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AU PAYS DES KSOUR (SUD TBNISIEN). 401 

jai partage la tente du lieutenant Merlin sur les bords du 
Saaden, ces feux de joie se refietant dans l'onde du fleuve, 
ces airs patriotiques, ce reveil au son du clairon, et ces 
repas improvises au milieu d'un bouquet de tamaris. 
Pourrais-je taire ma derni&re etape dans la presqu'lle des 
M6habel, et cette traversee si dramatique du detroit d'Ajim? 
La mer est grosse. Les vagues menacent de briser la 
barque contre la falaise. Elle ne peut approcher. Un Arabe 
cherche k m'emporter sur ses epaules. Mais la lame plus 
forte le culbute et je fais en consequence le plongeon au 
fond de Tonde amere, en souvenir probablement de celui 
de Tei6maque, car les savants pr6tendent que Djerba, Pile 
des Lotophages, est aussi Tile de Calypso. 

La population d'Ajim me fait une ovation, et pendant 
que mes vGtements s^chent au bout d'une pique, j'acheve, 
modestement campe sur une &nesse", les 24 kilometres qui 
me conduisent, de P autre cdie de Tile, au port de Houmt- 
Souk. Djerba est un jardin perpetuel. Le sol pourtant est 
le mfime que sur le continent. Mais ici les bras ne man- 
quent pas, et la terre rend en fruits ce qu'elle regoit en 
culture. 

Je laisse k Charles Lallemand le soin de decrire les bril- 
lantes et jolies villes qui ornent la cdte d'une veritable 
dentelle. Maharfcs, Sfax, Mehedia, Monastir, Sousse, sont 
des lieux enchantes, pleins de verdure et de fleurs, ou les 
progr^s de Pindustrie et le bien-6tre de la civilisation s'af- 
iirment chaque jour davantage. 

En somme, la Tunisie est une conquete digne de la 
Prance. Richement douee par la nature, terre classique de 
la longevity humaine, elle est tombee, sous le joug musul- 
man, dans une sorte de decrepitude morale et physique. 
Mais Pavenir s'annonce prospere. II reste des territoires 
immenses k feconder. Je puis dire que la colonisation ne 
s'est encore portee que sur le littoral. Le pays lui-meme 
est k peine entame. Pour lui rendre son antique splendour, 

AXNCAIRE DB 1801. 26 



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402 CtfURSES ET ASCENSIONS. 

il faudra surtout le doter de voies ferries, et je souhaite 
que le cardinal Lavigerie ait assez de missionnaires blancs 
et noirs pour suffire aux besoins religieux des colons 
catholiques. 

P. Bauron, 

Membre du Club Alp in Franc ais 
(Section de Lyon). 



I 



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XVI 

EN BALLON LIBRE! 

(Par M. G. Gaupillat) 



« 28 juillet 1890, 7 h. matin. Je vais directement h l'usine 
h gaz de la Villette ou je vous attends vers 9 heures et 
demie. Salutations empresses. — H. Lachambre. » Tel 
est le libelte d'une carte que nous fait remettre, le matin 
du 28 juillet 1890, notre a&ronaute M. Henri Lachambre 
(auquel M. Gaston Tissandier nous a recommandSs), pour 
nous aviser que tout va bien et que le temps est favorable 
fcTascension projetde. 

Car, apr&s les glaciers et les rivieres souterraines, nous 
avons voulu, mon amiMartel et moi, connattre les Amotions 
a^riennes du ballon libre. Et nous allons exScuter aujour- 
d'hui ce projet depuis longtemps congu. Nous serons quatre 
avec le capitaine Lachambre etM me Martel, qui nous accom- 
pagne, ne redoutant rien des risques de l'ascension et de 
la descente. 

Aussi arrivons-nous gaiement h 10 h., comme k une f6te 
de famille, au pied des gazom^tres qui distillent d^jk 
l'aliment de notre vGhicule. 

U Amir al-C our bet, un bel aerostat presque neuf, cubant 
1,200 metres, commence a sortir de terre, pour ainsi dire : 
dans la conduite de toile goudronnge qui rSunit le ballon 
au gazometre, le gaz souffle bruyamment avant de se r£- 
pandre sous Tenveloppe de soie qui s'arrondit de plus en 



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■4(M COURSES ET ASCENSIONS. 

plus et qu'une 16gere brise balance gracieusement. Plu- 
sieurs hommes,sous les ordres deM. Lachambre, tournent 
sans fin autour du ballon, d^crochant et abaissant les uns 
apr6s les autres les sacs de lost pendus au filet et destines 
k retenir tout le systeme. 

Nous ne serons parts que dans deux heures : elles sont 
rapidement employees k visiter l'usine k gaz et k dejeuner 
chez un marchand de vin de la rue d'Aubervilliers, oil une 
copieuse collation nous met en mesure de supporter les 
privations du voyage. 

Midi : le gonflement est termini ; deux gardiens de la 
paix prennent nos noms et se font exhiber Tautorisation 
r^glementaire; derrtere la grille fermGe de Tusine se 
pressent les gamins et les badauds, mais k l'intgrieur on 
est bien tranquille et j'ai pu prendre tout k raise trois 
photographies des pr^liminaires de depart. 

On porte la nacelle sous Tappendice ', et on r attache 
par des cordes et chevilles au cercle qui termine le 
filet. 

M. Lachambre surveille avec soin Varrimage des sacs de 
lest, provisions de bouche, vGtements chauds et instru- 
ments d'observations. 

i. « Le ballon, a sa partic supe>ieure, est muni d'une soupape formee 
de deux clapets que des tiges de caoutchouc tiennent fermes, et qui 
s'ouvrent quand on tire, de la nacelle, la corde qui s'y trouve fix6e et 
qui pend naturcllement au milieu du ballon. A sa partie inf6rieure f le 
ballon est muni d'un orifice beant, Yappendice, destine" a permettre 
au gaz de s'echapper sous Teffort de la dilatation. La sphere d*6toffc 
gonnee de gaz d'4clairage est maintcnue par un filet... Le filet, a sa 
partie inferieure, se termine par 32 cordelettes qui se rdunissent a un 
cercle de bois au moycn de boucles s'adaptant a des chevilles dc bois 
nominees gabillots. La nacelle est unie a ce meme cercle par Tintcr- 
mediaire de cordes tressees dans Tosier dont elle est formee. Le 
guide-rope, destine a ratterrissage, consiste en une simple corde de 
100 a 200 metres, que Ton laisse trainer contre terre quand la nacelle 
va toucher ou a de"ja touche le sol. Le poids de cette corde produit un 
frottement qui agit a la facon d'un veritable frein.w (O. Tis sandier, 
Histoire de mes ascensions.) 



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EN BALLON LIBRE. 405 

<^ A, nous, maintenant : enjambons le bord de la nacelle 

/^^sons-nous en gquilibre aux quatre coins. 

\v ^**ie dizaine d'hommes retiennent encore les amarres : i\ 

^\ essayer la force ascensionnelle et choisir une bonne 

^Sice de depart pour ne pas heurter tout d'abord les che- 

minSes de Tusine, les gazomfctres ou les maisons environ- 

nantes, car un faible vent du Sud-Ouest nous secoue d£j&, 

nous promet unemarche rapide et ne nous emmfcnera cer- 

tainement pas dans la Mancbe. Laissant la nacelle s'61ever 

de quelques centimetres au-dessus du sol, nos mainteneurs 

nous promenent sur le gazond'une pelouse jusqu'i ce que 

le capitaine ait trouv£ Tendroit propice. 

Attention au barom&tre (775 millimet.),authermometre 
(+ 25° C), et k l'heure (midi 30 min. juste). 

« Lachez tout ! » crie conform6ment a la tradition 
M. Lachambre en jetant par-dessus bord un sac de lest 
pour ne se cogner a aucune construclion... Et notre depart 
est magnifique. 

Qu'est-ce que nous Sprouvons pour commencer? Rien 
qu'une douce sensation de calme absolu et de repos com- 
plet. C'est l'impression caracteristique de toute ascension 
en ballon libre et qui ne cessera de nous bercer dGlicieuse- 
ment jusqu'a l'instant ou commenceront les preoccu- 
pations de la descente. 

M. Lachambre est grimp6 dansle cercle, le corps entier 
penchS sur le vide et saluant k travers les mailles du filet 
les spectateurs qui applaudissent et s'exclament ! 

Quant k nous trois, nous nous regardons, 6tonn£s, 
joyeux, tranquilles surtout, avec des physionomies sou- 
riantes, bien exclusives de toute crainte. 

Et nous demeurons prfcs de trente secondes sans songer 
a regarder Tusinc,la Villette, Paris, la terre enfin qui s'en- 
fuit, se creuse, s'enfonce, tandis que Thorizon se propage, 
s^largit, s'^lfcve k travers le ciel bleu ou nous nous envo- 
lons immobiles vers les jolies nuSes blanches clair seniles. 



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406 COURSES ET ASCENSIONS. 

La tour Eiffel, le ballon captif du Trocadero se trouvent 
sous nous, et nous comprenons alors la difference entre 
ce dernier et l'aerostat fier et independant de tout lien 
terrestre qui epouse la route m6me du vent ! En captif, on 
n'a nullement Tillusion d'etre detache du sol, k cause de 
la trepidation produite par le c&ble. Pour un ballon libre, 
au contraire, la translation peut etre consid£r£e comme 
la resultante du mouvement de la masse d'air oil il est 
plonge et de la force ascensionnelle. En sorte que si cette 
derniere composante est faible, c'est-i-dire si l'adronaute 
est parvenu k bien equilibrer l'appareil, il n'y a plus de 
vent sensible. Le ballon est comme fig6 dans l'air et par- 
ticipe exactement aux mouvements de la masse. 11 est tout 
k fait comparable k une goutte d'huile de density voisine 
k celle de l'eau et plongee dans une masse de ce liquide. 
Sur un navire, le passager assis immobile per^oit encore 
quelques fremissements soit de 1'heiice, soit de la car£ne 
qui travaille pour fendre la mer. Rien ne bouge dans les 
aerostats non captifs ; en levant les yeux, on voit immuable 
la sphere de soie suspendue dans Tespace, et Ton voudrait 
ne jamais arr£ter ce r£ve ideal qui vous emporte dans 
Tinfinijil faut abaisser les regards par-dessus les bords 
de la nacelle pour comprendre la realite de la situation, 
et alors c'est la terre qui paratt marcber, rouler comme 
une boule, passer comme un tableau mouvant d'une 
extremity k Tautre de l'horizon. Chose strange, aucune 
velieite de vertige ne monte au cerveau : les objets ter- 
restres sont trop deprimes; vus de haut en bas, en ecra- 
sement, ils perdent toute elevation et, faute de point de 
comparaison fourni par leur taille, on ne saisit plus le 
rapport des choses, notamment celui de la distance, de 
la profondeur plutdt. Le calme des hautes regions et Tim- 
mobilite apparente contribuent & fournir aux sens la plus 
complete securite. 

En sept minutes (midi 37 min.) nousavons fait un bond 



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EN BALLON LIBRE. 



407 



de 800 mfctres (-±- 23° C), presque vertical, tant notre lan- 
cement a 6t6 satisfaisant ; douze fois successivement nous 
allons nous Clever et nous abaisser suivant la curieuse 
coiurJbe baromGtrique trac6e sur le diagramme ci-dessous. 
Un nuage qui passe entre nous et le soleil fait contracter 
le g-az et nous ram&ne k 650 met., puis les rayons chauds 
nous <ii latent k nouveau jusqu'k 1,000 metres. 
Car le ballon est une veritable balance aGrienne dont 




lA.Uit€t l .3W 

^ r %mnw de la courbe baromdtrique suivie par le ballon montd par 
MM. Ganpillat et Martel. 



^£> feuille de papier mal k propos jetee peut dStruire 
, 6 quilibre. A cause des nuages discontinus, qui ont d'ail- 
\evts ajout6 beaucoup au pittoresque de notre course, nous 
a'avons pas pu atteindre un seul instant cet 6quilibre 
stable kun niveau donn£ qui est si facile k prolonger sous 
uncielpur. Etc'estentre 550 et 3,050 m&t. que nous avons 
oscilte k douze reprises difterentes. 

La brise cependant nous m£ne assez bon train : Paris 
s'^loigne avec ses fumSes k mesure que nous passons au- 
dessus de Bobigny, Bondy et Sevran. Les forts de l'Est, les 
voies ferries du Nord et de l'Est, le canal de l'Ourcq, la 



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408 COURSES ET ASCENSIONS. 

voirie de Bondy, la poudrerie de Sevran sont les traits 
saillants du plan en relief, du pays rapetissg aux propor 
tions d'unjoujouqu'une invisible machine rotative semble 
faire tourner en dessous de nous. M. Lachambre acheve 
notre installation int&rieure, rSpartit 6galement les poids 
des paquets, virifle et case ses sacs de lest, et nous demande 
un coup de main pour d6rouler le guide-rope dont Textrg- 
mit6 pend bientdt k 150 m6t M sous la nacelle. A Sevran 
je parcours curieusement du regard les ateliers de fabrica- 
tion de lapoudre noire. Gela me rappelle la visile de detail 
que je fus admis a y faire jadis comme 61eve k l'Ecole des 
poudres et salpfctres. Plus loin, avant Mitry, Martel lance 
au passage une carte de visite qui n'a jamais 6t6reQue par 
son destinataire, un de ses amis proprtetaire &la Villette- 
aux-Aulnes. 

Les champs disposes en longues bandes brunes, rouges, 
vertes ou jaunes, selon la couleur des cultures, ne manquent 
pas d'analogie avec la devanture de quelque boutique co- 
lossale de papiers peints. 

Une heure 30 min. : 1,650 m6L; -+- 20° C. ; nous avons 
de'jk fait 30 kilometres. 

Par le travers deDammartin (situ6 k 166 met. d'altitude), 
un nuage encore nous abaisse k 900 metres. Distinctement 
s'entendent les cris des gens qui nous helent, les aboie- 
ments de chiens et surtout le grincement des essieux d'un 
lourd chariot charge* de ferrailles : symphonie bien fan- 
tastique que toutes ces rumeurs de la terre frappant nos 
tympansd'aussi bas.Nous dtfversonssans vergogne undemi- 
sac de lest, c'est-i-dire de sable, sur la t£te de nos sem- 
blables qui ne peuvent rien contre nous, et, en mSme temps 
que la vitesse s'acc61&re, l'altitude devient plus respectable, 
2,150 met. a 2 h. 5 minutes. Nous avons traverse quelques 
nuages et nous gpions avec impatience Tapparition de 
l'« aureole des aSronautes », le plus joli ph&iomene d'op- 
tique que Ton puisse voir en ballon libre. A 2 heures 



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EN BALLON LIBRE. 409 

juste nous avons laissg k main gauche Tile et le tombeau 
de Jean-Jacques Rousseau dans le pare d'Ermenonville, et 
plus loin, au delk de la forSt, les charmants 6tangs de 
Mortefontainc. 

Bient6t k TOuest le clocher de Senlis et k l'Est Cr6py-en- 
Valois, r^unis par un chemin de fer que nous traversons 
k 1,350 m<H. au-dessus m6me d'un train microscopique. 
L'illusion du joujou &m6canique nous amuse fort. 

Mais voil& que le soleil et 23° G. dilatent k nouveau 
notre gaz, l'appendice d^chappement s'ouvre b6ant, et 
YAmiral-Courbet majestueusement arrondi montepresque 
aussi vite qu'au depart; est-ce cette fois que nous d^pas- 
serons les 3,000 metres mesure de notre ambition? 

Deux heures 30 min. : une nappe de nuages arrive en 
dessous de nous, mue par un courant d'air oppose. Nous 
sommes a 2,250 m&t., et soudain, k nos pieds et vers la 
droite, void I'ombre du ballon projetSe sur l'Scran blanc 
des vapeurs qui nous cachent la lerre, et entour^e d'un 
cercle brillant aux sept couleurs de Tarc-en-ciel : cet 
imouvant spectacle, qui fait refTet d'une rencontre for- 
tuite au milieu de Tespace solitaire et muet, et qui rappelle 
Je vaisseau fantome 16gendaire, a 616 trop souvent d6crit 
Pour que je m'arr^te k le dGtailler. Martel exulte, tr^pigne, 
saute d. pieds joints dans la nacelle au grand prejudice de 
flotre ^quilibre, et declare, quand nous avons r^ussi k cal- 
mer son fr6n6tique enthousiasme, que e'est « encore plus 
^poigxiant » que le spectre du Brocken k trois arcs-en- 
Cle h<irrk ird par lui au Gross-Glockner en 1882 (V. YAnnuaire 

6ci dement le voyage marche bien; ciel bleu sur la 
e > *>x*<millards sous les pieds, montagnes de nuages h 
^^o^ aureole des a^ronautes, tout nous est servi k 
., * *- > il ne nous manque plus que nos 3,000 metres. 
. ° Us ^voite k 2,300 met. sur la lisiere de la forGt de Com- 
S 11 ^ Ou nous reconnaissons les beaux clochers romans 



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410 COURSES ET ASCENSIONS. 

de Morienval, l'abbaye fortifi6e de Saint-Jean-aux-Bois 
dont la vieille enceinte circulaire se distingue bien mieux 
d'ici que par terre, le lac etle chateau de Pierrefonds (sur 
lequel je tente & 2,400 met. d'altitude Tinsufftsante photo- 
graphie reproduite ci-contre), les etangs de Saint-Pierre et 
tout le reseau des routes et des etoiles qui forment le plus 
elegant dessin. Mais la foret nous joue un veritable tour : 
la frafcheur humide qui en monte contracte le gaz du 
ballon (ce fait est general etse produit au-dessus de toutes 
les grandes Vendues d'eau et de bois), l'appendice remonte 
dans I'interieur de la sphere comme aspire par la reduc- 
tion de son volume, la temperature descend k 21° C. et 
nous-mfcmes & 600 met. quand nous atteignons Jaulzy, au 
bord de la riviere TAisne. M. Lachambre, & notre grand 
desappointement (il n'estque 3 h.10 min.), voudrait atter- 
rir, craignant de remonter trop haut si nous nous elevons 
encore par-dessus les nuages qui nous couvrent ici pres- 
que entierement, et de n'avoir plus assez de lest pour 
enrayer une descente rapide. Mais une saute de vent 
entraine YAmiral~Courbet le long de FAisne dans la direc- 
tion de Soissons ; notre capitaine a peur de tomber dans 
la riviere m£me ou sur les fils teiegraphiques de la voie 
ferree, et il se decide k jeter du lest; nous applaudissons 
en voyant Faiguille du barometre marquer a vued'oeil une 
reascension rapide, le vent du Sud-Ouest qui nous a 
ressaisis nous jette k Vic, sur la rive droite de TAisne, et 
bientdt nous flottons en plein dans la couche epaisse des 
nuages assez frais (14° C); k 3 h. 42 min., notre altitude 
atteint 2,500 met. ; nous ne savons plus du tout ou nous 
sommes, ayant complement perdu de vue la terre aussi 
bien que le ciel, mais reian de notre jet de lest^ ete si 
vigoureux que la vitesse s'acceiere toujours : sur nos tetes 
les nuees prennent une teinte azuree qui passe bien vite 
au bleu intense du grand ciel infmiment libre ; nous avons 
perce toute la couche des brouillards, la mer de nuages 



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EN BALLON LIBRE. 413 

est k nos pieds, soulev6e en une colossale houle fig6e 
dont les cr&tes ourl^es d'icume semblent arr£t£es au 
moment oil elles allaient deferler. Spectacle sublime en 
v£rit6, qui laisse subsister dans l'esprit une seuleet unique 
id£e : plus haut, plus haut encore, plus pr6s du ciel, plus 
loin de la terre ! Comme le soleil nous rechauffe un peu 
(16°), 1' Amiral-Courbet monte toujours, plus vite mfcme, 
carle gaz se dilate et s^chappe par Tappendice largement 
ouvert k nouveau. M. Lachambre paratt soucieux et, tan- 
dis que nous battons des mains en constatant 2,800 met., 
il nous dit : « Nous montons trop ; si le soleil continue k 
nous pomper ainsi, il ne restera plus assez de gaz dans le 
ballon, et gare, alors, au choc de la descente. » — Que 
nous importe, c'est tellement beau, en ce moment que 
nous ne retiouverons jamais et qui est trop court d'ailleurs, 
car k 3 h. 50 min. l'aiguille du barometre ne veut pas 
dSpasser 2,900 metres. Quel ennui d'arriver si pr&s des 
3 kilometres d6sir6s! Une heureuse diversion toutefois 
Scourte ici notre chagrin : par un grand trou soudain form6 
jaste au-dessous de nous dans l'ocgan de brouillards, la 
terre reparalt bien bas, mouchetee de forfcts noires, z6br£e 
de routes blanches, ray£e de ruisseaux scintillants! Oil 
sommes-nous enfin? M artel, le topographe, n'estpas long 
k se retrouver : juste k main droite il vient de reconnaltre 
et nous montre Coucy-le-Ch&teau, ses remparts, ses tours 
et son donjon, le plus haut de France (60 m6t.) et que ses 
121 m6t. d'altitude laissent encore k 2,720 mfct. sous notre 
plancher d'osier. Comme il n'y a plus de nuages entre 
nous et la terre pour nous r6fl6chir les rayons solaires, 
nous commen<jons une veritable chute vers la planfcte, et 
en huit minutes nous retombons k 2,100 mfct. d'altitude. 
Une large nu6e blanche s'interpose ici, au moment oil, avec 
une vitesse de 50 kilometres k Theure, le plein vent du 
Sud nous chasse par-dessus la forfct de Saint-Gobain, et 
cette nu6e nous fait rebondir, comme une bulle de savon 



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414 COURSES ET ASCENSIONS. 

surun £cran : 2,150 met. (4 h.), 2,250 (4 h. 3 min.), 2,150 
(4 h. 5 min); k 4 h! 8 min. (16*,5 C, 2,250 met.), Martel, 
la carte d'Etat-major en mains, identific k traversles trous 
des nuages qui se resserrent en gros troupeaux, k moins 
de 100 metres sous nous, la ville de la Fere, ses 6tablis- 
sements d'artillerie, les embranchements de chemin de 
fer de Tergnier (k l'Ouest) et les m^andres serpentins de 
TOise qui flAne, toute menue encore, k travers des pre*s 
humides. 

Et puis la terre disparalt de nouveau; revoici la mer de 
brouillards, le ciel bleu et la course au zenith! 4 h. 8 min., 
2,250 met.; 4 h. 9 min., 2,350 met.; 4 h. 11 min., 
2,450 met.; 4 h. 18 min., 2,750 met.; 4 h. 23 min., 
2,850 met.; 4 h. 28 min., 2,950 metres. Allons done, en- 
core 50 metres ! ! M. Lachambre devient sSrieux, et comme 
M me Martel veut jeter une feuille de papier pour atteindre 
le chiflre fatidique, il Tarr^te, bref et imp^rieux : « II ne 
faut plus monter, nous perdons le gaz, il ne reste qu'un 
sac de lest. » Et cependant, k 4 h. 30 min., 3,050 m6t., 
nous disent les deux barometres ! Le regard soucieux de 
notre capitaine modere notre joie, mais nous n'avons pas 
le temps d'etre inquiets, car YAmiral-Courbet redescend 
cette fois et pour de bon, 2,450 met. k 4 h. 33 min. 
(600 metres en 3 minutes). Nous revoilk en plein brouillard 
et nous ignorons de nouveau au-dessus de quel endroit; 
le vent doit nous faire filer vite et nous craignons de des- 
cendre en Belgique. Tout d'un coup, je deviens presque 
complelement sourd (4 h. 38 min., 1,950 met.), les paroles 
prononc^es par mes compagnons de route k moins de 
1 metre de mon oreille m'arrivent Gtrangement 6toufF6es : 
e'est la rapidite* de la chute qui en est cause (1,100 met. 
de descente, soit 68 millimetres de mercure [531-599] en 
10 min.). De ce train-la nous toucherons la terre dans 
15 minutes. Quel casse-cou ! M. Lachambre nous donne de 
rapides instructions : k 50 metres du sol jeter Tancre, le 



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EN BALLON LIBRE. 415 

lest, les couvertures, l'appareil photographique, les bou- 
leilles vides, les bancs d'osier, etc., etc., se suspendre par 
les bras au cercle de la nacelle en tirant la corde de la 
soupape, le tout a executer en moins de 30 secondes. — 
4 h. 41 min., 1,500 met. ; nous sommes sortis depuis 
2 minutes des nuages, par en bas cette fois; M artel re- 
nonce a s'orienter avec la carte ! Oil nous sommes, nous le 
saurons bien assez t6t quand notre bonne planete natale 
nous aura dans quelques minutes administre la rude ta- 
loche qu'elle nous reserve pour nous punir de Tavoir quit- 
ted 11 a des bourdonnements d'oreilles et pr^fere lire les 
barometres dont le capitaine, d'ailleurs, lui demande la lec- 
ture continue a haute voix : 1,400; 1,250; 1,100; 1,000 
(4 h. 46 min.). Et cependant, malgre cette degringolade 
vertigineuse nous ne sentons qu'une brise de bas en haut 
correspondant a la composante verticale de notre mou- 
vement de chute. Au cours d'une ascension, il est un mo- 
ment a partir duquel la descente est irremediable. C'est 
lorsque, aprfcs avoir plane trop longtemps sous les rayons 
solaires et perdu par suite une quantite considerable de 
gaz, le ballon rencontre une couche d'air froid. Le gaz se 
contracte alors brusquement et Tattraction terrestre pr6- 
cipite le mouvement sans qu'il soit possible aux voyageurs 
de Tenrayer, surtout lorsqu'ils n'ont plus a bord que peu 
de lest. — 4 h. 48 min., 800 metres. Nous filons vite et de 
nouveau vers le Nord-Est; la-bas, un clocher pointu et un 
bois de grands arbres.Contre lequel de ces deux obstacles 
allons-nous nous aplatir comme simples boulettes de papier 
mache? — 4 h. 52 min., 350 met. Bon ! nous passons entre 
les deux, mais le sol n'est plus qu'a 200 metres de distance 
verticale, nous devorons Tespace comme une fieche ; Tex- 
tremite du guide-rope touche la terre; attention! M. La- 
chambre va jeter Tancre... mais non, il la retient et lache 
le lest en place pour ne pas harponner un attelage de deux 
boeufs qui passe malencontreusement sur une route que 



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416 COURSES ET ASCENSIONS. 

nous traversons. — 250 m6t. (4 h. 53 min.). Martel enfouit 
les barometres dans ses poches; le ballon se relive 16gfc- 
rement et le guide-rope ne renverse pas l'attelage; mais 
les paysans qui courent ne peuvent attraper la corde, nous 
rasons trop vite. « Hop! » crie M. Lachambre; tout le 
bagage fait le saut p^rilleux, et nous ex^cutons tous quatre 
dans le cercle, par les poignets et juste au moment voulu, 
la suspension indispensable pour ne pas avoir les jambes 
cassGes. La manoeuvre a £t£ si bien faite que le choc re- 
douts n'arien de brutal. « Bravo, monsieur Lachambre », 
crie Martel. — « Attendez, voilk le trainage. » En effet, la 
brise assez forte qui nous a conduits en ces parages couche 
le ballon par terre en moins d'une seconde et s'engouflfre 
dans ses plis. Nous voilk repartis. J'£tais charge de la ma- 
noeuvre de la soupape, a laquelle je m^tais suspendu de 
tout mon poids imm£diatement avant le choc; mais le 
ballon, insufOsamment d£gonfl6, est horriblement secouS, 
il se creuse, fait voile, la nacelle s'incline sur un des bor- 
dages, pos6e de champ sur le flanc au lieu de rester 
d'aplomb par le fond, et tout le systeme execute une 
course folle k travers les champs, comme une barque k 
voile rapide sur la surface d'un 6tang; mais T6tang est 
raboteux ici : terres labourges, aux creux sillons, champs 
de feverolles aux longues tiges, btes hauts aux barbes pi- 
quantes; k travers tout cela, la nacelle, secouGe comme 
une loque inerte, d^critun large sillon et creuse sa trainee 
dans la glfcbe; et les in6galit6s du sol, les convulsions de 
Fa&rostat agonisant qui ne nous gpargne rien de son r&le, 
provoquent d'innombrables bonds hauts parfois de 2 metres 
et plus. — «Tirez la soupape, tirez la soupape! Cela ne 
sera rien, cela ne sera rien, un peu de trainage, n'ayez pas 
peur. — 11 est long, votre trainage. — Mais tirez done sur 
la soupape ! — Je ne fais que <ja, j'ai les doigts sci6s. — 
Mais $a ne s'arrfctera done pas ! » Puis un silence pendant 
lequel nous nous regardons terrifies. Les b!6s sifQent une 



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EN BALLON LIBRE. 417 

nmsique strange en se couchant sous notre chevauch^e ! 
Mes compagnons deviennent blames ! Moi, je suis fort mal 
i Taise, en partie hors de la nacelle, la t6te pres du cercle; 
tuon dos cogne par terre k chaque bond; une corde qui me 
sertjie dossier sed^robe, je sens que je vais tomber en 
dehors, Martel s'en aper<joit et me la repasse # sous les reins. 
La galopade continue! Jusqu'k quand? M. Lachambre est 
vert : « Tirez done la soupape, je n'en peux plus ». 

Soudain, un choc plus fort, puis un arrfct, et la nacelle se 

renverse compl&tement sens dessus dessous, le fond en 

Fair : heureusement M me Martel r&issit k profiter de la 

situation pour en sortir sans aucun mal; mais les trois 

autresn'ontpas eu le temps seulement de lecheries cordes, 

entre lesquelles ils sorit entortillSs comme des mouches 

dans une toile d'araignge; et nous \o\\k repartis k fond de 

train ; je ne sais plus comment ni apres quoi je me cram- 

ponne. (Test ma t6te maintenant qui cogne par terre k 

chaque instant : une pierre un peu grosse, un bond un 

peu fort, et je pourrais bien ne plus rien sentir du tout! 

Brrr! Un frisson me remue, et toute ma vie passe en Eclair 

devant mon cerveau ! J'ai d&jk 6prouv6 cela une fois, le jour 

oil un bateau-mouche sur la Seine m'a coupd en deux 

dans une yole d'oii un de mes amis et moi nous etimes 

juste le temps de piquer une t6te salutaire ! Martel route en 

boule dans un coin de la nacelle se met k crier, k hurler 

plut6t : « Au secours! au secours! arr6tez-nous, arrfctez- 

nous! » Quant k M. Lachambre, il est dans une f&cheuse 

situation, le buste dans la nacelle, les jambes dehors, le 

ventre coup6 par le rebord d'osier, et il ne cesse de g6mir : 

« J'£touffe, j T 6tou£fe, tirez-moi, tirez done I Ah ! j'6touffe t » 

Les lamentations de mes deux compagnons sont affreuses 1 

Pour moi, je me raidis de tous mes muscles pour empGcher 

le rebord de la nacelle de me guillotiner! Cela devient 

cruel! Qu'on nous arrfcte & la fin, au nom du ciel! L'ancre 

n'a done pas mordu, il n'y a done personne pour saisir le 

ANKUAIRB DB 1891. 27 



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418 COURSES ET ASCENSIONS. 

guide-rope? Irois ou quatre hommes suffiraient, pourtani! 
Encore un choc et un arrfct. Est^ce le dernier, cette fois? 
Tandis que je compte un, tfeu#,pour m'en assurer, Martel 
me passe sur le corps en me ptetinant restomac, M. La- 
chambre ne crie plus, et je me trouve hors de la nacelle, 
sans savoir comment, allongg sur le c6t6 droit. Bien vite 
debout, je vois dun c6t£ V aerostat qui continue a raser 
la terre en frappant le sol k coups redoubles, comme un 
bglier donnant de la t£te contre un arbre ; de l'autre cdt6 
Martel et sa femme se rejoignent en courant et en criant 
tous deux & la fois : « Je n'ai rien! je n'ai rien! » 

C'est vrai, au fait, est-ce que par hasard nous n'aurions 
rien de cass6 ? 

Pour moi, je ne crois pas : mes os paraissent en place. 

Mais voilk que TenragS ballon, allege de notre poids, con- 
tinue de plus belle letrainage pour son compte personnel. 
M. Lachambre nous crie : « Aux cordes, aux cordes ! » et 
tout le long du guide-rope et de la corde d'ancre nous nous 
ggrenons en chapelet et nous nous laissons entralner dans 
la luzerne, k frottement dur, pendant cent mfetres encore. 
Des paysans viennent enfin nous prater main-forte : un 
escarpement rocheux, haut de quelques metres, ne veut 
pas se laisser franchir par VAmival-Courbet, qui palpite 
encore comme un oiseau blessG k mort. M. Lachambre 
r&issit k ouvrir la soupape toute grande, le gaz d'6clai- 
rage s'Schappe k flots, le ballon se vide et retombe une 
deuxigme fois ; c'est fini ! 

Nous nous passons en revue : d6cid£ment, il n'y a aucune 
fracture; k peine quelques contusions insignifiantes ; mais 
les faces sont p&les et les mains tremblent encore ; l'alerte 
a 6t£ forte ! Une tourn£e d'eau de mglisse fait grand bien : 
seulement... Martel, sa femme et moi, nous jurons, stance 
tenante et solennellement, de ne jamais recommencer ! Pas 
commode une descente de ballon, et pas gai le tralnage ! 

Et cependant nous avons &6 favorisSs par les circon- 



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EN BALLON LIBRE. 419 

^es : ce tratnage n'a dur£ que quatre minutes (quatre 

c* 

*0h 



c ^s!) sur une longueur d un kilometre seulement, et 



si n'avons heureusement rencontre aucun de ces ob- 

ark es si abondants dans les eampagnes (murs, haies, 

^ e s> fosses, chemins creux, etc.) dont le moindre nous 

£$<ropi6s ou occis ! 
/fofre a^ronaute avoue cependant que le retournement 
coinplet de la nacelle est chose rare et dangereuse, et il se 
demande, avec nous, comment nous n'avons pas 616 tous 
versus dehors k ce moment-la! 

Tandis qu'il acheve le d^gonflement de l'a^rostat et le 
chargernent de celui-ci, de la nacelle et des accessoires 
sur une charrette qu'on est all6 chercher au village voisin, 
nous battons tous trois, une heure durant, le sillon kilo- 
mftrique que nous avons dessin6 bien ma1gr6 nous tout 
a I'heure, dans les rGcoltes, pendant les quatre plus mau- 
^ises minutes de notre existence. 

1\ s'agit de rep£cher sous les 6pis, la luzerne, les f6ve- 
fottes et la terre labour^e, tous les bibelots qui sont tdm- 
Wsde nos poches ou de la nacelle. Chose curieuse, nous 
a'aurons rien perdu; Martel retrouve m£me le verre in- 
tact du lorgnon dont il s'est cass£ la monture sur le nez ; 
et moi je recueille pr^cieusement jusqu'ii mon porte- 
monnaie et une clef de bureau. De tous c6t6s les paysans 
nous rapportent qui une couverture, qui un baromfctre, 
qui les chassis photographiques, qui Tappareil et son 
objectif, tout le bagage en un mot. Le viseur et la poire 
en caoutchouc de mon instantan6 13 X 18 m'ont 6t6 ren- 
vois aussi, trois jours apres, par la poste. 

En recherchant toutes nos 6pingles dans ces bottes de 
paille, nous nous sommes rendu compte de la cause 
de... Tincident: l'ancre est, par un malencontreux hasard, 
tomb£e juste sur une meule de foin, ou elle s'est embou- 
chonnSe complement : elle n'a pas mordu,et les paysans 
d'alentour n'ont pas pu arriver tout de suite a saisir les 



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420 COURSES ET ASCENSIONS. 

cordes de Tancre et du guide-rope ; aux trois quarts de la 
course k peu pr6s, un mouvement de terrain a provoqu£ 
le renversement de la nacelle, et c'est alorsque M me Martel 
s'est trouv^e doucement allongGe dehors, dans une ptece 
de sainfoin ; d£charg£ de son poids, le panier d'osier est 
reparti k fond de train, jusqu'k ce qu'un nouveau pli de 
terrain nous ait arrGtGs et d£vers6s, k notre tour, 250 metres 
plus loin. 

Bref, passons sur les details et avouons humblement que 
nous avons eu de la chance. 

Avec la plus aimable courtoisie, un ch&telain du voisi- 
nage, M. le vicomte de Madrid de Montaigle, nous offrit 
l'hospitalitg chez lui. Craignant d^tre des h6tes trop cour- 
batur^s et peu gracieux, nous pr6f6r&mes nous r^fugier 
tranquillement k Th6tel du village de Sains (Aisne), car 
c'est pres de ce chef-lieu de canton que nous venions 
d'Schouer, & 140 met. environ d'altitude, St 14 kilometres 
Ouest de Vervins et 35 kilometres de la frontifcre beige, 
apr&s un parcours agrien de 1 62 kilometres en quatre heures 
vingt-cinq minutes. 

A Th6tel Mangin nous sommes soigngs comme de v&ri- 
tables naufrag^s. Tout le monde, d'ailleurs, a mis le plus 
gracieux empressement k nous venir en aide, et nous tenons 
k remercier particulifcrement M. Dufeul, directeur du bu- 
reau des postes et t£16graphes, pour son obligeance k trans- 
mettre les ddpfcches que nous lui confions. N'oublions 
pas de noter aussi que les paysans dont nous avons en- 
dommag6 les rScoltes ont refuse toute indemnite pour ce 
fait, dgsinteressement que rencontrent rarement les a6ro- 
nautes. 

Malgr6 une bonne nuit, nous sommes quelque peu mou- 
lus le lendemain matin ; ce qui ne nous empfcche pas d'aller 
visiter la superbe cathgdrale de Laon avant de rentrer k 
Paris par lavoie du chemin de fer, moins calme mais plus 
stlre en somme que celle de la veille. 



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EN BALLON LIBRE. 421 

Le diagramme de l'ascension (voir p. 407), curieux k cause 
de ses nombreusesdgnivellations, a£t£construitaumoyen 
dequatre-vingts observations doubles faitestoutes les trois 
ou qualre minutes k deux bons baromgtres qui ont con- 
stamroent bien concord^. Temperature, au depart, 25 de- 
grfe; en Fair, maximum 23 degr^s; minimum 14 degr^s. 

Le coAt total de cette ascension s'est 61ev6 k 802 fr. 50, 

savoir : 

Gaz pour gonfler l'aerostat, pris a l'usine de la Vil- 

let.te 200 

Location du ballon 200 600 

Honoraircs de Taeronautc 200 

Frais de rctour de M. Lachambre et transport de 

son materiel 55 60 

Frais de retour et autres pour trois voyageurs (un 

jouretdemi) 146 90 

Total 802 50 

Quant au r£sumg de nos impressions, le voici bien sin- 
cere : 

Une course en ballon libre, pourvu, toutefois, que Ton 

ddpasse 2,000 metres, est chose plus strange, plus belle, en 

somme, qu'une ascension de hautes montagnes, k cause : 

\° 4e Visolement oil Ton se trouvedans Tespace, isolement 

<fl*i n'est jamais aussi complet sur les cimes, m6me les 

puis pointues; 2° de 1 'aspect imposant de TocGan et des 

montagnes de nuages que rien nebrise etd'oti rien n Emerge 

pour rappeler la terre ; 3° des phgnom6nes d'optique et des 

effets de lumiere auxquels nulle ombre de sommet ne fait 

obstacle; 4° de Tabsence totale d'effbrts physiques, qui 

remplace par une sensation de bien-6tre id£al la fatigue, 

souventsi p^nible, des escalades alpestres. — Voilkle grand 

charmedu ballon libre : le repos, le calme, Toubli de toute 

peine et de tout labeur, un autre mon'de aussi tranquille 

que grandiose; Tan^antissement de T6tre, en un mot, dans 

Tinfini de l'espace; quand, sur Taile du vent, on vole sans 

remuer, au-dessus de la mer de nuages qui cache la terre 



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422 COURSES ET ASCENSIONS. 

et d<3Voile le ciel entier, on s'imagine volontiers que tout 
lien avec les homines est a jamais rompu et que l'&me 
commence un 6ternel et doux voyage k travers les spheres 
d'or qui roulent, muettes, dans rimmensit^ ! 

La chute, h^las! peut devenir une terrible r6alit6; on 
ne saurait disshnuler que ratterrissage d'un ballon est 
toujours chose hasardeuse. 11 suffit d'un arbre ou d'un 
mur et d'un 16ger souffle de brise pour provoquer une ca- 
tastrophe : sans parler de cent autres circonstances capables 
d'amener un denouement fatal. 

Les r6cits des a^ronautes et les nombreux accidents que 
les journaux racontent chaque ann6e prouvent surabon- 
daniment, d'ailleurs, que les risques de la descente rendent 
les ascensions en ballon libre v^ritablement dangereuses, 
tout au moins pour les personnes qui n'ont pas acquis 
rexp6rience des a^ronautes de profession; on ne saurait 
done souhaiter que ce sport scabreux devienne kla mode, 
surtout pour les dames ! II est trop ais6 de s'y casser au 
moins une jambe 1 ! 

Et il convient de le regretter cependant, car il n'ya pas, 
sur la terre ni sous la terre, dans les neiges £ternelles ni 
dans les cavernes scintillantes, d'aussi beaux spectacles k 
contempler que ceux dont on a la jouissance en ballon 
libre ! 

Gabriel Gaupillat, 

Memhre du Club Alpin Francais 
(Section dc Paris). 



1. Voir Glaisher, Flammariox, de Fonviblle, Tissandier, Voyages 
a&rien8. Paris, Hachettc, 1870, in-8°. — G. Tissandier, Histoirede mes 
ascensions. Paris, Dreyfous, 1887, in-8°. — G. Tissandier, Histoire des 
ballons. Paris, Launctte, 1887-1888, 2 vol. in-8<>. etc. 



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SCIENCES ET ARTS 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL 

AU MONT-BLANC 

(Par M. Ch. Duribr) 
AVANT-PROPOS 

M. Eiffel a bien voulu nous demander d'exposer aux lec- 
teurs de YAnnuaire les r^sultats des travaux qu'il a fait 
exScuter en aotit 1891 k la cime du Mont-Blanc par un in- 
g^nieur Suisse, M. Imfeld. 

Rappelons quelle a ^tel'occasion deces travaux. A la suite 
de sa c£lebre ascension de 1890, M. J. Jans sen, frappg des 
avantages que les hautes stations pouvaient offrir aux re- 
cherches de physique celeste, avait con^u la pens^e de 
construire un observatoire d'astronomie au Mont-Blanc. 
II s'en ouvrit h M. Eiffel. II y a quelques ann^es un pareil 
projet etit &16 tax6 de chim^rique, mais M. J. Vallot venait 
de fonder, avec ses seules ressources, un observatoire m6- 
tgorologique au Rocher des Bosses, k 1'altitude de plus de 
4,300 metres, et son succes devait encourager toutes les es- 
p£rances. L'entreprise, d'ailleurs, par sa hardiesse m6me, 
6tait de nature ks6duire Imminent cr^ateur de lant d'ceuvres 
que des hommcs du metier avaient de prime abord de- 
clares impossibles. M. Eiffel se montra done dispose k la 
tenter et, en tout cas, offrit de prendre k sa charge les frais 
des Etudes prgliminaires 1 . 

i. Ces frais sc sont montcs a environ 15,000 francs. 



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426 SCIENCES ET ARTS. 

A, ne consid^rer que rint£r6t scientifique, il 6tait mani- 
feste que la cime, la pointe extreme (Tod Toeil embrasse 
toute l'6tendue circulaire del'horizon, serait l'emplacement 
le plus favorable pour le nouvel observatoire; mais on de- 
vait se demander si cette cime, qui se prGsente revfttue de 
neiges et de glaces, permettrait d'asseoir solidement les fon- 
dations de l^difice. M. Eiffel estimant que la construction 
ne serait possible qu'a la condition de rencontrer le rocher 
dans le voisinage de la surface, ou, tout au moins, k une 
distance qui n'exc^d&t pas 12 metres, les operations eurent 
pour principal objet la recherche en profondeur d'un pla- 
teau rocheux d'une 6tendue sufflsante. On sait qif elles ont 
amene un r^sultat n^gatif. A regard du projet de M. Jans- 
sen, cet insucces ne saurait rien prdjuger. II faut renoncer 
sans doute h construire sur le roc, mais certains artifices 
pourraient permettre de tourner la difficult^. Au pis aller, 
tel ou tel rocher peu 6loign6 du sommet offrirait encore 
un emplacement convenable. Sous ce rapport, la p^riode 
d'etudes est a peine engag^e; une prochaine campagne ap- 
portera sans doute des nSsultats plus d(5cisifs, et le moment 
n'est pas encore venu de se prononcer sur la praticabilitd 
du projet de M. Janssen. 

Mais les travaux de M. Eiffelconstituent d£j& un ensemble 
digne d'attention. Envisages en eux-m6mesetind£pendam- 
ment de la question d'observatoire, ils ont fourni des don- 
n£es interessantes sur Torographie de la calotte du Mont- 
Blanc, (Hant entendu par 1& le relief sous-glaciaire. Jusqu'i 
present, en eflet, nous ignorons ce que peut 6tre ce relief, 
quel en est exactement le profil sous le manteau de glaces 
qui nous le cache, comme les banquises, aux abords de 
certaines terres arctiques, dissimulent aux navigateurs la 
configuration des cdtes. La fusion to tale de ces glaces nous 
reserverait probablement bien des surprises. Sommes-nous 
seulement en 6tat d'assurer que telle arSte de neige, par 
ou nous gravissons le sommet, correspond r^ellement & 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 427 

une arfcte rocheuse? Savons-nous, m6me, si le sommet 
granitique, le sommet veritable, se rencontre prdcisdment 
au-dessous, k l'aplomb, du sommet glacS, du sommet ap- 
parent? II y a \k un probleme difficile & p6n<§trer. M. Eiffel, 
sans doute, ne nous en apporte pas la solution, mais il 
aura du moins Thonneur de l'avoir pr6par6e. C'est la pre- 
miere fois que de pareilles recherches auront 6t6 entre- 
prises au Mont-Blanc. Une galerie de sondage a 6t6 prati- 
que jusque sous la cime ; les rochers environnants ont 
6tt Tobjet d'une reconnaissance la plus complete qui ait 
encore 6tefaite *. 

Nous allons donner le r£sum6 de ces diverses operations 
d'apr&s les documents qui nous ont 6t6 fournis par U. Eiffel ; 
mais qu'on veuille bien nous permettre d'abord de dire 
quel 6tait, selon nous, l'6tat de la question relativement 
k la structure profonde de la Calotte du Mont-Blanc, avant 
les travaux de M. Eiffel. 

Quand on regarde le Mont-Blanc depuis Chamonix, on 
est moins frappS de son 6l£vation, dont l'effet est plut6t 
affaibli par les montagnes de premier plan, que de sa 
forme qui, dans la perspectire fuyante, parait au contraire 
plus lourde, plus trapue, quelle n'est en r£alit£. Cette 
forme b£misph£rique contraste de la fagon la plus singu- 
ltere avec les glancements pyramidaux des autres cimes 
du massif. Tandis que celles-ci ne montrent de toutes parts 
que des pointes aigues, des ar&tes d£chiquet6es, des ver- 
sants taill^s en pur precipice, il semble qu'ici une gnorme 
masse rocheuse ait &t6 portee d'une pi&ce k une hauteur 
excessive, comme une large croupe aux pentes adoucies. 
Cette id6e r^pond k Timpression premiere; Saussure s'y 

1. C'cst la premiere fois aussi qu'on aura pris le panorama enticr 
du sommet. Bien que ce panorama ne doive pas etre considerd comme 
une -oeuvre definitive, nous le publions, en quelque sorte pour prendre 
date. M. J. Vallot, a Taide de ses cliches particuliers, y a apporte 
quelques corrections et a bien voulu se charger d'identifler, autant 
que possible, les sommites en vuc. 



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428 SCIENCES ET ARTS. 

est term, et, si rien pouvait pr^vaioir contre Texp^rience, 
elle aurait trouvS un appui dans certaines theories orog£- 
niques. Pour Viollet-le-Duc, par exemple, la Calotte du 
Mont- Blanc est un temoin encore subsistant de la forme 
premiere du massif, un « rognon » preserve par sa couche 
de neiges perpStuelles contre les degradations qui outruin6 
les autres. 

En y r^fldchissant, cependant, certains doutes viennent 
h. Tesprit. On se demande pourquoi le Mont-Blanc ferait 
exception ; pourquoi il se terminerait autrement que l'Ai- 
guille-Verte, ou TAiguille d'Argenttere, alors qu'il appar- 
tient au m6me soul&vement, que sa constitution p£trogra- 
phique est la m£me, que sa structure g£n£rale — une 
pyramide quadrangulaire — est identique. Tant que 
le regard peut suivre ses arGtes, on les voit tranchantes, 
escarp^es, silionn£es de couloirs de neige, s£pan*es de 
leurs voisines par de puissants glaciers. Y a-t-il un 
motif pour penser qu'elles se comportent difftremment 
sous le revfttement de glaces qui, & partir d'une certaine 
hauteur, les d£robe aux yeux? Y a-t-il un motif pour sup- 
poser que, & leur rencontre finale, elles se coiflent d'une 
vaste coupole ou s'£panouissent en une sorte de plateau, 
tandis que, partout oh elles se rnontrent a nu, leur ren- 
contre avec des ar6tes secondares n'est marquee que par 
une aiguille vertigineuse? 11 faut bien le reconnaitre: la 
seule raison h invoquer c'est I'opinion pr£conQue que le 
revdtement de glace se modele sur le rocher sous-jacent. 
En definitive, la forme apparente, la forme actuelle du 
Mont- Blanc pourrait n'Gtre que 1'efFet du remplissage des 
hauts cirques glaciaires, ou les neiges se seraient amon- 
cel^es jusqu'St d^border les arfctes qui les enserrent et k les 
noyer dans leur epaisseur. Dans cette hypothfcse, la Ca- 
lotte, envisage d'un seul tenant, apparaitrait comme le 
n£ve sup£rieur, le reservoir commun des glaciers qui des- 
cended de part et d'autre de la montagne,et la cime elle- 



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Vue da Mont-Blaac,priie da Brevent, avec riadication des routes d'ascension. 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 431 

mfcme ne serait qu'une crdte dentetee dont le point culmi- 
nant resterait k determiner. 

Entre les deux hypotheses, on va voir, par Fanalyse des 
travaux de M. Eiffel, laquelle offre le plus de vraisemblance. 



I.— PERCEMENT DE LA GALERIE DE S0NDA6E 

M. Imfeld arriva le 5 aottt au soir k Chamonix 1 , et le 
7 aotit il entreprenait un premier voyage au Mont-Blanc, 
accompagnG du guide Fr£d6ric Payot et de quelques por- 
teurs. Apres une premiere nnit pass6e aux Grands-Mulets 
et une seconjle au Rocher des Bosses (<5bservatoire Val- 
lot), on atleignait le sommet le 9 au matin, par un temps 
clair. M. Imfeld proc^da aussit6t k une reconnaissance 
g£n£rale et s'occupa de determiner exactement Ve point 
d'attaque de la galerie. 

La cime du Mont-Blanc se pr6sentait sous la forme 
d'une crfcte de neige d'une centaine de metres de lon- 
gueur, k peu prfcs horizontale, un peu relev£e cependant 
k son extr^mite Est. C'est vers Taplomb de ce point 
culminant que la galerie devait fttre dirig^e. D'aprfcs les 
instructions de MM. Eiffel et Janssen, son point d'attaque 
fut marque sur le versant Nord du sommet, dont la decli- 
vite plus grande permettrait de donner une moindre lon- 
gueur au tunnel et qui presentait, en outre, l'avantage 
d'etre en vue de Chamonix. 

Pendant ce temps on construisait k Chamonix une ca- 

1. M. Imfeld s'etait deja rendu a Chamonix vers la fin de mai et y 
avait pris certaines dispositions. 11 avait du se borncr, dans cettc pre- 
miere visite, a observer le sommet au moyen du t61escope. 11 ctait 
entendu que les travaux commenceraicnt des que la saison le permet- 
trait. Des circonstanccs de force majeure obligerent a differcr jusqu'aux 
premiers jours d'aout.On sait que M. Imfeld est le gendro d'Alexandre 
Seiler, le maitre d'hdtel bien connu de Zermatt, decide en juillet der- 
nier. 



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432 SCIENCES ET ARTS. 

bane en bois, d6montable et facile k transporter, qui de- 
vait 6tre disposge k 1'entrSe de la galerie de fa$on k em- 
pGcher la neige des tourmentes de l'obstruer, et k servir en 
m6me temps de lieu de refuge aux ouvriers ' . 

Les joum^es du 10 au 13 aotH furent employees k orga- 
niser les transports jusqu'fc l'observatoire Vallot. Les 
pieces de la cabane furent pes^es, num6rol6es et r^parties 
par charges, au prix convenude 2 fr. 50 centimes par kilo- 
gramme, soit en tout 1,317 fr. 50 centimes pour 527 kilo- 
grammes. Malheureusement, comme on le verra plus 
tard, les entrepreneurs du transport n'exGcuterent pas jus- 
qu'au bout leurs conventions. Une partie des matgriaux fut 
laissee aux Grantls-Mulets; il fallut, apr&s ujie tongue al- 
tente, recourir k des porteurs pay6s k la journ^e, et la 
cabane ne put Mre installs qu'apr&s l'achdvement de la 
galerie • 

Pour la suite des operations, nous croyons ne pouvoir 
mieux faire que de donner la traduction du journal tenu 
par M. Imfeld, renvoyant en note les observations que ce 
texte peut sugg£rer, ainsi que certaines indications com- 
plSmentaires. 

« 13 aoitt. — Une premiere caravan e se met en route 
pour le Rocher des Bosses avecune partie de la cabane et 
des vivres. 

« 14 aout. — Je vais k mon tour jusqu'auxGrands-Mulets 
avec Fr6d6ric Payot et le reste des porteurs. 

« 15 aout. — Nous atteignons k 9 heures du matin Tob- 
servatoire Vallot et k midi le sommet du Mont-Blanc. 

« Je determine la position de Tentr^e du tunnel, ladi- 



1. On avait songe d'abord a pratiqueruno simple grotte de glace ou 
Ton cut etabli une manierc de lit de camp exhausse de 30 centimetres 
au-dessus du sol au moyen de petits trlteaux de bois. On esperait que, 
munis de peaux dc mouton, dc couvortures et proteges par une toile 
de tente, les ouvriers pourraicnt y passer la nuit. 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 



433 



rection de l'axe, et m'occupe, avec six ouvriers, de 
Tenlevement de la neige pour l'emplacement de la ca- 
bane ! . 

« 16 aout. — Tourmente de neige. Personne ne peut 
quitter Tobservatoire Vallot 2 . 

« 17 aout. — Les travaux du 15 sont en partie caches 



Croquis de la Cabane 



ostie a Ictriz ds la Galarie da IfBlane 








par la neige. Cinq ouvriers avec Fr6d6rie Payot proc^dent 
au d£blaiement et commencent le tunnel 3 . Avancement, 

i. L'csplanade ainsi obtenue, etablic a la cote de 4,796 metres, fut 
marquee d'un jalon. Du jalon a la cabane, 5 metres; a l'entree du 
tunnel, 7 metres. Un autre jalon fut plante sur lc sommct Est du Mont- 
Blanc (4,810 met.). Voir le croquis ci-joint. 

2. Cette tourmente avait eclate des la veille apres trois hcurcs seu- 
lement de travail effectif. {Letlre Imfeld, s. d.) — « M. Vallot nous 
scconde de son mieux, mais la place est trop restreinte a l'observa- 
toirc pour assurer a chacun dos ouvriers une couchette et des couvcr- 
turcs, en raison du grand nombre d'excursionnistes pr6scnts. Nos gens 
souffrent bcaucoup du froid et du mal de montagnc. » (Lettre Imfeld, 
48 ao&t.) 

3. Deux ouvriers attaquaicnt la glace a coups de pic; deux autres 
en arricre en chargeaicnt les morccaux sur un petit traincau et les 
rejetaient hors du tunnel. La glace ctait tres dure et rcsistantc. Les 
outils, fournis par une maison de Zurich, furent bientot mis hors 
d usage, et M. Janssen dut en fairc confectionner d'autrcs a Chamonix. 

AtTOUAIRB DK 1891. 28 



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434 SCIENCES ET ARTS. 

5 metres. Le soir, un des ouvriers (Joseph Simond) revient 
malade du sommet. II a le pied gauche gelg et plusieurs 
orteils restent insensibles k la piqftre d'aiguilles. Le m6- 
decin present, le D r Egli 1 , lui donne les soins n£cessaires. 
II refuse d'accgder h ma proposition de faire retourner 
l'homme k Chamonix, craignant des suites dangereuses 
pour le patient '. 

« 18 aout. — Les ouvriers, d£courag«*s par la maladie de 
leur camarade, soufTrant du manque d'espace et de cou- 
vertures dans la cabane Yallot, resultant de la presence de 
nombreux touristes*,demandent que leur salaire soit ports 
de 16 & 30 francs. Apres de longs dSbats, j'oflre 20 francs, 
sous reserve de ratification. Un homme maintint sa de- 
mande et fut conggdid ; les autres resterent et reprirent le 
travail dans le tunnel. Avancement, 5 metres. A une dis- 
tance de 16 metres du jalon on trouva un noyau de pru- 
neau 4 . 

1. Lo personnel comprenait deux medecins, lo D r Egli-Sinclair, de 
Zttrich, et lo D r Gugliclminctti, de Briguc. 

2. Joseph Simond nc put dcsccndrc que le 2 soptembrc. 

3. II y cut jusqu'a vingt-scpt porsonncs a coucher a la fois. 

4. Zwel8chenstein. II y a, sans doute, quelque chose de plaisant dans 
cettc rencontre d'un noyau de pruneau en place du rochcr qu'on cher- 
chait. II faut pour tan t appelcr sur cctte singulierc trouvaille l'attention 
de ccux qu'ello fcrait sourirc. Certains guides au Mont-Blanc font 
grand usage de pruncaux pour so tcnir la bouchc fraiche, et, bien 
entondu, en rejettent les noyaux. La rencontre d'un noyau a 6 ou 
7 metres au-dessous dc la surface du n6vd prouverait done que le 
mouvement dc desccntc des glaces ou, tout au moins, leur tasscment, 
commencerait au sommet memo dc la montagne. Jo citerai un autre 
fait do meme nature. Pendant lo terrible ouragan qui, en aout 1890, 
nous retint, M. Jansscn et moi, a l'obscrvatoirc des Bosses, la tour- 
mentc emporta la couycrture et les piquets do la tcntc que M. Vallot 
avait fait dresser tout aupres pour abriter les portcurs. Le plancher 
seul, forme d'unc simple toile, rcsta enfoui sous la ncigo. L'annec sui- 
vanto, les ouvriers charges d'agrandir l'observatoire eurent I 'idee de 
rechorcher cctto toile et la trouverent a i m t 60 do profondeur. 11 etait 
facilo de constater, par l'afflcuremcntdu rochcr sur lequcl est construit 
l'obscrvatoirc, que lo niveau do la surface du nev6 etait rcste le memo. 
C'cst done que les neiges nouvelles, a mesure qu'clles s'entassaiont par 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 435 

« 19 aout. — Vent violent. Tous les ouvriers vont cher- 
cher aux Grands-Mulets les parties de la cabane qui y ont 
616 laiss^es par les entrepreneurs du transport, ainsi que 
du bois k brftler et des vivres. 

« 20 aout. — La violence du vent sur la Grande-Bosse 
oblige les ouvriers k rebrousser chemin sans pouvoir 
atteindre le tunnel. 

«2t aout. — Violente tourmente de neige. II est impos- 
sible d'atteindre le sommet. Les facteurs ! n'arrivent pas. 

« Cinq ouvriers se d^cident k descendre aux Grands-Mu- 
lets pour avoir des vivres. Un touriste (M. Rothe) et son 
guide se joignent & eux et s'attachent les derniers h la m£me 
corde. Au Petit-Plateau une avalanche de glace tombSe 
des pentes du D6me du Gotiter atteint la colonne et tue 
le touriste et son guide. Mes ouvriers s'en tirent avec de 
I6g6res contusions et arrivent le m6me soir & Chamo- 
nix*. 

dessus le planchcr do toilc jusqu'a unc epaisseur do l m ,60, auraicnt 
subi, do haul on bus, un mouvcmcnt do translation rigoureuscment 
egal, — c'cst-a-dirc que, pour i m ,60 do ncigc agregdc sur place, la 
masse scrait dcsccnduc do i m ,60. En outro, l'etat do la toilc, forte- 
ment plissec et ramassec sur ellc-memc, accusait l'existcnco de prcs- 
sions latcralcs. A supposer quo toutos les conditions du phenomeno 
soient les memes au sommet et sur l'aretc des Bosses, le noyau do 
pruneau aurait ct6 jet£ sur lo nev6 trois ou quatrc ans avant la trou- 
vaille do M. Imfeld. Mais la com pa cite do la glace au tunnel porte a 
croirc que le mouvement decroit a mesure que la profondcur augmente, 
et qu'un plus long espace de temps a etc ncccssairc. On voit que ce 
noyau de pruneau ne laisse pas d'etre instructif. 

<. PosttrHger. M. Imfeld entend les homines charges par lui d'ap- 
porter chaquo jour la correspondancc do Chamonix. 

2. M. Hermann Rotho ctait accompagn^ du guide Michel Simond, 
qui fut arcc lui prccipite dans une crevasse, et du portcur Armand 
Corate.Un autre touriste, M. Gaston do Favcrncy, et ses deux guides, 
faisaient partio do la merae caravanc. M. do Favorney, echappe* commc 
par miracle, a raconte l'accidcnt dans unc lcttrc au journal la Nature 
(n« du 5 septcmbre 1891), qui a 6tc rcproduitc dans notro Bulletin men- 
suel d'octobrc. MM. Rothe et de Favcrney n'ctaicnt pas les souls tou- 
ristes dont la tourmente deconcerta les projets. Quelques heures apres 
le depart de lour caravano, M. Franz Schradcr et M me Schrador qui, 



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436 SCIENCES ET ARTS. 

« 22 aout. — Terrible tempfcte. On ne peut pas quitter 
Tobscrvatoire. Les facteurs n'arrivent pas. 

« 23 aout. — La neige tombe. A 2 heures apres midi 
arrive Fr6d6ric Payot avec cinq porteurs charges de vivres 
et de bois. lis apportent la premiere nouvelle de Taccident 
du 21 aodt au Petit-Plateau et la communication que les 
ouvriers effray6s sont descendus & Chamonix et ne veulent 
plus remonter. Comme les porteurs presents refusent de 
s'engager comme ouvriers, je charge Payot de descendre 
k Chamonix et d'embaucher de nouveaux ouvriers. II 
quitte la cabane, accompagng du D r Egli et d'un porteur; 
mais au bout d une demi-heure la violence de la tour- 
mente les oblige k revenir sur leurs pas 1 . 

« 24 ao&t. — Beaucoup de neige nouvelle. Vent du Nord 
glacial. Dans l'apres-midi je me decide avec le D r Egli k 
tenter la descente sur Chamonix sous la conduite de Fr6- 
d£ric Payot et d'un porteur. Nous arrivons le soir aux 
Grands-Mulets *. 

« 25 aofrt. — Arriv6e k Chamonix k 10 heures du matin. 
Dans le courant de la journie six ouvriers sont engages. 

« 26 aout. — Les ouvriers vont avec Fr6d6ric Payot aux 
Grands-Mulets. 

« 27 aout. — Fr6d6ric Payot et les ouvriers vont des 



dcpuis trois jours, attendaient aux Bosses l'occasion d'achever l'ascen- 
sion, durent aussi, sur les instances de leur guide, se rcsigncr a redes- 
cendre. M. J. Vallot les accompagna. La violence du vent etait telle 
que, obliges a tout instant de s'accroupir pour n'etre pas emportes, 
ils mirent pres d'une hcurc a gagner la depression de l'arete au-dessous 
du Dome, trajet qui, en temps ordinaire, demande a peine dix minutes. 
A chacun do cos arrets, le guide couch ait son baton sur la neige pour 
ne pas perdre la direction au milieu du brouillard. lis traverscrent 
l'avalanche sans que rien leur rev el at l'accident qui yenait d'avoir lieu, 
. mais cette traversee fut des plus penibles (voir ce meme Bulletin d'oc- 
tobre). 
i . Les autrcs porteurs sont pourtant descendus. 
2. Le guide Alphonse Payot, charge do faire la cuisine, resta a l'ob- 
scrvatoirc avec Joseph Simond, l'ouvrier au pied gel«S. 



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LKS TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC 437 

Grands-Mulets aux Bosses avec une provision de vivres. 

« 28 aout. — Mauvais temps. Les ouvriers ne peuvent 
atteindre le sommet. 

« Je pars dans raprfcs-midi avcc le D r Jacottet de Chamo- 
nix : il d£sirait se joindre a moi pour faire l'ascension du 
Mont-Blanc qu'il avait dgju essay6e deux fois en vain, et, 
en cas de besoin, oflrait gratuitement ses services comme 
mgdecin pour le temps qu'il comptait rester a la cabane 
Vallot (trois k quatre jours) *. 

« 29 aout. — Les ouvriers atteignent le tunnel. Avan- 
cement, $ m $Q. Un homme, pris du mal de montagne, est 
renvoyG h. Chamonix, et un autre revient le soir avec une 
tegere congelation du pied. 

« 30 aout. — Frederic Payot travaille au tunnel avec 
quatre ouvriers. Avancement, 5 m ,40. 

« 31 aotd. — Tourmente de neige. Le sommet est inac- 
cessible. 

« 1 er scptembre. — Beau temps. A 9 heures nous sommes 
au sommet (avec le D r Jacottet). Nous pholographions 
le panorama et relevons la topographie du sommet jus- 
qu'aux Rochers-Rouges et k la Tourette. Le tunnel put 6tre 
avance de l m ,80 2 . Un ouvrier (Jules Simond) a les doigts 
geies. 

« 2 septembre. — Joseph Simond, Jules Simond et 
Joseph Charlet sont reconnus de bonne heure comme in- 
capables de travailler (gel des pieds, des doigts et mal de 
montagne). lis sont renvoy£s a Chamonix s . 

« Le D r Jacottet est malade (double inflammation des pou- 
mons et inflammation du cerveau), et je reste k Tobserva- 

1. II convient de remarqucr quo le D* Jacottet, mddecin a Chamo- 
nix, n'etait pas attach^ a Texpedition, et que M. lmfeld ne Ta admis a 
so joindre a lui que sur ses instances reite>ees. Les docteurs Guglicl- 
minetti et Egli -Sinclair e talent redescendus tous les deux. 

2. Le fond do la galorie se trouva des lors a I'aplomb du sommot 
Est, marque par un jalon. 

3. Charlet est reste malade pendant quinzc jours. 



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438 SCIENCES ET ARTS. 

toire pour lui donner des soins, tandis que Fr6d£ric Payot, 
avec le personnel valide, va au sommct 6tablir la cabane 
k l'entr£e du tunnel. Vers les 4 heures, l'£tat duD r Jacottet 
s'aggrave (d£lire). A 5 h. et demie, il perd connaissance et 
meurt pendant la nuit, & 2 h. et demie l . 

« 3 septembre. — Gonduite du cadavre du D r Jacottet 
k Chamonix. 

« 4 septembre. — M. Eiffel donne Tordre de suspendre 
les travaux. 

« 5-8 septembre. — Reglement et paiement des salaires 
dus aux guides, porteurs et ouvriers. » 

Ainsi prirent fin les operations prescrites par M. Eiffel. 
Contraries par le mauvais temps et par des accidents de 
tout genre, elles avaient produit en journGes de travail 
effectif : 

metres. 

15 aout. D6blaicment pour J'omplacemcnt dc la cabane 1,00 

11 — Achevement de l'esplanade et tunnel 5,00 

18 — Tunnel 5,00 

29 — — 5,20 

30 — — 5,40 

l er septembre. Tunnel 1,80 

Longueur des dcblais mcsurce depuis le jalon Nord. . . 29,40 

Le plan de lagalerieest rigoureusement horizontal. Son 
profil a partout une hauteur de l m ,80 et une largeur 

1. M. Jacottet, apres une hcurc dc sdjour au sommet du Mont-Blanc, 
se scntant saisi par le froid, etait redcsccndu a robservatoirc Vallot. 
Le lendcmain matin, le malaise persistait, mais sans donner d' in quie- 
tude; le doctcur lui-memc, a ce qu'il scmble, nc l'attribuait qu'au mal 
de montagne. Cepcndant, malgre les sollicitations de M. Imfeld qui, 
persuade que ces facheux sympt6mcs disparaitraient aux premieres 
heures do marchc, l'engagcait a redes cendre a Chamonix, il persista a. 
demeurer a robservatoirc, en annoncant son intention de renouveler 
des le lendcmain Tascension du sommet. Mais, dans Tapres-inidi, le 
mal s'aggrava rapidement, ct une double congestion pulmonaire et 
ccr^bralo ne tarda pas a l'cmporter. Le D r Jacottet 6tait un jeune me- 
decin Ires cstimd a Chamonix, ou sa mort causa une profonde sensation. 



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Flan du Soramet du M* Blanc . 



E 



Plan da sommet du Mont- Blanc, dressd par M. Imfeld. 



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440 , SCIENCES ET ARTS. 

de l m ,20. Son axe est en deviation de 3i tt et quart sur le 
m6ridien magnStique. 

Apresle depart de M. lmfeld, M. Janssen a fait continuer 
la galerie sous la conduite de Fr6d6ric Payot, mais en la 
faisant d^vier vers TChiest suivant l'axe de la crfcte 1 . Ce 
prolongement, oil on n'a encore rencontre que la glace 
vive, a 6t6 poussS jusqu'k une longueur de 23 metres. Sa 
hauteur, variant de l m ,60 k l m ,80, est environ la m6me que 
celle du tunnel de M. Eiffel, mais sa largeur, qui ne va 
qu'^t 70 ou 80 centimetres, est beaucoup moindre. Le per- 
cement, du 11 au 20 septembre, a pris six jours de travail 
effectif k six ouvriers, et, malgrS la saison plus avanc^e, 
s'est op£r£ sans incident. Get heureux rgsultat est dft sans 
doute k l^tablissement d'une cabane aTentr^e du tunnel, 
gtablissement qui, ainsi qu'on Va vu plus haut, a pu enfin 
Gtre eflectuS le 2 septembre, dernier jour des travaux en- 
trepris par M. Eiffel. Jusque-l&, on comprend h quels ter- 
ribles refroidissements gtaient exposes les ouvriers qui, 
dans les frequents intervalles de repos qu'exigeait un la- 
beur particulterement p^nible k ces hautes altitudes, 
n'avaient d'autre abri qu'une glaci&re a 12° au-dessous de 
zgro. La cabane, construite en forme de boisage de mine, 
fut couverte d'une toile k tente, relive & TentrGe du tunnel 
avec de laneige comprim6e, en sorte que, la porte ferm6e, 
la neige des tourmentes ne ptit s'introduire dans la galerie. 
Des planches disposes contre les parois interieures furent 
destinies k servir de couchettes. Les hommes de I'gquipe 
de M. Janssen eurent ainsi un refuge oil se d£lasser et faire 
cuire leurs aliments. lis comptaient m6me y passer la der- 
ntere nuit afin de c616brer par une illumination Tach6- 
vement des travaux, quand le mauvais temps les obligea 

1. Dans le projet primitif de M. lmfeld, ce prolongement de la gale- 
rie ne devait offrir qu'une deviation de 35 degres vers I'Ouest sup Taxe 
du tunnel aboutissant au sommet (Voir le plan, p. 439). M. Janssen a 
fait presquc doubler Tangle de deviation, pour suivre l'azc de la Crete. 



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LES TRAVAUX DB M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 441 

de s'aller gttcr, comme les autres soirs, k la cabane 
Vallot. 

En terminant son rapport, M. Imfeld rend compte en ces 
termes de la faQon dont il avait organist le service de son 
personnel entre Chamonix et le Rocher des Bosses : 

« Pour le transport rggulierdes vivres et autres convois 
un service de poste 6tait organist comme il suit : 

« 1° Deux porteurs assuraient journellement le service 
de Chamonix aux Grands-Mulets et retour. Depart de Cha- 
monix, 9 heures du matin (aprds Tarriv^e de la premiere 
poste) ; arrivGe aux Grands-Mulets, 3 heures. Retour pour 
Chamonix apr6s la correspondance du relais supgrieur du 
Rocher des Bosses (vers 3 h. et demie.). 

« 2° Deux. porteurs assuraient d'une mani&re analogue 
leservice entre les Grands-Mulets et les Bosses. Depart des 
Grands-Mulets, 5 heures du matin ; arriv£e aux Bosses, 
10 heures; retour (apr6s r^ponse aux lettres), 1 heure; 
arrivSe aux Grands-Mulets, 3 h. et demie et remise des en- 
vois au relais inferieur. 

« 3° Aux Grands-Mulets (cabane Janssen) mon guide 
Imboden, de Saint-Nicolas, 6tait stations. II Stait chargg 
de la cuisine, du contrdle de tous les transports montants 
ou descendants, et Stait responsable du maintien de Tor- 
dre 1 . 

« 4° Outre ce service r^gulier, nous fdmes dans la n6- 
cessite de prendre d'autres porteurs, principalement quand 
les communications gtaient entravSes par le mauvais 
temps et que deux hommes n'auraient pas suffl pour l'ap- 
provisionnement en vivres et en bois. 

« 5° Ghaque porteur 6tait inscrit au depart, k Chamonix 
par le guide-chef , aux Grands-Mulets par le guide Imboden ; 
de mftme entre les Grands-Mulets et le Rocher des Bosses. 
Le contenu de chaque charge 6tait compart avec la facture 

fl 1. Le guide Alphoiwe Payot remplissait a peu pres le m£me emploi 
(cuisine et scrrico) au Rocher des Bosses. 



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442 SCIENCES ET ARTS. 

jointe. Ce contrdle rendit impossibles quelques l^geres 
irregularity dont les porteurs s'&aient d'abord rendus 
coupables k regard des vivres. 

« En ce qui concerne la nourriture des ouvriers, ce sont 
les soupes principalement (L^gumineuse Maggi avecextrait 
de viande),etle lait condense avec du chocolat ou du cate, 
qui nous ont rendu les meilleurs services : les aliments 
liquides tiennent done la premiere place. En outre, nous 
avons surtout employ^ les o&ufs, le from age, le pain, et, 
pour soupe ou roti, la viande, qui une lois getee se garde 
deux semaines sans se gater. 

« Quant au combustible, le bois revient trop cher a cause 
du transport. Le p&role, employe par M. Vallot, ne me 
semble pas, parcontre, d'un emploi tout a fait satisfaisant 
k cause de son odeur d£sagr£able etdu danger d'incendie. 
Peut-6tre un poGle construit pour le coke r6pondrait-il 
mieux aux besoins. A poids 6gal, le coke donne plus de 
chaleur que le bois. » 



II. — LEVES TOPOGRAPHIQUES 

Les lev6s topographiques, mesures des altitudes, etc., 
ont 616 executes particulierement dans les journSes des 
9 aotit et 1" septembre. 

Les saillies de rochers qui percent <}a et \k les neiges de 
la Calotte, dit M. Imfeld, laissent Timpression d'une ar6te 
dentetee dont elles seraient les pointes les plus bautes et 
qui, montant en ligne droite des Rochers-Rouges au som- 
met du Mont-Blanc, se terminerait au Sud au Mont-Blanc 
de Courmayeur; au sommet, cette arfcte serait couple, & 
peu pr6s a angle droit, par une seconde arfcte qui peut£tre 
considers comme la prolongation des rocbers de la Tour- 
nette et, selon toute probability, donnerait k la cime,dans 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 443 

la direction de l'Ouest h l'Est, sa forme 6troite et al- 
longde. 

Surle cdte Nord du sommet,les Petits-Mulets forment 
les rochers les plus hauts apparaissant au jour. Plus bas 
se trouvent les Petits-Mulets Inferieurs l et, plus bas en- 
core, les Rochers-Rouges, beaucoup plus gtendus et dont 
on aper^oit trfes distinctement de Ghamonix la paroi tour- 
n^e vers le Nord. 

Dans la direction du Sud, sur le plateau tegerement in- 
cline entre le Mont-Blanc et le Mont-Blanc de Courmayeur 
et a la distance de 162 mfct. du sommet, on voit sortir de 
la neige un petit rocher appete Rocher de la Tourette. Plus 
prgs du sommet (90 a 100 met.), mais a peu pr£s dans la 
m£me direction, on remarque deux petites Eminences de 
neige (a et b du plan) s6par6es Tune de Tautre par une 
crevasse qui se prolongeait vers le Nord-Est. 

Quant au sommet du Mont-Blanc, il forme une sorte 
d'arGte de neige, presque horizontale, un peu plus £lev6e 
cependant a I'extr6mit6 Est, et qui se rattacherait par les 
rochers de la Tournette aux Rochers des Bosses (obser- 
vatoire Vallot). 

L'altitude de ces diffgrents points, d6termin6e du som- 
met, a 6t6 trouvSe comme suit : 

Station Mont-Blanc (sommet Est, 4,811 metres). 

mitres. 

Mont-Blanc, sommet Ouest 4 809,5 

Tunnel.. 4796 

Point a 4780 

Point b 4776 

Tourette 4 759 

Petits-Mulets Superieurs 4691 

Petits-Mulets Inferieurs 4 581 

Rochers-Rouges 4 509 

Hauteur de l'observatoire Vallot (sol), suivant les points 

Aiguille du Midi, Aiguille- Verte et Mont-Maudit 4 365 

4. M. Imfeld les appelle, sup son plan du sommet (p. 439), Pctits 
Rochers-Rouges. Nous avons prefere gardcr la denomination en usage. 



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444 SCIENCES ET ARTS. 

L'examen des rochers et de leur situation a donne lieu 
aux observations suivantes : 

Rockers-Rouges (4,509 met.). — Forment une paroi de ro- 
chers abrupts du cdte Nord et limitent au Sud un petit pla- 
teau de neige forme par une depression du n6v6 qui descend 
de la cime du Mont-Blanc. Les fouilles ont fait voir quece 
rocher ne s'enfonce pas aussi k pic dans la neige que les 
autres et qu'il a probablement une assez grande exten- 
sion. La partie superieure se presente comme une arete 
presque horizontale d'une longueur (Est-Ouest) de 40 a 
50 metres. L'horizon visuel est difficile k estimer, car il 
change rapidement selon le point d f observation. On peut 
donner pour moyenne: gauche 90°, droite 240° ! . 

Petits-Mulets Inferieurs (4,581 met.). — Petites dents de 
rocher montantdu Nord au Sud. Longueur, 35 metres; hau- 
teur au-dessus de la neige, 8 metres; pente, 40°; horizon 
visuel : gauche 94°, droite 228°. 

Petits-Mulets Superieurs (4,691 met). — Forment les 
pointes dechiquetees d une aiguille qui s'enfonce a pic dans 
la neige. La partie visible, de 2 metres de hauteur, se com- 
pose de blocs d£tach£s. Longueur, 1 8 metres ; largeur, 5 me- 
tres; pente, 35-38°; horizon visuel : gauche 90°, droite 242°. 

Rochers de la Tourette (4,759 met.). — Pointes d£man- 
teiees d'une aiguille semblable aux Petits-Mulets supe- 
rieurs, et entourees de tous cotes de crevasses. La partie 
visible n'a que 2 k 3 metres de diametre et une hauteur 
au-dessus de la neige de 20 a 30 centimetres; horizon 
visuel : gauche 314°, droite 64°. 

Point a au-dessus de la Tourette (4,780 met.). — Petit 
rocher dans une crevasse du glacier, de temps en temps 
couvert de neige. Horizon visuel : gauche 294°; droite 88°. 

i. L'horizon. visuel est exprimo en degres en prenant pour point de 
depart le Nord magn£tiquc. Ces mcsures, r^clamdes par M. Janssen, 
avaicnt pour objet, on le comprcnd, de determiner l'avantage des dif- 
ferentes stations en vue de remplacement d'un observatoire. 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 445 

Rochers de la Tournette (4,612 m^t. 1 ). — SSrie de dents de 

rocher qui bordent au Sud, et sur une longueur d'environ 

1H0 metres, Tarftte de neige qui s^tend des Bosses au 

sommet du Mont-Blanc, mais qui ne ladgpassent que dans 

leur partie la plus haute. La pente de 1'arGte de l'Est k 

TOuest est de 27°. Son versant Sud plonge sur le glacier 

de Miage avec une inclinaison de 60°. La plus haute et 

la plus remarquable de ces t&tes de rochers a une base de 

20 metres sur 15 environ, et 15 metres de hauteur. Horizon 

visuel : gauche 220°, droite 270°. 



III. — CONCLUSIONS RELATIVES A L'ETABLISSEMENT 
DUN 0BSERVAT0IRE 

L'absence de rocher & une profondeur qui n'exc6d&t pas 
une douzaine de metres £cartait la possibility d'gdifier au 
sommet un b&timent fixe, massif, construit dans les con- 
ditions normales. Mais on devait se demander si, h dgfaut 
de rocher, la glace elle-m6me n'oflriraitpas une base assez 
solide, au moins pour supporter une construction 16g6re. 
Cette glace k TintSrieur du tunnel s^tait montrSe con- 
stamment homogSne, k grain fin et, k sa temperature 
moyenne de — 12°, extraordinairement tenace etr^sistante. 
M. Imfeld n'hGsita pas h penser qu'olle prgsenterait un 
fondementsuffisant,&la condition que l^difice fut enttere- 
ment construit en bois, seule matiere d'ailleurs que le 
danger de la foudre permit d'employer 2 . 

Ce projet soulevait pourtant une grave objection. L'Sdi- 
fice garderait-il un constant £quilibre? La glace n^tait-elle 

1. D'aprfcs Miculet. 

2. Cetto proposition est, au moins, contestable. Une construction en 
fer, ancreo dans la glace, qui est tr6s bonne conductrice, se servirait 
a cllc-m^mc de paratonncrre. 



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446 SC1BIICES ET ARTS. 

pas sujette k des mouvements qui 1'entraineraient avec 
elle? 

« Dans la direction de l'Est kTOuest, dit M. Imfeld, c'est- 
k-dire suivantla longueur de l'ar£te, on n'aurapas de mou- 
vement, au moins dans la partie centrale qui est k peu 
pres horizontale. Le profil du Nord au Sud, au contraire, 
fait ressortir des pentes de 20 k 30°. LA, on pourra sans 
doute constater que la neige descend comme une masse 
coulante, et ce mouvement sera en proportion de la 
masse de neige tombant en hiver et restant au sommet 
Mais, d'apres ma conviction, c'est une tres petite quantity 
parce que quand la neige tombe lk-haut, il y a toujours un 
vent extrGmeraent fort qui Temporte, et il n'en reste 
qu'une petite couche. Cette opinion est soutenue par les 
observations faites aux Petits-Mulets Sup6rieurs et aux 
Rochers de la Tourette, rochers qui sont visibles de- 
puis de longues ann£es (le premier aussi en hiver) quoi- 
qu'ils sortent h peine de la neige (2 metres et 30 centime- 
tres) ! . 

« Ce mouvement au sommet sera done excessivement mi- 
nime, et surtout, les masses de neige formant les parties les 
plus hautes du sommet, n'gtant pas soumises k la pression 
des masses superposes comme les parties inferieures d'un 
glacier, ne seront pas capables de produire une grande force 
et de dStruire une construction d'une certaine resistance. 

« Ce qui est plus difficile, c'est la question de l'6qui- 
libre. Du cot6 Nord, la pente est plus rapide, mais du c6t6 
Sud, c'est le soleil qui rend la neige plus coulante, de sorte 
que le mouvement restera k peu prfcs le m&me des deux 
c<H6s. Probablement ce sera sur Tarftte m6me que Ton 
trouvera une partie qui ne montre point de mouvement 
et qui sera la plus apte pour l'emplacement. 

1. La demonstration n'est pas si peremptoire qu'il somble : la neige 
peut sc tasscr, descondro verticalemcnt, sans que lo niveau paraisse 
change, par suite de l'apport des neiges nourelles. 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 447 

« M. le docteur Heim, professeur de g^ologie k l'ticole 
polytechnique de Zurich, auquel j'ai parte a ce sujet, est 
de mon avis, mais je jugerais prudent de faire des obser- 
vations directes au sommet au lieu de se confier k des spe- 
culations th^oriques f . En tout cas, il faudra pr&voir cer- 
tains agencements mgcaniques pour remettre de temps 
en temps de niveau Tobservatoire qui peut-6tre, aprfes 
quelques anndes, commencera k pencher. C'est Ik le plus 
grand inconvenient que j'attends du mouvement, — s'il y 
en a, — mais je ne crois pas que ce soit une difficulty in- 
suTmontable , . 

« Pour une grande construction en fer les Rochers- 
Rouges (4,509 m6t.) me paraissent, de tous les rochers 
environnants, promettre le meilieur emplacement; les 
Petits-Mulets Inferieurs, £tant trop rapides et trop aigus, 
offriraient plus de difficulty. Le passage entre le sommet 
et les Rochers-Rouges est k l'abri du vent du Sud-Ouest et 
tr§s souvent praticable alors que 1' ascension est impossible 
par Tar&te des Bosses. II est vrai que cette dernifere route 
est un peu plus courte (quoiqu'il n'y ait pas grande diffe- 
rence) que celledu Corridor passant par les Rochers-Rouges. 
Depuis quelques ann^es, presque toutes les ascensions 
s'exGcutent par les Bosses et c'est probablement ce qui a 

1. C'cst en vue do cctte experience quo, a la fin de la meme cam- 
pagne, M. Janssen a fait elever un cdiculc do bois au sommet. 
M. Henri Dunod, qui a visite cet cdiculc le 21 Janvier 1892, a con- 
state qu'U n'avait pas subi de deplacemcnt sensible. 

1 Touto eclte discussion est en frajiQais dans lo rapport de M. Im- 
feld. On rcmarqucra que M. Imfcld no somblo admettrc ici qu'un mou- 
toment de glissagc suivant la pentc ; mais, dans une lcttrc poste*ricure, 
U reconnait que « c'cst moins lo mouvement lateral ou lc vent qu'on 
aura a craindre quo Yablation verticale annuelle par laquellc un 
obscrvatoire au sommet onfonccra do plus en plus dans la noige », et il 
trace meme un croquis represcntant renfouisscment progressif de 
I'tdicule pendant trois annees successives. Observons que ce n'est pas 
Yablation qui sorait en cause, — du moins au sens ordinaire du mot, 
— mais un mouvement do translation on profondeur, une sorte de 
ioulirage des couches inferieurcs du ndve. 



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448 



SCIENCES ET ARTS. 



d6cid£ le choix de M. Valloi. L'horizon de l'observatoire 
Yallot est aussi un peu plus gtendu que celui des Rochers- 
Rouges, mais ce desa vantage sera compense* par l'obser- 
vatoire secondaire au sommet d'oii Ton d^couvre Thorizon 
entier. » 



IV- — CONSIDERATIONS SUR LA FORME PROBABLE 
OU SOMMET ROCHEUX OU MONT-BLANC 

Onavu plus haut comment M. Imfeld tend a se reprg- 
senter le sommet rocheux du Mont-Blanc. II abandonne 




Profit du sommet du Mont-Blanc et de l'arete sous-glaciairc, 
direction Nord-Sud, d'apres M. Imfeld. 



completement l'id£e que ce sommet ait la forme d'une 
croupe arrondie dont un manteau de glace reproduirait k 
peu pres le modele*. II existerait, suivant lui, une ar6te, 
montant des Rochers-Rouges k la cime et descendant de 
\k au Mont-Blanc de Courmayeur. Cette arfcte serait couple, 
k peu pres k angle droit, par une seconde arele qui ne se- 
rait que la prolongation du Rocher de la Tournette. Versle 
point de rencontre, cette seconde ar£te supporterait le 
sommet glace* et devrait des lors Gtre envisaged comme la 
plus haute des deux. En un mot, le relief el£mentaire se- 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 449 

rait donne par la rencontre de deux aretes, Tune orientee 
du Nord au Sud, l'autre de l'Ouest k l'Est. 

Cette conception renferme certainement une part de v6- 
rite. Le profil ci-dessus, ou la ligne ponctuee represente 
l 1 ar6te sous-glaciaire, exprime l'idee que M. Imfeld croit 
pouvoir se faire du profil reel de la montagne du Nord 
au Sud. 

II va de soi que la profondeur des dentelures est pure- 
ment hypothetique, mais on ne saurait gu&re douter que 
Tescarpement sur les deux versants de l'ar6te ne soit con- 
siderable. II ne viendra k Tesprit de personne que les Ro- 
chers des Petits-Mulets, de la Tourette et du point a, que 
M. Imfeld a vus entour£s de profondes crevasses, puissent 
fctre de simples entassements de blocs reposant sur les 
pentes de la montagne. Leur description est celle qui 
conviendrait aux pitons de rochers qui terminent les plus 
hautes aiguilles du massif. Elle donne une grande vrai- 
semblance k l'hypothese que nous avons exposee au 
commencement de cet article, et d'aprfcs laquelle la forme 
arrondie du Mont-Blanc serait due au comblement par les 
glaces des precipices existant entre les arfctes de la pyra- 
mide finale. 

Quoi qu'il en soit, le trajet de TarMe Nord-Sud paralt 
assez bien determine par la serie de rochers relevee par 
M. Imfeld 1 . II est moins aise de se representer celui de 
l'arGte d'Ouest k Est sur laquelle semblerait reposer le 
sommetactuel du Mont-Blanc, ou, pour mieux dire, la dif- 
ficulte est telle qu'on est en droit de se demander si cette 
ar£te existe en effet. Tandis que, des Rochers-Rouges au 
Mont-Blanc de Courmayeur, on relive les Petits-Mulets 
Superieurs k 4,691 metres, le rocher du point a k 4,780, 
la Tourette k 4,759; de ce cdte, depuis la Tournette, dont 

i. Les Petits-Mulets ct la Tourette sont connus depuis longtcmps, 
mais jc ne sachc pas que le rocher du point a eiU encore £te signals' : 
e'est M. J. Vallot qui l'a indique* a M. Imfeld. 

AKKUAIRB DB 1891. * 9 



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450 SCIENCES ET ARTS. 

la crfcte atteint seulement 4,672 metres, on ne note plus 
aucune saillie de rocher qui puisse servir de jalon, et 
toute trace d'une ar£te sous-jacente est perdue. Les glaces, 
sans doute, ont d6bord£ les aretes rocheuses, cela parait 
bien etabli; mais est-il admissible que ce soit la plus 
haute qui ait 6U le plus completement submerge, et h 
un tcl degrtf que le point culminant du massif se trouve- 
rait lui-m6me enseveli sous plus de quatorze metres de 
glace? 

Cost surtout dans ce domaine des n£v6s kernels qu'il 
faut se defler des apparences. Nous avons ici deux reliefs 
superposes run a Taut re : un relief rocheux qui nous est 
presque constamment cach£, un relief glaciaire qui s'6tale 
sous nos yeux. On accede au Mont-Blanc par le chemin de 
la Tournette en suivant une longue ar&te de neige : nous 
en concluons que cettear&te de neige doit correspondre en 
profondeur h une arGte rocheuse. Mais, pour saisir a quel 
point cettc deduction peut £tre erron^e, il sufflt de se re- 
porter au versant des Rochers-Rouges. Lh, on gravit par 
une pente rdguli&rement incline et largement £tendue : 
nous venons de voir, cependant, que ce champ de neige 
surmonte une arfite rocheuse des mieux caract6ris6es. 
Rien ne nous parait plus propre que ce rapprochement k 
montrer le peu de concordance qui existe entre le relief 
glaciaire et le relief rocheux. 

Mais il ne suffit pas d'6tablir que la supposition d'une 
ar<He, courant de la Tournette & la rencontre de TarGto 
Nord-Sud, est une supposition gratuite tant qu on n'aura 
pas ddcouvertle rocher qui la constituerait : onpeutsoute- 
nir d&s h. present, ce nous semble, qu'elle est entterement 
contraire&lav6rite.Il faut remarquer d'abord que M. Imfeld 
emploie une expression impropre quand il avance que 
cette ar£te coupe h angle droit TarGte Nord-Sud, puisque 
par de\k celle-ci, vers l'Est, on n 'observe plus que les im- 
menses precipices de la Brenva sans aucune projection 



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LES TRAVAUX DE M. ETFFEL AU MONT-BLANC. 



m 



^'on puisse consid^rer comme la contre-partie de Tarfite 

Ue st. Cette arGte si puissante, si 61ev6e, viendrait done 

Slrii plement foitercontrel'ar&te Nord-Sud! Elle y aboutirait, 

e Ue s'y terminerait sans redescendre de l'autre c6t6 ! Je ne 

c *'ois pas qti'on puisse citer dans toutela chaine des Alpes 

lf/ * eAemple d'un fait aussi extraordinaire que serait celui- 

Ci - — d'une ar6te maitresse interrompue si brusquement, 

Q Uti g-igantesque feuillet de la montagne tranche k vif au 

P'tts Jiirut point de sa course. 

^ais il est, contre Texistence de cette introuvable arete, 



Son met duesi 




Cre^ 



qui oxistait il y a quelquos annecs au sommot du Mont-Blanc, 
d'apres un croquis de M. Imfeld. 



W ^axxt.x*e ordre de preuves auquel M. Imfeld vient lui-m^me 
PPor^tc^r son temoignage. 

K *-^ i^uide Alphonse Payot, dit-il, m'apprend que, il y a 
piques ann6es, il s'&ait formS, au milieu du sommet du 
^^^"-Efclanc, une grande et profonde crevasse qui ne lais- 
sait ap excevo i r aucune trace de rocher. » 
t e *to crevasse, dont parle M. Imfeld d'apres le raj 
. Phonse Payot « confirm^ par celui de plusieurs a 
guides » y aurait eu « une profondeur de 80 h 100 meti 
courait. «^ u Nord au Sud, tranchant le sommet en deux 
S * **ixe de l'Est, une autre de l'Ouest ». Cette descri 
Ss o^ precise : afin, cependant, de ne laisser aucune i 



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452 SCIENCES ET ARTS. 

titudesur lafa^ondont il congoit la position de la crevasse, 
M. lmfeld trace le croquis ci-dessus, montrant d'un c6t6 
le sommet Est, de l'autre le sommet Ouest, avec la cre- 
vasse entre deux. 

II suppose que, du fond du tunnel, on perce une galerie, 
a b, jtisqu'& la rencontre de la crevasse, et ajoute : «11 est 
peu probable qu'on rencontre dans cette galerie lattfrale 
le rocher qui n'a 6t6 ni trouv6 dans le tunnel ni observe 
dans le fond de la crevasse. » Cette conclusion, assur&nent, 
n'est pas tem6raire. Si le rocher n'existe pas k cent metres 
de profondeur entre deux sommets si proches Tun de 
l'autre, il n'est pas seulement probable, il est certain que 
TarcHe d'Ouest u Est est un mythe et que le sommet ap- 
parent du Mont-Blanc n'est pas constitu6 . par une masse 
rocheuse. Mais on peut se d£fier de ces Evaluations de pro- 
fondeur, et je ne veux m'attacher ici qu'au fait de la presence 
d'une crevasse k travers le sommet du Mont-Blanc. Or, ce 
fait — nous verrons tout k Theure quelle consequence on 
en peut tirer — est absolument certain. Les lecteurs de 
rAmiMat7'eserappellerontle9rgcits d'ascension deM. Fer- 
dinand Reymond en 1 881 , de M. Henry Duhamel l'annSe sui- 
vante, et l^tonnement de ces messieurs en se voyant ar- 
r£tes par une large crevasse au moment d'atteindre la 
cime 1 .Ces recits, cependant, m'ayant paru trop sommaires 
pour Tint6r^t du sujet, j'ai demand^ k nos deux collogues 
de prdciser leurs souvenirs. Voici les 6claircissements 
qu'ils ont bien voulume transmettre. 

1. Les deux ascensions ayaient lieu par l'arete Oucst. (F. Reymond, 
Annuairc de 1881, p. 73; H. Duhamel, Annuaire de 1884, p. 86.) — 
Lorsque, en aout 1869, j'ai fait, pour la premiere fois, le Mont-Blanc, 
un brouillard epais empechait une reconnaissance exactc des licux. 
Mais je me souviens que, juste avant le sommet, nous avons du nous 
detourncr sur la droite et gravir une arete de glace fort cscarpec ou il 
a fallu tailler des pas. Les approches ne ressemblaicnt en Hen a ce 
que j'ai vu plus tard. Dans l'admirable photographic de M. Sella, 
prise, en aoiit 1884, du sommet de TAiguille du Midi, on remarquc 
une enorme crevasse a travers la pente Est de la Calotte. 



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LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 453 

« La crevasse, ecrit M. F. Reymond, se trouvait k l'Ouest 
de la Calotte, & une distance approximative de 150 k 
200 infctres du premier sommet terminal (sommet Ouest). 
Cette crevasse gtait prodigieuse, coupant le d6me de glace 
en son entier du Nord au Sud, large de 5 k 6 metres, avec 
une profondeur verticale de 25 metres au moins, sans 
que j'aie souvenir d'avoir apergu la roche sous-jacente. Je 
garantis cette profondeur, attendu que nous sommes res- 



4802 

en J"uin,i882 




do n<eig* in* tjrtuule. 
partie, et coupant 
rvcttemtnt Varmte. 
pr**yu* pcrpenxU- 
oulatrwnt a\*ad£* 



Cre^as-se visible du, 
S£>mmrt 4610 jeulsnxent, 
mt- a* prolorujcjznt vers 

desisous au, Iford mt au 
pied' de Veecarpement 
d* gla€+ en, formation* 
da, sommet 4610 



Profil du sommet du Mont-Blanc, direction Onest-Est, montrant lea crevasses 
existant en 188?, d'apres un croquis de M. 11. Duhamel. 



t6s un moment h la consid^rer et que du point od nous som- 
mes descendus sur le versant italien pour pouvoir la tra- 
verser, et cela k une distance de 80 k 100 metres de TarGte, 
nous aperce vions le ciel bleu tout au travers de cette gnorme 
coupure du d6me. Mon guide Michel Folliguet m'a d£- 
clar6 que, depuis qu'il montait au Mont-Blanc (c'etait sa 
43 e ascension), il n'avait jamais vu de crevasse en cet en- 
droit. » 

L'ann^e suivante, lors de Tascension de M. Duhamel, la 
crevasse ne se trouvait pas k 150 metres au moins en avant 
du sommet, mais k sa base mftme. En outre, on remar- 
quait une autre fente k TEst et des fissures sur les 
faces Nord et Sud, en sorte que le sommet formait une 



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454 



SCIENCES ET ARTS. 



sorte d'<*norme sOrac, de 80 h. 100 metres de longueur, 
presque entitlement detachu de la masse glaciaire et bord£ 
du c6t6 de Chamonix d'une corniche de glace. « Les cro- 
quis ci-joints, dit M. Duhamel, donneront plus exactement 
que toutes les descriptions une id£e de la forme que pre- 
sentait la cnHe du Mont-Blanc en juin 1882, alors que je 
n'avais renconlr£ dans mes deux ascensions de 1874 et 
1877 qu'une arfcte uniforme. » 
II est manifesto ce me semble, que toutes ces descrip- 



CretKtss* a. pewe 
'fbrm£e'fais^tJiJt suit* 
<L celle- siluee d. "" 
VO^est ttusom- 
■m*t 4810 



48ior 



Ps&Je^/tssur-e tt pmn* 

^ perccptU>t*JLi*anl 

suil» «L I&, <vr- 

xxzsse sctu£e 

a. I'JSst du 

Crevasse ^xmblttttt. N^ 4810 

etfaisasit suite a- cell* 
•rt'luee a. I'JSst cUtsonvrisi 4810 




Nord 

Profil du sommet du Mont-Blanc, direction Nord-Sud, mon tract les 
crevasses distant en 1882, d'aprds uncroquis de M. H. Duhamel. 

tions — celle de M. Reymond, celle de M. Duhamel, celle 
du guide Alph. Payot d'apr&s M. Imfeld — se rapportent 
aux difterents stades d'un mSme phenomfcne. Elles s'accor- 
dent toutes quant & Torientation de la crevasse, qui nous 
est invariablement representee comme dirigee du Nord au 
Sud, c'est-&-dire perpendiculairement k l'axe de Tar6te nei- 
geuse. Elles varient h l'dgard de sa situation, M. Reymond 
Tayant vue de 150 a 200 metres en avant du sommet, 
M. Duhamel h sa base, et le guide Payot dans la l^gfere 
depression qui le partage en deux moittes. 

Ce d^placement s'expUque sans peine par un mouve- 
ment de descente du n6ve vers le Grand-Plateau, chaque 
glissement successif fermant la premiere crevasse ouverte 



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I 



LES TRAVAUX DE M. EIFFEL AU MONT-BLANC. 455 

et determinant une nouvelle rupture en amont. Mais com- 
ment, en ce cas, admettre l'existence d'une arGte rocheuse 
sous-glaciaire ? Comment imaginer , pour pen que cette ar£te 
flit saiilante, qu'une crevasse, aussi dnorme que celle qu'a 
observed M. Reymond, se soit produite, non pas 9ur ses 
flancs, mais en travers et pour ainsi dire h cheval?Et 
comment supposer enfin que le n6ve ait pu glisser libre- 
ment suivant l'axe m6me de cette ar£te? 

Tout porte done h croire qu'on s'est m^pris sur la direc- 
tion veritable de l'ar6te desBosses-Tournette. II paratt plus 
probable que, formant la crfcte des grands escarpements 
qui dominent le Miage, elle court en droite ligne vers le 
Mont-Blanc de Courmayeur oil elle croiserait alors Tarete 
Nord-Sud ! . 

On aurait ainsi, entre les deux arfites, un bassin nette- 
ment circonscrit, qui ne se'rait autre que le cirque supe- 
rieur du glacier des Bossons et oil les neiges, cbass<$es par 
le vent dominant du Sud-Ouest, se seraient amoncele*es sous 
la forme d'une 6norme dune adosstfe k l'arfcte Nord-Sud *. 
Cette hypothese rendrait compte de Torientation de la 
cr£te du Mont-Blanc, de la depression en forme de berceau 
qu'on remarque du c6t6 italien et de Tinclinaison plus 
grande du versant oppose. 

Quoi qiril en soit, ceux & qui resteraient des doutes sur 
la question de savoir si la cime visibledu Mont-Blanc cor- 
respond on non & la cime rocheuse pourraient, en profl- 
/$/ dd travaux accomplis,s'en Gclaircir h peu de frais.La 

^*^mit-6trc lc Mont-Blanc de Courmaycur a-t-il etc primitivement 

l_ 5. r~* "t culminant du massif, que les agents atmospheriques auraient 

V^clo, de facon a l'abaissor au-dessous de certaincs pointes de 

^ 4 e5 ^Cord-Sud garanties par lour revetement de glaces. II est 

*t*«H.wble quo tous les rochers qu'on rencontre sur la Calotte sont 

olir **. i nsi dire rases au niveau du n^ve, e'est-a-dire au-dessus de la 

^-^ de protection. 

2. C3 o nsultcr dans YAnnuairc do 1877 un tres intercssant article do 

jl. S<3**»ader sur lc transport des noiges. 



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SCIENCES ET ARTS. 

rie de M. Eiffel est parvenue k une quinzaine de mfctres 
essous du sommet. Supposons que, en cet endroit de 
ilerie, on op6re un sondape de mfime profondeur. On 

parvenu au niveau du rocher du point a de Tarfcte 
1 Sud. Et si onne rencontre encore que la glace, alors, 
lsqu'fc, nouvel ordre, il sera d6montr6 que c'est le ro- 

du point a qui est la veritable cime du Mont-Blanc. 

Charles Durier, 

Vice-president du Club Alpin Francais. 



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II 



APPLICATION DE LA METHODE EXPERIMENTALE 

au r6le possible 

DES GAZ SOUTERRAINS 

DANS 

L'HISTOIRE DES MONTAGNES VOLGAMQIIES 

(Par M. A. Dauurke) 

On sait qu'independamment des chaines montagneuses, 
il existe un grand nombre de montagnes isol£es, dont cha- 
cune, qu'elle ob£isse ou non a des alignements gdnGraux, 
jouit d'une autonomie. Elles appellent Tattention par leur 
substance constitutive, qui d'ordinaire contraste avec les 
materiaux environnants. Le Puy de D6me et plusieurs 
de ses voisins nous pr^sentent des exemples bien connus 
d'un fait qui se retrouve si frgquemment, avec des dimen- 
sions tres diverses et dans les pays les plus distants. 

L'origine de ces protuberances est evidemment difK- 
rente, au moins par des points essentiels, de celle des 
chaines, qui derivent de dislocations lin£aires, consistant 
en plissements, ainsi qu'en cassures soumises k des rela- 
tions de paraltelisme et resultant de pressions borizontales. 

La difference la plus visible consiste en ce que la sub- 
stance de ces montagnes isoldes est sortie des profondeurs 
de la terre, non pas par le vide de cassures allong£es, mais 



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458 SCIENCES ET ARTS. 

par dcs perforations plus ou moins cylindriques ; colles-ci 
pouvant parfois, mais non d'une maniere n^cessaire, obser- 
ver une distribution g£n£rale en rapport avec des lignes de 
failles. 

Les volcans actifs, qui sont formes par des mat6riaux 
comparables a ceux des protuberances dont il s'agitjettent 
du jour sur 1'origine 6videmment Eruptive de celles-ci et 
sur le concours d'un canal d'ascension, pergant vertica- 
lement la crotite terrestre. On sait combien leurs altitudes 
varient depuis les profondeurs marines : le V6suve mesure 
1,160 metres; TEtna, 3,304; l'Erebus, dans les giaces aus- 
trales, 3,900; le Mauna Loa, 4,463; le Gotopaxi, 5,753; 
l'Aconcagua, 6,834. 

Un trait de la g^ologie sud-africaine, qui a paru long- 
temps tout k fait exceptionnel et qui restait inexpliqu6, 
rentre dtfsormais dans la m6me categoric 11 s'agit de ces 
singulieres mines d'ou sont sortis tant de diamants et qui 
contrastent absolument avec les autres depots de la pre- 
cieuse gemme. On sait que, dans la region dont il s'agit, 
le gravier k diamants remplit des chemin^es verticales et 
cylindriques, d'un diametre moyen de 150 k 300 metres, 
evidemment creusees de bas en haut et dont les parois, 
polies et strides, ont conserve la trace des violents agents 
qui, h la fagon d'un emporte-piece, ont ouvert ces canaux 
partant de profondeurs inconnues. 

Que l'ouverture de ces perforations verticales doive etre 
rattachee k la force explosive de vapeurs int6rieures, c'est 
ce qui ressort, non seulement de Texamen de leur forme, 
mais encore et surtout d'exp6riences qui m'ont permis de 
les imiter. 

I. — PR0CCDC 0PCRAT0IRE EMPLOYE 

L'appareil que j'ai employ^ n'est autre que l^prouvette 
manom6trique en usage au laboratoire des Poudres et 



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ROLE GKOLOGIQUE DES GAZ SOUTKRRAINS. 459 

SalpGtres pour les etudes relatives aux explosifs et que 
M. Vieille a bien voulu modifier pour la circonstance. 

Comme matiere explosive, on a choisi tantot du coton- 
poudre, tantot de la dynamite-gomme. Elle occupait ordi- 
nairement le dixieme de la chambre; en d'autres termes, 
le chargement Stait a la density de 0,1; la pression d6ve- 
loppGe 6tait alors de 1,100 k 1,700 atmospheres, selonTex- 
plosif employ^. La temperature est 6valuee a 2,500 degr6s 
pour le coton-poudre et k 3,200 degrds pour la dynamite- 
gomme. Quant a la dur6e de l'explosion, elle est toujours 
tres courte, de deux k trois cent-milli£mes de seconde 
pour le coton-poudre et de trois milliemes de seconde 
pour la dynamite-gomme, que Ton qualifie comparative- 
ment, en langage technique, d'explosif lent. 

Une petite casemate, bien solidement Stablie, dans 
laquelle on produisait les explosions, pr6servait les ope- 
rateurs contre tout accident. La roche sur laquelle on 
voulait opSrer, prSalablement taillee en cylindre, Stait 
introduite dans l'Sprouvette, de fagon k faire obstacle a la 
sortie des gaz engendrds par l'explosion. 

Dans une premiere s6rie d'experiences, pour donncr 
issue aux gaz k travers la roche, une fissure trfcs fine avait 
6t6 pratiquSe suivant un plan diametral du cylindre. 

Une seconde s6rie d'experiencesa concernSdescylindres 
portant, suivant leur axe, une tres fine perforation, afin de 
concentrer plus surement Taction des gaz, dont un obtu- 
rateur special empSchait la fuite vers la peripheric et dans 
des directions diverses. 

Enfin, d'autres experiences ont £t£ faites sur des cylindres 
de roches qui gtaient tout k fait pleins ou continus. 

II. — PRINCIPALS RCSULTATS DES EXPERIENCES 

Les substances sur lesquelles j'ai experiments sont : 
differentes varietes de calcaire, de la marne, du gypse, de 



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460 



SCIENCES ET ARTS. 




Fio. 1. — Cylindre de granite : Erosion ener- 
giquo produite par lcs gas, suivant une 
rino rigole pratiquee dans un plan diame- 
tral. — Grandeur naturollc. 



l'ardoise, du granite, du basalte, des laves, des trachytes. 

Toutes ces roches, 
m£me les plus tenaces, 
ont 6prouv6 des Ero- 
sions, plus ou moins 
profondes, et m&me de 
\6ritables perforations. 
Malgrd son excessive 
tenacity, le granite lui- 
m6me n^chappe aucu- 
nement acette puissance 
perforatrice des gaz. 
C'est ce que montre I'ex- 
pSrience suivante : Une 
rigole en zizgag, de -J- 
de millimetre de lar- 
geur et d'autant de 

profondeur, avait 6X6 creus<§e sur la section plane d'une 

des moittes du cy- ^~ ■ — -• — "Wr-""* 

lindre (fig. 1); celle-ci 

avait 6t6 appliquGe con- 

tre la seconde moiti6 de 

ce cylindre , avec la- 

quelle elle avait un con- 
tact h. peu pres parfait, 

les deux faces ayant <§t(§ 

planSes et polies avec 

soin. Or, apres Texplo- 

sion, non seulement le 

canal primitif s'est tr&s 

notablement61argi; mais 

encore un second canal 

(fig. 2), juxtaposed aupre- 

mier, a £te ouvert in- 

stantan&nent par les gaz, qui, parait-il, ne trouvaient pas 




Fig. 2. — Erosion enticement creuseepar let 
gaz sur l'autre moiti<5 du meme cylindre 
do granite. Contre-partie absolument sy- 
mtHriquo do la rigole de la figure 1. — 
Grandeur naturelle. 



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ROLE GfcOLOGIQUE DBS GAZ SOUTERRAINS. 461 

une issue suffisante : ils y ont creus£ une contre-partie 
sym^trique. En outre, pr6s de l'orifice de sortie, les gaz 
ont produit, comme on le voit aussi sur la figure, un arra- 
chement sous forme de calotte h6misph6rique, qu'ils ont 
broySe et projet^e au dehors de l'appa- 
rcil. 

Un cylindre de granite avait 616 coup6 
par un plan diametral en deux parties, 
qui avaient 6t6 senses Tune contre 
rautreaumoyend'une ligature en cuivre. 
Ce cylindre, portant comme le pr6c6dent 
une petite rigole,a6t<§ profondtfmentex- Flo . 3 ._p or f oralion 
cave sur toute sa longueur par un canal produite dans un 

. . . cylindre da granite, 

irregulier, s epanouissant dans le plan de vuo suivam ie plan 

»*•*•! i diametral. — Gran- 

separation et qui, dans ce sens, a p6- dour naturelle . 
n6lre par deux ramifications jusqu'a la 
surface (fig. 3). L'entree s^tend h. peu pres sur tout le 
diametre du cylindre, et la sortie se r6tr£cit en se partageant 
en trois ramifications distinctes, s6par6es par deux esp&ces 
de ponts. 

III. — COMPARAISON DES RtSULTATS DES EXPERIENCES 
AVEC DIVERS PHCNOMENES GCOLOGIQUES 

§ 1. OUVERTLRE DES TROUPES 

Les rdsultats de Inexperience pr£sentent, avec les formes, 
les caracteres et la disposition des canaux diamantiferes 
de TAfrique australe, des analogies bien remarquables, 
qui Sclairent nettement l'origine de ces derniers. 

D abord leur forme cylindrique, la petitesse de leur ca- 
libre, relativement a leur grande profondeur, les parois 
ales£es de ces cheminGes, leurs stries et leurs cannelures 
longitudinales, gravees peut-6tre par les mat6riaux solides 
que les gaz poussaient devanteux, se retrouvent, Michelle 



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462 SCIENCES ET ARTS. 

du laboratoirc, dans lcs resultats des experiences, et con- 
stituent autant de traits d'identite. 

En second lieu, l'alignement rectiligne de ces canaux ne 
peut etre du & une circonstance fortuite. II indique mani- 
festement qu'ils ont ete ouverts sur une grande faille ou 
un mt^me systeme de failles paralieies. Toutefois, chacune 
de ces chemin^es a une origine qui lui est propre et cer- 
tainement distincte de celle des grandes fractures lineaires, 
sur lesquelles elles sont cependant ent6es. 

Par analogic avec les Erosions experimentales, les 
troupes qui nous occupent se sont etablies sur des cassures 
profondes, qui etaient en quelque sorte prdpar^es pour les 
recevoir. Les points singuliers d'Gchappement, que les 
gaz ont choisis qk et \k, pouvaient etre determines par le 
croisement d'autres failles ou par d'autres causes de moin- 
dre resistance. 

Dans les experiences pr£citees, Texplosion qui determine 
les erosions a une duree de quelques cent-milliemes oude 
quelques dix-milliemes de seconde, c'est-a-dire quelle est 
presque instantan6e. Rien n'emp&chede supposer que dans 
la nature, ou les reservoirs d'accumulation pouvaient etre 
gigantesques, elles ont ete beaucoup moins courtes et, par 
consequent, ontpu produire des resultats tout autrement 
considerables. 

D'ailleurs, une fois ouverts, les canaux verticaux ont ete 
peut-etre elargis et parfois aieses par des actions de diver- 
ses natures. 

Des perforations aussi remarquables, tantpar leurs for- 
mes que par les communications qu'elles ontetablies avec 
les profondeurs du sol, constituent, parmi les cassures 
terrestres, un type nettement caracterise. Aujourd'hui 
que leur origine parait completement eiucidee, elles m£- 
ritent d'etre distinguees par une denomination precise et 
cosmopolite. Le nom de diatreme (du grec Sii-rpr^a, per- 
foration) rappelle Torigine de ces trou£es naturelles, veri- 



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ROLE GfcOLOGIQUE DES GAZ SOUTERRA1NS. 463 

tables tunnels verticaux, qui se rattachent souvent, comme 
ua incident particulier, aux cassures lin£aires, diaclases et 
paraclases. 

La meme experimentation trouve aussi une application, 
bien aulrement g(5n6rale encore, dans l'ouverture des ca- 
naux des volcans. 

La nature, en eflet, nous montre rdunies, dans la plupart 
des regions volcaniques, les deux conditions essentielles 
qui sont intervenues dans nos experiences, c*est-&-dire des 
reservoirs de pression et des cassures propres h faire com- 
muniquer ceux-ci avec Texterieur. 

L'6nergie de la puissance mScanique, qui reside a Yini6- 
rieur du globe et qui se rattache 6videmment h la haute 
pression de fluides elastiques, se manifeste tres clairement 
par les ph6nom&nes volcaniques. 

Lors des Eruptions, ces fluides Glastiques jaillissentvio- 
lemment et t^moignent de leur forte tension par la hau- 
teur ou ils s'61event, hauteur rendue visible par les pous- 
si^rosqu'ilstransportent etqu'ona Svaluee a 10 kilometres 
«ans 1'eruption du Gotopaxi de 1877, dans Texplosion du 
ra katau de 1883, et dans celle qui a eu lieu en 1886 h la 
^O^/re/le-Zeiande. La force expansive dont il s'agit se r£- 
\Al0 encore par la projection au loin de blocs volumineux, 
^r** 110 il est arriv6 au Vtfsuve, ou de gros fragments ont 
&\,& lanc6s, dit-on, h 1,200 metres au-dessus du sommet 
pour retomber k 4,000 metres de l'axe. La terrible Eruption 
du Krakatau, avec les mugissements ressentis sur une 
Vendue de 3,000 kilometres de rayon, a manifesto Tenorme 
puissance des vapeurs souterraines. A TEtna, la lave qui 
s 6I6ve souvent jusqu'a la cime de cette pyramide singu- 
Jifere, que son isolement rend si imposante et alaquelleles 
Arabes ont donne le nom de Djcbcl, la montagne par ex- 
^'Jence, est fournie par un reservoir situe certaine- 
ment beaucoup plus bas que le niveau des mers ; elle 
in °igne ainsi, comme Ta fait remarquer Elie de Beau- 



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464 SCIENCES ET ARTS. 

mont, d'une pression de plus de 1,000 atmospheres. 

Quanl aux cassures qui peuventmettre ces reservoirs en 
communication avec la surface, il est superflu de s'etendre 
k leur £gard. De toutes parts, mfcme en dehors des chalnes 
de montagnes, elles dessinent des alignements par de 
nombreux ph£nomenes £ruptifs. 

Les experiences ont montrG comment les gaz, empri- 
sonn£s et comprim£s, cherchent, sur les fissures auxquel- 
les ils ont acres, pour se detendre vers l'exterieur, un ou 
plusieurs points de moindre resistance, k partir desquels 
ils ouvrent un canal, qu'ils augmentent rapidement et 
transforment en diatrdme. 

Or ces conditions se reproduisent, trait pour trait, dans 
les caract&res les plus g£n£raux du gisement des volcans. 
L'isolement des montagnes volcaniques, leur forme d'or- 
dinaire grossierement conique et leur mode de fonction- 
nement, doivent, en effet, faire admettre que chacune 
d'elles correspond k un conduit vertical ou chemin6e, qui 
communique avec les regions profondes du globe; la 
montagne forme comme le couronnement de cette chemi- 
n£e, par laquelle debouchent, en temps d'^ruplion, les 
masses rejet6es, gazeuses, fondues ou solides. On ne voit 
pas comment cette chemin£e r£sulterait d'une action autre 
que celle d'une pression exerc£e verticalement, de bas en 
haut, sw un point unique. 

La ressemblance avec les r^sullats de Texperience est 
plus frappante encore, lorsque les volcans sont disposes 
en series lin£aires, comme on en a tant d'exemples. De- 
puis longtemps cette disposition a et£ consid£r6e, par Leo- 
pold de Buch, comme correspondant a des soupiraux 
ouverts sur une m6me grande cassure. Ces scries de ca- 
naux volcaniques paraissent devoir (Hre assimitees aux 
series de chemin^es diamanliferes et r^sulter, comme 
elles, de renflements sur un m£me syst&me de cassures. 

De m6me que les failles, ou paraclases, ont frequem- 



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r6le gGologique des gaz souterrains. 465 

ment servi de receptacles aux Emanations metalliferes 
constitutives des filons, de m6me, nombre de diatremes 
ont servi de canaux aux Eruptions volcaniques, et l'ouver- 
ture de ces diatremes en represente la phase initiate. 

Dans tous les volcans actii's, Irruption des gaz et des 
vapeurstrouveune issue comparativement facile. Le canal, 
qui a et6 anterieurement ouvert, fonctionne k la manure 
d'une soupape de s&rete, conjurant les consequences d'un 
exces de pression. 

Mais il en etait tout autrement avant qu'un orifice fut 
ouvert. Les pressions internes pouvaient s'eiever au delk 
de toute limite appreciable. Ges tensions de milliers d'at- 
mosphfcres, que nous realisons chaque jour avec les explo- 
sils, pouvaient Gtre de beaucoup d6passees. D'ailleurs fl 
paratt legitime d'admettre que, dans la plupart des cir- 
constances, l'explosif principal n'etait autre que l'eau, 
dont on connalt la prodigieuse puissance, manifesto no- 
tamment par le gonflement et les dechirures de tubes tres 
6pais, quoique contenant seulement une fort petite quan- 
tity d'eau, lors des experiences oil j'ai tente d'imiter les 
effets du metamorphisme 1 . 

II est done logique de concevoir que le regime volca- 
nique actuel a pu etre precede d'actions mecaniques, in- 
comparablement superieures h celles dont nos eruptions 
sont les effets. 

En concentrant leurs efforts sur de lines cassures et spe- 
cialement sur leurs croisements, les agents gazeux doues 
de la puissance perforatrice que nous venons de constater 
ont dtl provoquer, comme dans les experiences, Vouver- 
ture de canaux. 

Quelque enorme que paraisse la puissance reclamee 
par les gaz pour ouvrir les diatremes, elle n'est aucune- 

1. Voyez mon volume intitule : Les regions invisibles du globe et des 
espaces celestes, chap, n, § 5. 

ANNU1IRE DB 1891. 30 



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466 SCIENCES ET ARTS. 

ment inferieure k celle que nous voyons fonctionner dans 
les volcans actuels ou qui intervient dans nos experiences. 

§2. — POUSS^ES VERTICALES DE ROCHES 

En dehors des volcans proprement dits, beaucoup de 
masses £ruptives, qui se pr&entent en dOmes isotes, 
am£nent k une conclusion semblable, c'est-&-dire qu'elles 
sont arrives au jour par une dialreme. Tels sont, panni 
les milliers d'exemples que Ton pourrait titer, de nom- 
breux domes Irachytiques coinme le Puy de D6me, les 
d6mes phonolithiques du Hcehgau,du Rhoengebirge et du 
Milielgebirge de la BohGme, les cones de la Solfatare de 
Naples, d'Astroni et des Camaldules. 

Le plus souvent, Texistence de canaux verticaux est dis- 
simule'e par une intercalation de roches GrupUves qui, 
naturellement, ont profits de ces passages faciles pour 
parvenir jusqu'au jour et qui se sont soud6es aux parois 
encaissantes. Mais la presence de ces masses intercale'es 
ne rend pas les troue'es plus mexonnaissables que ne le 
sont les failles ou paraclases, apr6s qu'elles ont 6i6 injec- 
t£es par des masses eruptives ou incrustGes de substances 
mStalliferes. 

D'ailleurs il est des cas oil Ton a eu l'occasion d'entailler 
ces massifs et d'y constater h peu pr£s les m&mes formes 
cylindriques, que les exploitations diamantiferes du Sud 
de TAfrique ont si bien fait conuaitre dans toutes lcurs 
particularity. C'est un nouvel exemple des lumieres que 
Texploitation des mines, — origine principale de la geo- 
logic par les donnges ggom&riquement exactes qu'elle 
fournit, — a apport^es h la science. 

Je citerai, entre autres, la nappe basaltique du Meissner, 
en Hesse, qui s'est 6panch6e sur des couches It lignites et 
qui se rattache dans la profondeur k une colonne de ba- 
salte, ayant environ 100 metres de diametre, et dont la 



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R6LE G&0L0G1QUE DES 6AZ SOUTERRAINS. 467 

connaissance precise a 6t6 procurde par l'ouverture d'une 
galerie Sexploitation. 

II serait facile de citer bien des fails analogues, qui ne 
sont nullement en opposition, et au contraire, avec cette 
circonstance que, plus souvent encore, de grandes cassures 
rectilignes, ou failles, ont donn£ aussi passage aux roches 
Sruptives. 



IV.— ACQUISITION DE LA PLASTICITY 
PAR LES ROCHES SOUMISES AUX EXPLOSIONS 6AZEUSES 

Dans plusieurs cas ou la roche, gypse, marbre, granite, 
avait ete broy£e par le courant gazeux qui TavaittraversGe, 
les fragments de formes diverses et la poussifcre, dont les 
elements se sont reagglu tines, se sont exactement moults 
dans le logement oil etait plac6e la roche, de fa^on k 
prendre, contre Tacier, un poli speculaire, comparable k 
celui de la monnaie q.ui a subi le choc du balancier. En se 
regenerant, la roche s'est comportee d'une maniere qui 
simule la plasticity de la glace, dans les experiences de 
Tyndall. La deiicatesse de ce moulage par pression ressort 
aussi de l'empreinte, saisie par la roche, des stries con- 
centriques que le travail au tour avait gravies sur des 
rondelles d'acier. 

Dans une experience, le marbre s'est mouie sur les 
nombreux flls de cuhTe qui le cerclaient (fig. 4) et a pris 
de chacun d'eux une empreinte delicate. 

Pour le gypse, les effets de plasticity sont tout particu- 
lierement prononcds. 

Parfois le granite a peu perdu de sa cohesion et, au pre- 
mier abord, il a conserve son aspect. Cependant Tex amen 
microscopique d'une lame mince montre qu'il a subi un 
broyage, au moins dans certains points. Quelques parties 
pulveris6es renferment, k l'etat d'inclusion, des bulles 



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468 SCIENCES ET ARTS. 

gazeuses qui sont sans doute des produits de Texplosion. 
Je citerai encore deux exemples de plasticity acquise 
par les roches, les circonstances qu'ils prSsentent n'etant 
pas sans application gSologique. 

Un cylindre de gypse plein, place dans le logement de 
l'6prouvette, s'y est complement mouie par Taction des 
gaz explosifs. La hauteur du cylindre, qui etaitde 31 n,m ,t, 
et son diamfctre, de 21 n,,B .3, sont, en effet, respectivement 
devenus 19 mm .o et 23 mBI ,5. Le changement de forme a 

done et£ complet. En m6me temps, la 

surface entiere a acquis un poli eclatant, 
qu'elle a emprunte au m6tal contre lequel 
le gypse a ete embouti. 

Outre l'eclat metallique que la roche a 

acquis, comme si elle avait passe au bru- 

nissoir, des bandes parall&les grises ou 

Fio.4.— cyiindro noires , dirigees suivant les generatrices, 

«!^^l' S!S" accusent bien le sens des mouvements 

pe en deux moi- 

tids reunies par moieculaires, qui ont accompagne la d6- 

un fll de cuivre, # 

pour dtre ainsi formation. 

Sondes gaz.*^ D'ailleurs, la masse a pris une cohe- 

roUe * 61 * natU s * on su P^ rieure & ce ^ e de * a roche natu- 

relle et un grain notablement plus fin. 

Une plaque mince a montre une orientation generate 

des grains cristallins, conforme k celle qu'edt determine 

un ecoulement suivant l'axe du cylindre. 

Quand on se reporte aux enormes pressions que les ro- 
ches ont subies, lors des ploiements auxquels elles ont ete 
si souvent soumises, on doit supposer qu'elles ont ete par- 
fois concassees et ressoudees, comme nous venons de le 
voir, k la suite d'un veritable tcoulement, de mantere k 
dissimuler une pulverisation. 



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R6LK GGOLOGIQUE DES GAZ SOUTERRA1NS. 469 



V. — PART A ATTRIBUER AUX GAZ 
DANS L'ASCENSION DES ROCHES CRUPTIVES 

Les fluides elastiques, emprisonnes sous fortes pressions 
dans les reservoirs souterrains, n'ont pas borne leur action 
k perforer des cheminees k travers l'ecorce terrestre. II ne 
leur a pas fallu plus de puissance, ni un mode d'operer bien 
different, pour faire monter vers la surface, et bien au- 
dessus, des masses rocheuses par les canaux que ces 
fluides avaient perc£s. 

Telle peut etre particulifcrement Torigine de beaucoup 
des d6mes trachytiques isoies, servant pour ainsi dire de 
couronnement k des diatremes et en reveiant Texistence 
qui, sans ces signaux souvent imposants, aurait passe ina- 
perQue. 

Un grand nombre de ces ddmes, si ce n'est tous, ont dft 
surgir du sol & un etat voisin de la solidity. Autrement on 
ne comprendrait pas le prolil fortement incline de tels 
amoncellements et souvent sur des hauteurs tres conside- 
rables . 

Les deux files, paralleles entre elles, de c6nes gigan- 
tesques align£s sur le haut plateau de Quito, presentent 
un exemple typique de cette maniere d'etre. 

Deux arguments principaux appuient la supposition que 
ces masses rocheuses ne sont pas arriv6es fluides au jour, 
ni metne p&teuses. 

D'une part, ainsi qu'on vient de le dire, loin de s'Gtre 
affaissees sur elles-memes,comme il serait arrive dans ce 
cas sous Taction de la pesanteur, elles se dressent majes- 
tueusement, de fa^on kdominer de plus de 2,000 metres le 
plateau environnant. 

D'un autre c6te, un etat initial k peu pres solide rend 
aise de comprendre Texistence, dansleurs flancs, de vastes 



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470 



SCIENCES ET ARTS. 



cavitgs, sieges de lacs souterrains dont le ddversement, 
conjoinlement avec des fusions de neiges superficielles, 
a £t£ plus d'une fois si funeste aux 
pays voisins, lors des convulsions 
du sol, et dont les parois se sont par- 
fois eflbndr6es sur elles-m&mss, 
comme cela est arrive en 1698 au 
Garguairazo. II en a ete de mfcme 
pour le Nevado del Altar, Tancien 
Capac-Urcu, jadis ceiebre par sa 
hauteur colossale, supdrieure k celle 
du Chimborazo, et de recroulement 
duquel la cime actuelle, avec ses 
bords cr6nel6s, temoigne si eio- 
quemment. 

Les experiences precedentes ap- 
prennent comment les gaz & haute 
pression, emprisonn6s dans un re- 
servoir clos, sans faire le moindre 
bruit, sans se degager, en un mot, 
sans r6v61er aucunement au dehors 
leur nature gazeuse, peuvent, par 
une sorte d'action latente, pousser 
violemment, en proGminences ar- 
rondies, des masses tant6t grossie- 
rement coniques, tant6t en forme 
de cloches, qui ont leurs analogues 
dans la nature. 

Dans quelques cas, en effet, la 
roche, tout en se moulant dans V6- 
prouvette, pousse au dehors des protuberances en forme 
d'un d6 & coudre. 

II etait interessant d'etudior, par d'autres procedes, des 
conditions si frequemment realisees dans la nature, et de 
chercher de nouveau & provoquer la sortie, par ecoulement, 



Fig. 5. — Eruption d'une 
pile de disques mctalli- 
ques sous Taction ex- 
pansive de gaz doues 
d'une hauto pression ot 
d'uno gran do vitosse. 
A A, parois d'acior do 
l'eprouvetto; G, cham- 
bre do 1'dprouvotto rem- 
plie des gaz compriraes 
provonant de l'explo- 
sion; P,s6rie de disques 
de plomb repousses 
sans deformation sensi- 
ble ; S, sdrie de disques 
do plomb repousses et 
transformers en calot- 
tes emboitecs les unes 
dans les autrcs. La fle- 
che indique le sens du 
mou\ ement produit par 
la pression des gaz. — 
Ecbelle de nioitid de 
nature 



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R6LE GSOLOGIQUE DES GAZ SOUTERRAINS. 



471 



de ces roches hors de TSprouvette, sur la paroi de laquelle 
elles constitueraient alors de vGritables c6nes 6ruptifs. 

La matifcre sur laquelle on voulait exercer une pouss6e 
a 6t6 disp?s£e sous la forme de 
rondelles empires et substitute 
au cylindre de roche dans le loge- 
ment de l'appareil employ^ pr6- 
cSdemment k l'Stude expSrimen- 
lale des perforations ou diatr^mes, 
et des phenomfenes connexes. J'ai 
eu recours au plomb d'abord seul, 
puis assocte & des roches. 

Trente rondelles de plomb (fig. 
5), ayant moyennement un peu 
plus de l mm ,5 d^paisseur, ont 6t6 
r6unies de mantere h constituer un 
cylindre, entre le canal de fuite et 
un obturateur ouvert dans sa par- 
tie centrale. 

L 'explosion n'a produit aucun 
bruit, ce qui prouvait que les gaz 
ne s'Staient instantangnient ouvert 
aucune issue; mais, tout en res- 
tant emprisonn^s, ces gaz ont pro- 
duit des effets considerables , jus- 
que bien en dehors des limites de 
rSprouvette. 

Les premieres rondelles, c'est- 
&-dire les plus voisines de l'explo- 
sif, sont restees planes, tandis que 
les rondelles les plus voisines de l'orifice de sortie sont 
plus ou moins d6form6es : elles ont pris la forme de pro- 
tuberances, d'autant plus aigugs qu'elles sont plus rap- 
proch^es de rexterieur. 

Des rondelles de roches, associ£es aux rondelles de plomb, 



Fig. 6. — Eruption d'une 
pile de disques mctalli- 
ques, associes a des dis- 
ques rocheux, sous Tac- 
tion expansive de gaz 
doues d'une haute pres- 
sion et d'une grande vi- 
tosse. Memes lettres que 
dans la figure 5. Parmi 
les calottes emboiteos, 
cello qu'on a hachee ver- 
ticalement reprdsento un 
disque deforme de naph- 
toschiste tertiaire de Mc- 
nat (Puy-de-Ddme), et 
celle qu'on a pointillee. 
un disque de marne du 
gypse des environs de 
Paris. La fleche indique 
le sens du mouvement 
produit par la pression 
des gaz. — fohelle de 
moitie de nature. 



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472 SCIENCES ET ARTS. 

de fa$on k 6tre pr^servdes par elles des consequences de 
leur trop grande fragility, se sont composes comme ces 
derni&res et ont subi le m£me mode d'^coulement (fig. 6). 
Pouss^es hors de Torifice, elles prennent 6g*dement la 
forme de protuberances conoidales, de differents degrSs 
d'acuit6. Ge sont ggalement des capsules emboitees les 
unes dans les autres, et quelquefois si solidementqu'elles 
paraltraient souddes. 

En r6sum6, dans un m£me appareil et suivant les cir- 
constances, les gaz determinent, soit des perforations, soit 
des jets de mati&res solides, auxquelles ils font acqu6rir 
une veritable plasticity. 



VI. — ASSORTMENT FRCQUEMMENT OBSERVE 

DANS UNE MCllE REGION PARMI LES POINTEMENTS 

CRUPTIFS 

Abstraction faite des frottements contre les parois des 
chemin^es, on peut ^valuer, avec une grossifcre approxi- 
mation, la puissance n£cessaire pour faire monter ces 
masses jusqu'aux hauteurs qu'elles atteignent au-dessus 
de la surface du sol. 

Quand m6me Ton supposerait qu'elles ont £t£ apportees 
de plusieurs dizaines de kilometres de profondeur, la pres- 
sion, alors mise en jeu, n'est sans doute pas hors de rap- 
port avec celles que les expiosifs permettent de rGaliser 
exp£rimentalement. Du coton-poudre ou de Tacide picri- 
que, k la density de chargement de 0,5, produirait une 
pression de 9,000 k 9,600 kilogrammes par centimetre 
carrd. Avec un chargement h la density de 0,6, les appa- 
reils dont nous disposons ordinairement 6clateraient; 
mais en appliquant la loi observe pour des pressions 
moindres, ce dernier chargement conduirait a une pres- 
sion de 14,400 kilogrammes par centimetre carr6. Si le 



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R6LE GfeOLOGIQUE DES GAZ SOUTERRAINS. 473 

degr6 de resistance des parois de nos 6prouvettes apporte 
une limite & de telles experiences, il n'en est pas de m&me 
dans les profondeurs de l'ecorce terrestre. Une rupture 
soudaine des parois racheuses am^nerait, avec une expan- 
sion des fluides interieurs, des transports de roches, ainsi 
que des vibrations sismiques. 

D'ailleurs, une fois ouvert, comme il Test dans les vol- 
cans en activity, le canal doit fonctionner h la mantere 
d'une soupape de surety et pr^venir en g6n6ral des accu- 
mulations de forces aussi Gnergiques que celles qui, ori- 
ginairement, ont determine louverture de la diatreme 
elle-m£me et la pouss^e de c6nes trachytiques ou autres. 
Toutefois ces forces restent encore assez considerables 
pour faire comprendre ce qu'elles ont pu tHre, avant que 
Tappareil ftlt d6sarm6 par un orifice permanent. 

Enfln la succession des Eruptions, avec des intermittences 
diverses, tgmoigne de la longue dur£e de la puissance mo- 
trice renferm^e dans les reservoirs internes, dur6e due 
peut-etre kun mode d'alimentation qui les recharge, apres 
un appauvrissement, ainsi que j'ai cherche autrefois h le 
montrer 1 . 

Bien que la hauteur des d6mes de trachyte et d'autres 
roches 6ruptives r£centes soit des plus variables, depuis le 
niveau de la mer et au-dessous jusqu'k l'altitude de prfcs 
de 7,000 metres qu'atteint l'Aconcagua, cependant il est 
tres remarquable qu'un certain assortment preside h leur 
distribution. Malgr£ Tassociation fr^quente, dans une m6me 
region, d'altitudes diverses, que Ton peut expliquer par 
des circonstances accessoires, les tr6s grands ddmes sont 
localises dans certaines regions, les moyens en d'autres et 
les petits ailleurs encore. 

I. Experiences sur la possibility d'une infiltration capillairc, au tra- 
Ters des matiercs poreuses,malgre une forte contrc-pression de vapcur; 
application possible aux phdnomOncs gdologiqucs. {Bulletin de la Societe" 
gtologique de France, 2* serio, t. XVIII, p. 193; 1861.) 



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474 SCIENCES ET ARTS. 

Les volcans les plus 61ev6s da globe, avec des hauteurs 
de 7,000 k 6,000 m&tres, sont r6unis dans les Cordil- 
lfcres du P6rou et de la Bolivie (Aconcagua, 6,834 me- 
tres; Gualatieri ou Sahama, 6,990 metres; Llulaillaco, 
6,000 metres). 

Plus au Nord, dans la R£publique de l'Equateur, surle 
plateau de Quito, se dressent les seize gigantesques c6nes 
volcaniques dgjk cit6s et qui se pressent sur une distance 
de 180 kilometres seulement; ils pr6sentent un exemple 
des plus remarquables de cette uniformity de taille. Domi- 
ng par le ddme superbe du Chimborazo (6,530 metres), 
les principauxvarient de 5,900 h 5,300 metres : le Cayambe- 
Urcu, dont le sommet est exactement sous l^quateur 
(5,919 metres); le Cotopaxi, si rggulier dans sa forme co- 
nique (5,553 metres); le Carguairazo, qui, depuis qu'il 
s'est partiellement 6croul6, est r£duit k une hauteur de 
5,740 metres ; le Capac-Urcu, qui conserve encore 5,520 me- 
tres, aprds avoir subi le m£me sort; les pyramides dlli- 
nissa, dontl'aspect rappelle aussi des ruines (5,315 metres); 
et le Sanghay, sans cesse actif (5,300 metres). 

Des similitudes du m&me ordre se retrouvent dans 
TAm^rique du Nord, sur le bord de TOcGan Pacifique, au 
nord du mont Shasta, en Californie (4,402 metres). Tels sont, 
entre les 45 e et 48 e degr6s de latitude, dans la chalne des 
Cascades : le Pic Hood (3,421 metres) ; le mont Saint-Helen 
(4,100 metres environ); le mont Rainier (3,766 metres); 
le mont Baker (3,383 metres). A un autre module appar- 
tiennent: le mont Brown (4,876 metres) et le mont Hooker 
(4,784 metres) ; puis, encore plus au Nord, dans la Colombie 
Anglaise, le mont Fair- Weather (4,482 metres) et enftn le 
mont Saint-Elie, situ6 vers l'inflexion brusque de V Alaskan 
avec cette mftme altitude (4,568 mdlres). 

Dans Tancien continent, comme conformity du mdme 
genre, nous voyons les c6nes trachytiques du Savala 
(4,814 metres), du Kasbek (5,043 metres), de TElbrouz 



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r6le gGologique des gaz souterrains. 475 

(5,647 metres), du Grand-Ararat (5,617 metres), altitudes 
voisines encore de celle du Demavend (5,665 metres). Non 
loin, un autre groupe, avec des hauteurs moindres, com- 
prend le mont Arg^e (3,841 metres) ; le Sipan Dagh, pr&s du 
lac de Van (3,940 metres) ; le Bingueul Dagh, pr6s d'Erze- 
roum, dont le sommet est k 3,752 metres, et le volcan 
Tandareck (3,832 metres). 

Dans la rang£e de Tile de Java, longue d'un millier de 
kilometres, il existe une centaine de pics volcaniques, dont 
quarante-cinq sont des volcans actifs. A la suite du Semercu 
(3,729 metres), le plus eieve de tous et la montagne sacree 
par excellence, un bon nombre sont compris entre 3,600 
et 3,000 metres, comme le Idjen Raun (3,330 metres). 

Parmi les volcans de Tile de Sumatra, qui rivalisent avec 
ceux de Java, M. l'ingenieur Verbeek en a signals ricem- 
ment quatre, sur une distance de 20 kilometres, qui sont 
compris entre 939 et 715 metres. 

Les volcans des lies Sandwich sont des plus remarqua- 
bles, non seulement par leur mode special d'activite, que 
Dana a si bien decrit k la suite de deux voyages d'explo- 
ration executes & un intervalle de quarante-cinq ann^es, 
mais aussi par leur situation dans la grande depression de 
rOc6an PaciGque. Les deux plus eicv£s d'entre eux, le 
Mauna Loa et le Mauna Kea, situ£s dans Tile d'Hawai', el 
distants de 48 kilometres, ont environ la m^me altitude, 
4,463 metres et 4,303 metres. 

11 importe d'ajouter quo la mer avoisinant ces deux 
sommitgs grandioses pr£sente des abtmes de 5,000 a 
6,000 metres de profondeur; de sorte que les hauteurs 
totales de ces pouss6es volcaniques seraient de plus de 
10,000 metres. 

Dans les regions bordales, nous trouvons, en Islande, le 
Skaptar loeckull, 1,947 metres; l'H6cla, 1,634 metres; et, 
dans Tile de Jan Mayen, le Beerenberg, 2,139 metres. 

Parmi les volcans qui herissent le sol de 1'Afrique equa- 



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476 SCIENCES ET ARTS. 

toriale entre le Victoria Nyanza et la mer des Indes, il en 
est deux que signale leur colossale dimension, supGrieure 
k celle de toutes les montagnes africaines, et qui se trou- 
vent atteindre des altitudes voisines : le Kilima Ndjaro 
(5.705 metres) et le Kenia (5,500 metres), s6par6s Tun de 
I'autre par plus de 300 kilometres. 

Aucune coincidence dans les altitudes n'est plus remar- 
quable que celle des deux magnifiques volcans decouverts 
par Ross au milieu des glaces australes, par 70 degr6s de 
latitude. L'Erebus et le Terror sont aussi voisins hypso- 
metriquement (3,000 metres et 3,400 metres) que geogra- 
phiquement. 

Ces similitudes de hauteur entre les volcans d'un m&me 
groupe sont d'autant plus dignes d'attention, pour beau- 
coup de montagnes d'altitudes tout a fait exceptionnelles, 
qu'elles paraissent deceler un lien de parents entre ces 
c6nes, bien que leur isolement k la surface du sol, et sou- 
vent leur eloignement mutuel, portent k les supposer tout 
a fait independants. 

GrAce aux experiences relatives a la reproduction artifi- 
cielle des diatr&mes et k celle des poussGes de roches en 
dehors de Tappareil, nous sommes k m£me de nous faire 
une id^e de la raison possible de cette localisation d'alti- 
tudes analogues. G'est comme si chacune d'elles corres- 
pondait a une pression maximum, emanant dun m£me 
reservoir infra- granitique ou de reservoirs semblables, 
dont elle donnerait la mesure de pression, k la fagon du 
tube d'un veritable manomeire a air libre oil le mercure 
serait remplace par de la lave fondue. 

Cette hypothese nous permet en outre d'expliquer, et 
aurait mftme pu faire prevoir, les divergences qu'on observe 
parfois en chaque region. 

Deux causes diflerentes de ces ecarts de hauteurs se 
laissent entrevoir, d'apres les resultats des experiences. 

Dans certains cas, raflaiblissement de la pression pro- 



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r6l£ g&ologique des gaz souterrains. 477 

viendrait de pertes laterales ou fuites dcs gaz moteurs,que, 
dans notre eprouvette manometrique et malgre des obtu- 
rateurs soigneusement travailies, il est difficile d'eviter et 
qui ont dtl se donner libre carriere dans la nature. 

Non moins frgquemment, et par un procede en quelque 
sorte oppose, les effets mecaniques ont pu etre reduits, par 
suite de l'obturation automatique des canaux d f alimenta- 
tion, obturation produite par le fait mGme des materiaux 
detritiques mis en mouvement. Ce serait analogue au r£- 
sultat de plusieurs de nos experiences de perforation, no- 
tamment sur le gypse, oh le canal de sortie, ouvert par les 
gaz explosifs, a ete aveugU, par suite de la rapidity avec 
laquelle les masses triturees se pr£cipitaient. Se r6g6n6- 
rant immediatement en masses coherentes, ces materiaux 
constituaient instantan^ment un bouchon impermeable 
aux gaz. 

A. part ces causes energiques d'attenuation, ou mfcine 
d'annulation, dans les poussees Yerticales, sortes de rates, 
si Ton ose s'exprimer ainsi, il faut encore, pour comparer 
les hauteurs des cdnes volcaniques, tenir compte des de- 
molitions souvent considerables et tr£s inegales que ces 
c6nes ont subies, soit par£boulements, soil par des ecrou- 
lements sur eux-m^mes, comme on en a de memorables 
exemples pour bien des montagnes, dans les Andes, k Java 
etailleurs. 

Remarquons, d'autre part, qu'k repoque actuelle, pen- 
dant un laps de temps comparativement bien court, un 
m&me appareil volcanique offre des hearts non moins con- 
siderables dans les altitudes qu'atteignent ses diverses 
eruptions. Ainsi, h l'Etna, lorsque la lave, au lieu de jail- 
lir vers la base, comme en 1603, ouen Tan 396 avant notre 
ere, s'eieve jusqu'au voisinage du sommet, ainsi qu'il est 
arrive pour Tune des trois bouches de 1832, elle manifesto 
des differences de niveau de plus de 2,000 metres. 

C'est ainsi, pour le dire en passant, que Ton peut corn- 



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478 SCIENCES ET ARTS. 

prendre, malgrg leur proximity mutuelle, les divergences 
de hauteurs des montagnes volcaniques de la Sicile et de 
ntalie mgridionale. 

Les considerations qui precedent s'appliquent aux roches 
volcaniques anciennes, pour lesquelles une tendange mar- 
quee vers l'egalite de niveau se manifeste frGquemment. 

Ainsi les pro^minences phonolithiques et basaltiques 
qui, par centaines, hgrissent le Mittelgebirge de la Boh6me 
et lui donnent un aspect si singulier, offrent la forme de 
c6nes a bases grossi6rement circulaires, dont les altitudes 
pr£dominantes avoisinent 700 metres. 

La France nous prGsente un fait rentrant dans cette ca- 
tegorie, qui n'est sans doute pas reflet du hasard et qui, 
jusqu'fc. present, ne paralt pas avoir 6t6 interprets. Les 
deux massifs du Mont-Dore et du Cantal, nialgrS leur 
indgpendance k la surface du sol, ob&ssent corame k 
une discipline et mesurent la m&me hauteur : 1,886 et 
1,858 metres. Serait-ce par hasard que, k plus de 30 kilo- 
metres de distance, la sommitg de notre troisi&me grand 
massif volcanique, le M6zenc, participerait, k peu pr6s, 
k la m6me altitude, 1,?54 metres? 

Selon leur degr£ de corisistance, lors de leur arrivSe sur 
le sol, les roches Sruptives ont pris des formes diflferentes. 
Tant6t, lorsqu'elles Staient de nature basaltique ou qu'elles 
etaient parliculi&rement chaudes, elles se sont epanch^es 
et superposes en coulees ou nappes, sous des formes trfcs 
surbaiss£es, comme k TEtna ou au Mauna Loa; tant6t, k 
peu pres solides, ainsi qu'il est arrive souvent pour les 
trachytes, la roche s'est dress£e fi^rement en protuberances 
k pentes beaucoup plus fortes : le Puy de Ddme, le Pic de 
T6n6rife, TArarat, le Cotopaxi, le Fouzi-Yama et d'autres 
innombrables montagnes nous en offrent des exemples. 

Dans un cas comme dans l'autre, que la montagne vol- 
canique ait 6t6 Tobjet d'entassements successifs ou quelle 
soit le r^sultat d'une pouss£e unique, les masses qui &na- 



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R6LE GfeOLOGIQUE DES GAZ SOUTERRAINS. 479 

naient (fun m£me reservoir souterrain, c'est-k-dire qui 
cedaient a une m£me pression, ont dd avoir une tendance 
a s'arreter k un mgme niveau. 

Tels sont, dans un domaine bien different, les cdnes de 
travertin de Hammam Meskoutine, dont chacun, comme 
on sait, s'exhausse graduellement, jusqu'& ce que la source 
n'ait plus assez de pression pour depasser le niveau g6n6- 
ral : sous une forme aqueuse, ces c6nes nous font concevoir 
une idee du phenomene igne. 

Les masses eruptives en conformity d'altitude paraissent 
souvent differer par leur &ge, mais on con^oit que, pen- 
dant de longs laps de temps, les pressions motrices des 
laboratoires souterrains aient pu persister ou s'alimenter 
dans des conditions similaires. 

Bien que trfcs varices dans leur nature lithologique et 
dans les formes qu'elles ont prises a la surface du sol, les 
Eruptions auxquelles les diatr&mes ont servi de canaux — 
qu'il s'agisse de d6mes, de coulees ou de cdnes scoriaces 
— ont entre elles un lien de famille. Aussi parait-il com- 
mode, pour des considerations generates telles que celles 
qui viennent de nous occuper, de designer l'ensemble de 
ces masses eruptives par une denomination unique et cos- 
mopolite : celle d'ecphyseme qui, des l'antiquite, d£signai 
le phenomene en question, paratt bien convenir ici ! . 

vii. — Resume et observation gcncrale 

La longue serie des faits qui viennent d'etre exposes, en 
temoignant de Incomparable puissance des gaz a hautes 
temperatures, doues de tres fortes pressions et de mouve- 

1. D'apres les renseigncments que je dois a mon savant confrere 
M. Croizet, le mot ex^uo^put signifie dtymologiquement « chose rejete'e 
par un souffle » et, dans son dictionnaire, Hesychius le definit ainsi : 
« pierres sortant de la terre et dominant le sol », c'est-a-dire pierres 
eridemment considered comme d'origine volcanique. 



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480 SCIENCES ET ARTS. 

ments fort rapidesjustifiel'application qu'on enpeut faire 
k divers chapitres de l'histoire du globe. 

L'ouverture des canaux performs ou diatremes, qu'ils 
soient diamantiferes, volcaniques ou autres; le concasse- 
ment des roches ; leur regeneration par une apparente plas- 
ticity, sous l'influence d'efforts mecaniques; leur arriv£e 
en masse jusqu'a la surface du sol et souvent bien au- 
dessus, representent les directions principales ou la nou- 
velle methode experimental pourra s'appliquer. 

Pour les chemin£es des diverses categories, examinees 
plus haut, volcaniques ou injectees de roches eruptives, 
il y a lieu d'insister sur leur frequence dans Tecorce ter- 
restre et sur leur gisement, en tres grand nombre, dans 
certaines regions, oil c'est par centaines qu'on peut les 
compter. Et il faut ajouter que, lors m£me qu elles sont 
peu distantes entre elles, elles se montrent independantes 
les unes des autres, quant au mecanisme de leur per- 
cement. 

Non moins que les manifestations volcaniques elles- 
m^mes, les phenomenes qui nous occupent temoignent 
bien eloquemment de Texistence d'une haute temperature 
dans les regions internes du globe. 

Le contraste est frappant entre les formes habituelles de 
rupture de T6corce terrestre et les diatremes. La disposi- 
tion lingaire dans l'orientation et le paralieiisme, qui sont 
les traits dominants des premieres, qu'il s'agisse de plis- 
sement ou de cassures (paraclases ou diaclases), n'appar- 
tiennent pas aux dernteres. (Test comme un reflet d'un 
contraste complet dans les causes originelles. Tandis que 
les dislocations lin^aires derivent plus ou moins directe- 
ment de pressions horizontals, de refoulements de l'ecorce 
du globe, concomitants a la contraction de ses parties in- 
ternes, les dislocations topiques ou diatremes, au contraire, 
sont, comme on vient de le voir, le rgsultat d'efforts con- 
centres sur un point unique, depousstes verticalesde masses 



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ROLE GEOLOGIQUE DES GAZ SOUTERRAINS. 481 

gazeuses, douses de fortes pressions et anirnees de tr6s 
grandes vitesses : une sorte de coup de canon, dont l'&me 
serait une diatreme qui viserait le zenith. 

A. Daubreb, 

Membrc de l'lnstitut, 
President honoraire du Club Alpin Prancais. 



ANNUAIRE DE 1891. 31 



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Ill 
LES VARIATIONS PfiRIODIQUES 

DES GLACIERS FRANQAIS 

(Par lk Prince Roland Bonaparte) 



Le present travail fait suite a l^tude que nous avons 
publtee en 1891. Depuis l'anntfe derntere, nous avons par- 
couru les regions 6tndi6es ici, et l'abondance des male- 
riaux recueillis a £t£ telle que nous avons dft renoncer, vu 
les limites qui nous sont assignees dans ce recueil, a les 
publier tous avec les dgveloppements qu'ils comportent. 
Nous nous contentons aujourd'hui de donner les princi- 
paux rSsultats de notre enqufcte. 

Nous nous proposons de faire parallre ultSrieurement 
le travail complet que nous avions en vue sur les glaciers ; 
il comprendra aussi des documents historiques, des cartes, 
des photographies et des reproductions de dessins anciens. 

De mfcme que l'ann^e derniere, la nature m£me de notre 
sujet nous a amen6 a comprendre dans noire 6tude les gla- 
ciers italiensetespagnols qui, logiquement,etmalgr^letrac6 
des frontifcres, ne peuvent Stre separ^s des glaciers francais. 

Jusqu'a maintenant, nous ne nous sommes occupy, 
d'une fagon precise, que de la partie inferieure des gla- 
ciers; a parlir de celte ann6e nous entreprendrons une 
s6rie d'observations ayant pour objet d'6tudier les amon- 
cellements de la neige dans leurs regions sup^rieures, nous 
placerons des reperes qui* nous permettront d'6valuer 



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LES VARIATIONS PfcRIODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. 483 

chaque ann£e l'6paisseur de la couche de neige, et, d'au- 
tre part, nous avons Tintention de faire exScuter sur un 
certain nombre de glaciers du Dauphin^ et des Pyr6n6es 
des travaux analogues h ceux que les ing^nieurs suisses 
ont entrepris pour le glacier du Rhdne. 

Cette double s6rie de travaux nous fournira peut-6tre 
des donnGes suffisantes pour rattacher un jour nos obser- 
vations, variations de longueurs, gonflement, Spaississe- 
ment des n6v6s, etc., aux ph£nom&nes g6n6raux de Tat- 
mosph&re et d'en d6duire une loi. 

Plus que jamais nous faisons done appel au concours de 
tous les alpinisteset, en particulier, nous d^sirons recevoir 
les communications de ceux de nos collegues qui, ayant 
Thabitude de parcourir les regions 61ev£es, auront Tocca 
sion d'observer les ph£nom6nes d'enneigement. 

Nous les remercions d'avance de toutes les communica- 
tions qu'ils voudront bien nous adresser, k Paris, 22, Cours- 
la-Reine. 

1. — ALPES 

GROUPE DU MONT-BLANC 

Glacier du Tour. — Ce glacier avance. 

Du 13 octobre 1887 au 7 juillet 1888, il s'est allongi de 
31 metres; du 30 septembre 1888 au 23 novembre 1889, 
de 10 metres. 

A cette derntere date, des repSres avaient 6t6 places par 
M. Payot k 30 metres en avant du front du glacier; le 
6 octobre 1891 le glacier les avait recouverts et d£pass£s 
d'au moins 70 metres. De tous les glaciers de la valine de 
Chamonix, ce serait celui qui a le plus avanc6. 

(Note de M. V. Payot, 6 dScembre 1891.) 

Glacier d' Argentine. — Le 9 octobre 1891,1a distance 
entre les reperes et le glacier 6tait la m6me que le 12 oc- 
tobre 1890; le glacier a done 6t6 stationnaire. 



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484 SCIENCES ET ARTS. 

En revanche son epaisseur a beaucoup augments. 

(Notede M. V. Payot, 6 decembre 1891.) 

Glacier des Bois. — D'apres un rep£re fixe sur un bloc 
de rochers, aux Mottets, le glacier aurait avanc6 de 
74 metres de 1886 k 1890, et, du 15 octobre 1890 au l* r de- 
cembre 1891, de 100 metres au moins. Son exhaussement 
est en mfime temps assez considerable. 

(Note deM.V. Payot, 6 decembre 1891.) 

En 1891, M. Vallot a entrepris sur laMer de Glace un 
travail de longue haleine qui ne peut etre compart qu'a 
ceux qui ont dte executes sur le glacier du Rhdne. Les r6- 
sultats qu'obtiendra notre collegue seront particulterement 
interessants parce qu'ils se rapporteront k une periodc 
d'allongement du glacier, tandis que ceux du Rh6ne ont 
ete obtenus pendant une periode de decrue. 

La comparaison des observations recueillies ne peut 
manquer d'etre tres instructive. Nous ne pouvons que 
feiiciter M. Vallot d'avoir entrepris une telle oeuvre; nous 
aurons souvent k en reparler. 

Glacier des Bossons. — Du 20 mai 1889 au 15 octo- 
bre 1890, le glacier s'est allonge de 20 metres au moins, 
tandis que, de cette derniere date au 14 octobre 1891, il 
aurait recuie de 1 metre. 

Sur son flanc gauche, la grotte artificielle a avance de 
51 metres, du 15 mai 1891 au 14 octobre de la mGme ann6e, 
ce qui sur le front represente une fusion de 10 metres 
environ par mois. Pendant le m£me espace de temps, son 
exhaussement a 6t6 de 15 k 20 metres. 

(Note de M. V. Payot, 6 decembre 1891.) 

En 1891, M. Tairraz a continue sa belle collection de 
pholographies des glaciers du Mont-Blanc, dont il a d&jk 
ete question dans YAnnuaire. Cette ann£e le glacier du 
Trient a 6t6 photographic pour la premiere fois. L'examen 
de cette collection confirme ce que nous avons dit plus 
haut des variations des glaciers de la valiee de Chamonix. 



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LES VARIATIONS P&UODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. -485 



GROUPE DE LA TARENTAISE ET DE LA MAURIENNK 

Glacier de Thorens. — Ce glacier est stationnaire. II ne 
se gonfle pas en haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 

Glacier de Piclet. — Ce glacier recule beaucoup. 11 se 
gonfle un peu dans le haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aoftt 1891.) 

Glacier du Borgne. — Ce glacier, enserrS entre deux 
parois rocheuses, recule et diminue d'^paisseur. Cela saute 
aux yeux quand on examine les parois qui Tencaissent. 

(Cullet et Crousaz, 19 juiilet 1891.) 

Glacier de la Chambre, — Ce glacier a fortement diminu£ 
et tend h disparaitre. II recule beaucoup et des rochers 
commencent k se d^couvrir dans sa region sup6rieure. 

(Cullet et Crousaz, 19 juillet 1891.) 

Glacier de Gtibroulaz. — Ce glacier gonfle dans sa region 
supgrieure, mais il est stationnaire en bas. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aoto 1891.) 

De 1730 k 1830, ce glacier a recul6 de 320 metres; 

De 1830 & 1856, de 180 metres; 

De 1856 k 1879, de 922 metres; 

De 1879 k 1891, de 278 metres. 

Mais nous ne pouvons dire si, dans rintervalle de deux 
dates, il n'a pas avanc6 ou s'il n'a pas 6t6 stationnaire. 

(Renseignements recueillis par l'auteur et article de 
M. Borrel, paru dans YAnnuaire de 1879.) 

Marque rouge plac^e le 7 aoftt 1891. 

Glacier descendant de VAiguille-JRouge. — Ce glacier est 
stationnaire en bas et ne gonfle pas en haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 

Glacier de Chaviere. — Ce glacier est stationnaire ou 
bien recule teg&rement. Depuis dix k quinze ans, il a re- 
cute de 150 metres. 



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486 SCIENCES ET ARTS. 

(J.-A. Favre, 6aotitl891.) 

Marque rouge plac6c le m^me jour. 

Glacier de la Masse, — De 1866 a 1891, ce glacier a reculS 
de 850 k 900 metres. 

(J.-A. Favre, 3 aotit 1891.) 

Marque rouge placee le m^me jour. 

Glacier du Col d'Aussois. — Ce petit glacier recule depuis 
une dizaine d'ann^es, mais bien lentement. 

(J.-A. Favre, 3 aoftt 1891.) 

Marque rouge placee le m&me jour. 

Glacier de Rosoire. — Ce glacier a commence a reculer 
il y a trente ou trente-cinq ans. II a perdu 700 metres en- 
viron. 

Le mouvement de recul semble s'Gtre arrfct6 ou du moins 
est devenu tr&s lent. 

(J.-A. Favre, 2 aotit 1891.) 

Marque rouge placee le m6me jour. 

Glacier du Gene'py. — Ce glacier recule depuis vingt ans; 
il s'est raccourci de 250 metres. 

(J.-A. Favre, 27 juillet 1891.) 

Marque rouge placSe le m£me jour. 

Glacier des Nants. — Branche Nord. Depuis une quin- 
zaine d'ann^es ce glacier a reculS de 150 metres. II parait 
se trouver actuellement dans la p&iode ou le mouvement 
de recul est le plus rapide. 

Marque rouge placee le 27 juillet 1891. 

— Branche Sud. Elle recule depuis longtemps, mais 
bien lentement. Se gonfle dans sa partie sup&ieure. 

(J.-A. Favre, 27 juillet 1891.) 

Impossible de placer des rep&res a cause des chutes de 
s6racs» 

Glacier de Chasseforti. — II y a trente ans, le front de ce 
glacier se trouvait k 800 ou 1 ,000 metres plus bas. Aujour- 
d'hui il est probablement stationnaire. 

(J.-A. Favre, 27 juillet 1891.) 



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LES VARIATIONS P&RIODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. 487 

Marque rouge plac^e le m6rae jour. 

Glacier du Petit-Marchet. — Ce glacier se termine sur 
un &-pic. 11 gonfle dans sa partie sup6rieure. 

(Blanc dit le Greffier,2 aoftt 1891.) 

Glacier du Grand-Marchet. — Ce glacier se termine 6ga- 
lement sur un haui &-pic de rochers. II gonfle dans sa 
partie sup^rieure. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aodt 1891.) 

Glacier du Bard. — Ce glacier a beaucoup recul6. 

(Auteur, 22 juillet 1891.) 

Marque rouge placde le meme jour. 

Glacier infirieur d'Arcellin. — Ce glacier recule depuis 
trente ans. Un guide se rappeile Tavoir vu h. 500 metres 
plus bas. Se gonfle dans sa partie sup^rieure. 

(SSraphin Favre, 18 juillet 1891.) 

Marques rouges placges le m6me jour. 

Glacier superieur d'Arcelli?i. — Ce glacier a fortement 
recul6 depuis 1862. II se crevasse de plus en plus. 

(S£raphin Favre, 20 juillet 1891.) 

Marques rouges plac^es le m£me jour. 

Glacier de la Rechasse. — Ce glacier a beaucoup recule. 

(Auteur, 20 juillet 1891.) 

Marques rouges plac^es a la m6me date. 

Petit glacier du Pelvoz. — II y a douze a quinze ans, ce 
glacier se terminait sur un &-pic de rochers. Depuis il a 
reculd de 50 a 60 metres au moins. 

(J. -A. Favre, 26 juillet 1891.) 

Glacier du Pelvoz. — Ce glacier recule depuis vingt-cinq 
ans environ. En 1866-67, il se trouvait tout pr6s des deux 
petits lacs du Pelvoz. Depuis il a reculd de 800 metres en- 
viron. Actuellement le mouvement de recul s'est de beau- 
coup ralenti. Plusieurs habitants de la region qui visitent 
souvent le glacier ont affirm^ qu'il avait m6me cess6 de 
reculer. Quelques petits gonflements se sont produits sur 
le glacier. II ne (ardera done pas k avancer. 



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488 SCIENCES ET AKTS. 

(J.-A. Favre, 26 juiliet 1891.) 

Ce glacier recule encore et se gonfle dans le haul. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aoftt 1891.) 

Marque rouge plac£e le 26 juiliet 1891. 

Glacier de VArpont. — Ce glacier est stationnaire enbas, 
mais il gonfle en haul. 

(Blanc dit le Grottier, 2 aoOt 1891.) 

Glacier de la Dent- Panache' e. — Ce glacier est station- 
naire en bas, mais il gonfle en haut. 

(Blanc ditle Greffier, 2 aoM 1891.) 

Glacier des Grands-Couloirs. — Ce glacier a beaucoup 
reculG. II y a trente ans, son pied touchait le lac Long. 11 
y a quatre ans, il se terminait sur un &-pic de 60 metres, 
en aval du point oil se trouvait son front en 1891. 

(Sdraphin Favre, 20 juiliet 4891.) 

Marques rouges placees le mgme jour. 

Glacier de la Grande-Casse. — Ce glacier recule k vue 
d'rcil. 

(J.-A. Favre, 17 septembre 1891.) 

11 y a trente-cinq ans, le glacier arrivait jusqu'k l'em- 
placement du chemin actuel, au-dessus du lac des Vaches. 
II y avait alors des sSracs de 10 h 15 metres de haut. 

(A. Favre, 21 juiliet 1891.) 

Glacier du Creux-Noir. — Ce glacier recule encore. 

(S. Favre, 20 juiliet 1891.) 

Glacier de la Gliere. — Ce glacier, fortement crevass^, 
recule depuis six ou sept ans. 

(Dunand et Suiery, 29 juiliet 1891.) 

Glacier de Rosolin. — Ce glacier serait stationnaire. 

(Suiery, 29 juiliet 1891.) 

Glacier de Pramecou. — Ce glacier recule. En 1884, il 
avangait. II y a vingt-cinq ans, il arrivait jusque dans le 
voisinage du lac de la Gli&re. 

(Suiery, 29 juiliet 1891.) 

Glacier de la Grande-Motle. — II augmente au-dessus de 



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Glacier des Grands-Couloirs, dessin de V. Huot, d 'a pita uno photographic. 



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490 SCIENCES ET ARTS. 

la Grande-Balme ei diminue sur le versant de la Leisse. 

(Y. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier du Cul du Nant. — Ce glacier avance. 

(Suiery, 29 juillet 1891.) 

Glacier de la Thiaupe. — Ce glacier, tres encaiss6, est 
stationnaire. 

(Suiery, 29 juillet 1891.) 

Glacier de Pe'pin. — Ce glacier avance. 

(Suiery, 29 juillet 1891.) 

Glacier a FEst de la Crile des Pldtiires. — Ce glacier a 
beaucoup recul6. 

(Auteur, l"aout 1891.) 

Glacier des Pldliires. — Ce glacier seruit stationnaire. 

(Suiery, 29 juillet 1891.) 

Glacier de la Pointe Gerbert. — Ce glacier recule et 
gonfle dans le haut. 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

L'anHe situ6e h TOuest de la Pointe Gerbert 6tait, il y a 
dix ans, recouverte de verglas; actuellement elle estrevfc- 
tue d'une couche de glace tr6s gpaisse. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aout 1891.) 

Glacier de la Gurre. — Blanche Nord. Elle serait station- 
naire selon quelques habitants du village de la Gurre, et 
avancerait selon ies autres. lis sont tous d'accord pour 
dire (|u'il se produit un gonflement sensible dans la region 
sup^rieure. 

— Branche Sud. ^Tous les habitants s'accordent pour 
affirmer que le glacier avance sur leur village. 

(M. Morris, 11 d^cembre 1891.) 

Glacier de la Savine. — Ce glacier est stationnaire, mais 
il se„ gonfle et se crevasse beaucoup dans sa region sup6- 
rieure. 

(M. Morris, 11 d^cembre 1891.) 

Glacier de la Martin. — Ce glacier recule, il gonfle dans 
le haut. 



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LES VARIATIONS PfcRIODIQUES DES GLACIERS FRAN£AIS. -491 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de la Sache. — Ce glacier recule, il se gonfle 
dans la region sup6rieure. 
(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de la Leisse. — Ce glacier avance depuis quinze 
a dix-huit ans. 
(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 
Glacier de la Barme de VOurs. — Ce glacier recule. 
(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier des Fours. — Ce glacier recule et augmente 
beaucoup du c6t6 du M£an-Marlin. 
(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 
II y a vingt ans, le glacier etait & 130 metres plus bas. 
D'apr&s notre guide, le glacier aurait recul6 de 2 k 
3 metres de 1890 a 1891. La derni&re moraine frontale se 
trouve actuellement & 324 metres du front du glacier. 
(Auteur, 2 aoftt 1891.) 
Marques rouges plac^es le m&me jour. 
Glacier des Leissieres. — Ce glacier diminue et recule. 
(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de rOuille Molta. — Ce glacier est en diminution. 
(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier du Col Pers. — Ce glacier recule, mais il est k 
peu pres stationnaire en haut. 
(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de la Roche-Noire. — Ce glacier a beaucoup 
diminue dans le bas, mais il est stationnaire en haut. 
(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de la Source de there. — Ce glacier recule, mais 
un grand gonflement se produit dans le haut. 
(Blanc dit le Greffier, 2 aottt 1891.) 
La grande moraine frontale contre laquelle se trouvait 
le glacier, il y a dix ou douze ans, est actuellement k 
589 metres du front et a 30 metres plus bas. 
(Auteur, 31 juillet 1891.) 



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492 SCIENCES ET ARTS. 

A l^poque dont nous venons de parler, l'lsere sortait 
d'une belle voftte de glace, ayant environ 10 metres de 
large sur 2 metres de haut. 

Depuis deux ans,le glacier aurait recule plus vite qu'au- 
paravant. De 1890 k 1891, le recul aurait 6td de 50 metres. 

(Scaraffiotti, 31 juillet 1891.) 

Marques rouges plac^es le 31 juillet 1891. 

Glacier du Colde la Galise. — Ce glacier est stationnaire. 
llaugmente kjg&rement dans sa partie supGrieure. 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de la Calabre. — Ce glacier recule. 

(Scaraffiotti, 31 juillet 18 ( »1.) 
. Glacier du Quart- Dessw. — En 1877, c'etait un petit 
n6vd, actuellement c'est un glacier en pente et encaissS. 
La glace a une dizaine de metres d'^paisseur. 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier Derriere le Sautet. — Ce glacier est stationnaire. 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier du Ddme. — Ce glacier augmente. 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de Rheme. — Recule ou est stationnaire en bas. 
Se crevasse fortement aupres du col de la Goletta. 

(Y. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de la Sassiere. — Ce glacier recule, la region 
sup6rieure gonfle. L'Aiguille de la Grande-Sassiere 
(3,756 metres) se recouvre depuis trois ouquatre ans de 
grandes quantity de neige et de glace. 

La pyramide qui s'y trouve est aujourd'hui ensevelie 
sous la neige. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 

Glacier du Fond. — Ce glacier diminue. 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier de Vallonnet. — Ce glacier recule et n'augmente 
pas dans le haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 



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LES VARIATIONS PERIODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. 493 

Glacier du Vallonbrun. — Sa partie inferieure, qui 
recule, est recouverte de moraines ; il gonfle en haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aout 1891 .) 

Glacier de Vtfrette. — Ce glacier est stationnaire, mais 
il gonfle dans sa partie sup6rieure. 

(Blanc ditle Greffier, 2 aout 1891.) 

Glacier de la Roche-Blanche. — Ge glacier recule; pas 
de gonflement sensible dans la region sup6rieure. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aout 1891.) 

Glacier de Mian-Martin. — Ge glacier a toujours £16 
stationnaire, ne gonfle pas dans le haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aout 1891.) 

Glacier des Roches. — Ge glacier a beaucoup diminud 
depuis quatre ans. II a presque disparu. 

(Lieutenant P. de Guillebon, l cr aout 1891.) 

Ge glacier diminue dans sa partie inferieure et augmente 
en haut. 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Ce glacier a presque disparu, il diminue depuis trente 
h trente-cinq ans. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aout 1891.) 

Glacier de Bezin. — Ge glacier est stationnaire; il ne 
gonfle pas en haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aout 1891.) 

Glacier de la Jave. — Ce glacier recule et ne gonfle pas 
en haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aout 1891.) 

Glaciei* au Sud du Signal du Mont-Iseran. — Ce glacier 
augmente. 

(V. Mangard, 31 juillet 1891.) 

Glacier du Grand-Pissaillas. — Ce glacier recule ou est 
stationnaire, il gonfle peu dans le haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aout 1891.) 

Glacier de Montet. — Ce glacier est stationnaire en bas, 
mais il gonfle en haut. 



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494 SCIENCES ET ARTS. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aodt 1891.) 

Glacier Derriire les Lacs. — 11 recule depuis trente ans 
au moins. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aoilt 1891 .) 

Glacier de la Source de [Arc, — Ce glacier recule dans 
le bas, mais le haut se charge. Le pied du glacier est 
actuellement k 1,500 metres environ en amont du petit 
lac marqu6 sur la carte au 80,000 e . Ce retrait a commence 
il y a trente ans. II y avait alors une voAte de glace sur le 
lac. Ge dernier a disparu depuis et a £t6 remplac6 par des 
moraines. Au col de Girard, le glacier a augmente de 10 a 
15 metres depuis trois ou quatre ans. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 

Glacier du Mulinet. — Ce gla'cier est stationnaire en bas, 
mais il gonfle en haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 

Glacier du Grand-Mean. — Ce glacier est stationnaire 
dans le bas, mais il gonfle dans sa partie sup6rieure. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 

Glacier des Eveltes. — Ce glacier est stationnaire dans le 
bas depuis deux ans. Dans le haut il gonfle beaucoup. De 
tous les glaciers que Blanc connait, c'est celui qui gonfle 
le plus, il ne serait done pas gtonnant de le voir bien(6t 
avancer. Le lac qu'on voit au pied du glacier sur Ja carte 
au 100,000 e a disparu depuis longtemps d6j&. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891). 

Glacier du Vallonnet. — Ce glacier recule dans le bas, 
mais il se gonfle dans le haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aoftt 1891). 

Glacier du Grand-Fond. — Ce glacier est stationnaire de- 
puis deux ans. 11 reculait depuis trente ans. 11 gonfle dans 
sa partie sup6rieure. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aoftt 1891.) 

Glacier d'Entre Deux Hisses. — Ce glacier est k peu prfcs 
stationnaire depuis trente ans. 



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LES VARIATIONS PfcRIODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. 495 

(Blanc dit le Greffier, 2 aoftt 1891.) 

Glacier <T Antes. — Ce glacier recule encore, mais il gon- 
fle dans le haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891.) 

Auprfcs du col d'Arnfcs, on voit encore les restants du 
mur de soutfcnement dune route ou Ton passait journelle- 
ment k la fm du xv e siecle. 

(Lieutenant P. de Guillebon, l« r aotit 1891.) 

En 1879, le pied de ce glacier 6tait a Taltitude de 
2,625 metres. 

(M. Ch. Rabot, 24 Janvier 1892.) 

Glacier de Charbonnel. — D'apres une l^gende locale, ce 
glacier n'aurait pas toujours exists. C'est h la suite d'une 
aventure arrive k une berg£re, trop longue pour 6tre ra- 
cont^e ici, que le glacier se serait form6. Cette l^gende 
ressemble beaucoup kcelle de la Bliimlisalp et, ce qui est 
curieux, la Pointe de Charbonnel qui domine le glacier 
s'appelait encore, au xviii* stecle, Blanche-Fleur. 

(M. Ch. Rabot, 1879.) 

Glaciw du Baounet. — Ce glacier est stationnaire en bas, 
mais il se charge en haut. 

(Blanc dit le^Greffier, 2 aoftt 1891.) 

Glacier Derriire le Clapier. — Ce glacier est stationnaire 
en bas, mais il se gonfle en haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aoftt 1891.) 

Glatiei de Roche-Melon. — Ce glacier est stationnaire 
depuis quatre ou cinq ans. II n'y a pas de gonflement sen- 
sible dans le haut. 

(Blanc dit le Greffier, 2 aotit 1891). 

Glacier du Roc des Pignes. Ce glacier a beaucoup recul6. 

(Lieutenant P. de Guillebon, 6 aotit 1891.) 

GROUPE DU PELVOUX. 

Glacier du Mont-de-Lans. — Les branches du glacier qui 



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496 SCIENCES ET ARTS. 

se trouvent pr6s du Jandri et de la Roche Mantel sont 
stalionnaires. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Ces deux branches avaient commence k reculer en 1857. 

(Bouillet, o Janvier 1892.) • 

Glacier de la Girose. — Ce glacier a reculG de 1867 a 
1885. L6ger avancement en 1883. 

(M. P. Guillemin, 17 d^cembre 1891.) 

Glacier du Lac. — Pendant dix-huit ans, ce glacier a re- 
cute; il a ainsi perdu 500 metres. Ablation de A h 5 metres. 
Stationnaire depuis seize ans. 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) 

Glacier du Vallon. — II y a trente ans, Ie front du glacier 
6tait h 300 metres plus bas. 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) 

Glacier de la Selle. — Ce glacier reculait en 1890; le 
mouvement a continue depuis. 

D'apres nos reperes, il a recul£de 11 metres du 20 sep- 
tembre 1890 au 15 septembre 1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier du Plaret. — Ce glacier reculait en 1890 ; en 1891 
il 6tait k peu pr£s stationnaire, car, d'aprfes nos repfcres, il 
a avanc6 de 3 metres sur sa rive droite et recule de l m ,70 
sur sa rive gauche, du 26 septembre 1890 au 10 septembre 
1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier du Rateau. — Ce glacier, qui, en 1890, pouvait 
6tre consid6r6 comme stationnaire, a fait depuis un mou- 
vement en avant. 

D'apres nos reperes il a avancS de 13 metres du 29 sep- 
tembre 1890 au5 octobre 1891. 

II gonfle dans sa partie sup6rieure. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier des Etancons. — Branche Est. Ce glacier avan- 
Qait en 1890; le mouvement a continue depuis. D'aprfcs nos 



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LES VARIATIONS PERIODIQUES DES GLACIERS FRANgAIS. 497 

reperes, il a avancS d'au moins 6 metres du 27 septembre 
1890 au 9 septembre 1891. 

— Branche Ouest. Ce glacier avance toujours, et le petit 
glacier ressoudS, dont nous avons parte Fannie dernifcre, 
augmonte doucement d^paisseur. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier Carre. — Ge glacier, forlement encaiss^, ne 
change pas de forme. 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) 

Glacier de la Meije. — Ce glacier, qui avan^ait en 1890, 
s'est arr£t6 depuis, la distance du front du glacier h nos 
reperes £tant la mdme le 30 septembre 1890 et le 5 oc- 
tobrel891. 

Gonflement sensible. 

La jonction du glacier sup^rieur et du glacier inferieur 
est maintenant un fait accompli. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier du Tabuchet. — Ce glacier avance toujours 
comme en 1890. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier du Bee de X Homme. — De 1878 a 1889, ce glacier 
a avanc6 de 130 metres environ et a augments d^paisseur. 
Puis il est devenu stationnaire. 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) 

Glacier de I Homme. — En 1890, ce glacier avangait, le 
mouvement a continue depuis. D'apres nos reperes, il a 
avanc6 de 23 mfetres du 15 octobre 1890 au 10 octobre 
1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier du Clot des Cavales. — Ge glacier n'a pas boug6 
d'une fagon sensible depuis TSpoque ou nos rep&res ont 
(H<§ places (1890). 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier de la Grande- ftitine. — Ce glacier reculait en 
1890 ; le mouvement a continue depuis. 

AXNUAKB DB 1891. 3? 



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498 SCIENCES ET ARTS. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier de la Casse-De'serte. — Ce glacier recule. 

(Roderon, 31 Janvier 1890.) 

Glacier de la Plate des Agneaux. — Ce glacier, qui recu- 
lait encore en 1890, est rest6 siationnaire depuis. La dis- 
tance du front du glacier k nos repfcres 6tait la m^meje 
20 octobre 1890 et le 7 octobre 1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier de Tombe-Mure'e. — Ce glacier avance. 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) 

Glacier des Agneaux. — Ce glacier avan^ait en 1890; le 
mouvement a continue depuis. II se gonfle dans sa partie 
supSrieure. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier d'Arsine. — En 1890, ce glacier 6tait station- 
naire ou bien recul&it tegerement; en 1891, il <Hait h peu 
pr6s stationnaire. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier du C asset. — Ce glacier avan^ait en 1890, le 
mouvement a continue depuis. 

D'apres nos reperes, il a avanc6 de 39 metres du 4 oc- 
tobre 1890 au 11 octobre 1891. Gonflement sensible. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier des Pre's-les-Fonds. — Ce glacier, qui avait pres- 
que disparu il y a une dizaine d'ann^es, s'est reform^ en 
1890 et a beaucoup augments en 1891. 

(M. Izoard, 11 octobre 1891.) 

En 1882, ce glacier avait presque disparu, et cependant 
en 1868 il avait une Spaisseur Snorme. 

(M. P. Guillemin, 17 d<§cembre 1891.) 

Glacier du Monetier. — Ce glacier avangait en 1890; le 
mouvement a continue depuis. 

D'apres nos reperes, il a avanc6 de 12 mfetres du 6 octobre 
1890 au 12 octobre 1891. 

Gonflement sensible. 



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LES VARIATIONS PfcRIODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. 499 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier de Seguret-Foran. — En 1890 ce glacier reculait ; 
il en a ete de m£me en 1891. 

D'aprfcs nos reperes, il a recule de 8 metres du 9 octobre 
1890 au 16 octobre 1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier Blanc. — Ce glacier avance depuis cinq ou six 
ans; en 1890 et 1891 le'mouvement a continue. 

D'apres nos reperes, il a avance de 41 metres du 10 pc- 
tobre 1890 au 15 octobre 1891. 

Gonflement considerable. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Autrefois le glacier Blanc et le glacier Noir se confon- 
daient k leur base; depuis 1876 ils sont s£par£s. 

(M. P. Guillemin, 1886.) 

Glacier de la Bonne- Pierre. — Ce glacier reculait en 
1890; le mouvement a continue en 1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Marques rouges plac£es le 7 septembre 1891. 

Glacier du Vallon de la Pilalte. — Ce glacier recule ou 
est stationnaire. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Marques rouges placSes le 8 septembre 1891. 

Glacier de la Coste-Rouge. — Ce glacier a beaucoup recule, 
si Ton en juge par les moraines qu'il a laiss£es en avant 
de son front. 11 recule encore. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier Noir. — En 1890 ce glacier reculait; le mouve- 
ment a continue depuis. 

D'apr&s nos reperes, il a recule de 10 metres du 11 octo- 
bre 1890 au 15 octobre 1891. 

11 diminue d'epaisseur. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Ce glacier aurait commence h reculer il y a vingt-cinq 
ans. 



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500 SCIENCES ET ARTS. 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) * 

Glacier Sans-Nom. — Ce glacier, qui paraissait augmenter 
en 1890, serait devenu stationnaire en 1891. Les dimen- 
sions du c6ne de glace auraient diminuS. 

(Pierre Estienne, 3 tevrier 1892.) 

Glacier du Clot de V Homme. — Ce glacier est station- 
naire, mais il augmente d'Spaisseur. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier de la Momie. — De 1866 h 1878, il a eu Tappa- 
rence qui lui a valu son nom. Depuis, sa forme a change & 
cause de l'aflaissement du glacier. 

En 1888 on voyait surgir beaucoup de rochers qui, 
autrefois, 6taient recouverts par la glace. 

(M. P. Guillemin, 17 d^cembre 1891.) 

Glacier des Violettes. — Ce glacier est stationnaire. 

(Pierre Estienne, 7 Janvier 1892.) 

Glacier de Veiro-Clote. — Ce glacier n'a pas cessG de re- 
culer de 1866 h 1888. 

(M. P. Guillemin, 17 dScembre 1891.) 

Glacier du Stle. — Ce glacier reculait encore en 1890; 
depuis il est devenu stationnaire. 

La distance qui s£parait son front de nos reperes 6tait 
la mGme le 13 octobre 1890 et le 13 octobre 1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1891.) 

Cc glacier avait commence h reculer il y a quinze ou 
seize ans, et sa partie inferieure a diminu£ d'Gpais- 
seur. 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) 

En 1867, 1868, 1869 et 1874, le glacier avait un front 
superbe de s6racs et de cavernes; en 1877, tout cela avait 
disparu. 

(ft. P. Guillemin, 17 ddcembro 1891.) 

Glacier de la Pilatte. — Depuis vingt-cinq ou trente ans, 
ce glacier a recul6 de 600 h 700 metres. En 1890, il reculait 
encore; le mouvement a continue en 1891. 



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LES VARIATIONS PfcRIODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. 501 

La grande coul6e au-dessous de l'^tranglement du gla- 
cier diminue d^paisseur. 

(Roderon, 31 Janvier 1891.) 

En 1879, le pied du glacier 6tait & Taltitude de 
2,045 metres. 

(M. Ch. Rabot, 24 Janvier 1892.) 

Marques rouges placSes le 3 septembre 1891. 

Glacier du Col du Sellar. — En dix ans, ce glacier a 
recul6 de 140 metres. Son 6paisseur a consid^rablement 
diminu6. Dans sa region supgrieure on voit surgir des 
rocbes qui autrefois 6taient recouvertes par la glace; ses 
pentes sont devenues moins raides. 

(Pbilomen Vincent, 8 Janvier 1892.) 

Ce qui pr6c6de nous a 6t6 confirm^ par M. Paul Guille- 
min, le 25 ftvrier 1892. 

Glaciei* du Chabourne'ou. — Ce glacier recule lentement. 
II ne diminue pas d'£paisseur. 

(Pbilomen Vincent, 8 Janvier et 6 mars 1892.) 

Glacier du Sirac. — Ce glacier recule tres lentement, 
environ 15 metres en dix ans. II ne diminue pas d'6pais- 
seur. 

(Philomen Vincent, 8 Janvier et 6 mars 1892.) 

Glacier du Pic de Parieres. — Ce glacier a recule de 
50 metres en huit ans, sans diminuer d'dpaisseur. 

(Pbilomen Vincent, 8 Janvier et 6 mars 1892.) 

Glacier de Crupilluuze. — Ce glacier a un peu reculS 
depuis dix ans, 50 metres environ, en diminuant 16gere- 
ment d'6paisseur. Le lac si curieux qui se trouve au milieu 
du glacier perd sa glace plus t6t qu'il y a dix ans. 

(Philomen Vincent, 8 Janvier et 6 mars 1892.) 

Glacier du Man-Cros. — En dix ans, ce glacier a recute 
de 100 mfctres et perdu 5 & 6 metres d^paisseur. 

(Philomen Vincent, 8 Janvier et 6 mars 1892.) 

Glacier du Chardon. — Ce glacier reculait en 1890; ce 
mouvement a continue en 1891. 



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502 SCIENCES ET ARTS. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Ge glacier diminue d'6paisseur. 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) 

Glacier du Fond ou de la Muande. — Ce glacier reculait 
en 1890; le mouvement a continue en 1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier du Gioberney (du Says ou de Condemine). — Ce 
glacier areculg au moins de 100 metres en dix ans. II ne 
diminue pas d'6paisseur. 

(Phil omen Vincent, 8 Janvier et 6 mars 1892.) 

Glacier de la Roche du Lauzon. — Ce glacier est situ6 au 
Sud du col'des Rouies et k TOuest du Vaxivier. II recule, 
mais il ne diminue pas d'Spaisseur. 

(Philomen Vincent, 8 Janvier et mars 1892.) 

Glacier du Lauzon. — En dix ans, ce glacier a recute 
d'au moins 50 metres. 

(Philomen Vincent, 8 Janvier 1892.) 

Glacier de la Lavey. — Ce glacier a beaucoup reculS. 
Larges crevasses. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

En 1878, Gaspard disait qu'il y a vingt ans ce glacier 
<Hait r6uni k celui du Fond. 

(Salvador de Quatrefages, 1878.) 

Glacier du Vallon des Stages. — Ce glacier reculait en 
1890; le mouvement a continue en 1891. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Ge glacier recule et diminue d^paisseur. 

(Bouillet, 5 janvftr 1892.) 

En 1879, le pied du glacier se trouvait a Taltitude de 
2,060 metres. 

(M. Ch. Rabot, 24 Janvier 1892.) 

Marques rouges placSes le 12 septembre 1891. 

Glacier des Sellettet. — Ge glacier avangait en 1890; le 
mouvement a continue en 1891. La crue du glacier aurait 
6i6 de 70 h 80 metres pendant ces dix dernieres annges. 



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LES VARIATIONS PfcRIODIQUES DES GLACIERS FRANgAIS. 503 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier d'Olan. — Depuis dix ans ce glacier aurait recute 
de 50 metres. Des rochers hauts de 20 metres out surgi k 
sa surface. 

(Philomen Vincent, 8 Janvier 1892.) 

Glacier aVEntre-Pierroux. — En 1890 nous n'avions que 
desjrenseignements contradictoires relativement aux va- 
riations de ce glacier, mais en 1891 il a commence son 
mouvement en avant. Sur son front la moraine est sou- 
lev6e par la glace, mais elle ne forme pas encore bour- 
relet. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Marques rouges placGes le 19 septembre 1891. 

Glacier de la Mariande. — Ce % glacier, qui avan^ait d^jk 
en 1890, a fait depuis un fort mouvement en avant, 15 k 
20 metres au moins. La coulee Ouest a atteint la base de 
la barre de rochers sur laquelle elle se brisait; elle pousse 
devant elle un bourrelet de debris. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Depuis vingt ans c& glacier reculait, mais le mouvement 
s'gtait ralenti dans ces derhiferes ann£es. 

(Bouillet, 5 jaivier 1892.) 

Glacier du Pieri'oux. — En 1890, ce glacier reculait en- 
core; en 1891, ilj^vanQait. 

(Roderon, 31 ianvier 1892.) 

Depuis vingt ans ce glacier reculait et diminuait d'Spais- 
seur. ' % 

(Bouillet, 5 Janvier 1892.) 

Marques rouges places le 13 septembre 1891. 

Glacier du Vallon de Lanchdtra. — En 1890, ce glacier 
reculait, le mouvement a continue en 189t.D'apr6s nos 
repSres, du 18 octobre 1890 au 21 septembre 1891, la 
branche Ouest a recul6de 14 metres et la branche Est de 
8 metres seulement. ♦ 

L'aspect g6n6ral du glacier est toujours le m6me, ce- 



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504 SCIENCES ET ARTS. 

pendant les premieres pentes sont devenues moins raides. 
(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Les 34 glaciers Studies par nous en 1890 se r£partis- 
saient de la fa^on suivante : 

13 avancaient; 

14 reculaient; 

2 (Haient stationnaires ; 

5 avaient donn£ lieu a des observations contradictoires. 
Les monies glaciers 6tudi6s en 1891 se dScomposent 
comme suit : 
13 avancent; 
10 reculent; 

9 sont stationnaires ; 

1 a donng lieu k des observations contradictoires; 

1 pas de renseignements. 
Les 13 glaciers qui avancent en 1891 sont les mfcmes 
qu'en 1890, sauf : 
Le glacier de la Meije, qui est devenu stationnaire ; 
Le glacier Sans-Nom, ggalement; 
Le glacier d'Olan, qui recule. 
lis ont 6t6 remplac^s par : 
Le glacier du Rateau, qui 6tail stationnaire ; 
Le glacier d'Entre-Pierroux, sur lequel nous n'avions 
que des renseignements contradictoires^ 
Le glacier du Pierroux, qui reculait. ; t 
On voit done qije nous n'avons h signaler que deux gla- 
ciers comme ayant commence h s'allonger depuis 1890. 

GROUPE DES ROUSSES 

Glacier de Sarennes. — La partie inferieure de ce gla- 
cier est peu 6paisse et nullement tourmentee. 
Ge glacier recule ou est stationnaire. 
(Roderon, 31 Janvier 1892.) 



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LES VARIATIONS PERIODIQUES DES GLACIERS FRANgAIS. 505 

Marques rouges plac6es le 25 septembre 1891. 

Glacier du Grand-Sablat. — Ce glacier est peu impor- 
tant; il a beaucoup diminug et il recule encore. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier des Quirlies. — Le front du glacier est tr6s gtendu 
ct la glace y est tres gpaisse. Partout le glacier plonge 
sous la moraine et la souteve en bourrelet qu'il pousse 
devant lui, sauf sur la rive droite oil la glace se brise au 
sommet d'un Hot rocheux. 

D'apres des renseignemcnts recueillis a Clavans, il y a 
vingt-cinq ou trente ans le glacier arrivait jusqu'aux ro- 
chers a pic qui se trouvent au-dessus des chalets Aubert. 
Aujourd'hui il est 61oign6 de cet endroit d'au moins 
400 metres. 

Ce glacier avance tres probablement. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Marque rouge plac6e le 26 septembre 1891. 

Glacier de Saint-Sorlin. — Ce glacier se termine en 
pente douce. II recule encore. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Marque rouge plac6e le 29 septembre 1891. 

Glaciers de la Cochette. — Ces glaciers ont presque com- 
plement disparu. 11 ne reste plus que quelques plaques 
de glace collies contre les pentes de la Cime de la Cochette 
au-dessous du col du Couard. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Glacier des Itousses. — Sous le sommet Sud, le glacier 
forme un plateau d'ou s'avance une coulee de glace assez 
forte dans la direction du lac de la Fare. A l^poque ou les 
lev6s de la carte au 80,000 e ont 6t6 executes, le glacier 
baignait dans ce lac. Acluellement, il en est 61oign6 d'envi- 
ron 80 metres. 

Ce glacier doit avancer, car en avant de la coulee dont 
nous venons de parler il existe un assez fort bourrelet de 
debris soulevSs par le glacier, qui plonge au-dessous. 



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506 SCIENCES ET ARTS. 

(Roderon, 31 Janvier 1892.) 

Marque rouge placGe le 30 septembre 1891 . 

GROUPE DU QUKYRAS 

Glacier (TAsli. — Ce glacier couvre.toute la valine sup6- 
rieure de Ruines sur line longueur de 800 metres. 11 est a 
peu pres plat. 

11 a beaucoup diminud de 1868 k 1879. 

(M. P. Guillemin, 17 d6cembre 1891.) 

Glacier d'Aiguillette. — Ce glacier ne se compose que de 
longues bandes de glace pure, souvent cachSes par une 
couche de boue et de pierres et qui remontent jusque vers 
FarGte. 

De 1868 k 1879, le glacier a presque disparu. 

(M. P. Guillemin, 17 d<§cembre 1891.) 

Glacier de Valante (Italie). — Ce glacier, situ6 sur le ver- 
sant occidental du mont Viso, ne figure pas sur la carte de 
la fronttere des Alpes au 80,000 e . 

En 1868 ce glacier reculait; il en 6tait encore de m£me 
en 1879. 

(M. P. Guillemin, 17d6cembre 1891.) 

II. — PYRENEES 

Les glaciers des Pyr3n£es appartiennent tous, sauf celui 
du Vignemale, h la deuxifeme catSgorie admise par Saus- 
sure : ce sont des glaciers de sommets. lis sont situ£s h de 
grandes distances les uns des autres. lis ne commencent 
point, comme dans les Alpes, par de vastes champs de 
neige, et la formation du n£v6 et de la glace compacte 
a lieu jusque dans leurs parties les plus 61ev6es. Les gla- 
ciers pyr6n6ens sont g6n6ralement plus larges que longs, 
et leurs bords interieurs sont presque toujours paralleles 
aux crfctes contre lesquelles ils prennent naissance. 



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LES VARIATIONS PfcRlODIQUES DES GLACIERS FRAN^AIS. 507 

(M. Trutat, 1874.) 

Comme ils sont g6n6ralement d^pourvus de langues 
terminales, si frGquentes dans les Alpes, il en rSsulte que 
toutes les variations de volume que subissent les glaciers ne 
se prgsentent pas k Tobservateur d'une fa^on aussi nette. 

D'aprfcs les observations personnelles de M. Michelier, 
la derniere p^riode de recul des glaciers des Pyr6n6es 
aurait commence en 1856. 

En 1877, Charles Grad Gcrivait : « Dans les Pyr6n6cs 
que j'ai visit^es en 1871 et 1877, les glaciers fondent pour 
ainsi dire sous nos yeux. » 

Ce mouvement de recul semble avoir cess£ depuis 
quelques ann6es, et plusieurs glaciers nous ont paru 
devoir entrer bientdt dans une p6riode de crue. 

Geci nous a 6t6 confirme par le comte Henry Russell, le 
28 novembre 1891 : « Les glaciers pyr£n6ens, nous dcri- 
vait-il, sont de bien vieux amis k moi, si vieux qu'il y a 
cinq ou six ans, j'ai craint leur mort, car ils semblaient k 
Tagonie ; mais les voilk qui ressuscitent. » . 

GROUPE DES MONTS-MAUDITS 

En 1879, le comte Russell gvaluait a 1,000 hectares la 
surface recouverte par les glaciers des Monts-Maudits. 

En 1882, M. Degrange-Touzin disait que le retrait des 
glaciers de ce groupe £tait tr£s facile k constater, et que 
la limite des neiges persistantes s'6tait 61ev6e de 150 k 
200 metres en dix ans. 

Glacier des Barrancs. — Ce glacier recule et il n'y a pas 
de gonflement sensible dans sa region supSrieure. 

(B. Courage, iS aoftt 1891.) 

Glacier du Ne'thou. — Ce glacier a beaucoup recule ; pas 
de gonflement dans le haut. 

(B. Courrfcge, 28 aotit 1891.) 

Un certain bloc, qui se trouvait il y a deux ans contre le 



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508 SCIENCES ET ARTS. 

glacier, en 6tait 61oign6 de 106 metres le 29 aoftt 1891. 

En 1882, M. Degrange-Touzin constalait que le glacier, 
depuis cfa'il le connaissait, avait recul6 de 200 metres au 
moins. 

Une grande crevasse s'est form^e depuis cinq ou six ans, 
au Nord du col de Corones ; elle recoupe les autres cre- 
vasses qui sont g£n£ralement dirig£es de l'Ouest & l'Est. 

(M. Gourdon, aotit 1891.) 

Marques rouges placets le 29 aotit 1891. 

Glacier de la Maladelta. — D'apr&s H. Passet, ce glacier 
descendait il y a une vingtaine d'ann£es presque au niveau 
du lac Paderne. En 1882, sa limite interieure <Hait a 
200 metres plus haui. 

(M. Degrange-Touzin, Annuaire de 1882.) 

Marques rouges plac6es le 29 aoftt 1891. 

Glacier cTArgoueill. — Ce glacier descend dans un vallon 
lateral de la valine de Malibierne ; son sommet ser trouve 
au col de Corones. 

II y a vingt.ans il 6tait k environ 150 metres du lac; ac- 
tuellemeni il en est 61oigne' d'au moins 500 metres ; le gla- 
cier n'est plus qu'une bande de glace au pied du col de 
Corones. Les glaciers indiqugs sur les cartes au Nord- 
Ouest et au Sud-Est de ce col, sur le versant Sud du 
massif de la Maladetta, ne sont que des n6v6s disparais- 
sant certaines ann£es. 

(B. Courage, 28 aotit 1891.) 

GROUPE DES POSETS 

Trois glaciers splendent autour du Pic des Posets. lis 
ne portent aucun nom sur les cartes. 

lis reculent tous les trois. A leurs pieds on voit de 
grandes moraines. 

Le glacier tombant sur la valine du Clot a reculS d'une 
quantity double des deux autres. 



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LES VARIATIONS PERIODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. 509 

II y a dix ou onze ans, le glacier Nord ou de Paoules 
et celui du Sud se touchaient ; actaellemeni ils sont s£par6s 
par une moraine d'une centaine de metres. 

(B. Courrege etH. Passet, 28 aotit 1891.) 

GROUPE DE LA REGION DU LYS 

Glacier du Pintat. — (Test le premier glacier frangais 
situ6 h TOuest du port de Venasque ; il s'gcoule dans le 
ruisseau de Houradade. Actuellement il est stationnaire. 

(H. Passet, 28 aotit 1891.) 

Marques rouges plac6es le 2 septembre 1891. 

Glacici* de Bourn. — Les eaux provenant de ce glacier 
s^coulent dans le lac Bleu et le lac Vert. 

Le glacier, qui actuellement se termine en pentes tr6s 
douces, a fortement recute en laissant de grandes moraines. 

En 1877 il y avail une superbe voftte de glace. 

II ne gonfle pas dans sa partie sup6rieure,*mais il com- 
mence h. se crevasser. De grands morceaux de glace sont 
rest6s dans des endroits abritds bien au-dessous du front 
actuel du glacier. 

(H. Passet etB. Courrege, 2 septembre 1891.) 

Marques rouges placees h cette dale. 

Glacier du Maupas. — Ge glacier, situ£ k TOuest du Pic 
de Maupas, recule encore. En comparant entre elles plu- 
sieurs photographies, on voit que ce mouvement a 6t6 
particulterement rapide de 1880 h. 1882. Sur ces Sprcuves 
on voit de grandes moraines et des s6racs. 

(M. Gourdon, 29 aoftt 1891, et leltre du 23 d6cembre 
1891.) 

Marques rouges placees le 2 septembre 1891. 

Glacier de Crabioules. — Ce glacier, qui se lermine sur 
de fortes pentes, est lui-mGme trfcs incline. II abeaucoup 
diminug, mais il ne gonfle pas encore. 

(H. Passet, 2 septembre 1891.) 



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510 SCIENCES ET ARTS. 

Marques rouges places k cette date. 

Glacier de Remugne. — Ce glacier a beaucoup dipiinu£, 
en laissant de grandes moraines. 

(B. Courrege et H. Passet, 28 aout 1891.) 

Glacier de Literole. — Ce glacier recule. Le col faisant 
communiquer le lac du Portillon d'Oo avec celui de Lite- 
role etait depourvu de glace il y a sept ou huit ans ; actuel- 
lement on y trouve de la neige glac^e. 

(B. Courrege et H. Passet, 28 aout 1891.) 

M. Gourdon nous a affirme en aout 1891 que ce col 
etait toujours couvert de glace. 

GROUPE DE LA REGION D'OO 

Cost le comte Russell qui a le premier attribue, en 1866, 
12 kilometres de long k la chatne continue des glaciers des 
Gours-Blancs, d'Oo, de Literole et de Crabioules. 

En 1867, M. Packe indiquait 14 kilometres pour la m&ne 
distance. Le 28 novembre 1891, M. le comte Henry Russell 
nous a ecrit que cette distance n'avait pas ete calcuiee par 
lui en planimetrie, mais en evaluant le trajet reel qu'un 
touriste serait oblige de faire sur la neige ou sur la glace. 

Glacier du Portillon d'Oo. — Ce glacier est stationnaire. 
Negonfle pas dans sa region superieure. Grandes crevasses. 
II plonge en partie dans le lac qui, en aout 1891, etait d£- 
pourvu de glacons. 

(B. Courage etH. Passet, 28 aout 1891.) 

Au debut du siecle, les gens du pays,dit De Charpentier, 
affirmaient que le lac ne degelait jamais. 

Glacier du Seil de la Baque. — Ce glacier recule encore. 
11 y a vingt ans il dtait tout pres du lac, dont on pouvait 
faire le tour sans quitter la glace. Actuellement il est 
beaucoup plus haut. 

(B. Courrege et H. Passet, le 28 aout 1891.) 

II y a environ quinze ans, le glacier du Portillon d'Oo, 



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512 SCIENCES ET ARTS. 

celui du Seil de la Baque et le glacier des Gours-Blancsne 
formaient qu'une seule nappe de glace. Aujourd'hui les 
deux derniers sont s£par£s par une moraine de 250 
metres de large. 

(B. Courrdge et H. Passet, 18 aoftt 1891.) 

Ramond dit qu'en aotit 1787 le glacier £tait tout pr^s du 
lac et que sa partie inf6rieure n'etait pas crevass^e. 

Marques rouges placges le 31 aotit 1891. 

Glacier des Gours-Blancs. — Ce glacier a beaucoup dimi- 
nu6 depuis vingt ans. Le petit lac superieur situ6 dans la 
vall6e oil il s'6coule 6tait alors k moitte recouvert par le 
glacier; actuellement ce dernier en est £loign6 d'au moins 
350 metres. 

(H. Passet, 28aofltl891.) 

Le 4 aoftt 1881, il y avait de petits seracs sur le glacier. 

(Lettre de M. Gourdon, 23 d6cembre 1891.) 

Glacier de Clarabide. — Sur ce glacier peu 6tendu et peu 
crevass^ nous n'avons aucune donn£e precise. 

GROUPE DE LA MUHIA 

Glacier de la Munia. — C'est le glacier qui tombe dans 
le cirque de Troumouse. Sa partie inferieure nest qu'un 
r\6\6. II est stationnaire. 

(If. Passet, 7 septembre 1891.) 

Ge glacier commence vers 2,800 metres d'altitude et se 
termine h 2,500. 

(M. Schrader, 1874.) 

Glacier d VEst de la Munia. — Ce glacier est stationnaire. 
II se termine au-dessus d'un &-pic. Le troisteme glacier 
indiquS sur la carte de M. Schrader au Nord du Pic de 
Troumouse ne serait qu'un n6v6. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 



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LES VARIATIONS PSRIODIQUES DES GLACIERS FRAN^AIS. 513 
GROUPE DU N60UVIELLE 

Glacier Est de Ne'ouvielle. — A TEst du Pic de N6ou- 
vielle il exisle deux grands ndv6s, s6par6s sur une certaine 
longueur par une arfcte rocheuse. On les a souvent consi- 
d6r6s comme de vrais glaciers; c'est une erreur. H. Passet, 
qui les a visiles le 17 septembre 1891, n'y a trouvS nulle 
part de la glace vive. Au pied de ces deux n6v£s on voit un 
immense [chaos de gros blocs, mais pas de moraines. Ces 
deux n6v6s ont beaucoup diminuS. 

(Lettres de H. Passet du 21 septembre et du 18 decembre 
1891.) 

Glacier Nord de Ne'ouvielle. — Ce 'glacier se termine en 
talus pen incline. En avant du glacier, h, 20 metres de no- 
tre repere, se trouve un petit lac que H. Passet se rappelle 
avoir vu jadis recouvert de glace vive; ce glacier a done 
reculg. 

(Lettres de H. Passet du 21 septembre et du 18 decembre 
1891.) 

Marque rouge plac6e le 17 septembre 1891. 

Glacier de Carbounouse. — Le glacier qui, sur la carte 
au 80,000°, porte ce nom n'est qu'un n6vg. Le 16 sep- 
tembre 1891, H. Passet, qui Ta parcouru dans tous les sens, 
n'y a'pas trouvG de glace vive. 

(Lettres de H. Passet du 21 septembre et du 18 decembre 
1891.) 

Glacier Nord du Pic-Long. — La base de ce glacier bai- 
gne dans les eaux du lac Glac6 de Bugarret. Ce glacier n'a 
pas diminu6 ; actuellement il est stationnaire. 

(Lettres de H. Passet, m&mes dates que ci-dessus.) 

Glacier Est du Pic-Long. — La iongue trainee de glace 
situ^e sur le flanc Est du Pic-Long forme en apparence 
deux glaciers, car sa partie inferieure est s6par£e en deux 
par une grande moraine. 

AXNUAIRE DB 1891. 33 



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514 SCIENCES ET ARTS. 

Ce glacier s'est fortement aminci depuis vingt ans; il est 
actuellement stationnaire. 

(Lettres de H. Passet, 21 septembre el 18 ddcembre 
1891.) 

Marque rouge plac6e le 16 septembre 1891. 

De 1856 a 1883, ce glacier avait reculS de 120 metres et 
son volume avail diminug de 8,400,000 metres cubes de 
glace. 

(M. Michelier, 1885.) 

GROUPE DU MONT-PERDU 

Glacier de Ramond. — Ce glacier est stationnaire. II se 
gonfle dans sa partie supGrieure. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Glacier du Mont-Perdu. — Ce magniQque glacier a gonfte 
au-dessus de la cascade de PinSde. Pres du col d'Astazou, 
il a recul6 et s'est aminci. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Glacier du lac Glace" du Mont-Perdu. — Ce glacier, qui 
tombe dans le lac du Mont-Perdu, s'amincit dans sa partie 
inf6rieure. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Glacier de Tuquerouye. — Ramond gravit deux fois ce 
glacier, le 12 aotit et le 8 septembre 1 797. 

II y a onze ans le glacier avait complement disparu, 
dans le couloir il n'y avait que des pierres. Cela a dur6 
plusieurs ann^es, puis un hiver rigoureux a de nouveau 
reform^ le glacier qui a subsists depuis. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

En aotlt 1882, le glacier n'existait plus. Le ravin qu'il 
occupait autrefois 6tait rempli de cailloux et de boue. 

(Lettre du comte H. Russell, 28 noverabre 1891.) 

On lit cependant dans I'arr6t6 prgfectoral autorisant la 
concession de la region de Tuquerouye pour quatre-vingt- 



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LES VARIATIONS PKRIODIQUES DKS GLACIERS FRANQAIS. 515 

dix-neuf ans au Club Alpin Frangais : « ConsidSrant que 
lcs terrains h. conc^der sont uniquement composes de gla- 
ciers permanents el de roches abruptes... » 

Glacier a VEst du col de Paillas. — Ce glacier est sta- 
tionnaire. On y voit des crevasses. 

(H. Passet, 7 septembre 4891.) 

Glacier Est du Paillas. — En avant de ce glacier on voit 
une grande moraine qui le dornine de 5 ou 6 metres. Ce 
glacier a beaucoup recute. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Glacier Ouest du Paillas. — Ce glacier est stationnaire et 
n'a pas gonfl6. 

Ces deux glaciers portent sur la carte de M. Schrader le 
nom de glaciers d'Astazou. Des marques rouges ont 6t6 
placdes devant chacun d'eux le 7 septembre 1891. 

Glacier d'Astazou. — 11 a recul6 beaucoup en laissant de 
grandes moraines. 11 a consid^rablement diminu6 d'Spais- 
seur. On y voyait autrefois de grandes crevasses. 

(H. Passet, 5 septembre 1891.) 

Marques rouges, plac^es k lam&me date. 

Glacier Ouest du Marbort. — Ce glacier a recul6 et s'est 
aminci. 

(H. Passet, 5 septembre 1891.) 

Marques rouges placdes le m6me jour. 

Glacier de la Source de la Cascade. — Ce glacier est sta- 
tionnaire et s'est fortement aminci. 

(H. Passet, 5 septembre 1891.) 

Marques rouges plac^es le m6me jour. 

Glacier du Col de la Cascade. — Ce glacier a beaucoup 
recul£. 

(H. Passet, 5 septembre 1891.) 

Marques rouges plac^es le m&me jour. 

Glacier de la Briche de Roland. — Ce glacier, qui s'est 
beaucoup aminci, est stationnaire depuis quinze ans au 
moins. 



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516 SCIENCES ET ARTS. 

(H. Passet, A septembre 1891.) 

Marques rouges placges le m£me jour. 

Glacier du Taillon. — Ce glacier, qui possfcde de grands 
s£racs, est stationnaire. 

(H. Passet, 4 septembre 1891.) 

Marques rouges plac^es le m6me jour. 

Glacier des lourettes. — Ce glacier est stationnaire. Les 
k-pic au pied desquels se trouve le glacier sont moins 
hauts qu'autrefois, ce qui prouve que le glacier a augments 
d^paisseur. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Glaciers au Sud du Marbori. — lis sont stationnaires. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Glacier occidental du Cylindre. — Ce glacier est station- 
naire. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Glacier au Nord-Ouest du Mont-Perdu. — Ce glacier est 
stationnaire. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Glacier entre le Soum de Ramond et le Mont-Perdu au Sud. 
— Ce glacier est stationnaire. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

En r6sum6, dans le groupe que nous venons d^tudier, il 
n'y a que les glaciers du Mont-Perdu et des Tourettes qui 
gonflent d'une fagon sensible. 

GROUPE DU VIGNEMALE 

Petit glacier du Moniherrat. — Ce glacier tombe sur les 
Oulettes d'Ossoue; il est stationnaire; nombreuses crevas- 
ses. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

Grand glacier du Vignemale. — Ce glacier gonfle beau- 
coup dans sa region sup&rieure. Depuis deux ou trois ans 
il est presque stationnaire en bas. Autrefois il reculait 



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518 SCIENCES ET ARTS. 

beaucoup. En quinze ans il a reculd de 75 metres. 

(H. Passet, le 7 septembre 1891.) 

Marques rouges plac^es le m6me jour. 

Glacier Nord du Vignemale. — D'apres les renseigne- 
ments fournis par M. Lourde-Rocheblave et Henri Passet, 
on peut conclure : que ce glacier, aprfcs avoir beaucoup 
reculG, s'est mis h avancer pendant quelque temps, des 
1887 au moins, mais qu'actuellement il est stationnaire; 
que sa partie interieure gonfle depuis une Gpoque que nous 
ne pouvons fixer, et que, l'ann^e derniere, cette m£me 
region a commence kdiminuerd'dpaisseur, tandis que dans 
la partie moyenne ce mouvement avait d^jk debute il y a 
dix ans environ. On voit actuellement h cet endroit une 
bande de rochers longue de 150 metres qui alors gtaient 
recouverts par la glace. 

Glacier tombant sur Cerbillonas. — Ce glacier a disparu. 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 

GROUPE DU BALAXTOUS 

Glacier de las Ne'ous. — La grande moraine qui se trouve 
en avant du front du glacier £tait recouverte par celui-ci, 
il y a trois ans. Actuellement elle en estGloign^e de300 me- 
tres. Fort gonflement dans le haut. 

(H. Passet, 18 d6cembre 1891.) 

Marques rouges placges le 11 septembre 1891. 

Glacier de la Barane. — Ce glacier est stationnaire. 

(H. Passet, 7 septembre et 18 dScembre 1891.) 

GROUPE DU PIC D'ENFER 

Glacier Nord. — Ce glacier se termine en pente douce ; 
il a beaucoup recul£ en laissant de grandes moraines. 
Actuellement il est stationnaire. Diminution d'gpaisseur 
considerable. Ne gonfle pas dans sa region sup^rieure. 



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LES VARIATIONS pSrIODIQUES DES GLACIERS FRANQAIS. 519 

(H. Passet, 7 septembre 1891.) 
Marques rouges placSes le 12 septembre 1891. 
Glacier Ouest. — Renseignements peu precis. 
(H. Passet, 21 septembre 1891.) 

Prince Roland Bonaparte, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Sections dc Paris ct du Mont-Blanc). 



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IV 

mMorologie et glaciers 

(Par M. Lolrdk- Rocheblave) 

I 

Dans une lettre publiee par le Club Alpin Frangais (An- 
nuaire de 1886), M. le D r F. A. Forel, le savant professeur 
Suisse, priait M. Schrader d'attirer l'attention des alpinistes 
francais sur les variations periodiques des glaciers de leur 
pays : Alpes frangaises et Pyrenees. Pour ces glaciers, 
exception faite de ceux du Mont-Blanc, il n'existe en effet 
que fort peu d'observations m^thodiques et suivies. 

L'appel de M. Forel a dt6 entendu : les lecteurs de YAn- 
nuaire ont pu voir dans le volume de 1890 un article du 
prince Roland Bonaparte sur les variations periodiques 
des glaciers frangais. Ce premier travail n'est que le pre- 
lude d'^tudes bien autrement completes et minutieuses qui 
doivent paraitre dans les Annuaires du Club. 

Pendant la campagne de 1891, le prince Roland Bona- 
parte a plac6 des rep&res devant un grand nombre de gla- 
ciers ; il sera dSsormais facile d'observer avec precision les 
mouvements de ces glaciers; on n'en sera plus rtfduit k se 
fonder sur les indications tant soit peu vagues, sinon erro- 
n£es, des touristes et des guides. Nul mieux que lui n'etait 
& m£me de mener & bien une oeuvre de cette importance. 

L'augmentation et le recul des glaciers se peuvent me- 



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metGorologie et glaciers. 521 

surer de difF6rentes fagons : la principale, la plus exacte, 
est sans contredit la mensuration directe au moyen de 
rep&res judicieusement places ; des vis6es, des photogra- 
phies, des croquis, pris chaque ann6e k des gpoques de- 
termines, competent avantageusement cette inspection 
annuelle des glaciers. En dehors de cesproc£d6s artiflciels, 
d'autres, tir£s des indices fournis par le glacier lui-m6me, 
permettent d*appr6cier son dtat : eloignement ou rappro- 
chement de ses moraines lat^rales et frontales, gonflement 
ou aiTaissement de son bassin d'alimentation, etc., etc. 
Enfln M. Forel, dans la lettre mentionn^e ci-dessus, in- 
dique un moyen infaillible de reconnaitre la phase dans 
laquellc se trouve un glacier : On reconnait la phase de 
crue k T6tat d£chir£ de la surface, a Touverture et k la 
multiplicity des crevasses, k Tescarpement plus sauvage 
des cascades de glace, des sdracs, des aiguilles. Au con- 
traire, on devine qu'un glacier est en phase de « d£crue » 
quand les crevasses se ferment, que leurs bords se sou- 
dent, que les aiguilles de glace s'6moussent et que les me- 
galiths disparaissent. 

Dans les Alpes, ou les fleuves de glace descendent le 
plus souvent au fond de valines etroites et encaiss£es, ces 
manifestations doivent avoir la valeur que leur assigne 
M. Forel, dont la competence est souveraine en pareille 
matiere. En effet, si nous consid£rons un glacier dont le 
lit a, dans chacune de ses sections prises transversalement, 
la forme d'un V, n£cessairement ce glacier, k mesure qu'ii 
s'effondre, rencontre des parois de plus en plus etroites, 
qui Tenserrent, le compriment lateralement et occasion- 
nent la fermelure des crevasses longitudinales. 

Dans les Pyr£n6es,ce cas ne se prisente pas : aucun glacier, 
a l'exception du glacier Nord du Vignemale, n'alteint le 
fond de la valine ; tous sont des glaciers de sommets, peu ou 
point encaiss^s, des manteaux de glace revMant les pentes 
des monts,sur lesquels ils ondulent et s^talent librement. 



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522 SCIENCES ET ARTS. 

Si nous envisageons le lit dun de ces glaciers, ayant, ce 
qui est frequent, une section transversale en forme de W 
(dont les jambages medians, peu accentu^s, seraiont arron- 
dis et les jambages externes tres £vas£s), un lit au plafond 
trfcs large par rapport k la hauteur de ses bords, presen- 
tant en outre un double thalweg, un double sillon, s£par£ 
par un renflement longitudinal ; dans ces conditions l'af- 
faissement du glacier, loin de r^duire le nombre des cre- 
vasses longitudinales, ne peut que les augmenter : le gla- 
cier, manquant d'appui sur ses bords, relevS dans sa parlie 
m£diane par la protuberance rocheuse, tendra de plus en 
plus k verser h, droite et h gauche, du c6t£ de ses rives; de 
la naitront des crevasses longitudinales. 

Quant aux cassures, aux crevasses transversales , aux 
s£racs, aux escarpements de glace, aux aiguilles, si ces 
accidents sont occasionn£s par le relief sous-jacent, la 
forme du lit doit avoir d'autant moins d'action sur la sur- 
face exterieure d'un glacier, que l'6paisseur de la glace 
est plus considerable; au contraire, quand un glacier perd 
de son dpaisseur, entre en phase de d£crue, la forme du 
sol interessera d'autant plus celle de la surface du glacier, 
que ces deux surfaces tendront k se rapprocher. Si le lit 
du glacier est coupS par un escarpement transversal vers 
sa partie inferieure, tant que le glacier sera fortement 
aliments, cette brusque d^nivellation, cette gigantesque 
marche d'escalier, se trouvera d'autant plus noy£e, son 
action apparente aura d'autant moins d'effet, que la masse 
surincombante sera plus considerable et que la partie du 
glacier situ^e imm^diatement au-dessous poss£dera une 
plus grande Spaisseur. Le glacier vient-il h diminuer pro- 
gressivement, le dfoiivellement rocheux, dont la presence 
etait signage par une simple ondulation de la surface, 
deviendra de plus en plus saillant : le glacior prgsentera 
d'abord une ou des crevasses transversales, \h ou Ton n'en 
remarquaitaucune; ces crevasses iront toujours en s'exa- 



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mGteorologie et glaciers. 523 

g6rant; la partie inferieure du glacier, de moins en moins 
alimentSe, s'affaissera, se s^parera de la partie sup&rieure; 
1' obstacle rocheux apparaitra; sa base, d^gagee enfin par 
I' ablation totale des glaces qui la recouvraient, oflrira 
l'aspect d'une muraille rocheuse couronn^e de s£racs 
croulants, d'aiguilles ou d'escarpements de glace, dont la 
chute intermittente sera impuissante k reconstituer le gla- 
cier, en aval 1 . 

La grande muraille de glace de l^tage infSrieur du gla- 
cier du Mont-Perdu montre, ces derni&res ann£es, un front 
d'une hauteur apparente plus considerable que prScedem- 
ment, ce qui peut induire en erreur 1'observateur ; cepen- 
dant,le bord sup^rieur de la muraille n'a pas et£ exhausse 
par un apport plus considerable de glace (il se maintient 
sensiblement au m£me niveau absolu), mais la mer de glace 
sur laquelle il s'appuie a diminue de puissance 2 . 

On pourrait multiplier les exemples; nous avons choisi 
ces deux, se rapportant & des glaciers tr6s connus. lis d&- 
montreront que dans les Pyrenees, h Tencontre des Alpes, 
l'exag6ration des accidents glaciairesn'indique pas toujours 
une phase de crue. 

II 

Puisque, gr&ce aux travaux entrepris par le prince Ro- 
land Bonaparte, nous pourrons suivre surement dans leurs 

1. Nous avons observe cc fait entre autrcs au Vignemalc, glacier 
oriental, rive [droitc, en 1884. Dcpuis lors, cc glacier a augmente 
d'epaisseur dans sa partie supcrieure, mais ] 'accroisscmcnt ne s'est 
pas encore propagc jusqu'a sa base. 

2. Le 17 aout 1891, cette mer de glace etait plus depourvue de neves 
que le 13 octobre 1890; elle laissait a nu une plus grande surface de 
vicille glace tres crevassoc, ct decouvrait plus largement des roches 
habitucllement dissimulccs par elle. Cct affaisscment du glacier infe- 
ricur etait encore plus apparent ct se traduisait par des crevasses jus- 
qu'alors inconnues, le 11 scptembre 1891. A aucune de ces epoques, 
l'observation nc pouvait etre faussee par la presence de neiges nou- 
velles. 



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524 SCIENCES ET ARTS. 

variations periodiques les principaux glaciers pyr£n6ens t 
ne serait-il pas interessant de rechercher aussi quelles re- 
lations peuvent exister entre les variations glaciaires et 
les variations meteorologiques? Ne pourrait-on pas arriver, 
aprfcs une periode sufflsante d 'observations, k prevoir, 
d'aprds ces variations meteorologiques, quelles devraient 
etre pour les annGes suivantes les variations connexes des 
glaciers d'une m6me region? 

Nous ne pensons pas empieter sur Toeuvre d'un collogue, 
en pr6sentant paralieiement k elle quelques considerations 
relatives k l'influence que hs agents meteorologiques peu- 
vent exercer sur les variations des glaciers. 

Au sujet de l'importance qui doit etre attribute aux 
variations meteorologiques, nous nous permettrons de 
citer un passage de la lettre de M. Forel : 

« Si le caractere essentiel de la phase d'activite d'un 
glacier est une acceleration de la vitesse d'ecoulement de 
la glace, et par consequent une exageration du debit du 
fleuve glace, la cause doit en etre cherchee dans une accu- 
mulation extraordinaire des neiges sur le bassin d'alimen- 
tation du glacier, dans un epaississement anormal des 
neves sup6rieurs. Si la phase d'activite est une crue du 
fleuve glace, la cause doit en etre une augmentation abu- 
sive de la source d'ou sort ce fleuve et de ses affluents. Ce 
serait done dans une variation temporaire des facteurs 
meteorologiques, et specialement de la quantite des chutes 
de neige sur les hautes montagnes, que devrait etre cher- 
chee la cause premiere des variations glaciaires. » 

M. Forel a parfaitement raison : la plus oumoinsgrande 
quantite de chutes de neige sur les hautes montagnes doit 
etre le facteur le plus important des variations glaciaires. 
Mais le problfcme est complexe; d'autres facteurs, d'une 
importance moindre il est vrai, peuvent neanmoins avoir 
une action considerable. II ne suffit pas de savoir que telle 
annee il est tombe plus ou moins de neige sur une region 



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m6t£orologie et glaciers. 525 

montagneuse, pour en ddduire un progr&s ou un recul 
imminent des glaciers de cette region : il est indispensable 
d'observer la fagon dont tombe cette neige, sa contexture 
au moment de sa chute, la force et la direction du vent, 
la temperature, l'etat de Tatmosph^re, l^poque de TannSe ; 
il faut consider aussi la prolongation anormale de la 
saison froide ou de T6t6 ; toutes causes modiflcatrices dont 
il doit 6tre tenu compte dans T6tude du probleme. Nous 
allons essayer d'aborder cette etude. 

Les renseignements meteorologiques sont facilites dans 
une tr£s grande mesure, pour les Pyrenees centrales et 
occidentales, par I'etablissement d'un observatoire me- 
teorologique au sommet du Pic du Midi de Bigorre, k 
2,859 mfctres d'altitude. Les observations faites au Pic du 
Midi fournissent une abondante moisson de documents 
prdcieux, depuis TannSe 1881. Avant cette epoque, de 
1873 k 1881, les observations avaient lieu k la station 
Plantade 1 a 500 metres au-dessous de Tobservatoireactuel. 
Ces deux series d'observations, k des altitudes correspon- 
dant aux parties moyennes et aux parties terminales des 
principaux glaciers avoisinants, donnent, par leur compa- 
rison, des indications instructives pour Fetude des phe- 
nom&nes glaciaires. 

L'etude que nous nous proposons devrait 6tre compile 
par des observations directes faites dans les montagnes ou 
s'accumulent les neiges : assister k la formation des gla- 
ciers, saisir pour chacun son mode d'alimentation, dans 
telles ou telles conditions meteorologiques, serait fort in- 
structif.Pourfctrevraimontutiles,cesobservationsdevraient 
avoir lieu pendant les grandes chutes de neige, au moment 
des tourmentes qui desolent, Thiver, les hauts sommets. 
Mais Thomme le plus robuste ne s'expose pas volontiers 
h de pareils dangers; le ferait-il, la preoccupation de son 
existence ne lui laisserait pas toute la liberty d'esprit que 



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526 SCIENCES ET ARTS. 

comporteraient de semblables recherches; aussi est-il peu 
probable que de lelles observations puissent £tre faitesavec 
la suite et l'exactitude desirables. 



Ill 



Bassins d' alimentation. — Le Pic de N6thou excepts, les 
Pyrenees n'atteignent pas Taltitude de 3,400 metres; con- 
sequemment les bassins d'alimentation des glaciers sont 
trfcs restreints, compares k ceux des Alpes. A leur origine, 
les principaux glaciers pyrGn^ens se trouvent voisins des 
sommets supr£mes; ils ne sont pas domin^s par ces im- 
menses murailles rocheuses oh s'accumulent les neiges, 
pour glisser ensuite et se pr^cipiter sous forme d'avalan- 
ches puissantes, qui chargent le glacier d'une enorme 
quantity de neige emprunt£e aux sommets voisins. Aussi, 
les avalanches n'ont-elles guere d'action que sur les parties 
moyennes et inferieures de ces glaciers, ou sur les glaciers 
plus modestes situ6s au bas de certains couloirs. Des gla- 
ciers tres importants, comme ceux des Monts-Maudits, des 
Posets, de la Munia, du N£ouvielle, du Pic d'Enfer, du Ba- 
laitous (las Ndous), du Vignemale (glacier oriental), ne 
peuvent recevoir que des avalanches insignifiantes ; leur 
alimentation principale a done lieu d'une autre fagon. 

Neiges. — Si un glacier ne recevait pour son appro vi- 
sionnement que la couche de neige tomb^e normalement 
sur sa surface dans le courant de Tannee, il est fort pro- 
bable qu'il se trouverait r£duit k sa plus simple expres- 
sion avant la fin de P6t6. 

La neige se pr£sento sous divers aspects : le plus souvent, 
quand la temperature n'est pas rigoureuse, elle tombe en 
gros flocons; mais, par les basses temperatures, elle tombe 
habituellement sous forme de poussifere ou depetits grains 
durs et arrondis. 



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METE0R0L0GIE ET GLACIERS. 527 

Considerons d'abord les chutes de neige sous cos divers 
Slats, par temps k peu pres calme. 

Les neiges floconneuses adherent facilement et revfctent 
des pentes m6rae tres accentuees, aussi se rdpartissent- 
elles assez uniform6ment; elles fondent le plus sou vent 
sur place; les glaciers ne beneficient de cet apport que 
dans la mesure generate, k moins qu'une charge trop forte, 
un degel, ne vienne pr6cipiter sur sa surface, par glisse- 
ment, les neiges deposees sur une pente rapide situ6e au- 
dessus. 

Les neiges pulverulentes se deposent aussi sur toute la 
montagne; cependant elles s'arrfctent de preference dans 
les depressions, au bas des parois lisses, leur grande mo- 
bility ne leur permettant gufcre de se maintenir sur les 
parties saillantes ou trop fortement inclinees; les glaciers 
situ^s en contre-bas beneficient dans une certaine mesure 
de la tendance qu'elles ont k couler, k descendre. Mais la 
plus grande quantity de ces neiges, rSpandues sur toutes les 
parties peu dedives, n'attend, pour s'envoler et changer 
de place, qu'un violent coup de vent. 

Vent. — Notre ami Schrader, dans une note sur le trans- 
port des neiges et Talimentation des glaciers, a decrit ma- 
gistralement des observations que nous avions faites en- 
semble ou s6par6ment sur les modiGcations que le vent, 
suivant sa force et sa direction, peut amener dans la re- 
partition des neiges, etant donne la forme des surfaces de 
reception. Nous ne chercherons pas k traiter ici ce sujet, 
nous en sommes dispenses par le lumineux expose de notre 
ami, auquel nous renvoyons le lecteur (Annuaire de 1877). 

La neige poudreuse que nous avons laissee disseminee 
sur les plateaux, sur toutes les surfaces peu rapides, dans 
les anfractuositgs des monts, saisie tout k coup par les 
rafales, par les tourmentes, est emportee et n'a de repos 
qu'k Tabri du vent, en arriere d'un obstacle, au bas des 
depressions profondes. Lk, elle s'accumule sans cesse, 



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528 SCIENCES ET ARTS. 

amende par le vent, prodigieux balai, qui gpoussette les 
crates au profit du glacier. 

Lorsque la neige, soil poudreuse, soit floconneuse, tombe 
par grand vent, elle est emportee et distribute de la m£me 
manifere, en arriere des obstacles, dans les depressions 
abritees; quelquefois aussi elle peut se deposer en avant 
des obstacles (voir l'article de M. Schrader, precite). La 
tempGte, pourvoyeuse infatigable, entralne sans rel&che 
les blancs tourbillons et les accumule invariablement sur 
les m6mcs points d'eiection : e'est justement dans ces 
m&mes lieux que se sont etablis les glaciers. 

Pour la partie de la chalne que nous etudions, les chutes 
de neige sont presque toujours accompagnees de vent, le 
plus souvent m6me de vent violent, en rafales et en tour- 
mentes. Pendant les precipitations neigeuses ou pluvieuses, 
le vent souffle de preference de l'Ouest, du Nord-Ouest, du 
Sud-Ouest; rarementdu Nord ou Nord-Est; presque jamais 
de 1'Est, du Sud-Est,ou du Sud,sauf dans quelques orages; 
mais, comme les orages ont gdneralement lieu ret6, leur 
apport sur les glaciers peut etre consider comme nul. lis 
exerceraient plutdt une action dissolvante. 

Voici quelques chiffres qui donneront une idee de Tim- 
portance des vents oceaniens, au point de vue de ralimen- 
talion des glaciers. 

Au sommet du Pic du Midi, dansle courant d'une ann6e, 
sur 2,555 observations des vents, il a ete releve : 

Calme 129 fois. 

VcntN * 37 — 

— N.-W 595 - 

— W 637 - 

— S.-W 663 - 

— S 43 - 

— S.-E 38 - 

— E 58 - 

— N.-E 355 — 

Total 2 555 fois. 



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M&T&OROLOGIE ET GLACIERS. 



529 



Les vents d'Ouest, Sud-Ouest, Nord-Ouest, ont done souf- 
fle 1 ,895 fois dans l'annge, alors que les vents des cinq autres 
points ont souffle 531 fois seulement; ils ont done souffle 
sept fois contre deux (deduction faite des observations de 
calme, qui ne s'appliquent k aucune direction particuli&re). 

Sur ces 2,555 vents observes, 472 ont ete accompagnes 
de neige ou de pluie : 



Par vent N. . .' 

- N.-W. 

- W. . . 

- S.-W. 

- s. . . 

- S.-E. . 

- E. . . 

- N.-E. . 



Observations ncigeuscs ou pluvieuscs 



Total. 



10 
202 
113 

89 
7 
8 
5 

38 

472 



Sur 472 observations neigeuses ou pluvieuses, 404 ont 
ete faites par vents d'Ouest, Sud-Ouest, Nord-Ouest, et 
68 seulement pour les cinq autres directions. II a done 
plu en moyenne sept fois plus souvent par vents d'Ouest, 
Sud-Ouest, Nord-Ouest, que par tous les autres vents. 

Dans ces conditions, etant donn6 le rdle considerable 
que joue le vent dans Tapprovisionnement des glaciers, il 
n'est pas tem&raire d'avancer qu'une modification de quel- 
que importance dans le regime des vents doit entralner 
une variation tr6s sensible dans l'economie des glaciers 
que nous etudions. 

Temperature. — La temperature exerce elle aussi une 
action puissante sur le regime des glaciers. Les neiges 
auraient beau s'accumuler, les glaciers se dissoudraient 
neanmoins et finiraient par disparaitre promptement, si la 
temperature moyenne de l'annee, surtout celle de rete, 
s'eievait de quelques degr£s. 

Au sommet du Pic du Midi, pour les neuf mois d'hiver, 
la temperature moyenne est de — 4 # ,7 ; la moyenne des 



AlfKUAIRB DE 1891. 



84 



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530 SCIENCES ET ARTS. 

minima de — 8°,1, et celle des maxima de — 0°,7. Toutes 
ces moyennes soni au-dessous de zero. 

Pour les trois mois d'ete la temperature moyenne est de 
-+- 5°,0; la moyenne des minima de -+- 1°,1; et celle des 
maxima de + 9°, 3. Toutes ces moyennes sont superieures 
k zero. 

Quelles consequences pourrait-on tirer de ce fait que la 
moyenne des maxima de l'hiver et celle des minima de 
l'ete oscillent autour du point de congelation? 

En ce qui concerne Tobjet do notre etude, les neiges et 
les glaciers, dont le point de fusion est zero, un m£me 
6cart de la temperature, au-dessus ou au-dessous de zero, 
doit les influencer en sens inverse dans des proportions 
trfcs difftrentes quant fcTintensite. 

Que la temperature se maintienne k — 10 degr£s, par 
exemple, ou qu'elle descende k — 15 degr£s, ou au del&, 
les glaces et les neiges ne s'en conserveront ni plus ni 
moins : une temperature ires basse, quand elle ne se pro- 
longe pas indefmiment, n'exercegufere plus d'action qu'une 
temperature moins basse; elle ne penfctre pas profondement 
de proche en proche; et les courants d'air trfcs froids, 
arrfctes par 1'abondance des neiges, qui, Thiver, oblitdrent 
les fissures du glacier, ne peuvent 1'atteindre dans sa masse. 

Les effets d'un relfcvement de la temperature, au-dessus 
de z6ro, sont proportionnellement bien autrement sen- 
sibles : chaque degre en plus produit une perte plus con- 
siderable qui doit aller toujours en s'exaggrant; le glacier, 
attaque directement sur sa surface exterieure par la chaleur 
de Fete, deviendra d'autant plus sensible k son influence 
quit ce moment-Ik ses mille Assures seront beantes et pre- 
senteront autant de surfaces suppiementaires de fusion. 

De ce qui precede on peut conclure — la moyenne des 
maxima restant au-dessous de zero — qu'il n'est pas indis- 
pensable qu'un hiver soit tres rigoureux pour favoriser rex- 
tension glaciaire, toutes autres causes egales d'ailleurs ; les 



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M&T&OROLOGIB ET GLACIERS. 531 

minima peuvent doncserelever sans inconvenient appre- 
ciable. II n'en serait pas de m£me des maxima : un faible 
retevement porterait leur moyenne au-dessus de zero, et 
cette modification aurait certainement une repercussion 
sur retat des glaciers. 

En ete, le moindre reievement dans les minima comrae 
dans les maxima entrainerait immediatement une aug- 
mentation tr6s notable de deperdition glaciaire, toutes 
les moyennes se trouvant supdrieures h zero. Par contre, 
etant donne le faible ecart des minima au-dessus de zero, 
le moindre abaissement de cette moyenne la ferait tomber 
au-dessous de zero, au grand benefice des glaciers, dont 
le regel nocturne serait puissamment favorise. Les plus 
legeres fluctuations des minima d'6te peuvent done avoir 
un grand retentissement sur les glaciers. 

En resume : un ete froid doit etre plus favorable k rex- 
tension glaciaire qu'un hiver tres froid; et un hiver relati- 
vement doux qu'un ete chaud, toutes autres causes 6ga- 
les d'ailleurs. 

Saisons. — L'epoque de Tannee oil se produisent les 
principales chutes de neige influe beaucoup sur Fapprovi- 
sionnement des glaciers : des neiges trop h&tives ou trop 
tardives s'absorbent sans benefice apparent ; elles peuvent 
m6me faire Toffice de dissolvant. 

A ces diff£rentes causes il convient d'ajouter : l'etat 
hygromttrique de Tatmosphere * ; sa plus ou moins grande 

1. L'etat hygrom^trique de l'atmosphfac joue un rdle assez impor- 
tant au point de vue glaciaire. II n'est pas besoin de dernontrer qu'un 
air sec produit, par absorption, une ablation souvent considerable. Par 
contre, dans certaines conditions, une atmosphere saturee de yapeur 
d'eau peut augmenter la masse du glacier, en se deposant a sa surface 
sous forme de buee, qui, bient6t, sous Hnfluence reTrigerante du gla- 
cier, se transforme en glace, et peut arriver a produire une croute 
adventive d'une notable epaisseur. Phe*nomene analogue a ces man- 
chons de giyre formes autour des branches d'arbres, des fils telegra- 
phiques, etc., etc., par certains brouillards accompagn^s de basses 
temperatures. 



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532 SCIENCES ET ARTS. 

ntbulositt, qui permet aux rayons solaires d'exercer plus 
ou moins librement son action. 

Nous nous proposons de tenir compte, dans la mesure 
de nos renseignements, de ces diffgrentes causes efficientes 
des variations glaciaires. 

II est regrettable que les mensurations exactes des gla- 
ciers pyr£n£ens ne datent que de 1891 ; si ces operations 
avaient commence il y a une quinzaine d'annges, nous 
possgderions actuellement une s6rie respectable d'obser- 
vations parall&les, d'oii il aurait 6t6 possible d6j&, pent- 
6tre, de dggager quelques conclusions. 

Notre etude m£t£orologique ne pourra done avoir d'eflet 
utile que dans quelques ann£es. Gependant nous donne- 
rons un resume r£capitulatif sommaire des annges ant£- 
rieures, depuis Torigine des observations regulteres. A 
partir de 1891, ann£e correspondant aux premieres obser- 
vations m£thodiques , exactes, des variations glaciaires, 
nous entrerons dans de plus grands dgveloppements. 

« En haute montagne, on peut dire qu'il n'y a que 
deux saisons : Thiver et Y6t6. L'importance de l'hiver est 
telle dans la station altitudinale du Pic du Midi, qu'il dure 
en g6n£ral neuf mois, ne laissant ainsi que trois mois & 
ce que nous sommes accoutum£s d'appeler la belle sai- 
son. » (C.-X. Vaussenat.) 

En moyenne, les premieres neiges font leur appari- 
tion du 25 aotit au 10 septembre, les dernifcres tombent 
du 5 juin au 22 juillet. 

« Au sommet, les premieres neiges fondent deux ou 
trois jours aprfesleur chute, les secondes restent toujours 
sur la pente Nord et dans les anfractuosit£s; souvent elles 
sont definitives. Ge sont surtout celles qui tombent dans 
la semaine qui precede ou qui suit l'6quinoxe, du 15 au 
25 septembre. 

« Les premieres neiges de septembre sont done le corn- 



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metSorologie et glaciers. 533 

mencement de la refrigeration et de 1'hiver auPic du Midi. 
C'est pour cela que nous faisons commencer Yaunde cli- 
mattrique au 1 M septembre de chaque ann£e. » (C.-X. 
Vaussenat.) 

La haute competence de M. Vaussenat en pareille ma- 
tiere, fondle sur une residence de plusieurs annees au 
Pic du Midi, fait autorite. La mort pr6matur6e de ce savant 
est une perte bien sensible pour la science comme pour 
ses amis. 

Nous adopterons la m6me division de Tann£e que 
M. Vaussenat. En consequence, nous ne retiendrons 
comme utiles & l'approvisionnement des glaciers que les 
neiges tombees pendant la periode hivernale. Les neiges 
estivales, poreuses, perm£ables, n'ont pas le temps de se 
transformer en neve. Exceptionnellement, quand elles 
acquierent Timportance de celles tombees en juin 1875 
(presque le tiers de la quantity relevee dans 1'annge en- 
ti^re), elles meritent une mention speciale, pour la pro- 
tection qu'elles exercent pendant quelque temps au profit 
des glaciers sous-jacents. 



IV 



R6mm& sommaire du caractere particulier d chaque annte, 
de 1881 k 1890. — Nous pr£sentons ce resume sous forme 
de tableau, comprenant, pour chaque ann£e, la tempe- 
rature moyenne de l'annee, les minima et les maxima 
de Thiver et de rete. Une double colonne fait ressortir, 
pour chacune de ces temperatures, la difference en plus 
ou en mo ins, comparee k la moyenne correspondante. 

La quantite d'eau tombee pendant l'annee entiere, ainsi 
que celle de l'hiver et de rete, est egalement indiquee ; 
une double colonne fait ressortir la difference en plus ou 
en moins, comparee a la moyenne correspondante. 



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534 



SCIRNCES ET ARTS. 



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m£t£orologie et glaciers. 535 

Les observations relatives k l'intensitg et k la direction 
des vents, h rhygromStrie, h la n6bulosit6, etc., etc., ne 
figurent pas sur ce tableau, qui est simplement un travail 
rgcapitulatif tr6s succinct, parce qu'elles nous entraine- 
raient k de trop grands dGveloppements. 

Les variations de ces divers ph£nom£nes m6t6orolo- 
giques seront relates, avec les details qu'elles compor- 
tent, dans l'6tude que nous nous proposons de faire an- 
nuellement, & partir de 1891. 

LOURDE-ROCHEBLAVE, 

Membre du Club Alpin Francais 
(Section du Sud-Ouest). 



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LA PHOTOGRAPHIE EN VOYAGE 

CONFERENCE FAITE LE 17 DECEMBRE 1891 DEVANT 
LA SECTION DE PARIS DU C. A. F. 

(Par M. A. Davanne) 



« Tout le monde fait de la photographie. » 
Ce n'est pas sans une r6elle surprise que les personnel 
ayant assists, comme moi, aux premiers d^veloppements 
de cet art merveilleux, entendent souvent r^p^ter cette pa- 
role et constatent aujourd'hui cette expansion g£n6rale, 
car, il y a quelque dix ans, elles avaient aussi constats 
que la photographie n'avait pas alors toutes les sympathies 
mondaines, artistiques et scientifiques qui Taccueillent 
aujourd'hui. 

C'etait pourtant une des trois gtonnantes dGcouvertes 
qui ont fait notre siecle ie plus grand de tous; mais pen- 
dant que ses deux soeurs alnSes, la vapeur et r£lectricit£, 
occupaient surtout Tattention publique, que, plus riche- 
ment dotSes et soutenues par les grandes recherches scien- 
tifiques, par 1'affluence de capitaux considerables, elles 
bouleversaient le vieux monde, la photographie 6tait res- 
tee comme la Cendrillon d6daign£e; ses qualitSs n'£taient 
pas aussi imm^diatement visibles et profitables; elle ne 
repr6sentait pas comme la vapeur la force toute-puissante, 
comme l'61ectricit6 la force insinuaute, se glissant par un 



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LA PHOTOGRAPHIE EN VOYAGE. 537 

fil partout dans la maison oil, servante discrete, elle exe- 
cute tous les ordres qui lui sont donnas; la photographie 
se bornait k apporter le charme des souvenirs. Elle com- 
men^ait cependant k remplir son r61e qui est de tout voir, 
de tout inscrire, quand on sait Ten prier ; elle accepta non 
sans quelque amertume d'abord, non sans quelque ironie 
ensuite, ces premiers d^dains, car elle connaissait aussi sa 
puissance, et la Cendrillon se disait : « Je suis la represen- 
tation ind6niable de la v£rit£, done je serai l'associ£e, la 
collaboratrice forc^e de tous les progr£s, de tous les arts, 
de toutes les sciences, et Tavenir est a moi. » 

Lorsqu'en 1839 son illustre parrain Francois Arago la 
pr£sentaaumonde,illui avaitprSdit sesgrandes destinies 
futures et, dans le magnifique rapport qu'il fit h TAcad^mie 
des sciences ct k la Chambre des deputes, il la montra 
exerQant son influence sur les beaux-arts, sur les etudes 
scientifiques, regrettant de ne pas croire qu'elle ptit mon- 
ter jusqu'aux recherches de Tastronomie dont il etait alors 
le plus illustre repr^sentant. 

Ces dons merveilleux dont il la dotait, les applications 
qu'il prSvoyaitdans Tavenir, ont6t6 d^passGs; la photogra- 
phie est devenue un art r£pandu dans le monde entier, une 
science qui elargit la chimie et Toptique; elle a donn6 
naissance k des industries remuant des capitaux qui se 
chiffrent actuellementpar centaines de millions, et, comme 
Arago Tavait promis, elle prGte sonconcours aux branches 
les plus £lev£es de Tintelligence humaine, elle apporte aux 
artistes leurs documents les plus pr^cieux et, collabora- 
trice des sciences, elle est montSe jusqu'au ciel oh il n'osait 
esp^rer la voir parvenir; e'est elle qui maintenant releve 
la carte exacte des astres, nous montre la forme des n£bu- 
leuses, fixe sans erreur leur position et prepare lesgrandes 
dGcouvertes de l'avenir. 

Happelons seulement en passant qu'en lui donnant son 
acte de naissance, Arago son parrain avait bien mentionn£ 



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538 SCIENCES ET ARTS. 

ses deux p&res, Nic6phore Niepce et Daguerre, landis que la 
foule n'aretenu que ce dernier nom; on n'apas su, on ne 
s^tit pas encore assez que Nic6phore Niepce fut le premier 
qui d&s 4824 fixa l'image de la chambre noire et obtint la 
premiere photogravure parun proc6d6 encore employ^ de 
nos jours; qu'il est le pgre crgateur, tandis que Daguerre, 
venu apr&s lui, n'est que le pfcre adoptif, auquel, toutefois, 
il faut reconnaltre le tres grand mSrite d'avoir fait vivre 
l'enfant en lui donnant les qualit£s. indispensables. 

Avant d'entrer dans le sujet qui doit particuliferement 
nous occuper, je voudrais vousdonner quelques preuves de 
ce que je viens d'avancer : que la photographie est la col- 
laboratrice des arts et des sciences. 

Pour les arts, je n'entamerai pas la discussion, et aux 
adversaires qui pr&endent que rosuvrephotographiqueest 
le produit d'une machine, qu'il suffit que celle-ci soit 
bonne pour en tirer un bon r£sultat, je r^pondrai simple- 
ment : Pourquoi, si vous voulez votre portrait, faites-vous 
un choix parmi les opSrateurs qui tous possfcdent des ma- 
chines excellentes? pourquoi recherchait-on autrefois les 
portraits executes par le sculpteur Adam Salomon? pour- 
quoi aujourd'hui pr6ferez-vous les portraits de MM. tels et 
tels, si ce n'est parce qu'ils savent faire rendre, aux m^thodes 
qu'ils emploient, ce qu'ils ont compris et combing, c'est- 
k-dire une pose heureuse, un gclairage harmonieux, un 
ensemble rdsumant un sentiment artistique que tel autre 
op^rateur n'eftt pas su trouver. 

L'ceuvre photographique rdsulte d'un travail artistique 
et intellectuel ; elle doit 6tre class6e k l'6gal d'un dessin, et 
toute loi sur la proprtete artistique et inteliectuelle qui, 
pour complaire h des amours-propres exag£r£s, essaiera 
de rejeter la photographie, sera mal venue, condamnge k 
prochaine revision sur la demande de ces m£mes artistes 
qui Tauront provoquge, car ce sont eux justement, si ja- 
loux de la protection de leurs oeuvres, qui se trouveront 



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LA PHOTOGRAPHIC EN VOYAGE. 539 

alors livrds k toutes les contrefaQons, si la source feconde 
a laquelle ils puisent si largement n'est pas elle-m6me 
protegee. Mais ce sujet est beaucoup trop vaste pour que 
nous puissions m£me I'eflleurer aujourd'hui. 

Plus vaste encore et plus importante est 1' application 
de la photographic aux sciences. Ainsi une science nou- 
velle, cr66e par le docteur Marey, ne pourrait exister sans 
le secours de la photograph ie : c'est celle qui a pour objet 
l'6tude des mouvements r^els et non de ceux que nous 
croyons voir. Notre ceil est tres imparfait compare k Toeil 
photographique ; Fimpression qu'il re^oit dure environ un 
dixieme de seconde, ilne peutdonc reconnattre et s^parer 
les mouvements rapides qui se succgdent, il n'en voit 
que Tensemble ; tel est le cas pour le cheval qui court, 
pour l'oiseau qui vole; quelquefois ce mouvement, saisi 
instantanfonent, nous rendra bien Teffet de Teffort accom- 
pli, mais d'autres fois cet effet sera bizarre, comique, et 
r artiste devra s'en garden Gette 6tude du mouvement a une 
haute portee artistique ; elle nous donne de rSelles instruc- 
tions sur les differences qui existent entre la pose, le mou- 
vement et l'harmonieux ensemble du jeu de tons les 
muscles ; elle analyse aussi la nage des poissons, le vol des 
oiseaux, et Ik oil nos yeux ne voient qu'un battement 
d'ailes, elle s6pare les phases successives de ce battement; 
on voit alors que ces phases se r^sument en une hSlice 
admirablement perfectionn£e, et on n'ose pas dire toutes 
les espgrances qui s'ouvrent devant de semblables travaux. 

M. le docteur Marey et son habile et z&\6 pr^parateur 
M. Demeny sont arrives k des combinaisons fabuleuses, 
k des vitesses d£passant toute imagination ; ce n'est plus 
qu'un jeu pour le docteur Marey d'obtenir en une seconde 
cinquante Gpreuves poshes, successives et s6par6es, d'un 
sujet en mouvement, et peu k peu, augmentant la perfec- 
tion de ses appareils, il est parvenu k obtenir une image 
en un milligme de seconde, puis en un cinq millifeme, et 



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540 SCIENCES BT ARTS. 

actuellement, lorsqu'il est n^cessaire et avec des disposi- 
tions toutes particulteres, l'gpreuve est obtenue en un 
vingt-cinq millteme de seconde : or, il y a entre un vingt- 
cinq milligme de seconde et une seconde le m£me 6cart 
proportionnel qu'entre une seconde et sept heures. 

Gette science nouvelle, d'un si grand intgrfet, a requ du 
docteur Marey le nom de « chronophotographie », la me- 
sure du temps par la photographie. 

Depuis plus de trente ans M. le colonel Laussedat, le 
savant directeur du Conservatoire des arts et metiers, a 
donn£ les proc£d£s permettant d'appliquer la precision et 
la rapidity photographique au lev£ des plans et h la confec- 
tion des cartes; deux sciences nouvelles en sont r£sult£es, 
la« m^trophotographie » t que nos voisins appellent phote- 
gramm&rie et d'autres topophotographie, et la « carto- 
photographie » ; la premiere s'applique au relevG des me- 
sures et des plans, la seconde k la confection des cartes 
qui en sont la consequence; celle-ci est venue faciliter 
« rex^cution, la transformation rapide, exacte et k bon 
march£ de ces cartes qui sont si n£cessaires pour la de- 
fense de la patrie. 

Dans une conference prochaine que M. le colonel Laus- 
sedat fera au Conservatoire des arts et metiers, il d&non- 
trera comment 1' amateur photographe, ayant quelques 
connaissances tres sommaires du lev£ des plans, pourra 
transformer les 6preuves qu'il prend pour son plaisir en 
documents des plus prGcieux pour la confection des cartes, 
et cela rien qu'en ajoUtant quelques accessoires tr6s 
simples a sa chambre noire de touriste. 

La m£decine, Thygiene, la justice ont aussi reclame 
l'aide de la photographie pour constater certains faits, pour 
suivre les Evolutions de ces Gtres invisibles, de ces microbes 
qui sont les mattres de notre sante, pour faire passer la 
conviction dans l'esprit des jurEs par la demonstration de 
faits indEniables, et toute une nouvelle science d'une 



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LA PHOTOGRAPIIIE EX VOYAGE. 541 

extreme d£licatesse a pris naissance : c'est la « raicropho- 
tographie ». 

Mais pour donner une connaissance m£me sommaire 
de toutes ces applications d'un ordre si glevg, il faudrait la 
s6rie des conferences dont M. le colonel Laussedat a pris 
l'initiative et qu'il a institutes, cet hiver, au Conservatoire 
des arts et metiers; pour d^velopper l'ensemble des pro- 
c6d6s et des moyens d'exgcution, il faudfait cr£er un cours 
complet, que nous demandons, car si la science est la 
recherche de la v6rit£, la photographie en est l'expression, 
et tout progr6s de la photographie sera la source de progrfcs 
nouveaux dans toutes les branches des connaissances 
humaines. 

Entrain^ par mon dSsir de vous montrer le c6t6 scienti- 
fique de la photographie, je me suis un peu 6cart£ du 
sujet de cette conference, qui doit porter sur la photogra- 
phie moins sgrieuse, plus agr£able, celle des excursion- 
nistes et des gens du monde, car nous l'avons dit au d£but : 
« Tout le monde fait de la photographie. » 

Les anciens adeptes sont bien un peu effrayes de ce re- 
virement sur les id6es premieres, de cet engouement qui, 
dans quelques ann£es, reviendra a une plus juste mesure ; 
mais actuellement on ne peut faire un voyage, une excur- 
sion, une partie de campagne sans rencontrer, a chaque d£- 
tour,Vin6vitable chambre noire entre les mains de quelque 
op^rateur de tout age, de tout sexe, de toute condition. 

Mais il faut bien avouer que si Ton rencontre beaucoup 
d'appareils, ,beaucoup d'op^rateurs, on voit moins de r6- 
sultats obtenus, et surtout de bons r^sultats. 

Que de fois cependant quelque amateur aimable, voyant 
que je suivais avec int£r6t ses operations, voulut bien 
m'initier aux secrets de son art en me disant : 

— C'est tres facile, on arme Tobturateur, on d6couvre la 
glace sensible en ouvrant le chassis, on vise, ond6clanche 
et c'est fait. 



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542 SCIENCES ET ARTS. 

II ajoutait parfois, non sans m^lancolie : 

— Le rgsultat souvent laisse k d^sirer ; ou le chassis a 
pris le jour, ou l'appareil a mal fonctionn6, ou le photo- 
graphe fc qui Ton a config le d^veloppement des 6preuves 
n'a pas su en tirer les merveilles sur lesquelles on comptait. 

Les m£comptes provenaient de toute sorte d'excel- 
lentes raisons, sauf de la bonne et de la seule vraie : c'est 
qu'ayant un appareil parfait, l'op6rateur n'avait pas su s'en 
servir. 

Examinons done ce que nous ferions si nous avions k 
faire de la photographie en voyage dans les conditions qui 
se pr6sentent le plus souvent, e'est-fc-dire pendant une 
tournSe qui ne soit pas trop rapide, soit en France soit h 
TGtranger, et dont je dSsirerais rapporter des souvenirs 
photographiques. 

Le premier soin est de faire choix d'un appareil et, 
comme on est sans doute appelg k le porter soi-m6me, il 
faut qu'il soit 16ger, done de dimensions restreintes, — pas 
trop cependant, car une image un peu grande est plus 
agr^able h voir, elle donne le souvenir mieux qu'une 
image trop petite. Je sais qu'on a dit quelque part : 
« Faire petit pour obtenir grand », et lk-dessus on a pro- 
pose des appareils minuscules se mettant dans la poche, 
dans le gilet, dans la cravate, donnant des images qu'il sera 
facile, dit-on, d'agrandir ensuite. II ne faut pas trop se fier 
k ces conseils; ces appareils donnent rarement des Gpreuves 
bien nettes et bien propres; m6me quand elles le sont et 
quand on les agrandit, on agrandit en mdme temps tous 
les dGfauts : une piqure d^pingle devientun Snorme trou, 
une petit tache est un dgsastre, et on en atoujours; en 
outre, jamais on ne realise les agrandissements, on a rare- 
ment le temps ou la volonte de les ex6cuter soi-mfime, et 
on recule devant la d^pense quand il s'agit de les faire 
ex^cuter au dehors ; jusqu'ici je ne connais aucun r^sultat 
nettement pratique de cette th^orie s£duisante,etje serais 



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LA PHOTOGRAPHIE EN VOYAGE. 543 

plut6t tente de renverser i'axiome en disant qu'il faut faire 
grand pour obtenir petit, parce que Ton a de suite ainsi 
des images de format agr^able et qu'en les rgduisant au 
format de projections les resultats sont tr&s bons. 

On doit prendre une chambre noire de dimension 
moyenne; beaucoup d'op6rateurs s'en tiennent au format 
de 0,09x0,12, qui est parfait pour les projections que 
Ton peut obtenir ainsi imm6diatement par contact; je pr6- 
fere un format plus grand, celui de 0,42x0,18. 

11 me faut dire que, par une de ces anomalies qui se 
pr6sentent frgquemment quand une industrie manque de 
direction, au lieu de 0,12x0,18, format intermddiaire 
entre 0,09x0,12 et 0,18x0,24, qui sont tous deux des 
formats courants et universellement adopts, on a pris 
0,13x0,18, ce qui est incomprehensible; il importe de 
r^agir en imposant aux fabricants le format 0,12x0,18, 
resultant du reste des decisions de deux congr&s interna- 
tionaux tenus le premier en 1889 k Paris, le second en 
1891 k Bruxelles. 

Si on se sent une dnergie et une vigueur suffisantes, ou 
si on pense, comme moi, quun appareil plus grand sur le 
dos d'un porteur est moins lourd que celui, m£me tr&s 
rgduit, que Ton porte soi-mdme, on prendra lin format 
plus grand encore, 0,18x0,24 ou au-dessus; mais alors 
la photographie deviendra le but principal du voyage, et il 
faut 6tre d&jk suffisamment rompu k toutes les manipu- 
lations pour en tirer tout le plaisir quelle comporte. 

Les chambres noires pour voyage, de dimension res- 
treinte, doivent r^pondre k deux n£cessit6s : il faut qu'on 
puisse les employer k la main pour les £preuves dites 
instantandes, qui exigent une lumtere assez -intense; et, 
dans le cas od la lumi&re est insufflsante pour Tinstantan6, 
la chambre noire doit pouvoir se monter sur un pied ; il 
arrive souvent en effet qu'un sujet intdressant, mais mal 
£clair6, exige plus d'une demi-seconde de pose, et alors, 



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544 SCIENCES ET ARTS. 

malgre la volonte d'etre immobile, on peut etre stir que Tin- 
sfrument bougera, s'il est tenu k la main, et que le resultat 
sera mauvais; inutile de dire que le pied doit etre com- 
mode et leger, et il serait facile d'en cr6er qui pourraient 
servir de bkton d'alpiniste, s'il n'en existe dejk de ce genre. 

La chambre noire sera munie dun bon objectif que 
Ton se procurera trfes facilement chez un habile opticien 
franqais. 

Quelques amateurs sont poss6des d'anglomanie ; certai- 
nement on doit reconnaitre que plusieurs maisons anglaises 
et allemandes fabriquent des objectifs de premier ordre, 
mais nous avons l'equivalent en France; quelquefois 
m£me on achate, comme strangers, des objectifs partis de 
Prance et y faisant retour sans avoir gagne autre chose 
qu'une trfcs notable elevation de prix. L'objectif le plu$ 
employe, parce qu'en voyage il rgpond assez bien k toutes 
les exigences, est celui que Ton designe sous le nom d'apla- 
netique; il est forme de deux lentilles achromatiques et 
symetriques. 

II existe un tr6s grand nombre de systemes de chambres 
noires avec les noms les plus divers : le kodak, le kine- 
graphe, le veiocigraphe, le photosphere, le touriste, le 
simplex, l'automatique, l'alpiniste, l'express detective, 
le portatif, etc., etc. 

Le commengant fera bien de prendre le syst&me le plus 
simple, soit une chambre facile k monter, munie de 
chassis doubles bien faits; quatre sont sufflsants, et je ne 
voudrais pas conseiller k un debutant les chkssis k rou- 
leaux, les chambres k repetition, k escamotage; cola res- 
semble beau coup aux fusils k repetition, qui, parfaits entre 
les mains des tireurs de sang-froid et bien exerces, ne sau- 
raient etre utilement confies k des mains inexperimentees. 

Mais il semble qu'en photographic le debutant cherche 
k accumuler toutes les difficultes ; il veut pouvoir faire cin- 
quante epreuves et plus par jour, il lui faut des obturateurs 



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LA PHOTOGRAPUIE EN VOYAGE. 545 

d'une extreme rapidity, des glaces dune sensibility exa- 
g6r6e, etc., etc. Puis il s^tonne de n'obtenir que des m6- 
comptes dans des conditions qui font hgsiter les meilleurs 
opgrateurs. En effet, si Ton veut prendre un trop grand 
nombre de vues, on n'6tudie ni l'ensemble, ni le detail, ni 
les proportions, ni l'Sclairagc, et le r£sultat, si on en 
obtient, sera sans interGt; le plus souvent on commet des 
erreurs nombreuses resultant de la precipitation, et on 
devrait Gtre convaincu qu'en photographie, comme en 
toutes choses, mieux vaut faire bien que faire vite, et que 
pour savoir il faut apprendre. Nous conseillons done une 
chambre noire bien faite, portative, de construction aussi 
simple que possible, munie de ses trois ou quatre chassis 
doubles, soit huit vues au maximum a prendre dans la 
journ^e, et si Ton en r^ussit la moitte on devra s'estimer 
satisfait. 

La chambre devra 6tre munie d'un viseur, qui est le 
plus souvent une petite chambre minuscule sur la glace 
dgpolie de laquelle on voit ce que Ton obtiendra sur 
I^preuve. Je n'aime pas ce systeme g6n£ralement adopts, 
peut-6tre parce que ma vue s'est allongge avec les ann£es ; 
mais la vive lumiere du dehors ne me permet pas de bien 
voir sur cette petite glace, et je trouve le systdme que j'ai 
adopts beaucoup plus commode : il consiste en une sorte 
d'alidade fixSe sur la chambre, qui me permet de viser di- 
rectement et de suivre ce que je veux faire ; on m'a objects, 
il est vrai, que Ton voit alors mon intention et que Ton ne 
peut saisir l'image des gens sans qu'ils s'en doutent ; mais je 
me demande si nous trouverions poli et convenable que 
Ton agit ainsi avec nous, et le nom de « detective » donn6 a 
certains de ces appareils n'indique-t-ii pas qu'on en de- 
vrait r^server l'usage pour les besoins de la police? 

Deux mots encore sur l'acquisition de l'appareil. 

II y en a a tous prix; on en vend dans les grands bazars, 
et il faut £tre d'une rare habiletg pour arriver a en tirer 

▲NNtUIRB DK 1891. 35 



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546 SCIENCES ET ARTS. 

quelque chose ; on en importe de superbes de pays voi- 
sins k des prix souvent exorbitants. II faut rester dans une 
bonne moyenne, s'adresser k des constructeurs speciaux 
qui ont conscience des besoins auxquels l'appareil doit 
r6pondre, et qui le plus souvent, en le livrant, sauront 
donner de bons conseils pour son emploi. 

Done, nous voici armgs, car, je le r£p£te, je ne saurais 
mieux comparer l'amateur muni de son appareil et de 
ses huit plaques sensibles qu'b un chasseur muni de huit 
cartouches ; il s'agit de les bien employer, de ne pas jeter 
sa poudre aux moineaux et de ne pas user ses glaces hors 
de propos. 

Lorsqu'on rencontre un sujet interessant, site, groupe, 
monument, etc., etc., on doit d'abord chercher le cdte, 
l'gclairage le plus convenable, la position la meilleure 
pour Tensemble, se rapprocher ou s'61oigner pour eviter 
tel detail f&cheux, en un mot faire la composition de son 
tableau et, sans precipitation, suivre las£rie des operations 
n£cessaires. Lorsqu'on sait k l'avance que les scenes, les 
sujets que Ton veut prendre sont en mouvement, tels 
que la sortie d'un navire, I'arrivee d'un attelage, d'un 
groupe de personnages en promenade, on se prepare, on 
choisit bien la position et on declanche I'obturateur juste 
au moment convenable; cela demande une certaine expe- 
rience, et si le mouvement est rapide on n'est pas tou- 
jours stir d'avoir op6re au moment precis. Des que la lu- 
miere parait insufflsante et si le sujet est immobile, on ne 
doit pas hesiter k mettre 1' appareil sur son pied et h poser 
franchement le temps necessaire suivant l'eclairement du 
sujet. 

Mais ici revient la question que j'ai si souvent entendue. 
Quel est le temps de pose? Question h laquelle il est im- 
possible de donner une reponse. Le temps de pose depend 
en effet de 1' intensity de la lumiere, de sa couleur plus 
jaune le soir que le matin, de son energie chimique, de la 



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LA PHOTOGRAPHIB EN VOYAGE. 547 

sensibility des plaques employees, de Tobjectif, de sa 
construction, de sa longueur focale, du diaphragm e, de 
la couleur des sujets k reproduire ; et si M. le docteur Marey 
a pu obtenir les vibrations d'aile d'un insecte en un vingt- 
cinq milli&me de seconde, MM. Henry fibres demandent 
trois et quatre heures de pose pour photographier les n6- 
buleuses et les 6toiles, et tel autre op^rateur mettra trois 
jours pour faire dans une crypte la photographie d'un 
tombeau. 

Une grande babitude sera le seul guide k cet Ggard ; 
voici, toutefois, quelques conseils que je crois pouvoir 
dormer pour les cas les plus frequents de la photographie 
en plein air. 

S'il s'agit de vues prises h la main, ce qui se prisente le 
plus souvent, il faut opSrer rapidement, mais sans exc6s : 
des poses d'un dixi&me ou d'un vingt-cinquieme de seconde 
seront sufftsantes ; avec une bonne lumtere, un diaphragme 
convenable, on obtient ainsi de belles gpreuves tr&s com- 
pletes, nettes, sans opposition trop grande entre les lu- 
mi&res et les ombres; s'il est n6cessaire d'op^rer plus vite, 
on prend la vitesse intermediate et on n'utilisera la vitesse 
maximum que si on ne peut faire autrement; alors on 
donne avec le diaphragme le plus de lumtere possible et 
on sacrifie la nettete ggn£rale ; les grandes lumieres sont 
bien indiqu^es, mais les details manquent dans les ombres ; 
on obtient des documents, mais presque toujours des 
images incompletes, insuffisantes, qui peuvent etre cu- 
rieuses, utiles, mais rarement belles. 

II arrive parfois que les locality dans lesquelles on veut 
opgrer sont trop faiblement 6clair6es ou m&me comple- 
tement obscures ; ilfaut alors employer des lumieres arti- 
ficielles, et generalement on a recoUrs k celle que Ton 
obtient par la combustion du magnesium. 

Cost ce qu'a fait notre jeune et hardi collogue M. Martel 
dans ses explorations des grottes souterraines des Causses 



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548 SCIENCES ET ARTS. 

du Tarn, et aussi M. Vallot qui, dans ses belles excursions 
sous terre, a photographic de magnifiques specimens de 
stalactites et de stalagmites. Pour obtenir la lumtere n£- 
cessaire, on peut employer une sorte de cartouche dans 
laquelle le magnesium en poudre, le plus souvent m£ie de 
chlorate de potasse, est entour£ de coton-poudre ; un fil de 
coton-poudre sert de m&che et, en l'allumant, on obtient 
un vif Eclair tr£s photog6nique ; d'autres fois on emploie 
des lampes ing6nieusement disposes qui soufflent de la 
poudre de magnesium dans une flamme d'alcool, et chaque 
souffle donne un vif Eclair. Un tr£s bon module de ces 
lampes est celui de M. Paul Nadar; il .donne une flamme 
magnSsique tres intense d'une manigre continue. Ces 
eclairages artificiels doivent toujours Gtre places en arrtere 
de la chambre noire et del'op£rateur, sans cela on n'obtien- 
drait que de detestables r^sultats et un voile general. 
Malheureusement, la combustion du magnesium donne 
une abondante fum^e blanche de magngsie calcin^e, ce 
qui nous emp£che de faire quelques essais devant vous 
quant k present, car Tatmosphere de la salle, ainsi trouble, 
g&nerait singulterement Teffet des projections. 

En terminant ces renseignements tr£s insuffisants sur 
les appareils les plus simples du touriste et sur leur em- 
ploi, je mentionnerai la possibility d'op6rer sans l'objectif 
qui, jusqu'ici, semblait 6tre la piece indispensable de toute 
chambre noire. On remplace alors Fobjectif par un simple 
trou de tres petit diametre, tel qu'on Tobtiendrait en per- 
$ant un papier noir avec une fine tfiguille. M. Meheux a 
propose le premier ce retour a la chambre noire que Delia 
Porta proposa en 4560; mais pour faire une application 
presentable de ce principe h, la photographie , il fallait 
l'extrGme sensibility des preparations actuelles, car Fimage 
que peut donner une ouverture de tr6s petit diametre est 
si peu lumineuse qu'elle serait invisible sur la glace d£- 
polie ; on ne doit pas oublier cette ressource en voyage, 



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LA PHOTOGRAPHIE EN VOYAGE. 549 

dans le cas oil Vobjectif aurait 6t6 perdu ou mis acciden- 
tellement hors de service. On peut coller sur la plancheite 
de Tobjectif un papier noir parfaitement opaque et bien 
tendu, et on le perce au centre avec une aiguille; il sera 
possible de supplier ainsi k l'objectif absent etd'avoir une 
Gpreuve en quelques secondes. MM. Dehors et Deslandres 
ont fabriqu£, dans le but de remplacer l'objectif par un 
trou, dcs appareils tr&s simples que Ton adapte k la 
chambre noire et qui consistent en une plaque de m6tal 
amincie au centre et percSe d'une petite ouverture tres r6- 
gultere. 

M. Meheux, en operant dans ces conditions, a obtenu 
des gpreuves tr6s satisfaisantes ne subissant aucune de- 
formation. M. le capitaine du gSnie Coison a etudte ce 
mode d'opGrer et constats certaines lois particulteres aux- 
quelles ob£issent les rayons lumineux qui forment Timage 
apres avoir passd par ces petites ouvertures, et desquelles 
il rGsulte que, pour obtenir le maximum de netted, le dia- 
m^tre du trou doit &tre proportionnel k l'Gcart qui le 
s£pare de l'Gcran recevant rim age. 

Je ne dirai que quelques mots des conditions qui con- 
viennent pour le voyageur qui, au lieu d'excursions, fait 
un sSjour sur un point determine ; il peut alors prendre 
des appareils plus grands, organiser facilement dans une 
chambre ou dans une mansarde un veritable laboratoire : 
il suffit de quelques planches, de quelques meubles de 
rebut, de quelques poteries et verreries grossteres, de 
quelques feuilles de papier rouge collies sur les vitres de 
la fengtre. Puis, ainsi install^, il explore le pays avec un 
simple chercheur, m6me avec un carton roul6 en tube, ou 
simplcment avec la main; il cherchera et trouvera des 
sites pittoresques, des coins ignores, de jolis eflets de iu- 
miere, il 6tudiera les proportions relatives des plans, mar- 
quera la place la plus propice et, k l'heure la plus conve- 
nable, il reviendra avec son appareil comme Tartiste avec 



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550 SCIENCES ET ARTS. 

son crayon ou ses pinceaux, prendra une ou deux epreuves 
qu'il d6veioppera le soir en s'efforQant de leur faire rendre 
reflet qu'il a compris; il recommencera jusqu'& ce qu'il 
obtienne k peu pr£s cet eflet. 

Mors, plus d'oisivete, plus d'ennui, les jours courent 
trop vite, les soirees sont trop courtes, le paysage que 
1'ori croyait banal prend des aspects inattendus, tout ce 
qu'on voit, tout ce qui passe a un interfct; souvent la fa- 
mille prend part k cette distraction, et quand, la voyant 
passer, Tun portant la chambre noire, l'autre le pied, le 
troisieme les chassis, vous les suivez en retenant a peine 
un petit sourire ironique, d6trompez-vous : ils vont cher- 
cher et trouvent des heures de pure et saine jouissance 
dont ne sait profiter l'oisif qui, suivant la triste locution 
consacree, s'efforce a grand'peine de tuer le temps. 

Mais quelles sont ces surfaces sensibles si rapidement 
impressionnees par Taction de la lumiere? Tout simple- 
ment de la gelatine contenant du bromure d'argent k un 
etat d 'extreme division, et constituant lors de la prepa- 
ration une sorte de creme, que Ton etend en coucbe mince 
sur des glaces ou verres bien propres ou sur quelque 
autre support, tel que le papier, le collodion, le cellu- 
loid, etc., etc; apr&s sechage, ces plaques sont empa- 
quetees avec soin; puis elles sont mises par douzaine 
dans des boltes hermetiquement fermees, et livrees a la 
consommation. Tout cet ensemble de fabrication se fait k 
une Ires faible lumifcre rouge. La conservation de ces pla- 
ques dure des annees, si on a soin de les garantir de la 
lumiere et de rhumidite. 

Cette preparation est tr£s delicate, et je ne saurais con- 
seiller aux amateurs, si ce n'est aux chercbeurs, de pre- 
parer eux-m£mes leurs plaques : ce serait plus coftteux et 
moins sur que d'en faire Tacquisition. 

Cette fabrication est devenue une industrie tr£s consi- 
derable ; en ce moment, en vue de la consommation de 



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LA PHOTOGRAPHIE EN VOYAGE. 554 

la belle saison prochaine, on peut compter que la fabri- 
cation journaliere en Prance est au moins de 2,000 dou- 
zaines de plaques, soit 24,000 plaques, par jour; l'Angle- 
terre, la Belgique, TAUemagne, lltalie en fabriquent 6ga- 
lement des quantit